CULTE. — MYTHOLOGIE
Temples et Tumuli. <— Idoles. — Puritanisme. -» Initiation religieuse de la jeunesse. — Le Bain do sueur. — Associations religieuses.
— Danses religieuses. — Danse des Phoques. — Danse des Bisons.
— Danse des Ours. — Déguisements religieux. — Mythes de création. — Mythe des Navajos. — Mythe californien des amours du Soleil et de la Lune. — Mythe du Corbeau chez les Thlinkeets. — Mythes diluviens. — Mythe des Saisons. — Manabozo. '—he Cygne rouge. — Wieska. — Rapports des indigènes avec le christianisme.
Le culte des indigènes de l'Amérique du Nord se distingue par une grande simplicité de formes* C'est seulement en se rapprochant des régions méridionales du continent que l'on remarque des temples d'une certaine dimension, comme par exemple chez les Natchez. A partir de la Louisiane, en remontant vers le nord, ils dépassent à peine la grandeur d'une hutte ordinaire. Plus au nord encore on ne voit plus que des cabanes de sorciers, tout au plus des tumuli artificiels sur lesquels on offre au Grand Esprit du tabac ou des morceaux de bison ou de daim (1).
(1) Comp. Waitz, Anthropologie^ HI, 203 suiv. Nous laissons de côté, comme étrangère & notre étude, la question de ces grands
L'idolâtrie va aussi en diminuant, quand on remonte du sud vers le nord. En Virginie, on connaissait des poteaux renflés à l'extrémité supérieure où un visage humain était grossièrement sculpté, plantés en terre et formant un rond commenos cromlechs. On dansait tout autour aux époques des fêtes religieuses (1). Plus au nord, Tidolàtrie se borne le plus souvent, pour ce qui concerne le culte en commun, à des danses et à des rites célébrés devant l'image d'un oiseau, symbole du Grand Esprit. Dans les demeures privées il y a de petites idoles domestiques répondant j usqu'à un certain point aux fétiches nègres, mais plus rapprochées que ceux-ci des fojmes de la vie himiaine ou aiUimale, en tout cas beaucoup moins nombreuses et
iumuii signalés et étudies dans des régions bien plus septentrionales que le Mexique et les contrées avoisinantes, dans TOhio, Tindiana, nUinois, etc. C'est une question ethnographique des plus curieuses, sur laquelle la lumière n'est pas encore faite. Il me parait évident qu'il est impossible de les attribuer aux Peaux-Rouges. L'hypothèse la plus vraisemblable a cette heure — en attendant la confirmation ou le démenti qu'apporteront les recherches actives dont ils sont l'objet — serait que ces grands tumuli et l'espèce de demi-civilisation qu'ils représentent sont l'œuvre d'une race, a demicivilisée elle-même, qui aurait rayonné de l'Amérique centrale versle milieu du continent et qui aurait été anéantie ou refoulée par la barbarie peau-rouge. On verra dans un autre volume les faits qui autorisent a croire qu'il y eut un retour vers le Sud des peuples qui avaient émigré de l'Amérique isthmique vers le centre du continent, en possession d'une certaine civilisation. Les derniers revenus sur le territoire mexicain, prépondérants au moment de l'invasion européenne, les Astecs, présentent des signes très visibles, du moins dans leurs mœurs et leurs idées, d'un contact prolongé avec les Peaux- Rouges.
(1) Voir dans Lafiteau la gravure reproduite par Lubbock, Origines de la Civilisation^ 3* éd. fr. p. 253.
tenant bien moins de place dans les préoccupations quotidiennes (1).
Ce puritanisme relatif n'empêche pas l'indigène de l'Amérique du Nord d'être rigidement religieux et même dévot. Pour accomplir ses devoirs religieux, il s'impose de durs renoncements. Il ne commence rien sans consacrer religieusement les débuts de son entreprise. « Partir en voyage comme un blanc », c'est une expression proverbiale pour dire qu'on se met en route sans invoquer la protection divine par une prière et quelque offrande. Chaque matin et chsr que soir le Peau-Rouge récite une espèce de litanie. La moisson, pour autant qu'on en fait une, la chasse, la guerre, la naissance, la mort sont autant d'occasions de manifester les croyances religieuses par des cérémonies appropriées. Souvent même, et ceci confirme la caractéristique précédemment donnée de la hauteur remarquable où, dans sa pauvreté d'idées, l'indigène américain du Nord parvient à s'élever, on découvre dans sa manière de comprendre les relations de l'homme et de la Divinité une spiritualité d'autant plus intéressante à constater qu'elle est plus naïve. Ainsi le prince Maximilien de Wied (2) a recueilli chez les Mandans cette fine légende : « Le premier homme (c'est-à-dire, là comme ailleurs, le Grand Esprit) avait promis aux Mandans de les assister quand ils seraient dans la détresse ; puis, il était parti bien loin, bien loin, vers le soleil couchant.
(1) Comp. Schoolcpaft, V, 169.
(2) Reise in dos innere N, Am. U, 157.
Attaqués peu de temps après et très pressés par leurs ennemis, ils décidèrent de lui envoyer un oiseau pour l'avertir du danger qu'ils couraient, mais l'oiseau ne put voler si loin. L'un d'eux alors pensa que le rayon de l'œil humain pourrait s'allonger jusqu'à la retraite lointaine du Grand Esprit, mais les montagnes qui bordent les prairies à l'ouest arrêtèrent le rayon de l'œil humain. Là-dessus un autre dit : La pensée, voilà le moyen le plus sûr de parvenir jusque-là ! n s'enveloppa donc dans sa peau de bison, s'étendit à terre et dit : « Je pense. — J'ai pensé. — Je reviens. » Là-dessus il rejeta sa peau de bison, il était tout en sueur. Or, le secours promis ne se fit pas attendre. Et voilà pourquoi, dit le Peau-Rouge qui parlait au prince, il ne faut pas craindre que le Grand Manitou ne vous entende pas quand vous le priez tout bas ; car la pensée va plus loin que l'oiseau, plus loin que le regard. »
Nous trouvons aussi chez les Peaux-Rouges une institution très semblable à celle que nous avons vue en vigueur en Afrique, surtout dans le groupe Cafre- Hott^ntot, c'est-à-dire une sorte d'initiation religieuse et morale de la jeunesse à Tâge où le jeune homme prétend à son admission dans les rangs des guerriers. Les formalités sont souvent très douloureuses. Chez les Dacotas, les Mandans et quelques autres peuples, les jeunes gens se passent dans les chairs de la poitrine ou du dos des baguettes de bois dur auxquelles ils suspendent des têtes de bison, et se mettent à courir jusqu'à ce que, le poids du fardeau ayant déchiré les chairs, les têtes de bison soient tombées à terre.
Chez les Pieds-Noirs on se fait des blessures et même on se coupe souvent une phalange de doigt, non plus comme ailleurs en guise d'ofTrande à un mort aimé, mais pour la jeter dans le feu du sacrifice. Ce trait remarquable confirme pleinement l'origine que nous avons assignée à cette coutume. De même que la circoncision et toutes les autres mutilations religieuses, c'est un succédané de Timmolation de la personne elle-même (1). Nous avons déjà dit qu'à ce moment le jeune Peau-Rouge s'astreint dans la solitude à de longues veilles et à des jeûnes prolongés pour que les Esprits lui révèlent le totem qu'il doit adopter. Les jeunes filles, à Tâge de nubilité, sont aussi soumises à dès épreuves rigoureuses. On les isole, on les enferme pendant des mois entiers, on les fait jeûner, et c'est alors habituellement qu'on leur pratique aux lèvres et au nez des incisions pour qu'elles y passent les ornements qu'elles porteront toute leur vie et qui sont censés les embellir. C'est un préservatif contre les mauvais esprits, et au fond ces ornements ont dû être premièrement des amulettes (2).
Mais, avant de quitter ce sujet, il faut parler de deux usages, dont l'un est spécial aux indigènes de l'Amérique des deux continents, dont l'autre est général sur toute la terre non-civilisée, mais nulle part plus prononcé, plus significatif, qu'en Amérique. Nous voulons parler du bain de sueur et de la danse religieuse.
(1) Waitï, /. c, ni, 206 suW.
(2) Ibid, 328.
Le « bain de sueur », dont l'usage s'étend d'un bout à l'autre des deux Amériques, est tantôt un moyen curatif, tantôt un rite religieux, souvent les deux à la fois. Dans les pays à demi-civilisés des régions tropicales, il y avait de grandes étuves construites tout exprès, mais dans les tribus errantes on se procure le bain de sueur par le procédé suivant. On construit une petite hutte très basse au milieu de laquelle on a creusé un trou. Dans ce trou sont jetées des pierres rougies au feu, et sur ces pierres on répand de l'eau dont la vapeur ne tarde pas à remplir l'étroit espace, au point qu'il est presque impossible d'y respirer. Cependant un ou plusieurs hommes sont entrés en rampant sous la paroi de la hutte et restent aussi longtemps qu'ils peuvent dans cette atmosphère qui les brûle et les sulFoque . En peu de temps ils sécrètent une sueur extrêmement abondante, et quand ils sortent de là, ou plutôt quand on les en retire, ils sont à peu près évanouis. Gomme énergique moyen curatif contre bien des affections, entre autres contre celles qui peuvent le plus contrarier un peuple chasseur, ayant toujours besoin d'entretenir l'élasticité et la souplesse de ses membres, le bain de sueur a dû bien souvent rendre d'éminents services. Mais, d'après ce que nous avons vu et dans l'ignorance où il est des véritables causes de tels effets, le Peau-Rouge attribue au bain de sueur des propriétés surnaturelles. La congestion cérébrale qu'il produit amène des états de délire et d'hallucination qui ont pour lui une signification religieuse. Il n'en faut pas davantage pour que le Peau-Rouge
voie dans le bain de sueur un acte religieux en soi, plaisant aux esprits, et dans la sueur abondante qu'il émet, un objet de sacrifice. Elle représente comme les autres offrandes dont le corps humain fournit la matière, circoncision, incisions sanglantes, mutilation quelconque, l'immolation de la personne elle-même. Voilà ce qui explique la valeur religieuse de ce bain de sueur dont la fréquence et le caractère ont tant étonné les voyageurs dans les deux Amériques, et c'est pour la même raison qu'il rentre dans les conditions exigées à l'entrée de certaines sociétés secrètes à base religieuse qui existent au Nouveau-Monde aussi bien qu'en Afrique (1).
L'homme aime le mystère en religion, par conséquent il le crée là où il n'existe pas, ou du moins il aime à en donner l'apparence à ce qui n'est pas plus mystérieux en soi que ce qui se fait en plein jour. Schoolcriift, un des mieux renseignés sur les affaires indigènes de l'Amérique, connait trois sociétés secrètes dont la principale est celle des Midès. Ce qui est fort remarquable, c'est qu'elles s'ouvrent à des individus provenant de peuplades différentes et parlant diverses langues, et que, comme chez les Noirs d'Afrique, elles ont une tendance monothéiste incontestable. Tout s'y fait au nom exclusivement du Grand Esprit, et peut-être serait-on tenté d'y voir un essai de fonder l'union et même la fusion des tribus indigènes sur une base religieuse, à peu près comme
(1) Comp. pour Tusage et la signification religieuse du bain de sueur MûUer, Anterik. Urreligionen,^\ Waitz, AnthropoL m, 217;
runion des tribus d'Israël trouvait primitivement son expression dans le culte de Jahveh. Il paraît toutefois qu'en fin de compte, le plus clair des avantages à tirer de Tassociation se résume dans la possession de pouvoirs magiques supérieurs. Il en faut dire autant de la société des Jossakeeds, où le prophétisme et l'art divinatoire jouent un rôle important (1).
Quant à la danse, elle est, en qualité de cérémonie religieuse, très usitée parmi les indigènes des deux parties de l'Amérique, et, du reste, nous savons que plus on remonte vers la haute antiquité ou, ce qui revient au même, plus on observe de peuples demeurés au niveau des ancêtres des peuples civilisés, plus aussi cet art matériel entre tous est consacré à l'expression des sentiments religieux. Nulle part peut-être, excepté pourtant en Océanic, il n'est aussi expressif à ce point de vue qu'en Amérique. Là, on voit bien que la danse est une pantomime sacrée, faisant suite et peut-être même suppléant au langage pour mieux objectiver, représenter sous forme sensible, la pensée, les désirs, les émotions des adorateurs. C'est une manière de s'identifier à la divinité adorée en imitant sa manière' d'être, de vivre et d'agir. Elle rentre par conséquent, avec tant d'autres expressions moins simples du sentiment religieux, dans ces efforts variés que l'homme fait pour s'unir et sentir qu'il s'unit avec l'objet de sa religion (2).
La danse n'est pas seulement un acte d'adoration
(1) Schoolcraft, /. c, IV, 430 suiv. V, 421 suiv.
(2) Prolégomènes, 41, 299.
pour rindigène américain, elle est aussi un pronostic et môme un moyen quasi-théurgique d'imprimer le cours désiré aux choses que l!on veut entreprendre. Ainsi, avant d'aller à la chasse, on se livre à des danses mimiques préfigurant les captures que Ton espère bien faire. Cela rentre dans cette idée naïve, mère de tant de superstitions et de sortilèges, qu'en réalisant d'abord quelque chose qui ressemble à ce que Ton désire, c'est comme si Ton forçait la destinée à suivre le même chemin. LesNootkas, par exemple, ont une Danse des phoques qu'ils exécutent avant d'aller à la chasse de cet animal. Pour cela, ils entrent nus dans la mer malgré la rigueur du froid, puis en ressortent en se traînant sur le sable avec les coudes, imitant le phoque à s'y méprendre, reproduisant son cri plaintif. Ils pénètrent dans les huttes, toujours dans la môme posture, rampent autour du foyer ; après quoi, ils sautent sur leurs pieds et dansent comme des fous. Cette danse préfigure l'arrivée des phoques qu'on espère prendre et dont on mangera la chair huileuse (1). M. Bancroft nous raconte qu'une tribu californienne, avant de partir pour la chasse, se rendait dans un enclos formé par des piquets et imitait devant une grossière idole les mouvements du chasseur, le bandage des arcs, le lancement des flèches (2). Chez les Mandans tout indigène doit avoir dans sa
(1) Farrer, Primitive Manners and Cu^toms^ Londres, 1879, p. 63. Certaines tribus noires en Afrique ont aussi la Danse des Oorilles dans laquelle ils imitent les mouvements et les bonds de ce singe monstrueux*
(2) Native Races, UI, 167.
hutte une tète de bison desséchée et creusée, mais toujours munie de sa peau et de ses cornes, pour qu'il s'en coiffe et qu'ainsi masqué, il prenne part à une Danse des bisons qu'on exécute toutes les fois que les troupeaux de bisons sauvages ont disparu si loin qu'on ne sait plus où les rencontrer. Pendant ce temps les vieillards chantent des hymnes au Manitou pour qu'il les ramène (1). Les Minnatarees, leurs voisins, ont une pantomime encore plus éloquente. Six hommes jouent le rôle des animaux, imitant en perfection leur mugissement. Derrière eux un autre homme fait semblant de les pousser devant lui et, par intervalles, les mains appliquées sur son visage, il chante une sorte de prière exprimant des vœux pour le succès de la chasse. De même, lesSioux, avant de partir pour la chasse à Tours, dansaient la Danse des oursy reproduisant exactement les mouvements de Tours, soit qu'il marche sur ses pieds de derrière, soit qu'il s'avance à quatre pattes, soit qu'il se lève debout pour voir de loin. Le reste de la tribu pendant ce temps adressait un chant au Manitou des ours pour lui demander ses bonnes grâces (2). On cite des cérémonies toutes semblables à propos de danses de guerre où Ton préfigure la poursuite de Tennemi, les embuscades, les combats corps à corps, les scalps, etc. (3). Certains joueurs qui, avant de tenter réellement la fortune, jouent solitairement une partie blanche et ne se rendent au jeu sérieux que s'ils la
(i) Catlin, L€tters, 1, 127, 164, 182.
(2) CaUin, /. c, I, 244.
(3) Schoolcraft, /. o., III, 285 ; IV, 80.
gagnent, obéissent précisément à la même tendance superstitieuse.
C'est ainsi que la danse devient une mimique religieuse. Si la divinité adorée est conçue sous forme animale, on imitera pour lui plaire et pour « faire comme elle a les mouvements, les cris, les allures de cet animal. De plus en Amérique, on se déguise à sa ressemblance qui est celle aussi de la divinité supposée. L'indigène américain aime le masque, tous les voyageurs sont unanimes sur ce point. Ses danses religieuses sont très souvent, des danses masquées. On en cite dans lesquelles on voit défiler, comme dans une procession, tous les dieux adorés dans la tribu, entre autres le soleil. Chaque animal divin a son représentant déguisé à son image, ours, bison, loutre, daim, castor, etc. Il se peut du reste que, par la suite des temps, le sens primitivement religieux de ces danses ait été plus ou moins oublié. Les pèlerins d'Echternach (Prusse rhénane) qui, de nos jours, en plein dix-neuvième siècle, donnent chaque année le spectacle d'une procession se rendant à Téglise en dansant avec d'étranges soubresauts, ne savent guère ce que signifie leur singulier trémoussement qui remonte par ses origines jusqu'à la plus haute antiquité. C'est ce qui explique pourquoi plus d'un voyageur, témoin des danses et des mascarades américaines, en a méconnu la signification religieuse. Ceux qui ont étudié de près les mœurs et les idées des Peaux-Rouges ne nous laissent pas le moindre doute à cet égard (1).
(1) Comp. Waitz, Anthrop. lU, 335.
Disons enfin que le Peau-Rouge, malgré sa persistance dans la non-civilisation, dépasse le Nègre en ceci qu'il s'est forgé des mythes de création. Ce ne sont pas des mythes d'une grande portée philosophique. Ils se distingueraient plutôt par une rare absurdité. C'est pourtant quelque chose que leur existence.
D'abord il ne saurait être question d'une création dans le sens monothéiste. L'indigène américain part toujours de l'idée d'une matière préexistante, et la puissance créatrice n'est jamais autre chose pour lui qu'une puissance plastique et organisatrice.
Il faut aussi prendre garde aux mythes qui portent rempreinte trop visible de modifications dues à l'effet direct ou indirect des prédications chrétiennes. Les sorciers peaux-rouges, sans se convertir pour cela au christianisme, aiment assez à mêler des bribes de tradition biblique à leurs légendes héréditaires. Nous ferons choix ici des mythes les plus originaux et les plus caractéristiques.
Nous reproduirons, entre autres, le mythe de création des Navajos, peuplade habitant au nord des Pueblos, près des sources du Rio-Grande. Il a cet avantage d'être un des plus complets et de réunir beaucoup d'éléments mythiques disséminés ailleurs.
Au commencement les hommes vivaient ensemble au cœur d'une montagne. Ils avaient de la viande en abondance, mais ils y voyaient très mal. Parmi eux se trouvaient deux muets joueurs de flûte, et l'un d'eux avec sa flûte creusa un petit trou dans la voûte du souterrain. Alors une mite con-
linua de creuser dans la même direction et fit si l)ien qu'elle parvint à atteindre le sommet de la montagne, laquelle était toute environnée d'eau. Tout à coup arrivèrent quatre cygnes qui venaient des quatres coins de Thorizon, chacun portant une . flèche sous chaque aile. Le cygne du nord piqua la mite d'une de ses flèches et, en examinant la pointe, il reconnut qu'elle était de même sang que lui. Les quatre cygnes repartirent alors par les quatre directions et sur leur passage se formèrent quatre arrojos^ ou canaux, par où les eaux s'écoulèrent, ne laissant que de la boue. La mite retourna dans le souterrain et raconta ce qui s'était passé. Une espèce de rat tacheté élargit le trou qu'elle avait fait, grimpa sur le sommet et descendit sur la boue où il enfonça jusqu'au ventre (de là les taches de sa fourrure). Mais le vent sécha la boue, et les hommes, ainsi que les animaux, sortirent du souterrain.
Voilà la première partie du mythe. On dirait qu'il reflète le vague souvenir d'une origine septentrionale comme si les Navajos étaient sortis d'un pays brumeux pour s'avancer vers leur demeure actuelle. Mais peut-être aussi ne fautril voir dans le point de départ du mythe qu'une de ces mises en rapport, si fréquentes dans les mythes de création, de l'état primitif des choses et de leur état quotidien pendant la nuit. Les deux muets joueurs de flûte me semblent correspondre aux deux étoiles dites du soir et du matin (voir la suite du mythe), qui apparaissent au ciel avec la brise crépusculaire. Le travail de la mite et du rat est le premier exemple d'un trait des
plus fréquents dans les mythes de création des Peaux-Rouges, qui attribuent volontiers l'œuvre formatrice ou organisatrice du monde à des êtres très petits et très faibles, mais très opiniâtres. Les quatre cygnes et les quatre canaux correspondants qui servent à l'écoulement des eaux représentent d'abord les quatre vents qui sèchent la terre humide, mais aussi la configuration du pays des Navajos où se trouve la ligne de partage des eaux descendant vers le Pacifique par le Colorado, vers le golfe du Mexique par le Rio Grande, vers TAtlantique à Test du Mexique par TArkansas, tandis que quelques affluents du Missouri se montrent déjà vers le nord.
Mais ce n'est pas fini. Bien qu'il eussent quitté leur demeure souterraine, les hommes se plaignaient d'y voir très mal. Il n'y avait encore ni soleil, ni lune, ni étoiles. Alors les anciens (les dieux), continue le mythe, tinrent conseil et firent fabriquer deux grands luminaires que l'on confia aux deux muets joueurs de flûte (indice confirmant la supposition énoncée plus haut). Mais celui qui devait diriger le soleil faillit mettre le feu à la terre, parce qu'il ne s'en écartait pas assez. Sur quoi les anciens le forcèrent à s'éloigner en lui lançant à la figure la fumée de leurs pipes (les nuées), et ils décrétèrent que chaque nuit, pour que la terre pût se rafraîchir, le soleil se rendrait dans le souterrain où les hommes avaient vécu à l'origine. Quand il y rentre, l'autre muet en sort avec la lune et éclaire la terre du mieux qu'il peut. Mais le bois dont la lune est faite est moins sec, moins inflammable, que celui du soleil.
Voilà pourquoi sa lumière est si pâle. Aussi les vieux sages voulurent-ils que Ton fabriquât beaucoup d'étoiles pour les disperser dans le ciel en belles formes d'ours, de daims, d'oiseaux, et on allait y procéder après avoir préalablement empilé les étoiles Tune sur l'autre, quand un mauvais plaisant de coyotte (loup-renard d'Amérique) survint et s'écria: Pourquoi vous donnez-vous tant de mal ? Et d'un coup de sa queue il renversa toute la pile d'étoiles sur le plancher des cieux. Voilà pourquoi les étoiles sont semées sans ordre sur le firmament (1).
11 ne faudrait pas s'appuyer sur ce texte mythicpie pour démontrer la légitimité de l'hypothèse évhémériste d'après laquelle les dieux ne seraient que des ancêtres divinisés. Nous rappelons que, dans la pensée des indigènes d'Amérique, il n'y a pas de distinction tranchée entre les catégories de dieu, d'homme et d'animal. Ici les dieux sont ancêtres et les ancêtres sont dieux. Des ancêtres qui arrangent le monde, qui fabriquent le soleil et la lune, qui corrigent leur ouvrage avec la fumée de leurs pipes, sont tout autre chose que des hommes ordinaires. Les animaux font aussi partie de la première famille et ce sont eux qui commencent l'œuvre créatrice. De plus, le soleil et la lune ne semblent pas personnifiés, ce qui est très exceptionnel. Quant au coyotte perturbateur, il faudrait connaître de plus près la religion des Navajos pour déterminer exactement à quel phénomène céleste il correspond. Ce qu'il fait avec sa queue
(1) Bancroft, Native Races, m, 81 Bmvi
permettrait de penser à une comète à laquelle il faudrait attribuer le désordre apparent des étoiles. Il est bon de remarquer aussi que la scène du mythe se passe au ciel aussi bien que sur la terre.
Dans la Californie nous trouvons un autre mythe de création rapporté par l'anglais Hugo Reid qui avait épousé une femme du pays. On y remarquera quelque chose de moins prosaïque, de plus rêveur, que dans le mythe navajo.
Ce sont, dit le mythe californien, deux frères d'âge différent qui ont fait le monde tel qu'il est. Ils le couvrirent d'herbes, d'arbres et d'animaux. Cela fait, le plus âgé, probablement le vent, remonta au ciel, laissant son frère seul sur la terre. Celui-ci, qui est certainement le soleil, mais le soleil encore considéré comme un habitant de la terre, s'ennuyait et, pour se distraire, il donna l'être à une multitude de petits garçons destinés à lui servir de compagnons. — Ceci semble désigner les étoiles, mais toujours avec cette confusion du firmament et de la surface de la terre que nous pouvions déjà constater dans le mythe navajo. —Ces petits êtres, nés faibles et chétifs, eussent certainement tous péri, si la Lune compatissante ne les eût surveillés et soignés. Le Soleil reconnaissant se prit d'affection pour cette belle et bonne Lune, et celle-ci lui rendit amour pour amour. Les petits garçons s'attachèrent aussi beaucoup à leurs deux protecteurs. Mais en grandissant ils crurent voir que ces deux astres s'aimaient toujours plus et ne vouaient plus à leurs nourrissons la môme sollicitude. Une nuit ce fut pis encore. Le Soleil et la Lune
avaient quitté la terre sans qu'on pût savoir ce qu'ils étaient devenus. Toutefois ils laissaient sur terre une petite fille qui grandit aussi, et ce fut la première femme, d'où sortirent toutes les autres, — aimables, mais capricieuses et changeantes, dit le mythe californien, comme leur mère la Lune.
On découvrit bientôt que les deux astres aimés s'étaient retirés au ciel. Le Soleil, tout entier à son amour, ne voulant plus être séparé de sa bien-aimée la Lune, lui avait préparé une demeure dans le firmament. C'est là qu'on peut la voir encore assez souvent, toujours belle, avec ses cheveux d'argent et sa robe d'un tissu si fin, si transparent, qu'il échappe aux doigts qui le veulent saisir. Mais elle est devenue indifférente à ses enfants terrestres et elle ne songe plus qu'à rejoindre son amant le Soleil dans les régions lointaines où celui-ci lui donne rendezvous (1).
Il y a probablement dans ce mythe le souvenir d'un ancien culte de la Lune, que tant d'indices nous dénoncent comme un des plus antiques, un culte qui aurait souffert à la longue, ainsi que tant d'autres cultes de la nature, de l'indifférence que l'astre aux cheveux d'argent manifeste pour ce qui se passe sur la terre. Le caractère attribué à la femme par le mythe californien est un trait commun de bien des mythologies, composées évidemment par des poètes du sexe masculin. Mais pour savourer la poésie mélancolique de ce mythe étrange, il faut se
(1) Bancroft, ;. c.,m, 85.
représenter une Lelle nuit de cette région californienne qui jouit du plus beau climat du monde. Le Soleil ayant disparu derrière les flots de la mer Vermeille, la Lune qui lui sourit de loin court le rejoindre à travers l'immensité des cieux, laissant traîner son manteau argenté sur les platanes et les agaves des montagnes du Sacramento, et passant, dédaigneuse et belle, toute à son amour, désormais insensible aux supplications comme aux hommages de ces hommes que jadis elle aimait tant.
C'est chez les Thlinkeets, beaucoup plus au nord, que nous trouvons, sous sa forme la plus détailllée, le mythe du Corbeau créateur, dont la donnée fondamentale est répandue dans beaucoup d'autres tribus. Le Grand Esprit était le Corbeau, Yehl, personniiication du ciel noir et venteux des nuits obscures. Il couva longtemps un chaos obscur et fumeux. Ses ailes en s'agitant séparèrent les éléments confus, les eaux se retirèrent à leur place, et la terre sécha. Alors Yehl plaça les Thlinkeets sur la terre, sans qu'on nous dise d'où il les tira. Il n'y avait encore ni soleil, ni lune, ni étoiles. Les astres existaient pourtant, mais ils étaient en la possession d'un vieux chef qui les tenait renfermés dans trois boîtes loin de tout regard. Mais Yehl s'incarna sous la forme d'un petit enfant de ce vieil avare et, profitant de la faiblesse de son grandpère qui ne savait rien lui refuser, il ouvrit une des boîtes et remplit le ciel d'étoiles. Il lit de môme un peu plus tard avec la boîte de la lune et avec celle du soleil. A Tapparition du soleil, beaucoup d'êtres vivants prirent peur et allèrent se cacher dans les forêts :
ceux-là sont devenus les animaux sauvages qu*on y chasse (1). Mais les hommes avaient froid. Alors le Corbeau alla chercher du feu dans une île très lointaine, si lointaine que, lorsqu'il revint, le tison qu'il tenait à son bec était presque consumé. Mais il souffla si fort que les étincelles partirent dans toutes les directions et allèrent se loger dans les arbres et dans les pierres. Voilà pourquoi on en tire du feu par la friction et par la percussion. Il sut aussi procurer aux hommes de Teau potable en l'enlevant à force d'adresse à Kanouck, le loup (probablement l'hiver que le vent tiède du printemps désarme), qui la gardait sous lui . Il en aspergea la terre, et partout où il y a des fontaines, des lacs, des rivières, on voit les gouttes secouées par le Grand Corbeau qui, depuis lors, s'est retiré bien loin vers Test dans sa demeure éthérée où aucun autre esprit ne peut pénétrer (2).
Il y a dans ce mythe, plus développé chez les Thlinkeets qu'ailleurs, un reflet marqué de leur climat boréal, très brumeux, où pendant l'hiver le soleil, la lune, les étoiles sont comme cachés par une puissance jalouse. Ils sortent de l'obscurité avec le souffle du printemps, comme si une main bienveillante et adroite les tirait de leur cachette pour les lancer dans le ciel.
On remarquera que, dans ces divers mythes amé-
(1) On se rappellera qu*un mythe sud-africain explique d*une manière analogue (la différence est qu*il s'agit de Tapparition du feu, non du soleil) la séparation qui s'effectua depuis lors entre les animaux domestiques et les animaux sauTages.
(2) Bancroft, III, 102 suiv.
ricains, l'organisa tion du monde se fait de la terre au ciel, et non pas, comme ailleurs, par l'application à la terre de forces d'origine céleste. C'est ce qui doit nous éclairer sur le sens qu'il faut attacher aux légendes assez nombreuses qui parlent d'un déluge et où missionnaires et voyageurs chrétiens ont cru trop vite retrouver des traditions parallèles au mythe diluvien de la Genèse. Comme, d'après bien des mythes américains, les hommes existent déjà avant que la terre soit débarrassée de l'eau qui la recouvre, il est naturel que l'histoire mythique américaine commence par la mention d'un déluge. Il n'en a pas fallu davantage pour que missionnaires et voyageurs crussent qu'il s'agissait du déluge de Noé et pour que les indigènes eux-mêmes admissent cette identification. C'est au mélange, pour ainsi dire inconscient, des deux traditions que sont dues ces ressemblances de détail sur lesquelles on a beaucoup trop insisté et qui n'ont rien d'originel (1).
Un autre thème de légendes roule sur le rôle que Ton prête au Grand Esprit chez les Ojibways et les •Iroquois en tant que directeur et précepteur des hommes. C'est en quelque sorte un commencement de ces mythes de civilisation qui tiennent ailleurs une si grande place, par exemple au Mexique et au Pérou. Le Grand Manitou devient dans ces légendes une sorte de héros bienfaisant, dompteur de géants et de monstres, en lutte avec l'esprit des eaux ou le
(1) Comp. la conclusion À laquelle arrive Waitz, Anthrop, UI, 185 suiv. Millier et M. Bancroft sont du môme avis.
Grand Serpent, enseignant aux hommes la chasse, la pêche, tout ce qui peut leur être utile. Du reste ce genre de légendes se prête à toute espèce de variations de forme et de fond, parfois comiques plus que sérieuses. C'est un thème sur lequel il semble que chacun peut broder ad libitum (1).
Il faut signaler de môme une certaine poésie dramatique dans le « Mythe des saisons » connu chez les Dacotas. L'année se passe en combats prolongés entre le dieu du vent du sud et celui du vent du nord. Celui-ci d'abord est triomphant. Mais au bout de quelque temps le dieu du sud reprend l'offensive. 11 envoie le corbeau et le plongeon, en des faisant suivre d'un orage, attaquer les loups du nord. La victoire se déclare pour le sud. La neige et la glace fondent partout, et le dieu du nord, en voulant les retenir, se noie dans les eaux. Mais il lui reste toujours un petit enfant qui s'est tenu loin du combat et qui rentre sain et sauf dans sa demeure septentrionale. Là il grandit, prend des forces, en sort à l'automne, et voilà pourquoi c'est à recommencer chaque années (2).
Le soleil devient aussi un héros légendaire chez les peuples algonquins sous le nom de Manabozo. 11 mène son père l'Occident à^lravers les lacs et les montagnes. 11 veut à la fin pécher dans la grande mer le roi des poissons ; mais il est englouti par le monstre (la nuit). Alors il tue ce monstre en le frappant à l'in-
(1) Comp. Waitz, Anthrop. III, 188.
(2) Schoolcraft, Algie rcsearches, IV, 49G.
téiieur, et quand Ténorme poisson vient échouer sur le rivage oriental, les mouettes le perçant à coups de hec délivrent Manabozo (1).
Il y a même une légende aigonquine du Cygne rouge, légende de soleil couchant, qui peut servir de pendant à celles d'Ulysse et d'Orphée descendus aux enfers. Un jeune chef Ojibway atteint d'une flèche magique le cygne rouge qui descendait vers les régions du couchant (2). Heureux époux de la sœur d'un vieux sorcier qu'il a rajeuni en poursuivant courageusement le Cygne rouge jusque dans les régions mystérieuses d'où l'on ne revient pas, il continue la poursuite, descend sous terre, contemple les merveilles du monde souterrain; puis, apprenant que ses frères se disputent la possession de sa femme, il
(1) Schoolcpaft, Indian Tribes, HI, 318.
(2) Loagfellow a aussi reproduit cette légende du Cygne rouge en ayant soin de lui conserver son caractère solaire :
Can It be the sun descending O'er the level plain of watcr?
Or the Bcd Swan floatinfç, flying, Wounded by the magie arrow.
Staiaing ail the waves with crirnson, With the crirnson of its life-bluod, Filliog ail the air with splendour, With the splendnur of its plumage?
« Serait-ce le soleil qui descend
» Sur le miroir uni des eau\ ?
» Ou le Crgne rouge qui flotte, s'envole,
» Blessé par la flèche magique,
» Teignant toutes les vagues de pourpre,
» De la pourpre de son propre sang,
» Eemplissani l'air de la splendeur,
f De la splendeur de son plumage ? »
revient après un long voyage et tue les poursuivants de sa Pénélope (1).
Il ne faudrait pourtant pas exagérer la faculté mythologique et poétique des Peaux Rouges. En réalité ces belles légendes sont rares dans les tribus. La masse demeure très indilTérente aux questions d'origine. Bien souvent on dit tout simplement, comme les Hottentots et lesBoschmans, que l'homme est sorti d'une caverne ou d'un trou. Les Pieds- Noirs prétendent qu'il y avait à l'origine deux lacs, les hommes sont sortis de l'un, les femmes de l'autre. Les Manitous apprirent aux premiers à chasser, aux secondes à s'occuper des travaux domestiques et leur firent jurer à tous qu'ils maintiendraient toujours cette distribution du travail. Les Mandans ont une légende qui se rapproche de celle des Navajos : les hommes vivaient d'abord sous terre dans l'obscurité ; les plus hardis grimpèrent le long des racines d'une vigne sauvage ; mais comme la moitié de leurs compagnons les avait déjà suivis, une femme très corpulente se pendit aux racines qui rompirent, de sorte que ceux qui venaient après elle restèrent dans le souterrain obscur et y resteront toujours. D'après les Chippeways, il n'y avait d'abord que de l'eau. Pui$ Wieska, le Grand Esprit, ordonna au castor de plonger et de rapporter un peu de terre à la surface. Le castor essaya, mais ne réussit pas. Le rat musqué fut plus habile et rapporta un peu de limon. Alors Wieska souffla sur ce limon et retendit indéflni-
(1) Schoolcraft, Algie Researches, U, 1-33.
ment, et ainsi la terre fut formée par le souffle de Wieska (1). Il y a dans tout cela plus de fantaisie que réflexion. Il n'est pas toujours facile, si même il est possible, de démêler le sens premier de ces récits où le caprice individuel semble avoir eu plus de part que la poésie collective des grand mythes.
Il faut ajouter d'ailleurs qu'aucune espèce de codification écrite n'est venue jusqu'à nos jours donner à ces mythes locaux une fixité qui les garantisse contre les écarts du sens individuel. L'indigène de l'Amérique du Nord n'admet pas que l'on soit en droit d'imposer à qui que ce soit une tradition plutôt qu'une autre, et les chefs Krîs, qu'en Angleterre on voulait raisonner sur leurs croyances, exprimaient certainement l'opinion de la plupart de leurs congénères, quand ils répondaient que « sur des choses où Ton » ne pourrait jamais s'entendre, le mieux était de » laisser chacun gouverner son canot à sa guise. »
Le christianisme est la seule religion supérieure qui ait été présentée aux Peaux Rouges. Il leur a été prêché sous ses deux formes, catholique et protestante. Le plus souvent la propagande chrétienne se heurta aux défiances que les indigènes ressentliient contre les Blancs qu'ils croyaient tous ligués pour leur voler les terres et les faire périr de misère. Puis, trop souvent, la vie et les mœurs des Européens qu'ils pouvaient connaître infligeaient un démenti perpétuel à la religion qu'ils étaient censés professer. Enfin le christianisme était précédé ou suivi des
(1) WaiU, Anthrop, HI, 183.
liqueurs fortes de TEurope, et ses progrès, quand il en faisait, semblaient marcher de pair avec le dépérissement physique et Textinction graduelle des tribus. La question même qui se pose aujourd'hui est de savoir si la race entière ne périra pas faute de savoir opposer une résistance suffisante aux vices de la civilisation. Les histoires abondent où les efforts des missionnaires échouaient contre la fierté des indigènes qui n'admettaient pas que leurs légendes ne fussent pas Tobjet d'une foi semblable à celle que Ton exigeait d'eux pour les enseignements des Blancs, ou bien contre un certain prosaïsme incorrigible qui les condamnait à comprendre tout de travers les doctrines qu'on t&chait de leur inculquer. Les missionnaires moraves, à cause de leur désintéressement, de leur charité onctueuse et peut-être aussi de leurs bizarreries, ont été, semble-t-il, les plus heureux dans leurs entreprises de propagande. Tout dépend ici du degré de résistance que les tribus Peaux-Rouges opposent à cette évidence qu'elles doivent se conformer à la civilisation européenne ou périr. La supériorité de plus en plus marquée des Blancs, même quand ils refusent de la reconnaître, ébranle fatalement dans leur esprit leur conliance dans les manitous héréditaires qui paraissent de plus en plus impuissants à les protéger. 11 n'en suit pas nécessairement qu'ils se sentent disposés à accepter les yeux fermés les doctrines religieuses des envahisseurs. Mais si le désir d'adopter la manière de vivre des Blancs finit par triompher de leurs répugnances, comme c'est le cas des Chactas, des Cherokees et de quelques autres
peuplades, ils se rattachent assez volontiers à la religion qui domine au sein des populations blanches voisines. Toutefois on ne peut pas dire que ce soit en général avec grand enthousiasme, et on ne signale guère parmi eux ces excès de ferveur mystitique ou puritaine qui font des Nègres convertis, par exemple, des amateurs passionnés de camp'meetings et de revivais (1).
(1) Comp. dans Waitz, Anthropol,, HI, 283 suiv. un résumé rétrospectif de Thistoire des missions parmi les Peaux-Rouges.