LES ESQUIMAUX
Indications géographiques. —Type physique. — Qenre de TÎe. — Le christianisme ches les Esquimaux. — Le Ciel et la Terre. —Lee Angekoks. —Les quatre classes d'esprits. — Comment devient-on angekok ? — Mythologie australe. — Scène de sorcellerie esquimaude. — Vie future. — Les deux séjours des morts. — Estime du travail. — Réapparition des morts.
Les Esquimaux sont les habitants du nord extrême de rAmérique, depuis la côte sud du Labrador, en passant par le nord de la baie d'Hudson et en longeant les côtes, jusqu'à rembouchure du Fraser à l'est du continent. Ce sont eux aussi qu'on rencontre dans ces archipels encore mal connus, se prolongeant indéfiniment vers le pôle et dont le Groenland ou Terre Verte, grand comme un continent, fait partie.
On connaît un peu mieux ces populations depuis que les voyages entrepris pour tâcher d'arriver au pôle ont amené dans ces régions désolées de nombreuses expéditions européennes et américaines. Pour autant que ces terres, presque toujours glacées, sont habitables, elles sont habitées par des Esquimaux. Nous avons dit qu'ils s'étendaient autrefois
beaucoup plus vers le centre de TAmérique et qu'ils avaient été probablement refoulés de plus en plus par les Peaux-Rouges vers les régions boréales. Seuls d'ailleurs, ils paraissent aptes à les habiter dans des conditions de longévité relative.
Leur nom d'Esquimauoc vient du surnom que leur donnent les Peaux-Rouges, leurs voisins, Esquimant- %ic ou ilschftimeg, c'est-à-dire mangeitrs de chnXr CTUQ. Eux-mêmes s'appellent Innuytj c'est-à-dire les Hommes, Par leurs traits physiques, ils se rapprochent incontestablement de la race mongole, bien que, par leurs langues et leurs coutumes, ils soient plutôt américains. Le crâne, assez grand, est long, étroit, pyramidal. Le visage est épaté, les joues larges, les mâchoires fortes. Ils ont le nez plat, la barbe plus fournie que les Peaux-Rouges, les yeux obliques, les lèvres épaisses, la peau d'un brun foncé, mais avec de nombreuses variétés. Sur la côte orientale, ils se perforent les lèvres pour y passer un ornement de bois ou de coquillage, et, à peu près partout, les femmes, à Tàgc de la uubilité, subissent un tatouage linéaire à la bouche, au menton et au front (1).
Us vivent avant tout de la pêche, le phoque leur servant de gibier ordinaire. Ils combattent l'extrême rigueur de leur climat, moins par des procédés de chauffage, les combustibles étant rares, que par leur genre de nourriture. Ils absorbent beaucoup d'huile de poisson, ce qui active la combustion du sang, et ils boivent avidement le sang encore chaud des pho-
- (1) Ck>mp. WaiU, Anthrop. m, 303 suiv.
ques ou des animaux qu'ils prennent à la chasse. Le renne et le chien sont leurs bêtes de trait. Très hospitaliers, ils offrent le plus ordinairement une tasse de sang frais au voyageur qui entre dans leurs huttes. 11 n'est donc pas surprenant qu'ils ne répugnent nullement à manger la chair crue. C'est encore l'huile de poisson qui leur fournit le moyen de s'éclairer pendant leurs interminables nuits d'hiver. La mèche de leurs lampes est faite de mousse. Ils s'habillent de peaux de phoque ou de renne, plus ou moins nombreuses suivant la saison. Leurs demeures d'été sont des tentes de peau, faciles à transporter, car ils sont nomades. Mais, pendant la plus grande partie de Tannée, ils se font des cabanes avec des blocs de neige qu'ils taillent très habilement. Ils sont en effet très adroits et bien supérieurs, en faiit d'habileté manuelle, aux Peaux-Rouges leurs voisins. Ils font le feu par le procédé de la friction. Ils sont d'une humeur généralement bienveillante et joyeuse. Ils ne semblent pas connaître les accès de fureur cruelle du Peau-Rouge. Ils aiment leur pays, sont atteints facilement de la nostalgie, quand ils en sont trop longtemps éloignés, et, malgré leur laideur, ils seraient un peuple sympathique, n'était leur indescriptible saleté (1).
(1) D'eux aussi on dirait que le sentiment du dëgoAt leur manque. On n*os6 pas dire tous les usages qu'ils font de furine, depuis son emploi pour le tannage des peaux dont ils se couvrent jusqu'à sa transformation en cosmétique. C'est un cadeau de dancée à son fiancé. Comp. Bancroft, Native Races I, 48-55. Il faut toutefois noter que Strabon (III, 16) signale une coutume analogue chez les Ibôres «t certaini Celtes.
Le gouvernement est patriarcal, parfois héréditaire, en somme très peu puissant. L'extrême dispersion des Esquimaux, qui vivent en petites troupes disséminées, s'oppose à toute constitution d'un pouvoir fortement organisé. Les femmes sont tenues pour inférieures et très chargées de travail. Les hommes se réservent la chasse et la pèche. La poly- 8^e est en vigueur, mais aussi, dans certains cas, Jî^ polyandrie, c'est-à-dire qu'une femme a plusieurs Mris (1). Il régne à cet égard une certaine indilférence qui se retrouve jusque dans leurs coutumes ^hospitalières. On se salue aussi chez les Esquimaux en se frottant le nez.
Beaucoup d'Esquimaux se sont faits chrétiens dans le cours des cent dernières années sous rinfluenre des missions moraves et danoises. Il serait téméraire de croire que cette conversion est bien profonde et que leurs vieilles superstitions ne se mêlent pas intimement à leurs nouvelles croyances. La facilité relative de ces conversions tient à ce qu'ils reconnaissent aisément la supériorité de l'Européen. Ils ne sont pas, comme les Peaux-Rouges, réfractaires de parti-pris à notre civilisation. Ils ont du goût pour les produits de notre industrie, surtout pour les outils qu'on leur envoie d'Europe. Avant leurs relations avec^ les Européens, ils ignoraient l'usage des métaux et ils n'avaient que des instruments de bois et de pierre. Malheureusement TEurope leur envoie aussi un poison, l'alcool, et ils en
(1) Bancroft. /. c, 1,65-67.
abusent tristement, au point qu'on parle dans la région la plus ouverte à Tinlluenee européenne d'une dégénérescence et d'une diminution de la race.
Il n'en est pas moins intéressant de rechercher ce que cette race, placée dans des conditions aussi spéciales, toutes semblables à celles des contemporains de la période glaciaire de la région que nous habitons, — à répoque où le nord de la France et l'Angleterre subissaient une température identique à celle des régions polaires d'aujourd'hui, — ce qu'une telle race a été et a conçu en fait de religion.
OUVRAGES A CONSULTER
Le livre classique sur les Esquimaux est celui de Granz, Historié von Grœnland, 2® éd., 1770, Barby sur l'Elbe, où il y avait une institution do frères M Graves. Ses renseignements, fruits d'une longue expérience, ont été toujours plus confirmés par ceux des observateurs de passage qui lui ont succédé. — On peut en dire autant de l'ouvrage consciencieux de P. Egede, Nachrichten uebcr Greenland, Copenhague, 1790, qui vécut longtemps au milieu des Esquimaux et qu'on peut appeler» l'apôtre du Groenland». — Le grand ouvrage de M. IL H. Dancroft sur les Native Races de l'Amérique du Nord contient aussi des renseignements nombreux et puisés aux meilleures sources. On peut enfin consulter, bien qu'avec quelque précaution au point de vue qui nous intéresse, les nombreux récits des explorateurs partis pour chercher la route du pôle nord, en particulier l'ouvrage de Parry, Entdeckungsreisc (Voyage de découverte), traduit de
Tanglais, Viennfi, 1826. — Voir aussi Von Etzel, Granland, description géographique et statitïtiquo, Stuttgard, 1860.
Le fond des idées religieuses des Esquimaux est un dualisme qui n'est pas systématisé ni poursuivi avec une grande rigueur, mais qui, d'une manière générale, distingue le Ciel comme un dieu bon et la Terre comme une déesse redoutable. Il est certain que celle-ci est tellement avare et niarâlre, dans la région qu'ils habitent, qu ils n'ont aucune raison de la concevoir bienfaisante et maternelle comme les Grecs pouvaient se représenter leur Déniùter. Ils n'avaient pas l'idée d'une création. Ils appelaient le dieu du ciel Torngarsouk (augmentatif de Torngak, esprit) et lui opposaient sa mère ou sa grand'mère la Terre^ qu'ils se représentaient comme une vieille femme dure et méchante. Les Koniaques (Esquimaux de l'est) ont aussi pour dieu suprême le dieu du ciel qu'ils nomment SchUernschoa et autiuel ils font des sacriflces avant et après la chasse, tandis qu'ils redoutent beaucoup le dieu Ijak qui habite Tintérieur de la terre. On voit que c'est au fond la môme notion. Le Soleil et la Lune sont un frère et une sœur, celle-ci toujours poursuivie par son frère. Quand vient une éclipse de lune, ils cachent tout ce qu'ils possèdent ; car ils croient que la lune s'est dérobée pour entrer inaperçue dans leurs demeures et les dépouiller. Puis ils font du tapage pour leffrayer et la décider à remonter au ciel (1).
(1; Crani, Qrœnland, 382.
Toutefois ce n'est pas dans ce rudiment de mythologie naturiste que consistait principalement la religion des Esquimaux. L'animisme, le culte des esprits, la sorcellerie tenaient une bien plus grande place dans leurs préoccupations. Ils avaient de nombreux sorciers, les AngekokSj auxquels ils attribuaient le pouvoir de visiter le ciel et Tintérieur de la terre et d'en rapporter les connaissances, les révélations, les prédictions qui leur étaient demandées. Le missionnaire morave Egede nous a transmis de nombreux détails sur la sorcellerie esquimaude, détails qui seraient fort curieux, s'ils ne ressemblaient pas trait pour trait à tous ceux que nous avons déjà reproduits en parlant des sorciers africains et américains (1).
Cette prédominance de la sorcellerie suppose celle de l'animisme. En effet les Esquimaux croient aux esprits, tout comme les Cafres, les Nègres, les Peaux- Rouges, aux esprits personnels et indépendants des phénomènes visibles qui peuvent leur servir d'enveloppe ou d'habitation. Mais Tanimisme des Esquimaux a ceci de particulier qu'il a conservé la marque très claire de ses origines naturistes et qu'il serait très arbitraire d'y voir une simple transformation du culte rendu aux morts. Ce sont bel et bien les esprits de la nature que l'Esquimau connaît et adore. La preuve en est qu'avec plus de précision que la plupart des non-civilisés, il les divise en classes différentes selon le département de la nature dont ils sont censés provenir. C'est ainsi qu'il distingue :
(1) Comp. Egede, Nachrichten ueb, Oreenlandy passim.
1* les esprits de la mer, Kingensetohitj qui attrapent et dévorent les renards blancs venus sur le rivage pour chercher des poissons à marée basse; 2Mes esprits du feu, Ingnersoit, qui demeurent dans les rochers et qui apparaissent souvent sous la forme de feux-follets ; 3** les esprits des montagnes, Teuner^ soit, qui sont grands, et Innuarolit, qui sont très petits, comme les nains des légendes germaniques. Il y a enfin quelques esprits supérieurs qui vivent dans Tair et qui se rapportent plutôt au ciel, par exemple Sillargihsartok, Tesprit du vent, qui fait le beau temps, et Innerterirsoh, c'est-à-dire le défendeuVy ainsi nommé parce que c'est lui qui révèle par le ministère des Angekoks les choses dont il faut s'abstenir (1).
On voit bien, par la méthode même de ce classement des esprits selon l'ordre de phénomènes de la nature auquel on les rapporte, quMls sont provenus de ces phénomènes eux-mêmes, et non pas des ancêtres défunts. A présent, tous ces esprits, dont l'imagination superstitieuse augmente indéfiniment le nombre, sont les inspirateurs des Angekoks ou sorciers.
Gomment un homme devient-il angekok? Nous retombons ici sur des procédés tout semblables à ceux que nous avions déjà vus en vigueur chez les Peaux- Rouges de l'Amérique du Nord. « Quand un Groen- » landais veut devenir angekok», nous dit Granz, rhistorien du Groenland (2), « il doit obtenir qu'un
(1) Cranz, Historié von Groenland, if) Ibid. 1, 268.
» des esprits élémentaires (ou de la nature) devienne » son esprit familier, c'est-à-dire son Torngok. Pour x) cela, il doit se retirer tout un temps dans les solitu- » des, loin de tous les hommes, concentré en lui- » même, et priant Torngarsouk, chef des esprits, de » lui envoyer un Torngok. Par cet éloignement des » hommes, par le jeûne et Tépuisement du corps, son t> imagination arrive à la longue dans un état tel qu'il » voit enfin passer devant lui des images d'animaux, > d'hommes, d'êtres fantastiques, qu'il tient pour » réels. » C'est alors qu'il a quelque vision dans laquelle un de ces esprits devient son Torngok. Après cela, il revient au milieu des siens pour exercer ses pouvoirs de sorcier. Il y a des angekoks réunissant autour d'eux des disciples qu'ils préparent à cette vie d'hallucinations et de visions. Leurs fonctions sont les mêmes que sur toute la terre non-civilisée, guérison des malades, prédiction do lavenir, chants religieux et incantations qui portent bonheur, fabrication d'amulettes, etc. Dans l'est surtout, ils exécutent des danses masquées et mimées en l'honneur des esprits, ce que nous avons vu aussi chez les Peaux- Rouges. Ces angekoks sont très redoutés, et voici un trait qui le prouve. Lorsqu'en 1818 le capitaine Parry était à Tancre en face d'une des côtes groenlandaises, retenu par les glaces, une troupe d'Esquimaux s'avança jusqu'à son navire et ne tarda pas à devenir importune à force de quémander et de mendier. Le capitaine eut même lieu de craindre qu'ils ne lissent irruption à bord. Alors un matelot s'imagina de prendre un porte-voix et de leur crier quelques mots,
qu'ils ne comprirent pas, mais qui les arrêtèrent net dans leurs tentatives d'embarquement. Là-dessus un interprète, que Parry avait à bord, leur dit que ces paroles retentissantes étaient proférées par un angekok qui était sur le navire, et que s'ils ne se retiraient promptement il allait souffler sur la glace et la faire fondre immédiatement, de sorte qu'ils seraient tous noyés. Ils ne se le firent pas dire deux fois, et ils s'enfuirent en toute hâte (1).
Il semble que les esprits des eaux sont, dans leur opinion comme dans celle des Peaux-Rouges, des êtres redoutables, plutôt méchants que bons. Les esprits des sources, en particulier, ne sont pas de ceux auxquels on puisse se fier sans réserve. Quand il faut boire à une source inconnue, c'est un angekok ou, à défaut, le plus âgé des vieillards présents qui doit boire le premier, afin de faire fuir les méchants esprits qui peuvent se trouver dans rcau (2).
Il y a aussi, dans leurs idées relatives aux étoiles, du moins à plusieurs d'entre elles qu'ils assimilent à des êtres humains, une certaine affinité avec celles de leurs voisins Poaux-Rouges. Ainsi, les étoiles d'Orion sont des chasseurs de phoque égarés, qui n'ont pu retrouver leur demeure et ils les appellent les égarés (3). Le soleil et la lune sont aussi des hommes habitants du ciel.
(1) Trait rapporté par Roskoff, Rœhesten Vœlker, p. 55, d'aprôe Parry, Entdechungsreise.
(2)Cranz, /. c, p. 267. (3)/6id.. 295.
Ils croient à la vie future comme tous les non-civilisés, et leur historien Granz nous raconte même comment ils peuvent se renseigner sur elle par Tintermédiaire des angekoks. On dirait d*ime scène de spiritisme contemporain. L'angekok bat pendant assez longtemps une espèce de tambour, s'agite, se démène, se disloque. Alors un de ses disciples le lie avec une courroie, plié en deux, la tête entre les jambes et les mains derrière le dos. Dans ime telle posture la congestion et Thallucination ne se font pas attendre. Tout cela doit avoir lieu dans une obscurité complète. Les assistants n'osent ni parler ni remuer, de peur de troubler la cérémonie en éloignant l'esprit. Il est admis d'ailleurs que le voyage de Tangekok au ciel ou dans l'intérieur de la terre ne pourrait se faire au grand jour. Eniin, après que des bruits étranges se sont fait entendre, on rapporte la lumière, et on voit le sorcier détaché^ très excité, tout pâle, qui raconte son voyage et ce qu'il a pu remarquer (1). Ce trait, qui sent sa jonglerie, se rapprocherait plutôt du sliamanisme des Mongols.
Les croyances des Esquimaux relativement à la destinée humaine ne se distinguent par rien de saillant de celles de la plupart des non-civilisés. Ils admettent aussi que l'âme peut se détacher du corps pendant la vie actuelle et que, surtout pendant la nuit, elle peut chasser, danser, visiter les absents (2), ce qui prouve qu'ils croient à la réalité
(1) Cranz, 269.
{2)Ibid.,L c.,257.
objective de ce qu'ils voient en rêve. Leurs sorciers, en décrivant leurs visions, représentent Tàme comme quelque chose de pâle, de transparent, de mou, qu'on ne peut saisir, parce qu'il n'y a ni chair, ni os, ni nerfs (1). Ils ont aussi la coutume d'enterrer avec les morts les vases, les armes, les ustensiles qui leur servaient pendant la vie. Il faut remarquer seulement le soin qu'ils prennent de ne pas les enterrer profondément, dans l'idée qu'un poids trop lourd pourrait faire du mal au cadavre. Lorsqu'il s'agit d'enterrer un jeune enfant, on tue souvent un chien pour en déposer la tête dans la tombe du petit mort, parce que le chien trouve toujours facilement sa route et qu'un esprit de chien sera le meilleur guide pour mener un esprit d'enfant au pays des âmes (2). C'est dans un môme esprit de sollicitude qu'ils enterraient les nourrissons avec leurs mères, quand celles-ci mouraient pendant l'allaitement. C'était afin qu'elles pussent continuer de les nourrir. Souvent même les vieilles femmes malades étaient ensevelies vivantes, non par cruauté, mais pour mettre un terme plus prompt aux maux dont elles souffraient et qu'on désespérait de guérir (3).
Ce qui est plus singulier, c'est que, tout en croyant à la vie future de Tàme, ils admettaient qu'il pouvait lui arriver des accidents mortels pendant le trajet qu'elle devait faire pour se rendre à l'endroit que les morts vont habiter. En pareil cas, elle risquait d'être
(l)Cranz, /. c, 257.
{2)/W(i.,301. Comp. Egede^ Greenlandy 152.
(3) WaiU, Anthrop. m, 312.
anéantie. 11 y a surtout une montagne qu'il faut franchir et dont Tascension est aussi dangereuse que pénible. Alors ils plaignaient les âmes qui devaient la gravir pendant les terribles froids de Thiver ou qui étaient fouettées par le vent des grandes tempêtes (1). On peut supposer que les sorciers n'étaient pas en reste pour munir les moribonds de charmes et d'amulettes destinés à préserver l'âme voyageuse de tout accident.
Il y avait pourtant dans leur opinion deux séjours des morts, rqn placé au ciel sous la présidence de Torngarsouk, l'autre dans Tintérieur de la terre, et ceux qui allaient dans le séjour céleste jouissaient d'un sort beaucoup plus heureux que ceux qui devaient se rendre dans le monde souterrain. On ne peut pas dire qu'à cette distinction s'associât un système complet de rémunération fondée sur le principe de la moralité. En règle générale, les notions que les non-civilisés se font de la destinée humaine ne vont i)as jusqu'à cotte reconnaissance de la souveraineté de la loi morale. Cependant les Esquimaux se distinguent déjà par un commencement de foi dans la rémunération future. Ce rudiment est môme plus accusé chez eux que chez les Peaux-Rouges. Ainsi ceux qui allaicntjouir au ciel d'un bonheur supérieur étîiient surtout les travailleurs les plus ardents à Touvrago. On dirait que la lutte acharnée pour rexistcnce sur une terre aussi marâtre que la leur inculqua chez eux, plus tôt que chez bien d'au-
(l)Craziz, /. c.^259.
très, l'estime du travail opiniâtre comme de la vertu suprême. C'est peut-être ce qui explique le mieux pourquoi ils ne furent pas antipathiques à cette activité continuelle des Blancs qui étonne toujcfurs les non-civilisés et même leur déplaît profondément. Du reste, ils adjoignaient aux travailleurs émérites ceux qui avaient accompli de grands exploits, les pêcheurs intrépides qui avaient pris beaucoup de baleines et de phoques, ceux qui s'étaient noyés en mer et les enfants morts en naissant (1).
Ce qui plaide moins favorablement pour leurs idées de justice, c'est qu'avant l'introduction du christianisme, il était de règle que ce qu'un homme mort sans enfants adultes laissait après lui était saisi par les survivants sans aucun égard pour sa veuve et ses jeunes orphelins, (i'était une cause de misères lamentables, à moins que la vcuvo ne persuadât à quelqu'un des ravisseurs que l'un de ses enfants à elle n'cHait autre que l'esprit d'un enfant qu'il avait perdu auparavant et qui était revenu sur la terre (2). Ce qui suppose qu'ils partageaient l'idée des Peaux-Rouges sur la possibilité du retour des âmes mortes jeunes. On peut inférer d'un trait rapporté par le capitaine Hayes (3) qu'ils croyaient aussi que les esprits des morts pouvaient revenir sous la forme d'un animal déterminé: ce navigateur rencontra une veuve qui avait renoncé à la chair de pho-
(1) Cranz, /. c, 250. Comp. Lnbbock, d'après Parry, Vorgesch^ ichtHcheZeit (trad. allem.) II, 212.
(2)Cranz, /. c, 248,258.
(3) Arctic Boat Journey, p. 198.
que, chose extraordinaire pour une Esquimaude. C'est que le sorcier la lui avait interdite pour un certain laps de temps, en lui disant que l'esprit de son mari s'était logé dans un corps de phoque. Je présume que ce sont surtout les morts réunis dans le séjour souterrain qui donnent lieu à ce genre de croyances. Au surplus, la peur des esprits défunts n'est pas moins générale parmi eux que chez les autres non-civilisés. On fait sortir le cadavre par une ouverture spéciale, non par la porte, et on brandit derrière lui un tison flambant en lui criant qu'il n'a plus rien à faire au logis (1).
En résumé, cette religion des Esquimaux, dépourvue de toute mythologie réelle, inférieure sous ce rapport à celle des Peaux-Rouges, plus animiste qu'autre chose, bien que reposant sur un fond naturiste incontestable, comme nous l'avons démontré, ne diffère pas essentiellement de celle de leurs voisins, et ce qui l'en distingue la rapprocherait plutôt des notions et des tendances que nous verrons bien plus prononcées chez les non-civilisés tartares et mongols de l'Asie septentrionale.
(1) Egede, Oreenland, 152; Cranz, /. c, 300.