‹ Histoire des religions (volume 2)Chapitre 21 sur 68 · LES INDIGENES DES ANTILLES · texte numérisé non relu

LES INDIGENES DES ANTILLES

Les naturels découverts par Christophe Colomb. — Admirable beauté du pays. — Triste destinée de la race. — Ses rapports avec le continent américain. — Etat social. — Mœurs et genre de vie. — Le dieu-soleil Tonatiks. — Les Chemis. — Petites idoles. — Culte des animaux. — Mythe cosmogonique d*HaIti. — Jokahouna et Jemao. — Mythe maritime de laja. — Mythe du géant et de Vaguoniona. — Les Boutios ou sorciers. — Leurs chants prophétiques. — Sanctuaires. — La fôte annuelle. — La vie future.

Ce fut un des grands moments de Thistoire que celui où Colomb et les siens, le matin du vendredi 12 octobre 1492, après avoir passé la nuit sur leurs ancres, découvrirent à deux lieues environ vers le nord une terre verdoyante et couronnée de forêts. A peine le soleil fut-il levé que toutes les chaloupes de la petite expédition se garnirent d'hommes et s'avancèrent, enseignes déployées et aux sons d'une musique guerrière, vers cette terre de promission dont la vue les dédommageait de toutes leurs fatigues, de toutes leurs angoisses. Ils n'étaient pas au bout de leurs surprises. En approchant, ils s'aperçu-

rentque cette terre était habitée par des liommes qui ne ressemblaient à aucune des races connues de l'ancien monde. Ils étaient entièrement nus. Leurs cheveux, noirs, longs et raides, tombaient sur leurs épaules ou bien étaient retenus en tresse autour de leurs tètes. Ils n'avaient point de barbe ou si peu que rien. La couleur de leur peau était celle de la châtaigne ou du cuivre foncé. Leur stature était petite, leurs traits singuliers, plutôt laids, les yeux petits, les dents mauvaises, la mâchoire avancée, le front allongé par la compression artificielle, les narines larges, très ouvertes. Ils avaient le visage et d'autres parties du corps bizarrement enluminés de couleurs éclatantes. A la vue des Européens, ils semblèrent partagés entre la curiosité et la crainte. Mais ils se familiarisèrent bientôt et ils acceptèrent avec des transports de joie des grelots, des verroteries, d'autres bagatelles, pour lesquelles ils donnèrent en échange des provisions de bouche et du fil de coton. Ils ne remarquèrent pas même les regards cupides que les Espagnols dirigeaient sur les petites plaques d'or qui ornaient leurs narines, et quand leurs hôtes, le soir, regagnèrent leurs vaisseaux, ils leur firent la conduite avec leurs pirogues creusées dans un tronc d'arbre, qu'ils appelaient des canos et qu'ils maniaient avec une habileté surprenante au moyen d'avirons comme les Européens n'en avaient jamais vu, des pagayes. Les pauvres gens ne se doutaient pas qu'ils saluaient de leurs cris enthousiastes le prélude de leur asservissement et de leur extermination. Christophe Colomb visita successivement plusieurs

îles de Tarchipel, entre autres les grandes îles de Cuba et d'Haïti, donnant à cette dernière le nom d'Hispaniola. Il se croyait toujours à peu de distance des Indes ou du moins de l'Asie. Il trouva des indigènes un peu plus développés que ceux qu'il avait rencontrés à San Salvador, mais c'était la même race, la môme manière de vivre, la même douceur, la même curiosité à la fois effarouchée et inoffensive, seulement un peu plus de vêtement et de décoftim. On remarquait plus d'or que dans les petites îles, mais bien moins qu'il n'en aurait fallu pour satisfaire les Espagnols. Les indigènes ne comprenaient rien à la passion qui animait leurs visiteurs pour ce métal. Ils le troquaient très volontiers contre des bibelots pour nous sans valeur. Colomb tâchait en vain de savoir où étaient situées les mines d'où cet or provenait. Il quitta Hispaniola sans l'avoir su, après avoir élevé un fort dont il ne devait plus revoir la garnison, mais impatient de présenter à ses souverains quelques-uns de ceux qu'il appelait et nous a fait appeler des Indiens, comme les prémices des territoires qu'il comptait bien annexer aux états de la couronne de Castille (1).

Cette région insulaire que l'on distingue aujourd'hui en trois groupes d'îles : l*» les Lucayes au nord, 2« les grandes Antilles (Cuba, la Jamaïque, Haïti ou Saint-Domingue, Porto-Rico) ; 3* les petites Antilles au sud (notamment la Guadeloupe, la Martinique, les

(1) V. Robertson, Uist. de C Amérique^ trad. franc. I, 95, 112. — P, Martyr d^Anghiera, I. Wash. Irring, Life of ColomàxMt IV.

Barbades, les ties de Tabago et de la Trinité) — doit être rangée parmi les plus favorisées du globe. Protégée par les brises de mer contre les ardeurs du soleil tropical, en possession du printemps perpétuel rêvé par nos poètes, fournissant presque sans travail les aliments nécessaires à la vie humaine, exemptant l'homme de toute lutte contre les grands carnassiers qui ne s'y trouvaient pas, les Antilles firent aux Européens qui les découvrirent l'effet du paradis terrestre (1). La température y oscille toute l'année entre 22 et 30 degrés centigrades. De violentes tempêtes y sévissent souvent, mais elles rafraîchissent et assainissent l'atmosphère et elles n'avaient rien de dangereux pour la petite marine des indigènes, qui, sur leurs pirogues, ne s'éloignaient jamais des côtes. Une végétation luxuriante, des montagnes pittoresques, des rivages découpés en baies ravissantes, où Tazur profond de l'Océan se marie à la verdure touffue des palmiers, des cocotiers et des cèdres, un air embaumé dont les senteurs lointaines ravivèrent le courage presque épuisé de Christophe Colomb, telle est la première physionomie de cet éden où Thomme aurait dû goûter le bonheur suprême, sMl était vrai que l'absence d'obstacles à vaincre et de luttes persévérantes à soutenir est la condition de la vie heureuse et du progrès social.

Le fait est que le souvenir de cette race éteinte est mélancolique à quelque point de vue qu'on se place.

(1) p. Martyr d'Anghiera, I, 3.

La population indigène des Antilles était très arriérée, faible de corps et d'esprit et vouée d'avance à la destruction. Au moment où l'Europe prit possession de ce splendide archipel, il était menacé, déjà entamé par les terribles Caraïbes, excellents marins, qui, à chaque instant, fondaient sur les îles, pillant, dévastant tout, tuant les hommes et les mangeant, enlevant les femmes pour les réduire en esclavage, en un mot commençant à exterminer la race. L'espoir d'être protégés contre ces affreux forbans fut le principal motif qui détermina les caciques d'Haïti à laisser construire le fort où Christophe Colomb laissa une partie de ses compagnons lors de son premier voyage. Les Caraïbes, il est vrai, trouvèrent depuis lors à qui parler, mais les indigènes n'en furent pas plus heureux. La domination espagnole les tua plus lentement, mais non moins sûrement. Accablés d'impôts absurdes, soumis à un travail épuisant, traités avec la dernière brutalité, en proie à des épidémies meurtrières — malgré les efforts de Las Casas et de quelques généreux chrétiens, — ils allèrent toujours en diminuant de nombre. Au bout d'un siècle et demi, on n'en voyait pour ainsi dire plus. Beaucoup s'étaient laissé mourir de faim. Les femmes se faisaient avorter plutôt que de donner le jour à des êtres voués à de pareilles souffrances. On raconte que Hatway, chef indigène qui avait tenté d'organiser une insurrection et qui, fait prisonnier, allait subir le dernier supplice, fut exhorté par le moine qui l'assistait à se convertir avant de monter sur l'échafaud. — « Y a-t-il des Espagnols dans votre paradis? »

demanda-t-il au moine. — Et sur sa réponse affirmative : « Je refuse, » dit-il, « je ne veux pas aller dans » un endroit où je pourrais en rencontrer » (1). Enfin, comme si la cupidité européenne n'eût su remédier à un mal que par un autre tout aussi lamentable, ce fut la disparition de la race indigène qui fit inventer la traite des Noirs, et par là Téden des îles occidentales devint encore une fois et pour longtemps un enfer.

D'où venaient les indigènes des Antilles (2)? La question est obscure, quand même les plus grandes probabilités concourent à les rattacher à la race qui peupla et jusqu'à un certain point civilisa l'Amérique centrale et le Mexique (3). On serait tenté de croire, d'après certains vestiges d'une civilisation disparue, qu'ils reculèrent plus qu'ils n'avancèrent sous l'influence débilitante d'un climat trop doux et d'une vie trop facile. Ils pourraient bien, chassés et repoussés par les Peaux-Rouges, être venus en partie de la Floride où l'on a trouvé des squelettes relativement petits et présentant une grande analogie avec ceux des Antilles. Ils avaient des traditions d'origine indiquant la même contrée et l'Amérique centrale comme la patrie de leurs ancêtres. Les indigènes de Cuba et de la Jamaïque comprenaient la langue du Youcatan, comme on peut le voir dans les mémoires qui racontent l'expédition de Fernand Gortez. Enfin ce que nous savons de leur religion les rapproche

(1) Waltz, AnthropoL, IV, 332.

(2) Comp. Humboldt, Reise,, V, 27.

(3) Comp. Millier, Amerih, Urreligionen, 169 suiv.

surtout des croyances et des coutumes religieuses de rAmérique centrale.

Au moment de la découverte, les naturels des Antilles n'avaient pour armes offensives que des épées de bois durci au feu, des dards terminés par des arêtes de poisson ou des pierres aiguisées. Ils faisaient un peu de culture pour récolter du mais et du manioc, dont ils exprimaient le suc vénéneux pour le rendre comestible. Ils cultivaient aussi quelques tubercules, des patates, des pommes de terre et quelques fèves, une entre autres d'un arôme agréable qu'ils appelaient cacao et dont les grains servaient de monnaie courante. On ne se donnait pas grand' peine pour cultiver. Quand on voulait ensemencer un lopin de terre, on mettait le feu aux broussailles ; puis, on faisait des trous avec im bâton pointu, le seul instrument aratoire que Ton connût, et on semait (1). Pourtant çà et là on s'était avisé d'irriguer la terre pour en augmenter la fertilité. On obtenait du sel en faisant bouillir l'eau de mer. On péchait beaucoup, non sans adresser de longs discours aux petits poissons dont on se servait comme d'appât pour prendre les grands. Du reste on mangeait aussi des souris, des lézards, des iguanes. Les Européens s'aperçurent avec surprise que ces indigènes trouvaient un grand plaisir à aspirer la fumée d'une feuille desséchée, de saveur acre et de parfum capiteux, au moyen d'un tuyau qu'ils appelaient tabago. Les Européens donnèrent à la feuille le nom du tuyau (2).

(1) p. Martyr d'Anghiera, 1,249, 277.

{2) Leui's tabagos ou pipes se terminaient  une extrémité par deux

Bien que la nudité fût la règle, il y avait à Haïti des ^[Commencements de vêtements. Les femmes mariées X^rtaient une courte robe ou tout au moins une cein- 'tore. Les maisons n*étaient que des huttes rondes à 'laits de grandes feuilles pointus, celles des caciques seulement atteignant d'assez grandes dimensions. Elles étaient d'ailleurs disséminées. Mais, devant la demeure du cacique, il y avait un espace réservé, servant de place publique et de lieu pour le jeu de balle dont, comme les Américains du centre, ils étaient grands amateurs. On ne connaissait guère le vol et U était puni très sévèrement. Le voleur était empalé vivant La propriété se bornait d'ailleurs aux . objets d'usage personnel. La terre était à celui qui la cultivait, et on cultivait si peu qu'elle ne faisait jamais défaut aux cultivateurs. Ils savaient tisser le coton, bien qu'ils en fissent peu d'usage. Ils avaient des poteries peintes, ornées de figures animales. Us partageaient le goût général des indigènes de l'Amérique pour le masque. On a recueilli un assez grand nombre de leurs chants, religieux, héroïques, erotiques ; ils les chantaient dans leurs danses qui étaient fréquentes et que les caciques présidaient en frappant sur des espèces de tambours. Ce trait trouve son analogue dans les danses présidées par les rois mexicains. La polygamie était admise, mais en fait limitée aux principaux. Du reste les mœurs paraissent avoir été assez relâchées, et môme on peut citer

bouts qu*il8 se fourraient dans les narines, tandis que Tautre extr^ mité, en forme de spatule, plongeait dans le tabae qui brûlait sur des charbons.

un autre très vilain rapport de cette population insulaire avec leurs congénères présumés du continent, savoir la fréquence du vice contre nature (1).

Politiquement ils étaient partagés en un grand nombre de petites principautés. On en comptait cinq à Haïti, vingt-neuf à Cuba. Les caciques jouissaient de l'autorité la plus absolue, difTérence notable en comparaison des Peaux-Rouges et rapprochement avec les mœurs sociales des pays mexicains et isthmiques (2). Le principal signe de la dignité de c^s caciques était qu'on les portait en litière, ce que nous verrons aussi au Mexique, à Bogota, au Pérou. On leur parlait dans une autre langue que la langue usuelle, et la noblesse avait aussi son langage spécial, ce qui suppose ordinairement une conquête antérieure. A Cuba on reconnaissait les caciques au diadème de plumes qu'ils portaient sur la tète : ceci a ses analogies au Mexique. A Haïti, quand un cacique mourait, ses favorites devaient le suivre dans la tombe ; autrement, on les soupçonnait d'adultère (3). Il faut ajouter qu'il n'est pourtant pas question chez eux de cannibalisme ni do ces cruautés révoltantes que nous avons signalées et que nous aurons encore trop d'occasions de décrire. Il y a seulement à remarquer qu'en vertu probablement de leurs idées animistes, les vieillards malades, les caciques eux-mêmes, étaient portés sur les hauteurs, abandonnés ou même étranglés (4).

(1) Comp. Mttller, /. c, 162.

(2) Oviedo, Chronique, V, 3.

(3J Wash. Irving, IV, 103.

(4)MûUer, l. c.,lfô.

En résumé nous trouvons aux Antilles une autre race, un autre esprit, que chez les Peaux-Rouges. On n'y connaît pas l'humeur indépendante et flère de TApache, du Dacota, de Tlroquois. Il y a des rudiments de civilisation, mais ces rudiments semblent avoir été incapables de développement. C'est un commencement d'agriculture, un commencement d'organisation sociale, tout cela très embryonnaire; en même temps, une douceur de caractère très rare chez les non-civilisés. On dirait, et nous en verrons d'autres preuves, que les populations insulaires, là surtout où la nature est généreuse, parviennent aisément à un état déjà très supérieur à la sauvagerie ; mais, repliées sur elles-mêmes, sans contact ni commerce avec d'autres races ou d'autres peuples, elles restent à l'état stagnant et se corrompent facilement surplace. Quelque chose de mou, d'enfantin, d'impuissant, plane sur toute cette vie sociale. C'étaient de bons naturels qu'il aurait fallu éduquer et non pas écraser. Il est intéressant de savoir ce qu'ils croyaient et ce qu'ils faisaient en religion.

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