‹ Histoire des religions (volume 2)Chapitre 23 sur 68 · LES CARAÏBES · texte numérisé non relu

LES CARAÏBES

Les Northmen du Nonvean-Monde. — Habitat des Caraïbes. — Leur foyer originel. — Type physique. — Langue des hommes et langue des femmes. — Mœurs et coutumes. — Le cannibalisme. — Caractère. — La couvade et son explication. — Extinction de la race.

— Les esprits Akambous. — Fétichisme. — La Bouteille magique.

— Sacrifices. — Les Caraïbes connaissaient-ils le sacrifice humain f —Commencement d'autels. —Peur extrême de Torage. — Les Piayes ou sorciers caraïbes. — La Lune, dieu le plus adoré. — Mythologie astrale. — Danses joyeuses à Toccasion des tremblements de terre.

— Maboja. •— L*arc-en-cielJoulouka. — Mythe diluvien. — Idées des Caraïbes sur la vie future.

Lorsque Christophe Colomb demanda aux indigènes des Antilles quel était le nom de ces redoutables pirates dont ils craignaient les attaques et dont Tapparition était comme un arrêt de mort pour la population entière de Tîle où ils débarquaient, il lui fut répondu qu'ils s'appelaient cannibales, en tant qu'originaires du pays de Caniba, et comme ils avaient une réputation invétérée d'anthropophagie, le mot de canibale ou cannibale servit depuis lors à désigner les anthropophages. Eux-mêmes s'appelaient Caribes ou Caraïbes, c'est-à-dire, à ce qu'on nous affirme, les braves.

Cette nation caraïbe est une des plus curieuses du

Nouveau-Monde. Répulsive par ses mœurs, sa brutalité et sa cruauté, elle attire par son originalité. A peu près seuls parmi les habitants de TAmériquc, les Caraïbes étaient de hardis marins. On les a comparés, non sans raison, aux Northmen Scandinaves du temps des Garlovingiens, représentant comme eux cet état social où Ton n'est pas encore sorti de la plus grossière barbarie, mais où l'on apprécie la civilisation en ce sens qu'on vit d'elle par la dévastation systématique des pays arrivés à un degré supérieur de culture. C'est aux dépens des indigènes beaucoup plus sédentaires, moins sauvages, des Antilles, de la Tierra-Firma, de la région isthmique, que les Caraïbes se procuraient ce qu'ils convoitaient le plus, des femmes, des aliments et des objets fabriqués par ces populations relativement industrieuses. Ils s'embarquaient sur des navires assez grands pour porter huit ou neuf bancs de rameurs, d'une longueur approchant même parfois de quatorze mètres, et ils les dirigeaient à la voile et à lu rame, avec une étonnante habileté, sur la mer dangereuse des Antilles. Comme les anciens Nortlimen, c'est par les fleuves qu'ils cherchaient à pénétrer dans l'intérieur des pays qu'ils voulaient mettre au pillage. Ils emportaient avec eux des palissades pour se retrancher aussitôt qu'ils avaient mis le pied sur le territoire ennemi, précaution très rare chez les non-civilisés. Tout ce qui se rapportait à l'art de la navigation était Tobjet de leur attention, et c'est cette préoccupation inspirée par leurs instincts belliqueux qui leur valait des connaissances supérieures à celles de leurs voi-

sins. Par exemple, tandis que les indigènes des Antilles ne savaient compter le temps que par jour, nuit et mois lunaire, les Caraïbes savaient le diviser d'après les signes stellaires. Ils montraient aussi de grandes dispositions pour le commerce. Ils trafiquaient du butin rapporté de leurs expéditions. Il faut dire que, parmi leurs articles d'exportation, ils rangeaient leurs propres enfants. On affirme qu'encore aujourd'hui le peu qui reste de cette race extrêmement diminuée en nombre se distingue par ses aptitudes commerciales des autres indigènes de TAmérique du Sud (1).

Leur habitat s'étendait sur une région assez vaste, le long des côtes septentrionales et orientales de TAmérique du Sud, depuis Je golfe de Darien jusqu'aux bouches des Amazones. Ils étaient établis sur un grand nombre de points, dominant les tribus voisines quand ils ne les avaient pas exterminées. Ils avaient même poussé des avant-postes au-delà des Amazones vers le confluent de ce fleuve-géant avec le Rio-Xi'gro. Mais ils étaient surtout à cheval sur les deux rives de l'Orénoque.

Il n'est pas facile de déterminer leur patrie originelle. On est revenu de Tidée assez longtemps pré^ conisée qui les faisait venir do la Floride. On ne comprendrait pas dans cette hypothèse comment Christophe (Colomb les trouva établis dans les petites Antilles du Sud, taudis que les Lucayes, bien plus rap-

(1) Voir pour toute cette caractéristique, avec rindication des documents qui l'appuient, MiiUer, Amer, Urrelig.^ 201 suiv.

prochées de la Floride, en étaient encore indemnes. Eux-mêmes se disaient venus par mer dans les Antilles afin d'y poursuivre leurs ennemis héréditaires, les Arovaques, qu'ils avaient vaincus sur le continent et qui s'étaient réfugiés dans Tarchipel. Or, les Arovaques avaient eu pour habitat la Guyane. C'est le bassin de TOrénoque qui semble le mieux répondre aux indications de cette donnée traditionnelle, et les aptitudes maritimes des Caraïbes permettent de supposer que c'est sur les bords des nombreux estuaires par lesquels TOrénoque déverse ses eaux dans la mer des Antilles qu'ils se familiarisèrent avec les dangers comme avec l'art de la navigation.

Les Caraïbes étaient une race grande, élancée, fortement musclée, d'un brun foncé couleur puce dans la région équatoriale, tirant beaucoup plus sur le clair en allant vers le nord, au point de se rapprocher beaucoup de la couleur blanche et d'avoir donné lieu, près des bouches de l'Orcnoque, à la dénomination c< d'Indiens blancs ». Les yeux sont petits, rappelant ceux des Mongols, auxquels ils ressembleraient aussi par leurs pommettes saillantes, leurs cheveux lisses d'un grain épais et la rareté de la barbe. Mais ils en diffèrent complètement par le nez qui est saillant, assez fort, avec des narines dirigées de haut en bas. La mâchoire inférieure est avancée, les dents presque verticales, les sourcils minces, la bouche grande, mais les lèvres peu prononcées (1).

(1) Comp. Humboldt, Reise, H, 189 suiv. D'Orbigny, L'Homme anx^icains 1, 132. Paris» 1839.

Colomb avait remarqué leur supériorité physique et intellectuelle sur les indigènes qu'il avait vus dans les Antilles. Leur front plus élevé dénotait plus d'activité mentale ; mais peut-être ne tenait-il pas assez compte de l'habitude en vigueur parmi eux d'aplatir le crâne des petits enfants en le comprimant avec des planchettes.

Une des choses qui frappèrent le plus les premiers observateurs, c'est que chez les Caraïbes il y avait deux langues parfaitement différentes, celle des hommes et celle dos femmes. Mais cette particularité s'explique aisément quand on sait que le Caraïbe ne .vivait presque pas en famille. Il était continuellement engagé dans quehiue aventure maritime ou guerrière. Sa méthode constante était de tuer tous les hommes et les enfants mules des pays qu'il visitait et d'emmener les femmes pour en faire des esclaves et des concubines. Il faut même supposer, pour que le type do la race se soit formé et conservé, qu'ils gardaient de préférence ceux de leurs enfants qui le possédaient et qu'ils vendaient ou détruisaient les autres. Maintenant ces femmes, enlevées aux Antilles petites et grandes ou bien aux côtes continentales les plus rapprochées de l'archipel, parlaient des langues qui n'étaient que des variétés d'un même idiome et qui se fondaient aisément en un langage commun, toutefois différent de celui de leurs maîtres.

Ils poussaient au plus haut point l'antipathie contre idgriculture. Ils vivaient de la chasse et de la pêche, répugnant à l'idée de faire des provisions et considérant comme plus courageux, plus noble, de

s'en rapporter aux chances du jour et de Thcure. Les femmes seules cultivaient un peu, en l'absence dos maris, et piquaient le sol, comme aux Antilles, de leurs bâtons pointus.

Devant l'ennemi, les Caraïbes faisaient la guerrre à la sauvage, par embuscades et par surprises. Ils allaient au combat complètement nus, sauf une ceinture très mince. Ils avaient une terrible réputation d'anthropophages. Non seulement ils mangeaient les ennemis tombés, mais encore, gardant, comme nous Tavonsdit, les femmes des tribus vaincues, parquant celles qu'ils ne pouvaient nourrir, comme un troupeau, dans de petites îles où ils débarquaient de temps à autre, ils engraissaient comme des chapons les enfants qu'ils tiraient de leurs prisonnières et les dévoraient dans leurs fêtes solennelles (1). Ce trait, deux fois épouvantable, se retrouve encore ailleurs dans rAméri([ue du Sud, mais les Caraïbes allèrent sous ce rapport plus loin que toute autre nation. L'historien Pedro Simon (2) affirme qu'ils emportaient de la chair humaine sécliée pour s'en nourrir dans leurs expéditions et qu'attachant à un poteau leurs prisonniers les plus élevés en rang, ils leur coupaient des morceaux de chair vive et les mangeaient crus devant eux. On donnait le cœur au chef et au plus brave, ce qui suppose la croyance que, par ce moyen, il ajoutait à son courage celui de la victime. Du reste ils n'aimaient pas le sel et ils étaient adonnés à l'ivro-

(1) Navarrete, I, 204.

(2) Noticias historiaUs de las Conquestas de Tiert^a'Firma^ I, 2, 10 et 4,27.

gnerie. Leur liqueur ferracntée do prédilection, Ouijcou, était faite de racine de cassave mâchée par les femmes et macérée dans l'eau.

Ils avaient, comme les Peaux-Rouges, Thumeur sombre et concentrée. Il est à noter qu'ils supportaient impatiemment d'être traités de sauvages. Ils disaient que cette qualification ne convenait qu'aux animaux de la forêt. Toutefois ils reconnaissaient sur la foi de leurs anciennes traditions que leurs ancêtres avaient été de vrais sauvages, vivant tout î\ fait de la vie animale. Ils ajoutaient qu'un jour un « homme blanc » leur était venu du ciil et leur avait appris à faire des haches de pierre et à se construire des cabanes. Il avait aussi apporté des régions célestes une racine de manioc et leur avait montré comment il fallait cultiver cette plante et la traiter pour en tirer une espèce de pain. Cet « homme blanc » a préoccupé plusieurs historiens qui voyaient déjà en lui quelque Européen naufragé. Mais (juand on sait que les Caraïbes des bouches de l'Orénoque étaient presque blancs, il faudrait tout au plus en conclure que ce qu'ils appelaient leur civilisation était originaire de cette région. Du reste cet « homme blanc », c'est-à-dire brillant, se retrouve chez plusieurs autres peuples sud-américains, et nous ne pouvons voir autre chose dans cette légende caraïbe que l'élément fondamental des mythes du Pérou et de Bogota, où les connaissances qui rendent la civilisation possible remontent à la révélation d'un être céleste ou plus précisément astral.

Autre chose à noter. Dans les populations primi-

tives, c'est surtout le besoin de la défense et de la protection mutuelle qui pousse les familles et les tribus isolées à s'unir pour former des commencements de nation. Chez les Caraïbes ce fut plutôt le désir de Tattaque. Ils formaient une sorte de confédération de guerre soumise à des lois sévères (1). Ce tempérament aventureux et belliqueux fit qu'ils portèrent très haut le sentiment de leur supériorité sur les autres peuples qu'ils considéraient comme leurs esclaves prédestinés. Ils étaient soucieux de la propreté corporelle, ce qui est bien rare chez les noncivilisés et ce qui confirme ce que nous avons dit de ce besoin physique et moral à la fois, croissant avec le sentiment de la dignité personnelle. Leur ornement favori consistait en croissants d'or qu'ils se fixaient au nez, aux oreilles et sur d'autres parties du corps. Ils aimaient à se teindre en rouge avec de rhuile de roucou (Bixa orellana). La chasteté des jeunes filles était très médiocre. Elles ne portaient de vêtements qu'après le mariage. La polygamie était générale. Le même homme pouvait épouser toutes les sœurs d'une même, famille. Mais l'adultère était sévèrement puni. Il y avait chez eux des coutumes très rigoureuses en matière d'épreuves ou de purifications, soit à l'époque de la virilité, soit pour hériter de la dignité de chef: des jeûnes prolongés, des émissions sanguines et des purgations. Ils sont un des peuples chez lesquels on a pu constater la singulière coutume de la couvade qui veut que le

(1) Humboldt, Reise, V, 38.

père, à la naissance de l'enfant, se couche et s'impose une diète de malade. Cette pratique s'observait avec un redoublement de scrupule à la naissance du premier enfant, surtout si cet enfant était un garçon (1).

(1) Ce détail est tout à fait d*accord avec Texplication qu^après bien des recherches et en rapprochant de nombreux faits analogues on est en droit de proposer comme la seule q li rende raison du cours d^idées auquel il faut rattacher une coutume pour nous si bizarre. Il faut savoir que cet usage a été beaucoup plus répandu dans les anciens temps qu*aujourd*hui où il n'existe plus qu'A Tétat sporadique. Marco Polo, au treizième siècle, Tattribuait aux Chinois en général, et probablement ce n'était vrai que d'une partie du grand empire, la province du Juunan occidental dont les habitants s*appellent enfants du sol. Strabon (111, 4, 17) la signale chez les Ibères du nord de TËspagne, en Thrace et en Scythie. M. F. Michel Ta encore vue en vigueur de nos jours en pays basque, et M. Tylor dans la Navarre. Diodore de Sicile (V, 14] dit qu'elle existait en Corse, et Apollonius de Rhodes (Argonautica, II, 1009-1014) chez un peuple habitant au sud de la mer Noire. Dans l'Amérique du Sud, en dehors des Caraïbes, on peut encore la signaler chez les Abipones, les Coroados et les indigènes do la Guyane. Les Dayaks de Bornéo la connaissent aussi (J. Lubbock, Origines de la civilisation^ trad. fr. 3" éd. p. 14 suiv.j. On peut voir ici une application de la règle d'après laquelle on trouve l'origine des coutumes les plus bizarres quand on peut les comparer, chez des peuples divers, entourées et comme flanquées de coutumes accessoires moins fréquemment observables, variant d'un peuple a l'autre, mais pivotant autour d'une idée toujours la même. La couvado est le punctum saliens de tout un ensemble de précautions que Ton prenait à la naissance de l'enfant pour le préserver de maladie et lui assurer un heureux développement. Ainsi, chez les Coroados, ce n'est pas seulement après la naissance que le père et la mère s'astreignent à un genre de vie spécial. Avant Taccouchement tr>us deux s'abstiennent de la chair de certains animaux, qui pourraient influer en mal sur l'enfant. Ailleurs, non seulement le père et la mère, mais encore tous les parents de l'enfant s'imposent un régime spécial pour qu'il ne tombe pas malade. Les Abipones disaient au P. Latltau (Mœurs des sauvages^ I, 259) que si le père se livrait à. des travaux manuels ou n'observait pas une diète sévère, l'enfant s'en trouverait mal et qu'il hériterait des défauts des

Rochefort nous dit qu'en celte circonstance le père caraïbe s'abstient non seulement des aliments qui seraient indigestes pour un jeune enfant, de lait caillé, d'oeufs durs, de graisse, mais de plus de chair d'agouti, de peur que l'enfant n'ait de tout petits yeux, de chair de tortue, de peur qu'il ne soit lent à la marche, etc. (1). Encore aujourd'hui, les derniers descendants des Caraïbes de la Guyane s'imposent de rudes traitements à la naissance d'un fils pour lui communiquer du courage et se privent de plusieurs aliments pour ne pas nuire à sa santé (2).

Les Caraïbes, si redoutables aux pauvres indigènes des Antilles, voulurent aussi tenir tête aux Européens, et ceux-ci n'établirent leur supériorité qu'après des combats sanglants. La Guadeloupe, la Martinique, Sainte-Lucie, où ils s'étaient établis en force, durent

animaux dont le père aurait mangé. Le P. Lafitau a tort de rejeter cette explication, qui est la vraie, et d'y chercher je ne sais quel souvenir du péché originel, lï faut remarquer ici qu'il n'est question que du père. Mais là. où la couvade proprement dite est inconnue, il 7 a des usages dont elle aurait pu être le complément. Au Kamtshakta le père ne se livre à aucune occupation fatigante pendant quelques semaines précédant la naissance de l'enfant. Au Groenland, au contraire, où la couvade proprement dite n'existe pas, c'est après la naissance que le père doit rester oisif pendant plusieurs semaines (Egede, Greenland^ 196). On voit donc bien que tout cet ensemble de coutumes voisines roule sur l'idée d'un lien qui unit l'enfant au père et crée entre eux une espèce de solidarité, de telle sorte que la manière de vivre du père influe sur la santé et le développement de Tenfaut. Par places, tout l'entourage de la couvade a disparu des habitudes, et elle est seule restée par la force de la tradition. Comp. Max Mtlller, Chips ofa Gtn-ynan Worhshnp, II, 231,

(1) Histoire des (les Antilles, 1658, p. 465.

(2) WaiU, Anthropol,, III, 374-385.

leur être arrachées pied à pied. Ils ne purent jamais se plier à l'esclavage, et leur mauvaise réputation de cannibales endurcis fit que la guerre d'exterinination dirigée contre eux parut justifiée. En tout cas ils durent renoncer à cette vie d'aventures et d'expédi» tions pillardes qui faisait leur prestige et leur force. Même sur le continent sud-américain, ils allèrent toujours en diminuant de nombre. Cette race, née guerrière, grandie dans la guerre, devait dépérir à partir du moment où elle serait forcée de vivre en paix.

Elle n'en présente pas moins, au milieu des noncivilisés de l'Amérique, un type fortement accusé. Il y a de Tintérèt à savoir ce que la religion pouvait être chez ce peuple de pirates et d'anthropophages.

OUVRAGES A CONSULTER

Outre les ouvrages allemands de Waitz et de Mûl- 1er que nous avons déjà et souvent cités, nous avons à mentionner sur le sujet spécial dos Caraïbes le P. DuTERTRE, dominicain envoyé en 1640 comme missionnaire aux Indes occidentales et auteur d'une His^ toire générale des Antilles habitées par les Français, Paris, 1667. — Le protestant français César de Rochefort, auteur d'une Histoire naturelle et morale des Iles Antilles, 1658, qui fut rééditée en 1665 et 1667. Cet ouvrage est particulièrement riche en renseignements sur les mœurs et les croyances des Caraïbes. — J.-B. Labat, dominicain, séjourna douze ans aux Antilles et fit paraître en 1722 un Nouveau Voyage aux îles de VAmérique, Il ne vaut pas, au point de vue

des renseignementSy le traité spécial sur les Caraïbes du Père Delà borde, missionnaire, dont le récit fait partie du Recueil de divers voyages publié en 1684. — GuMiLLA, Histoire de VOrénoque, Avignon, 1758. — HuMBOLD, dans son grand voyage en Amérique, s'est aussi spécialement occupé des Caraïbes, ainsi que Washington Irving dans sa Vie de Christophe Colomb, — Il faut citer aussi VHistoire des Indes occidentales de BaYAN Edward, 1801, traduite de l'anglais.

Comme on peut s'y attendre, les Caraïbes ont été plus d'une fois rangés parmi les peuples n'ayant aucune espèce de religion. Il n'y avait chez eux, en effet, ni temples, ni fêtes régulières, ni sacerdoce constitué. Ce qui est infiniment plus vrai, c'est qu'il régnait une grande incohérence dans leurs croyances et qu'il est difficile d'en tracer un tableau quelque peu homogène. En conséquence de l'habitude qu'avaient les Caraïbes d'aller chercher des femmes étrangères pour en faire leurs épouses et les mères de leurs enfants, il y avait dans leur religion beaucoup de mélanges. Ainsi plusieurs traits de celle des Antilles se retrouvent visiblement dans la leur. Ils avaient pourtant bien quelque notion de la différence des dieux des Antilles et de leurs propres dieux. Le P. Dutertre (1) nous apprend qu'à la Martinique ils avaient trouvé dans des cavernes de nombreuses idoles de coton et qu'aucun d'eux n'osait y pénétrer. C'étaient des dieux étrangers, qui ne leur devaient rien, et dont il ne fallait pas affronter la

colère. Il est facile aussi de voir qu'ils sont plus dualistes que les Indiens des Antilles en ce qu'ils séparent plus nettement les bons et les mauvais esprits (1). Une chose à noter, car elle témoigne du caractère encore très primitif de cette religion, c'est que la lune était plutôt que le soleil l'objet de leurs adorations (2). En revanche, une certaine différence religieuse entre les hommes et les femmes est accusée par le fait que les esprits protecteurs des hommes ne portaient pas le môme nom que ceux des femmes. Ces derniers étaient des Chemen ou Tchemyn, nom tout semblable à celui des Chemis des Antilles. Ceux des hommes étaient les Ahainbous et présidaient naturellement aux occupations des hommes, la chasse, la pêche et la guerre (3). Ce sont surtout les Akambous qui étaient divisés en bons et en méchants. Ce point de vue dualiste était renforcé par les idées bizarres qu'ils se faisaient de la nature de l'homme. Ils attribuaient k chaque homme plusieurs âmes, le plus souvent trois, celle de la tète, celle du cœur et celle des bras (4). Parfois ils poussaient encore plus loin cette division de l'être humain et assignaient une âme distincte à chaque endroit du corps où l'on sentait battre une artère (5). La meilleure des trois âmes, ou plutôt la seule bonne, était celle du cœur. C'est elle qui, après la mort, devenait un bon esprit, Poyé.

(1) Rochefort, Iles Antilles, I, 416.

(2) Comp. Delaborde, Caraïbes, p. 525.

(3) Rochefort, /. c, II, 13.

(4) Dutertre, III, 370, 372.

(5) Rochefort, II, 14.

Elle recevait un nouveau corps, jeune et beau, et elle allait habiter les hautes régions du ciel. Les autres âmes, au contraire, devenaient de mauvais esprits qui vaguaient dans les airs, près de la terre, surtout dans les solitudes ou sur le rivage de la mer, où ils s'efforçaient de provoquer des naufrages. Il y en avait aussi qui demeuraient dans les profondeurs de la mer, et les navigateurs faisaient bien de leur jeter en passant des offrandes de nature à les apaiser. Les Européens, qui ne tardèrent pas à devenir les objets de leur haine, furent rangés par eux au nom- . bre de ces mauvais esprits de la mer (l).

Leur religion avait donc un caractère animiste très prononcé et, plus que chez beaucoup d'autres peuples appartenant au même niveau social, les esprits se confondaient avec les ancêtres défunts. C'est pour cela qu'ils n'aimaient pas à prononcer les noms de leurs morts (-2). De plus, ces esprits pouvaient se multiplier dans leur nouvelle existence; car la dilTérence des sexes se perpétuait (3). Ils pouvaient aussi apparaître aux vivants sous des formes animales.

Pourtant les esprits défunts pouvaient encore s'intéresser au bien de leurs dt sccndants. Les Caraïbes se faisaient donc des espèces de fétiches avec les restes de leurs morts, des cheveux, des ossements, dans la croyance que les esprits défunts aimaient à y résider (4). Ils allaient jusqu'à dissoudre et à boire les

(1) Delaborde, 8.

(2) Ibid, 391.

(3) Diifertre, II, 365. Rochefort, II, 13, 472Buiv.

(4) Rochefort, ihid.

cendres de leurs chefs pour s'approprier leurs qualités et s'assurer leur bienveillance (1). Ou bien ils faisaient sécher les cadavres et les embaumaient pour en faire des espèces de momies (2). Mais ils avaient aussi des fétiches ou des idoles de pierre , ou de terre, ou de coton, affectant le plus souvent la forme humaine et toujours très laids. La laideur des fétiches des non-civilisés a pour cause ordinaire leur impuissance à faire beau, mais aussi la tendance à exagérer les traits les plus saillants pour rendre l'expression plus vivante. Ils avaient aussi des fétiches de forme animale, souvent même ne représentant qu'une partie du corps, et des os, des griffes, des têtes, des plumes, etc., pouvaient être l'objet d'un culte (3). Toutefois je ne suis pas certain que des narrateurs européens, mal avertis de la différence entre l'amulette et le fétiche, n'aient pas ici confondu l'un avec l'autre. (Gomp. p. 79.) Les formes animales figurées sont de préférence celles de la tortue, du serpent et du caïman. On parle de fétiches caraïbes trouvés à la Guadeloupe, ayant la forme humaine et les pieds entourés de serpents. Enfin, et à ce trait nous voyons que nous nous rapprochons du Brésil, ils avaient les Bouteilles magiques, des espèces de calebasses remplies de petites pierres, de graines, de petites baguettes, toutes plus charmées les unes que les autres, qu'ils ornaient de belles plumes et qu'ils honoraient par des danses religieuses et par des sacrifices. Gela

(1) Delaborde, 453.

(2) Labat, Nouveaux voyages, UI, 183.

(3) Dutertre, n, 369, 370.

fait supposer qu'ils y voyaient la résidence d'un ou de plusieurs esprits (1).

Les oiTrandes aux esprits consistaient en fruits, en tabac, en cassave. Les prémices du fruit avaient une valeur spéciale comme préservant des maladies, en vertu de cette expérience, à laquelle l'abondance des primeurs dans les grandes villes nous rend de moins en moins sensibles, que les premiers fruits de chaque espèce sont chaque année les plus délectables et les plus désirés. Les esprits devaient savoir bon gré de celte attention à leurs adorateurs. Mais il faut noter ici, d'une part, la persuasion que les esprits mangeaient réellement les aliments qu'on leur ofirait, au point que les Caraïbes prétendaient entendre le bruit de leurs mâchoires dans les huttes fermées où Ton déposait les offrandes (2) ; de Tautre, leur idée non moins ferme que le plus souvent les esprits ne mangeaient que Tesprit lui-mcme des aliments et laissaient la forme visible. C'est une explication que nous avons déjà trouvée chez les Nègres. Il est clair que le lendemain les sacrifiants achevaient le repas des esprits.

C'est très probablement dans cette double croyance qu'il faut chercher l'explication d'un fait qui paraît fort singulier, quand on sait combien ils étaient anthropophages. On prétend qu'ils ne faisaient pas de sacrifices humains. Pourtant on nous dit qu'ils immolaient des çsclaves et des prisonniers sur la tombe

(1) Comp. Muller, Amerih. Urrelig,

(2) Rochefort, II, 13.

de leurs chefs, ce qui est bien un genre de sacriflce humain. Ils avaient ces coutumes que nous avons vues ailleurs servir de succédanés au sacrifice humain ; par exemple, ils se faisaient des incisions sanglantes à l'entrée dans Tdgc de virilité, quand ils étaient promus à la dignité de chefs, et le premier enfant était littéralement arrosé du sang que le père faisait tomber sur lui. Il est donc vraisemblable que, lorsqu'ils immolaient leurs prisonniers de guerre pour les manger, ils les offraient aux esprits et aux dieux pour que ceux-ci en mangeassent Vespritj et qu'ils se réservaient la chair, comme dans les autres sacrifices. Les Européens, témoins de ces horribles repas, ne remarquèrent pas cette distinction subtile et purent croire qu'il n'entrait aucune intention religieuse dans ces immolations (1).

Il est à remarquer aussi qu'il y avait chez eux des commencements d'autels, c'est-à-dire des tables sur lesquelles les offrandes étaient déposées, et cela étonne parce qu'ils n'en avaient pas pour leur propre usage. Mais cela n'implique pas non plus, comme on l'a dit, que la table-autel ne fût qu'une transformation de la butte ou de la pierre tombale. Le simple désir de présenter les offrandes aux esprits dans des conditions de propreté et de décorum dont les hommes se passaient a fort bien pu donner lieu à cette coutume chez ce peuple beaucoup moins sale que la plupart des non-civilisés. Quant aux édifices religieux, ils n'en avaient pas ; du moins, on ne peut donner ce

(1) Comp. Millier, /. c, 212 buïw.

nom aux quelques grottes situées dans les petites Antilles et qu'ils avaient certainement héritées des indigènes exterminés. Ils n'avaient pas non plus de fêtes religieuses à dates fixes. Ils n'en célébraient qu'à certaines occasions, naissance d'un enfant, guérison d'un malade, mariage, retour d'une expédition, etc. La danse et le jeûne tenaient la première place comme expressions du sentiment religieux. Lia croyance était très enracinée chez eux que l'homme à jeun est plus agréable aux dieux que l'homme dont l'estomac est rempli. Cette croyance est répandue dans les deux Amériques, et elle tient de près à l'idée animiste que les aliments sont eux-mômes des réceptacles d'esprits qui s'introduisent avec eux dans le corps (1). Par conséquent, pour trouver grâce devant les esprits dont on invoquait le secours, il fallait se présenter dégagé de toute possession anticipée par d'autres esprits, de toute concurrence qui eût risqué de froisser les premiers (-2). C'est à cet animisme, poussé aux dernières limites, qu'il faut sans cloute attribuer la peur absolument puérile que les Caraïbes, autrement si hardis, avaient de l'orage. Au premier grondement du tonnerre, ils s'enfermaient dans leurs cabanes, pleurant et hurlant, la lùte dans les mains, jusqu'à ce que tout fût Uni (3). C'est que le tonnerre était causé par Maboja, le chef des mauvais esprits, et que toute

(1) Je me borne à indiquer de loin la force que devtait donner à ce préjugé Tune des intlrmitës les plus répugnantes de notre nature physique.

(2) Comp. Dutertre. VU, 1, § 4.

(3) Rochefort, II, 14.

sa horde menait le sabbat avec lui. Ils s'étonnaient beaucoup du sang- froid que montraient les Européens en pareille occasion.

Un animisme aussi prononcé devait naturellement engendrer une sorcellerie non moins développée. C'est en effet ce qui était arrivé, et même les sorciers caraïbes passaient pour des maîtres-sorciers dont la réputation était répandue sur une aire très vaste du continent sud-américain. Dans nombre de tribus brésiliennes le nom professionnel du sorcier était le Caraïbe. Le nom proprement dit des sorciers caraïbes, très répandu aussi, était Piachés ou Piayés, analogue au mot Poy es qui est un nom des esprits, et ces sorciers se rapprochaient du prêtre, puisque souvent, dans leurs conjurations, ils sacrifiaient au nom et au lieu de celui pour qui ils officiaient, mangeant eux-mêmes l'offrande et offrant Tesprit aux esprits. Ils étaient médecins et magiciens, et il est à noter qu'ils formaient une sorte de congrégation fermée. Ils recrutaient des novices qu'ils soumettaient à une rude discipline, qu'ils faisaient jeûner et vivre dans les solitudes (I). On consultait les sorciers en toute affaire, on leur attribuait le pouvoir de commander aux vents et à la mer, de découvrir les mauvais sorciers, qu'on livrait à d'affreux supplices, d'annon-

(1) Millier, /. c. , 215 suiv. On parle dans plusieurs de leurs peuplades d*une association dite du Botvto ou de la trompette sacrée, composée déjeunes gens qui s'astreignaient à des austérités rigoureuses pour acquérir l'art de la divination (Humboldt, Reise^ IV, 233}. n se pourrait qu'il y eût confusion avec les novices recrutés par les sorciers.

cer l'avenir (1). Ils rendaient leurs oracles en état d'extase et s'exerçaient pendant des années à se procurer à volonté cette espèce d'épilepsie. Ils recouraient pour cela à la fumée du tabac qu'ils aspiraient en quantités énormes, qu'ils soufflaient ensuite en l'air pour que le parfum attirât l'esprit ; puis, ils marmottaient des mots incompréhensibles, frappaient du pied la terre, se livraient à toute sorte de contorsions. Ils préféraient la nuit au jour pour faire leurs manèges, ordonnaient d'éloigner toutes les lumières et exigeaient le plus complet silence. Chaque piayé avait-son esprit qui n'apparaissait qu'à lui. Si pourtant il en survenait plusieurs à la fois, le pauvre piayé était fort embarrassé ; car ces esprits se disputaient, il ne savait auquel entendre, et si ses prédictions étaient démontrées fausses, il était fouetté sans miséri<îorde (2). Leur manière de traiter les maladies ressemblait à ce que nous avons vu partout. Il s'agissait de tirer le mauvais esprit du corps malade, et il en sortait renfermé dans une épine, un noyau, un petit caillou, un cheveu, n'importe quel petit objet que le piayé s'efforçait d'extraire, au besoin par la succion, de la partie endolorie.

Cet animisme, si prononcé qu'il soit, n'empêche pas qu'il n'y ait aussi chez les Caraïbes comme partout une certaine mythologie de la nature. 11 n'est pas toujours facile de distinguer sur ce terrain ce qui leur appartient en propre de ce qu'ils ont emprunté

(1) Rocheforl, II, 13. Delaborde, 391, 395. {2) Ibid,

à leurs vaincus des Antilles. Les femmes qu'ils enlevaient en si grand nombre inculquaient aux enfants leurs notions religieuses. Il est toutefois un trait qui est bien spécial aux Caraïbes. Ce n'est pas le soleil, (fest la lune qui est Tobjet principal de leurs adorations. La lune est pour eux un être masculin, un Deus Lunus. Ils célèbrent par des danses les premiers quartiers, et ils se frottent les yeux avec la rosée tombée à ce moment, parce qu'ils pensent que cette rosée est souveraine contre les maux d'yeux. Ils croient, du reste, que la lune est venue de la terre, qu'elle est sortie d'une caverne où elle était d'abord renfermée. C'est une idée qu'ils ont pu trouver aux Antilles. Ils racontent que, lorsque le dieu lunaire se vit pour la première fois habitant du ciel, il se prit pour l'être le plus beau qu'il y eût au monde. Mais, au matin, quand le soleil se leva, le dieu lunaire le trouva tellement plus beau que lui-même, que, de dépit, il alla se cacher derrière l'horizon. Depuis lors, il ne se montre plus dans son plein que lorsque le soleil a disparu. Pendant les éclipses, les Caraïbes font comme tant d'autres peuples non civilisés, ils sautent tous, pieds joints, criant, hurlant, jusqu'à ce que ce soit fini, et t/lchant de conjurer, au moyen d'une calebasse magi([ue agitée par une jeune flUe, les mauvais esprits qui veulent faire mourir la lune ou le soleil. Ce dernier qui, dans la légende que nous venons de raconter, jouit d'une certaine prééminence, est aussi adoré, mais moins généralement et probablement en suite de leurs rapports avec les indigènes des Antilles. Quant aux étoiles, ce sont pour

la plupart des chefs caraïbes transportés au ciel, et ici leur mythologie redevient originale. Notre étoile Vénus est l'épouse de la lune. Il y a de plus l'étoile du tonnerre, celle de la pluie et du vent, celle de la mer suscitant les tempêtes. Comment ces attributions naturistes se concilient-elles avec la croyance animiste que les étoiles sont des Caraïbes défunts, c'est probablement ce qu'ils ne se sont jamais demandé, ou plutôt il en est, selon toute vraisemblance, comme du mythe solaire au Mexique, au Pérou, à Bogota. L'astre, ayant été humanisé, est devenu le héros de quelque histoire humaine, s'est depuis lors identifié avec le personnage qu'on lui endosse, et ce personnage était naturellement un Caraïbe. Ce qui n'est pas moins étrange, c'est que, lorsqu'à lieu un tremblement de terre, ils se mettent tous à danser; car, disent-ils, la mère Terre danse, et il convient à ses enfants de faire comme elle. D'où il résulte que les tremblements de terre sont pour eux l'occasion d'une réjouissance. Confirmation évidente de l'explication de la danse religieuse que nous avons proposée et qui la ramène au désir d'imiter la divinité adorée, de s'unir à elle en faisant comme elle.

Les Caraïbes vouaient facilement un culte aux animaux qui peuvent être les revêtements, les enveloppes visibles des esprits supérieurs. Mais ils avaient comme le demi-sentiment qu'en réalité ces formes animales ne conviennent pas à des êtres divins; car ils admettaient que les esprits n'étaient transformés en animaux que s'ils s'éloignaient du

dieu suprême. La transformation était donc une sorte de déchéance, de punition (1).

Les Caraïbes avaient en effet un dieu suprême, ou plutôt ils en avaient deux, un bon, tout au moins indifférent, un autre redoutable et cherchant à faire du mal aux hommes. Le nom de ce mauvais dieu est Afaboja, mauvais esprit régnant sur les autres mauvais esprits, à peu près comme dans la mythologie chrétienne Satan règne sur les démons. Les Caraïbes donnent ce nom de Maboja à tout ce qui est mauvais et particulièrement à tout ce qui est puant. C'est une idée analogue à celle de notre moyen-âge où les démons passaient pour exhaler une odeur infecte. C'est surtout ce vilain Maboja qui menace dans les éclipses le soleil et la lune. C'est lui et ses démons qu'on redoute en temps d'orage, devant lesquels on court se cacher quand le ciel s'obscurcit. A plusieurs indices on serait tenté de voir dans Maboja une personnification de la nuit. C'est la nuit en effet qu'il est censé venir pour manger les mets qu'on lui offre dans Tespoir de Tapaiser. Mais, tant il est vrai qu'à ce niveau encore si inférieur des religions on doit y regarder à deux fois avant de parler d'un dualisme absolu, il s'en faut que le Caraïbe n'éprouvât pour Maboja que de la répulsion et de l'hostilité. Les piayés l'invoquaient pour qu'il concourût à l'initiation de leurs novices, en leur assignant un esprit protecteur. A la condition de lui faire beaucoup d'offrandes, on pouvait le trans-

(1) V. pour toute cette mythologie caraïbe, MaUer, /. c, areo les citations . a Tappui, pp. 218-222.

former lui-même en esprit protecteur. Les Caraïbes portaient son image à leur cou et la iixaiejit à l'avant de leurs navires. Ces images étaient toujours aussi hideuses qu'on les pouvait faire (1).

Quant au dieu suprême de l'autre catégorie, il y avait des variantes d'une tribu à Tautre. On parlait çà et là de Kualina, devant lequel tous les autres esprits s'enfuient et qui ressemble beaucoup au Kitchi Manitou, ou Dieu-Vent des Peaux-Rouges. D'autres assignaient le rang suprême à Kouroumou^ étoile et dieu de la mer. Mais la croyance la plus originale et la plus répandue est celle qui voyait la principale révélation du dieu suprême dans l'arc-enciel, Joulouha, pris pour un gigantesque phallus. C'était l'apparition d'un être immense, marchant sur terre et sur mer. Quand il se promène ainsi, c'est qu'il est curieux de voir ce qui se passe. Sur mer, son apparition est un bon signe ; sur terre, il en est autrement : ce qui prouve que ce dieu bon ne l'était que relativement. On se cachait alors devant lui. Pour le figurer, on le représentait comme un homme dont la tête était ornée de plumes aux brillantes couleurs, pareilles au plumage du colibri. Aussi lui ofTraiton des colibris en sacrifice. Du reste on le tenait pour plus indifférent qu'autre chose aux événements de la vie humaine. Comme chez les Peaux-Rouges, il est en même temps premier dieu et premier homme sous le nom de Logno; car ce premier homme vint tout seul du ciel, lit la terre avec une matière . molle

(l)MuUer, /. c, 230suiv.

qu'il trouva, puis la lune ; après quoi, il fit sortir les hommes de son nombril et leur donna le manioc.

Plusieurs mythes obscènes expliquent la création des poissons, des oiseaux et des plantes (1). Puis, comme les hommes ne lui faisaient pas assez de sacriflces, il les noya tous dans un grand déluge; ou bien, d'après une autre légende, il ne laissa en vie qu'un homme et une femme. Des pierres ou des fruits de palmier, dans la première version, lui servirent de matériaux pour refaire les hommes. On voit ici un amalgame de plusieurs idées très répandues sur les origines de rhomme, fils de la pierre, ou de la forêt, ou des antres des montagnes. Quant aux mythes diluviens d'Amérique, il faut toujours s'en défier, parce que les narrateurs indigènes ou européens veulent toujours les rapprocher du déluge biblique. En règle ordinaire le déluge américain est au commencement des choses, le premier homme en est l'auteur ou le témoin survivant. C'est la conjonction des deux idées que l'être créateur ou formateur est identique au premier homme et que les choses ont une origine aquatique. Dans le nouveau monde comme dans l'ancien, cette croyance est surtout localisée dans les régions visitées par de grandes et fréquentes inondations, et c'était assurément le cas pour les Caraïbes dont rOrénoque inférieur vit se former la race.

Quant aux idées des Caraïbes sur la vie future, elles étaient très discordantes, si ce n'est que pour eux elle était certaine et qu'elle réservait un sort diffé-

(l)MttUer, ^ c, 225 suiv.

rent a\ix forts et aux braves, aux faibles et aux lâches. L'idée morale en était du reste à peu près absente. Le séjour des bienheureux, où ils chassent, se font servir par leurs ennemis, leurs femmes, leurs esclaves et leurs chiens qu'on a eu soin d'enterrer avec eux, ce séjour est tantôt fixé dans des lies fort belles, tantôt dans la maison du soleil ou au ciel en compagm*e des étoiles qui pour la plupart sont, nous le savons, des Caraïbes. Les morts qui n'y sont pas admis, et nous avons vu que les âmes inférieures de chaque homme en sont toujours exclues, sont ces esprits dépités et taquins qui ne songent qu'à tourmenter les vivants. Il n'y a du reste rien de spécial à signaler et que nous ne rencontrions chez la plupart des noncivilisés (1).

On aura remarqué tout à la fois le caractère très grossier, très incohérent, très primitif, de cette religion caraïbe et les rudiments d'un développement supérieur qu'elle présente aussi. On y voit comment le sorcier tend à devenir prêtre, comment la table des sacrifices devient un autel, comment l'animisme môme le plus prononcé est toujours associé à im certain culte de la nature, qui n'en dérive pas, qui en est bien plutôt la source première. Que fût-il advenu de cette race, sans l'arrivée des Européens ? Elle se fût bientôt heurtée contre les civilisations militaires du Mexique et du Pérou. Aurait-elle fait comme nos Northmen ? Aurait-elle adopté une religion et une civilisation supérieures ? C'est ce qu'il est impossible

{1) Ibid,, 222 BUÏY ,

même de conjecturer. Ce qui reste de Caraïbes aujourd'hui en Guyane et sur la Tierra Firma se distingue à peine des autres indigènes. C'est une race éteinte ; mais elle eut son heure de puissance et d'originalité, et elle a sa place marquée dans Thistoire des religions de la non-civilisation.

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