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CHAPITRE m

IXS POLYNÉSIENS ET LEUR HTTHOLOOIE

(SuiU)

Le mythe cosmique de Mangea. — Le dieu-requin Vatea. — Le grand dieu Tangaroa. — Le dieu-soleil R&. — La déesse-lune. -^ Mythologie stellaire. — Le dieu Rehua. — * Le d^eu Lono. La déesse-Yolcan. — Pelé et son amant Tamapoua. — Les Atuas. — ^ Caractère yieillot et immoral des mythes polynésiens. -* Leur cachet préhistorique.

Les mythes de création ou de constitution des choses que nous avons racontés sont locaux ou ne se présentent dans plusieurs archipels qu'avec des variantes qui les modifient plus ou moins. Il en est encore un, particulier aux lies Hervey, que M. Wyatt Gill, qui y a longtemps résidé, expose en détail dans ses Mythes and Songs front the South Pacific et où Ton trouve une certaine tendance spéculative, métaphysique, des plus curieuses, si toutefois le respectable missionnaire n'a pas un peu trop européanisé les données mythiques à lui communiquées par le dernier prêtre du dieu-requin dans ces îles aujourd'hui chrétiennes.

Ce mythe est originaire de Mangea, la principale des îles Hervey, qui joue là le rôle de la terre proprement dite. Il représente les choses comme si Tunivers, au-dessous de la surface courbe de l'Ile, descen* dait en forme de poire ou de montgolfière gonflée, divisée en compartiments. La surface de l'île serait le haut de la poire et communiquerait avec Tinté* rieur par deux ouvertures, Tune à Test, Tautre à Touest, par où vont et viennent le soleil et la lune. Tout en bas, à la queue de la poire se trouve Roà, le ver filiforme, racine de toute existence et de toute force vivante (1). L'intérieur de la poire, avaîkij correspond au scheol liébreu, à THadès grec. Au-dessus du ver filiforme* est le compartiment du souffle; puis, celui de la vie permanente; puis, vient le réduit où vit une déesse si à l'étroit dans sa cellule que ses genoux et son menton se touchent. Comme elle désirait ardemment avoir des enfants, elle Se mordit un jour le flanc droit et du morceau qui s'en détacha provint Vafea, moitié homme et moitié poisson. Il a un œil d'homme, c'est le soleil, et un œil de poisson, c'est la lune. Premier-né delà déesse-mère, il occupe le compartiment le plus élevé de la poire, immédiatement sous la terre, et ses deux yeux se promènent alternativement au-dessus et au-dessous de la terre,

(1) C*est UDe interprétation bien métaphysique de Vidée qui se présente avec toute sa grossièreté aux lies Tonga où le dieu-souterrain Hikuleo est homme par en haut, serpent ou an/uille par en bas, ce qui lui permet d'ôtre présent aux deux extrémités du monde. Maui et Tangaloa durent enchaîner ce méchant dieu qui dépeuplait les lies (Turner, Po/y/itfji'a, 237].

sortant et rentrant par les deux ouvertures que nous avons signalées. C'est pourquoi on le représentait comme un être moitié homme et moitié requin. — La déesse se mordit encore le môme côté, et il en provint Tinirau, le dieu des poissons habitant au-dessous de son frère Vatea. Elle eut un troisième enfant, Tango, le père des oiseaux ; puis, une fille dont le nom veut dire écho. Son cinquième enfant fut Jîafta, dieu du vent, le plus rapproché de sa mère et tenant les vents, ses fils, renfermés dans une grande corbeille. Chacun d'eux communique par une ouverture spéciale avec la mer supérieure et par là peut souffler tant qu'il veut à sa surface.

Vatea, le dieu à moitié requin, s'ennuyait tout seul. Une nuit il rêva d'une belle femme, il en rêva encore et si bien qu'il finit par la saisir en rêve et par l'épouser en réalité. Elle s'appelait Pépé, comme la terre dans le mythe Néo-Zélandais — détail prouvant avec tant d'autres que ces mythes locaux se composent de fragments ajustés, remontant bien plus haut et beaucoup plus répandus que les mythes formés çà et là par leur conjonction — et Pépé donna à Vatea deux fils de forme purement humaine, Rongo et Tangaloa (le dieu de la végétation et le dieu de la mer). Elle eut encore d'autres enfants, entre autres un dieu-lézard; en un mot, c'est la mère des dieux adorés à Mangea. Tangaloa est représenté avec des cheveux blonds, couleur qui n'est pas inconnue, mais qui est rare en Polynésie. Les enfants blonds passent pour engendrés par lui, et lorsque Cook découvrit Mangea, les indigènes prirent les blonds An-

glais pour des enfants de Tangaloa venus de la résidence mystérieuse de leur père.

En réalité, c'est Tangaroa (Nouvelle-Zélande) ou Tangaloa (Tonga et Samoa), à Taïti Taaroa, aux Sandwich Eanaroa, qui partage avec Maui l'honneur d'être le dieu le plus révéré dans toute la Polynésie. Souvent même les attributs de Tun sont reportés sur l'autre, et réciproquement. C'est le propre des mythologies primitives que les noms et les personnes des dieux n'ont encore rien de très fixe et passent aisément les uns dans les autres. Maui et Tane- Mahouta, Rongo et tangaroa sont souvent substitués les uns aux autres dans les mythes locaux. On peut voir un exemple frappant à Tappui de cette observation dans les hymnes des Védas. De même que Varouna, dans la mythologie védique, est d'abord dieu du ciel, puis dieu des eaux et de la mer, Tangaroa en Polynésie est, selon les archipels, dieu céleste ou dieu marin. La notion du ciel et celle de la mer se confondent aisément aux âges mythiques. Le ciel est une mer dont les nuages sont les vaisseaux, et la mer est un firmament, un grand couvercle qui embrasse et recouvre un autre monde. Quand les indigènes de Noukahiva virent pour la première fois des navires européens, ils crurent que ces navires venaient des nuages et qu'ils avaient apporté du tonnerre dans leurs canons (1). Souvent, c'est à Tangaroa qu'on attribue, sans aller plus loin, la forma-

(1) Knisenstern, Reise um die Welt, 1803-1806, St-Pëtersbourg, 1810, 1, 191.

tion du monde. Si la mer est salée, cela provient de la sueur abondante qu'il sécréta lorsqu'il fabriqua les astres, les lies et les êtres vivants. C'est avec son épouse, un grand rocher, qu'il procrée les îles et ceux qui les habitent : ce qui prouve qu'au fond Tangaroa et sa femme 0-te-Pépé sont un couple divin supérieur, le ciel et la terre, tout à fait semblable à celui que la Nouvelle-Zélande connaissait sous les noms de Rangi et de Pépé. Ailleurs, le monde visible est la coque dans laquelle Tangaroa était renfermé à l'origine et dont il se sépara comme le petit oiseau qui brise son œuf (1). Les îles sont les fragments de Tœuf. Dans une autre conception mythique, mais qui se rapporte aussi à Maui, ou bien au père de Maui, Tangaroa n'a pas cessé de soutenir le monde sur son dos, et quand il veut changer de position, il cause les tremblements de terre. Alors on frappe sur le sol avec des bâtons en lui criant bien fort qu'il doit se tenir tranquille (2). C'est Tangaroa qui donna l'arbre à pain aux hommes. Ceux-ci pendant longtemps n'avaient eu à manger que de l'argile rouge. Et cet arbre à pain, à son tour, est la métamorphose d'un homme qui avait prié Tangaroa de le transformer en un arbre produisant un fruit sain et savoureux pour nourrir son fils unique, dont l'estomac trop faible ne pouvait supporter l'argile rouge (3). Tangaroa habite le ciel le plus élevé ou réside aussi

(1) Elli8, ;. c, I, 325.

(2) Mariner, /. c, II, i;20.

(3) EUifl, I, 68.

dans le soleil qu'il a fait (1). On se le représente souvent comme un oiseau gigantesque. En qualité de dieu des mers et de formateur du monde, il était par* tieulièrement révéré par les constructeurs de bateaux. Les grandes embarcations s'appelaient, d'après Dumont d'Urville, «vaisseaux de Tangaroa». Dans l'archipel des Tonga, c'est à lui qu'on rapporte la pêche de la terre attribuée ailleurs à Maui. Un jour qu'il péchait dans la mer, il sentit que son hameçon était accroché par quelque chose de très lourd ; il tira, tira encore, et enfin parut l'extrémité d'une terre. Mais sa ligne cassa, et au lieu d'un continent il n'émergea qu'un groupe d'Iles (2). On montre encore sur un rocher Tanfractuosité à laquelle s'accrocha l'hameçon divin.

Le soleil est aussi personnifié sous d'autres noms que Maui. Par exemple, d'après M. Wyatt Gill, il est souvent révéré sous le nom de Rà, ni plus ni moins que dans la vieille Egypte, et cela doit servir de leçon plus que d'encouragement à ceux qui, sur le vu de la moindre ressemblance de détail, sont toujours prêts à supposer des propagandes ou des emprunts. Jamais rapports d'une nature quelconque ne s'établirent entre les archipels de la Polynésie et le pays des Pharaons. C'est une ressemblance fortuite comme celle qui permettrait de ramener au grec les teocalli ou sanctuaires mexicains (3). "

La lune est également personnifiée et divinisée

a)Em8,I,325;ni, 170.

(2) Mariner, /. c, II, 104.

(3) Wjatt (hU, /. c, 63.

SOUS plusieurs formes. Â Taiti et aux Sandwich, elle s'appelle Hina, a la femme aux cheveux blancs ». Aux Samoa elle se nomme Ma'ina et Masina, La légende locale racontait qu'un soir, en temps de famine, une femme travaillait en plein air avec son entant, quand la lune se leva sous forme d'une gous^se d'arbre à pain (sous forme de croissant). Cette femme en colère dit à la lune : Pourquoi ne descends-tu pas jusqu'à nous pour que mon enfant mange de toi? Alors la lune s'irrita, descendit en effet, mais enleva la femme, l'enfant et leurs outils. On peut les voir encore aujourd'hui dans la lune, dont ils font les taches (1). On la considérait comme l'épouse ou comme la fllle de Tangaloa, dieu du ciel ou de la mer, et comme présidant à la nuit, Pô, avec laquelle elle est parfois confondue. Pô, du reste, signifiait aussi le grand abîme inconnu, où ne règne qu'une obscurité épaisse. Pour dire qu'une chose avait toujours existé, on disait : Depuis Pô jusqu'à maintenant (2). C'est dans Pô, le mystère impénétrable, qu'on flxaH l'île, séjour des dieux, le Pou-lotou, c'està-dire le milieu de Pô. C'est là aussi que se rendaient les morts pour être mangés par les dieux. Nous devrons reparler de cette anthropophagie divine.

Pour revenir à la lune, il faut ajouter qu'elle était l'héroïne de nombreuses légendes où elle joue ordinairement le rôle d'une jeune fllle belle, un peu vaine, égoïste et capricieuse, toutefois sensible à

(1) Turnep, /. c, 247.

(2) EUiB, /. c, IV, 247.

ramour. Elle peut avoir et elle a eu des amants mortels. L'un d'eux, après avoir longtemps vécu près d'elle, devint vieux, et alors elle le renvoya sur la terre où il devait mourir et où elle ne pouvait plus que le contempler et le caresser de ses rayons. Gela fait penser au mythe grec d'Artémis et d'Endymion (1).

Tous les corps célestes étaient personnifiés de la même manière. A Taïti, l'étoile du matin s'appelait d'un nom qui signifie « le précurseur du jour » ; l'étoile du soir, « la déesse du crépuscule ». Les Pléiades s'appelaient « les petits yeux ». Dans les Gémeaux, on distinguait un jeune homme et une jeune fille, et il s'y rattachait l'étrange histoire d'un frère et d'une sœur à qui leurs parents ne donnaient jamais rien quand ils avaient été à la pèche. Affamés et tristes, ils s'enfuirent et montèrent au ciel. C'est pourquoi on les appelle Ainanou, « les désirants ». Quand ils furent arrivés dans les régions célestes, ils firent descendre leurs ceintures jusqu'à terre et ils enlevèrent leurs parents pour les faire habiter aussi dans le ciel (2). L'idée que l'on peut monter au ciel en s'attachant à un cordon, à une liane quelconque, est fréquente dans les contes polynésiens.

Il y a aussi un dieu de l'air, Rehua, qui sait tout, qui habite près de Tangaloa au plus haut du ciel. Un de ses fils, tué par accident, rougit de son sang Thorizon du soir. Souvent le domaine de Rehua est sale,

(1) Comp. Wjatt Qill, Myths and Songe.

(2)filli8, /. c.,m, ITlsuiT.

etMaui le nettoie, ce qui signifie que le soleil dissipe les nuages qui obscurcissent les hauteurs de Pair (1). L'arc-en-ciel est le chemin par lequel les dieux vont et viennent de la terre au ciel. C'est pourquoi le navire royal à Taïti s'appelait « l'arc-enciel » (2). La voie lactée dans le même archipel passe pour un grand requin bleu qui tire sa nourriture des nuages (3).

Il y avait encore dans les îles des dieux-nature en très grand nombre. Ce ne sont le plus souvent que les formes locales des divinités que nous venons d'énumérer. Les vents, les volcans, les montagnes, les rochers, tout était personnifié. On distingue plusieurs dieux de la guerre, ordinairement en rapport avec celui des vents. L'un des plus hideux était Taîrî, aux îles Sandwich, dont l'idole aux dents de requin était portée dans les batailles. A Taïti, il y avait un dieu de Tagriculture, Ofanou, dont le pendant, aux îles Tonga, était Alo-Alo a le vanneur », dieu du vent et delà moisson (4). Nous signalerons encore le dieu qui s'appelle Lono aux îles Sandwich, Roo à Taïti, et qui semble un dédoublement du dieu des vents et des mers. C'est surtout aux îles Sandwich que son culte était populaire. La légende locale racontait que, dans un accès de jalousie, il tua sa femme Kaïkilani Alii (nous ignorons à quel phénomène ce détail du mythe fait allusion) ; après cela, il

(1) Grey, /. c, 81-89.

(2) Moerenhout, /. c, I, 485; EUis, /• c, 1, 155.

(3) Elli», ni, 172.

(4) ElUs, 1, 326, 333. * Mariner, U, 115.

parcourut l'île comme un tourbillon furieux, et après avoir fondé des jeux en mémoire de sa femme, il s'embarqua sur un canot triangulaire et quitta Ttle Sandwich de Kealakeakua, en disant qu'il reviendrait plus tard. Une confrérie de prêtres était chargée du culte à lui rendre. Une légende connexe, bien que mal d'accord avec l'idée de sa disparition, le représente à l'état d'hostilité permanente avec la déesse Pelé qui siège, avec sa suite, dans le grand volcan d'Hawaï (1). Cette suite, c'est, en langue indigène, « la vapeur volcanique », « l'explosion », « la pluie nocturne », le « feu volcanique » boiteux comme Vulcain, autant de dieux masculins; puis, des déesses, « la briseuse de canots » aux yeux de feu, « la gardienne des nuages », etc. (2). On voit combien la personnification naturiste est intense en Polynésie. Lono, dans son antipathie contre Pelé, chaise au loin les vapeurs qui sortent de son cratère. Nous notons aussi que, lors de son arrivée aux îles Sandwich, Cook fut pris pour le dieu Lono qui revenait enfin du pays mystérieux où il s'était retiré. Cette identification avec la divinité redoutée contribua beaucoup à lui assurer l'accueil le plus empressé.

Il faut mentionner encore à propos de Pelé, la déesse- volcan, un autre mythe hawaïen qui offre une certaine analogie avec plus d'un mythe grec. Pelé a beaucoup d'amants, mais ne les accepte pas

(1) Waitz-Oerland, VI, 285.

(2) EUis. IV, 248.

tous. Entre autres, un certain Tamapoua (fils du c(>> chon), moitié homme et moilié cochon, mais d'une grandeur effrayante, lui fit une cour très pressante. Pelé le repoussa et, furieux, il lui déclara la guerre. D'abord il parut le plus fort et remplit d'eau tout le cratère. Mais Pelé parvint à tout avaler, et elle jeta dans la mer son malencontreux amant (1). Il est facile ici de deviner le sens du mythe. C'est la dra« matisation d'un phénomène naturel assez fréquent à Hawaï. Un gros nuage, de formes monstrueuses, s'attache au sommet de la grande montagne. C'est Tamapoua qui coquette avec Pelé. Celle-ci le repousse et le nuage irrité fait tomber l'eau à torrents sur la montagne. Mais la montagne absorbe l'eau, et le nuage vidé se détache pour aller se perdre au loin dans la mer.

Il est facile de comprendre que cette multitude de dieux locaux, venant s'ajouter aux divinités dont le culte était répandu sur l'ensemble des archipels, finissait par constituer des panthéons très compliqués. On nous dit qu'à Tonga seulement on comptait 360 dieux de tout nom et de toute espèce. Une pareille collectivité amena naturellement l'adoption d'un mot générique pour désigner par un trait commun tous ceux dont elle se composait. Ce mot qui correspond aux devas hindous, aux theoi grecs, aux dit latins, est le mot atua. Les atuas sont « les dieux ». M. Wyatt Gill donne une explication de ce mot a atua » d'après laquelle il signifierait « la moelle » ou « la sève » des

(1) EUis, IV, rs.

choses. Cette explication me paraît cherchée bien loin, et je préfère celle que propose M. Fomander (1). Il montre que le mot atua est tout voisin du mot afou qui s'emploie pour « maître, seigneur », de la racine primitive tou, être droit, levé, supérieur. Les Âtuas seraient donc les superi, les seigneurs haut élevés, les souverains. On les appelait aussi « la famille céleste », teanau tuarangi (ce dernier mot veut dire « comme le ciel »). Mais il ne faut pas oublier que cette famille céleste comprenait des rats, des lézards, des scarabées, des oiseaux et des requins, soit parce que les divinités étaient conçues sous les formes de l'un ou l'autre de ces animaux, soit parce qu'elles les avaient revêtues dans les légendes où elles figuraient (2).

On a remarqué souvent la manière diffuse et traînante des récits légendaires, tels que les indigènes les déroulent. Ce n'est pas précisément une littérature enfantine. On y trouve plutôt quelque chose de vieillot et de fatigué. Cette prolixité redondante n'empêche pas les traits gracieux ou poétiques de saillir de temps à autre. Elle n'cmpôche pas non plus les détails cyniques. 11 est vrai que la plupart des mythologies souffrent du même défaut. Mais nulle part il ne s'étale avec plus d'impudeur. Les dieux polynésiens sont régulièrement d'une immoralité révoltante. Il faut observer toutefois que les actes de dévergondage bestial qui leur sont attribués sont

(1) Polynesian Itace^ U, 365 suW.

(2) Comp. Wyatt QiU, /. c, 34-85.

plus fréquents dans les lies de Test, à Taîti, aux Marquises, aux Sandwich, que dans les foyers plus anciens de la race, dans les archipels occidentaux des Hervey, des Tonga, des Samoa, etc. La religion, la mythologie, les mœurs avaient un caractère plus sobre, plus contenu dans ces dernières îles. Les insulaires de Samoa avaient même une réputation d'impiété, parce qu'ils étaient moins adonnés aux dévotions et aux innombrables pratiques superstitieuses qui jouaient un si grand rôle dans la vie quotidienne de la plupart des Polynésiens. Cette différence n'était toutefois que très relative. Les Samoans eux-mêmes avaient leur bonne part de superstitions grossières, et le fait est que la race polynésienne dans son ensemble était extrêmement dévote, c'est-à-dire très absorbée par les rites et les observances de tout genre, étrangères à toute préoccupation morale, qui lui étaient imposées au nom de ses très nombreuses divinités. On va s'en faire une idée au prochain chapitre qui traitera de la grande institution polynésienne et même océanienne du tabou.

Au surplus, il faut se rappeler que la mythologie et la religion polynésiennes n'ont jamais dépassé le niveau que des religions bien autrement raffinées ont dû traverser avant de nous parvenir sous la forme corrigée que des sacerdoces ou des poètes leur ont donnée sous l'inspiration d'un goût artistique ou d'un sérieux moral inconnus de tout temps en Polynésie. Qu'était la mythologie grecque avant l'époque homérique? Les terribles grossièretés qu'elle a conservées au milieu même des délicatesses des siècles

classiques ne nous permettent pas de la conceyoir comme très décente à l'origine. C'est précisément ce qui fait pour l'historien des religions la valeur de celte mythologie polynésienne qui s'est perpétuée jusqu'à nous, conjointement avec l'âge de pierre, et qui n'a cessé pour les Polynésiens que grâce à l'arrivée des Européens. Comme l'a dit spirituellement M. Max Millier dans sa préface aux Myths and Songs de M. Wyatt GIll, la possibilité d'étudier une pareille mythologie est pour l'historien ce que serait pour le zoologiste de nos jours la faculté de passer quelque temps au milieu des plésiosaures et des mégathérions, ce que serait pour nos botanistes celle de se promener à l'ombre des énormes fougères arborescentes, ensevelies sous le sol actuel, qui nous procurent le charbon. La mythologie polynésienne a perpétué jusqu'à nous les temps préhistoriques.

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