LE TABOU ET LE TATOUAGE
Définition du tabou. » Les dtres tabou. -^ L*état noa. — Application du tabou. — Tabouage et détabouage. — Détachement de l*idée du tabou sous rinfluence européenne.
Sens religieux du tatouage. — Manière de Topérer. -* Ses Tariétés. — Le tatouage et la propagande chrétienne.
L'Afrique est la terre par excellence du fétichisme, comme l'Amérique du Nord est celle du totémisme. Cela ne veut pas dire qu'on ne rencontre pas de fétichisme ailleurs que chez les Africains ou de totémisme chez d'autres que les Peaux-Rouges. Ce qui est vrai, c'est que nulle part chacun de ces deux modes religieux n'a atteint un pareil degré d'importance et d'extension. C'est en ce sens qu'on peut dire de TOcéanie et tout particulièrement de la Polynésie qu'elle est la région classique du tabou. Ailleurs il est facile de constater des faits de l'ordre religieux qui rentrent dans la même catégorie ; nulle part ils ne tiennent une place aussi absorbante ; nulle part le principe commun ne se déploie avec la même conséquence, poursuivie jusque dans les applications les plus éloignées du point de départ.
C'est ici qu'il importe de bien définir ce principe initial. Car on se trouve bientôt en présence de pratiques rangées sous la dénomination générique du tabou et qu'on a de la peine à ramener à ce qui en fait autant d'applications de détail de la loi première, si Ton n'a pas pris soin de marquer soigneusement les transitions.
Qu'est-ce en soi que le tabou ?
C'est originairement la mise à part d'im objet ou d'une personne en tant que consacrés ou appartenant au domaine divin des Âtuas. En vertu de cette mise à part, il est interdit, sous peine de sacrilège et des maux que le sacrilège ne peut manquer d'attirer, de s'approprier et même de toucher la chose ou la personne tabou. La défense de toucher n'est que la conséquence de celle de s'approprier, par la raison qui fait qu'il vaut mieux ne pas même toucher ce qu'on n'a pas le droit de prendre. Mais la conséquence participe au caractère absolu du principe. C'est, en d'autres termes, une interdiction de prendre et de toucher sanctionnée par la religion. Le mot lui-même signifie « fortement désigné », « rigoureusement interdit», de ta superlatif et pou, bou, montré, désigné, misa l'index (1). Une chose ou une personne déclarées tabou sont, par le fait môme, incorporées au domaine des dieux, on ne peut plus en user, encore moins en abuser. Au fond la res sacra, la chose sacrée, de nos mythologies classiques, l'objet voué
(1) Shortland, Traditions and Superstitions of New Zealand, Londres, 1851, p. 81.
aux dieux par le sacrifiant, tout ce dont ils ont pris possession soit à la suite d'un don, soit en vertu d'une loi religieuse, qu'il s'agisse de Taliment qui leur a été offert, du monument qui leur a été dédié ou du fugitif qui embrasse leur autel, est également soustrait à l'usage, aux droits, aux prétentions, qu'on aurait pu faire valoir en toute autre circonstance. Gomme les prêtres polynésiens et les chefs politiques plus ou moins prêtres eux-mêmes ne se sont pas fait faute d*user du tabou au profit de leurs ambitions et même de leurs intérêts les plus mesquins, il n'a pas manqué d'écrivains disposés à en attribuer l'invention à leur habileté. Ce qui serait une erreur grossière; car on n'abuse d'un préjugé ou d'une superstition que si ce préjugé ou cette superstition préexistent à l'abus qu'on en fait. Le tabou est bien plutôt né d'une certaine disposition do la race polynésienne qui admet aisément la séparation, la limite infranchissable des domaines contigus, la distinction très tranchée des classes sociales, les régimes de privilèges, les constitutions aristocratiques, et, sans pousser à l'excès ce genre de rapprochements, on peut tout au moins dire que la configuration de cette grande région insulaire, divisée en une prodigieuse quantité de petites terres parfaitement et nettement séparées les unes des autres, n'a pas été étrangère à cette direction de Tesprit.
Le tabou, on le comprendra aisément, peut servir ou de protection ou de mise hors la loi par l'unique raison qu'il signifie : No touchez pas à ce qui est tabou. Il peut donc être tantôt une punition, tantôt un privilège.
En tout premier lieu les temples ou Mares, les offrandes, les prêtres qu'on appelle pta-attia, c'est-à-dire boîtes des dieux (1), les rois, les familles nobles, considérées comme descendant des dieux, étaient tabou. Le menu peuple et surtout les femmes ne pouvaient entrer dans les enceintes consacrées, la peine de mort eût châtié ceux qui auraient contrevenu à cette interdiction. Aux îles Sandwich les baies de Tarbuste Ohelo, dont la déesse volcanique Pelé était, paraît-il, très friande, étaient tabou, personne n'osait en manger. C'est par une autre application du même principe que les demeures des dieux et des principaux chefs jouissaient du droit d'asile : nul ne pouvait plus loucher à ceux qui s'y étaient réfugiés. En revanche les malades considérés comme devenus la possession d'un afua ou d'un esprit divin étaient aussi tabou. D'où il résultait qu'on les fuyait, ou bien- on les transportait hors de la demeure, et souvent ils mouraient faute de soins et de nourriture. Ce qui toutefois diminuait un peu les embarras causés par un pareil ensemble de coutumes, c'est que les esclaves pris à la guerre, étant regardés comme abandonnés par leurs atuas, passaient pour indemnes en cas de violation du tabou. Ils n'étaient plus à un dieu quelconque et n'avaient plus rien à risquer. Les cadavres étaient tabou, ainsi que les lieux et les objets en contact avec eux, et les vieilles femmes étaient à cause de cela chargées exclusivement des soins à prendre en vue de leur sépulture, afin que si la violation iné-
(1) WyattGiU, /. C..35.
vitable en pareil cas du tabou devait entraîner quelque calamité, elles fussent seules désignées aux divines colères. Une application plus humaine de cette loi du tabou en assurait les bénéOces aux enfants nouveau-nés et à leurs mères récemment délivrées. Il y avait du reste des variétés assez notables dans les divers archipels dans la manière d'appliquer le tabou. Â Taïti, le requin était tabou en sa qualité de poisson souvent habité par un dieu, et si quelque indigène, chose d'ailleurs très rare, était dévoré par un requin, c'est qu'il avait certainement enfreint quelque prescription du tabou. Nulle part un Polynésien n'eût osé manger l'animal servant de manifestation ordinaire à son esprit protecteur, à son tiki. Cet animal était tabou pour lui. Les prescriptions étaient surtout sévères par rapport aux aliments. Il y avait beaucoup de mets qui étaient tabou pour des classes entières de la population, et par conséquent réservés à la minorité privilégiée devant à ses prérogatives de naissance de pouvoir les partager avec les dieux. Les personnes tabou avaient en effet le droit de toucher et d'utiliser ce qui était interdit à tous les autres. Cela dépendait de la nature et du niveau du tabou dont elles étaient revêtues. Voilà pourquoi les femmes, dans presque toutes les îles, ne pouvaient manger avec les hommes dont elles ne devaient pas toucher la nourriture. Elles étaient exclues surtout des festins de chair humaine, ce mets des dieux par excellence, et ne recevaient même qu'une faible part des aliments de provenance animale. Aux îles Marquises, elles ne pouvaient pas même monter dans les canots
qui étaient tabou pour elles, et c'est pour cette raison que les équipages européens les voyaient toujours venir à la nage, tandis que leurs maris approchaient en bateau.
Le contraire de Tétat tabou était désigné parle mot noa. La personne ou l'objet noa étaient utilisables dans un sens général par tous ceux qui avaient le pouvoir ou le droit de s'en servir. Sauf les cas exceptionnels que nous avons indiqués et quelques autres encore que nous signalerons, les femmes, les filles surtout étaient noa. Mais, de plus, le tabou était contagieux. Les personnes tabou le communiquaient à ce qu'elles touchaient, du moins dans certaines catégories très élevées de tabou. Il y avait des endroits où les hommes tabou, ne pouvant plus toucher les aliments sous peine de les rendre tous tabou et par conséquent interdits à tous les autres, devaient être nourris, littéralement empâtés par les femmes, qui se servaient pour cela d'espèces de cuillers et de fourchettes pour ne pas toucher les aliments.
Il faut aussi se rendre bien compte d'une notion du tabou qui le mettait en rapport étroit avec la constitution aristocratique et surtout très hiérarchique des iles polynésiennes. Toute la nature vivante est soumise pour le Polynésien à une hiérarchie rigoureuse. Tout en bas sont les femmes, tout en haut sont les Atuas ou les dieux. Immédiatement après les dieux, viennent les rois, les prêtres, les nobles divisés en plusieurs rangs, et plus on est élevé en dignité, plus on est tabou, donc inviolable; plus aussi augmente le pouvoir de communiquer le caractère de tabou atout
ce que Ton touche. De là plusieurs degrés de rigueur dans le tabou. Il y avait de petits et de grands tabous, de temporaires et de permanents. Les petits tabous avaient des conséquences assez légères; d'autres cessaient d'eux-mêmes de porter effet au bout d'un certain temps; d'autres enfin duraient toujours, à moins qu'ils ne fussent levés par la vertu de cérémonies sacerdotales qui produisaient ce que nous ne savons nommer autrement que le détabouage. On ne peut s'empêcher de penser aux analogies que tout ce système présente avec celui de la souillure légale au sein du rabbinisme juif. Le principe toutefois était différent. L'idée de souillure chez le Juif se rattache à l'idée morale. Au contraire, le tabou polynésien est proprement la limite du domaine divin. Cette limite, en majeure partie, est permanente et immuable, mais elle s'étend ou recule selon les volontés de ceux qui sont chargés par les dieux de fixer le point où leur domaine finit. En réalité les dieux pourraient tout prendre, tout s'adjuger. S'ils laissent à l'homme un champ d'action où il peut exercer librement ses pouvoirs, c'est par condescendance. Mais la limite de ce champ d'action est instable et il faut, dans tous les cas déterminés, faire bien attention à ne pas empiéter sur le terrain réservé.
Les rois, les princes, les grands devaient donc, en proportion de leur dignité, s'abstenir de tout contact avec le reste des hommes. A Taïti même on les empâtait, comme nous le disions tout à l'heure, afin que le reste de la population ne fût pas privée de toute alimentation. Ils ne sortaient que portés sur des
épaules humaines, parce qu'autrement le sol eût été taboue et personne n'aurait plus osé le fouler aux pieds. Nul n'aurait osé manger ou boire en se servant d'un vase dont l'un de ces personnages tabou se serait servi auparavant. Le prince, à son tour, punis* sait sévèrement toute infraction au tabou, s'il ne voulait pas s'exposer à la colère des dieux. Eln revanche, il pouvait s'approprier tout ce qu'il touchait de son doigt tabou. C'est pour cela que, par exception, les femmes des princes étaient élevées au-dessus du sim* pie état de noa et devenaient tabou comme leurs au^ gustes époux.
Ce point de vue hiérarchique s'étendait, en dehors de la question de rang, au corps de chaque individu. Ainsi, la tète et tout ce qui la touche, notamment la chevelure, participaient chez. tout homme à un certain tabou qui n'atteignait pas les autres parties du corps, sauf une exception caractéristique (1). Quand on coupait les cheveux d'un chef, il fallait de grandes cérémonies et on allait enterrer en grande pompe au lieu des sépultures les mèches enlevées à cette tête sacrée. Voler le peigne d'autrui était un crime épouvantable. C'est une infraction très grave de mettre en contact avec l'occiput quoi que ce soit qui a rapport à la nourriture, et un pauvre Blanc fut mis en pièces par une tribu furieuse, parce qu'en plaisantant
(l) Glans virgœ, quippe caput altenim, fons vitœ, habebatur sacra, yidel. tabou. Nihil turpius, pro sententia Oceanicorum, aliai et oxnnino protervorum, quam nudi glandis exhibitio. Concha, quam ante brève subligaculum multi proferunt, ad glandem, si res postulat, tegeadum adhibetur.
il avait posé un plat de laiton sur le cr&ne d'un petit chef. Plus une personne est élevée en rang, plus sacrée est sa tète. Un Français qui eut le malheur de poser familièrement sa main sur la tète d^n prêtre reçut en récompense toutes les malédictions de la Polynésie. Paulaho, roi des lies Tonga, au rapport de Gook qui n'y comprenait rien, fit toute sorte de difficultés pour descendre dans la cabine du vaisseau européen, parce qu'il ne pouvait souffrir que quelqu'un lui march&t sur la tôte (1). Ailleurs, le iils d*un grand personnage souffrait beaucoup de la vermine qui foisonnait sur sa tète ; mais sa mère n'osait pas lui couper les cheveux et l'envoya à son père. Celuici n'osa pas non plus, et comme le grand-père de l'enfant vivait encore et participait à un degré de tabou supérieur au sien, c'est seulement auprès et par les soins de son aïeul que l'enfant fut soulagé. La personne tabou ne sort pas du domaine divin en touchant un objet tabou; mais la personne noa usurperait le terrain réservé si elle portait la main sur ce qui en fait partie.
C'était la déclaration des rois, des prêtres et des grands qui annexait au domaine divin les objets ou les personnes n'y rentrant pas de jure, La faculté de tabouer était en proportion du rang social ou religieux. Tantôt le concours du prêtre était nécessaire pour valider le tabou du chef, tantôt le chef pouvait le prononcer seul. Un supérieur pouvait annuler le
(1) Voir, pour tout ce qui concerne le tabou, Tëtude très complète et bourrée de faits dûment attestés de M. Gerland dans VAntkrap. de Waitz, VI, 343-363.
tabou déclaré par son inférieur ou bien en raccourcir la durée. Les objets taboues étaient souvent désignés par un signe de couleur blanche ou de couleur rouge, selon les localités, souvent aussi par des incisions représentant un lézard ou un requin, formes préférées, comme on sait, de plusieurs dieux polynésiens. C'est ce pouvoir de mettre cette espèce d'interdit sur les choses et les gens qui fit du tabou une institution politique autant que religieuse. Une île était-elle conquise? Le chef vainqueur la déclarait tabou afin d'empêcher les vaincus de continuer à la cultiver. On tabouait de même les pêcheries et les champs dont on voulait se réserver la jouissance. La forêt devenait tabou, quand on voulait suspendre la liberté d'y chasser ou d'y cueillir. Moyennant finances (car on pouvait acheter le tabou), les capitaines européens qui voulaient éloigner les visiteurs importuns et surtout les visiteuses faisaient tabouer leurs navires que Ton n'osait plus aborder. Quand Tamehameha, roi des îles Sandwich, apprit qu'une montagne non loin d'Honoloulou renfermait probablement des terrains diamantifères, il la déclara tabou, afin d'être seul possesseur des diamants qu'on y pourrait trouver. Quand le même roi partit pour une expédition guerrière, les nobles qui l'accompagnaient appliquèrent le tabou à toutes leurs propriétés, de façon qu'en leur absence les Européens ne pussent rien acheter. On protégeait de la même manière les fruits encore mal mûrs, les porcs, les volailles, qu'on voulait réserver pour les grandes fêtes. A Uwea, un Européen s'étant mal conduit, le roi le déclara tabou : cela mettait sa
Tie en sûreté, puisque personne n'osait plus le toucher, mais il faillit mourir de faim, parce que personne n'osait plus avoir le moindre contact avec lui. Ce sont des faits de ce genre qui frappèrent les premiers l'attention des navigateurs européens et qui leur firent croire que le tabou était essentiellement une loi politique.
Une chose tabouée ne Tétait ordinairement que pour un temps, et celui qui déclarait le tabou en fixait ordinairement la durée. C'est ainsi que l'on taboua pour dix ans, aux îles Tonga et aux îles Sandwich, les animaux domestiques importés d'Europe par Vancouver, ce qui fit qu'ils se multiplièrent beaucoup. Pour lever un tabou dans les règles, il fallait des cérémonies rituelles compliquées, des ablutions, des sacrifices. C'était l'eau le plus souvent qui servait de matière dissolvante (et non purifiante, comme on le dit souvent à tort) pour effîaicer les conséquences du tabou et de ses violations. Quand un homme tombait malade, comme c'était toujours le signe de quelque colère divine, le prêtre exigeait du patient une sorte de confession pour savoir s'il n'avait pas enfreint quelque tabou, par exemple en proférant des malédictions. Car il y avait des noms divins qui étaient tabou, et dans ce cas le malade devait se gargariser avec de l'eau.
L'application systématique du tabou à une infinité de choses, de personnes, de relations et de circonstances, la peur superstitieuse qu'inspirait la moindre de ses violations, les supplices cruels auxquels étaient livrés les malheureux qui, sans le savoir le plus sou-
vent, en avaient enfreint les règles, les abus qu'en faisaient à chaque instant des chefs, des prêtres, des tyranneaux cupides ou fantasques, tout cela jetait un voile assez sombre sur cette vie polynésienne autrement si joyeuse et si relâchée, èien des faits tendent à montrer que les indigènes n'avaient pas attendu l'arrivée des Européens pour murmurer contre ce joug pesant et même pour en soupçonner le pur arbitraire. Il est probable que ces grands et ces prêtres qui en faisaient Tusage intéressé que nous savons ne croyaient guère eux-mêmes à sa validité. Pourtant, on n'osait pas défler les conséquences de sa violation. Tout en murmurant, on obéissait avec crainte. Ce qui frappa le plus les Polynésiens, ce fut de voir que les Européens ne tenaient nul compte de toutes ces prescriptions gênantes et ne s'en portaient pas plus mal. Ils en conclurent que le dieu des Blancs devait être plus puissant que les leurs, puisqu'il se moquait de tous leurs tabous (1). C'est aussi une des raisons qui ont permis au christianisme protestant de faire en Polynésie beaucoup plus de conquêtes que le christianisme catholique. Celui-ci leur faisait Teffet, par ses préceptes relatifs à la nourriture, par ses nombreux jours de fête, par son rituel compliqué, de replacer ses adeptes sous une autre espèce de tabou. Le protestantisme calviniste, apporté par les missionnaires anglais, est rigide au point de vue du dogme, mais intervient beaucoup moins dans les
(1) Comp. Hood, Notes ofa cruise m the Western Pacific^ Edimbourg, 1863, p. 90.
actes et les déterminations vulgaires de la vie. Cependant il serait contraire à toutes les vraisemblances qu'une superstition aussi enracinée eût disparu sans laisser de traces par le seul fait d'une conversion récente encore. On trouve çà et là, dans les îles, des vieillards qui n'ont pas renoncé à toute espèce de tabou. En 1861, aux lies Samoa, il y eut encore une guerre Intestine causée par la violation scandaleuse d'un tabou (1). Le protestantisme anglais a, comme on sait, poussé Tobservation du dimanche jusqu'à la rigueur d'un sabbat juif. Cela fait un grand contraste avec la liberté qu'il laisse les autres jours à la vie individuelle. Le dimanche anglais a été transporté en Polynésie par les missionnaires anglais, et c'est l'un d'eux qui nous apprend que les Polynésiens, devant les interdictions nombreuses qu'il impose, l'appelèrent sans hésiter le jour du tabou (2).
C'est par l'intelligence du sens et de la valeur du tabou en Polynésie que l'on arrive à se faire aussi une idée exacte d'une autre coutume caractéristique de ces archipels, que Ton connaît ailleurs sans doute, mais qui nulle part n'a atteint les mômes proportions. Nous voulons parler du tatouage.
Nous avons déjà eu l'occasion plus d'une fois d'en faire mention. En fait il est fréquent chez les noncivilisés, du moins dans les régions chaudes. Les climats septentrionaux, exigeant le vêtement com-
(1) Hood, ibid.
(2) EUii. /. c. IV, 390.
plet qui ne laisse guère à découvert, que le visage et les mains, favorisent beaucoup moins ce genre d'opération. On peut remarquer toutefois que, réduit à quelques signes ou marques rudimentaires , le tatouage est extrêmement répandu, qu'il remonte loin dans l'histoire de notre espèce et qu'il disparaît graduellement à mesure que le développement de Tesprit amène l'épuration du goût. Né de l'individualisme, du désir d'affirmer et de distinguer sa propre personne, il ne répond plus à rien à partir du moment où les progrès de la vie sociale offrent à l'individu mille autres moyens moins grossiers de satisfaire le sentiment de sa dignité ou de sa valeur personnelle. Cependant ce goût, pour nous si singulier, subsiste encore dans les bas-fonds de nos populations européennes et notamment dans les professions qui entretiennent une certaine rudesse de goûts et d'idées, soldats, marins, ouvriers des mines, forgerons, etc. On retrouve encore ce même penchant, malgré les inconvénients spéciaux qu'il a pour eux, chez les misérables où se recrute le plus souvent le personnel des prisons et des bagnes. Il faut ajouter que, de nos jours en Europe, le tatouage n'est plus qu'un ornement que rindividu juge à propos de s'appliquer sur la chair, comme si cela rehaussait sa distinction individuelle, ce n'est plus qu'une coquetterie de mauvais goût. Chez ceux des non-civilisés où le tatouage est général, il arrive le plus souvent que les indigènes ne savent pas eux-même donner une raison quelconque des motifs qui les portent à se tatouer. « C'est notre coutume x>, disent-ils, et cela pour eux
répond à tout. Cependant, en voyant dans quelles occasions et au milieu de quelles cérémonies on se tatoue dans plusieurs régions de T Afrique et de F Amérique, nous avions eu d^à lieu de soupçonner la signification religieuse, tout au moins Torigine religieuse du tatouage. Ce qui se passe en Polynésie achève de tamsformer cette supposition en certitude.
Le tatouage est plus fréquent, plus recherché, plus complet, plus raffiné en Polynésie que dans toute autre partie du monde. Pour l'opérer on pulvérise d'abord la noix de VAleuritus Triloba après l'avoir carbonisée. Au moyen d*un os ou d'un coquillage taillé en forme de peigne aux dents très aiguës, on fait des trouées sous la peau dans lesquelles on introduit la poudre. Puis on frappe à coups de b&ton sur les points ainsi traités, pour que les petites doses de poudre s'étendent et se rejoignent. La môme opération était souvent répétée jusqu'à cinq fois pour que les lignes bleuâtres qui en proviennent fussent bien visibles. Cette opération est très douloureuse et souvent le patient s'évanouit pendant qu'on la pratique (1). Mais c'est un point d'honneur ou plutôt un devoir religieux de ne pas crier. Pendant que le patient était aux mains du prêtre opérateur — car c'étaient des prêtres qui tatouaient — ce prêtre luimême et la famille entonnaient des chants religieux exaltant les mérites du tatouage et encourageant l'opéré. C'est le plus souvent à l'âge de la nubilité
(1) Summa devotionis apud plures indigenas in eadem obaignatione glandis ponebatur (Comp. p. 62), quœ camis teaerrimsd laceratio infandum craciatum incutiebat.
— Toque Ton tatouait les deux sexes, mais il fallait répéter l'opération plusieurs fois pendant la vie, parce qu'à la longue les lignes s'effaçaient. Les femmes étaient beaucoup moins tatouées que les hommes et les esclaves ne Tétaient pas du tout, à moins qu'ils ne fussent des prisonniers de guerre récemment réduits en captivité. Dans ce cas ils conservaient leur tatouage antérieur, mais n'y ajoutaient plus rien. Par contre, les nobles et les chefs étaient les plus tatoués de tous.
Les figures dessinées ainsi sur la peau variaient selon les lies. A la Nouvelle-Zélande le tatouage décrit des courbes concentriques et symétriques couvrant le visage, le dos et le devant des épaules. A Rarotonga on ne tatouait pas le visage. En général les lignes du tatouage sont des spirales ou des zigzags. Les femmes étaient tatouées horizontalement sur les lèvres. A Taïti, où le visage était ordinairement épargné, les jambes et tout le reste du corps, y compris les doigts, étaient fortement tatoués. On y voyait des croissants, des hommes, des oiseaux, des chiens, des lézards, des poissons. Aux Marquises, on tatouait aussi le crâne chauve des vieillards. Aux Sandwich, les veuves se faisaient tatouer le bout de la langue. Aux Samoa on était tatoué seulement depuis la ceinture jusqu'aux genoux. Le Tuitonga ou grand prêtre était seul exempt de cette obligation.
Cette circonstance se joint à celles que nous venons d'indiquer pour nous mettre sur la voie des vraies origines de ce tatouage systématique. Ces origines
sont religieuses. C'est ce qui nous explique pourquoi dans telle île océanienne on refusait de tatouer les marins étrangers par scrupule religieux, de peur d'offenser les divinités, tandis que dans une autre île on voulait forcer les étrangers à se faire tatouer précisément pour la même raison. A Taïti on faisait remonter Torigine du tatouage à Taaroa (nom taïtien de Tangaloa). Les animaux qu'on dessinait sur la peau du tatoué étaient des animaux divins, lézards, requins, oiseaux. Chaque tatoué tenait à porter sur son corps l'image animale ou humaine de son esprit protecteur, de son tiki. C'était la marque permanente qu'on lui appartenait. C'était une livrée divine. Pendant qu'il subissait l'opération, le tatoué était tabou, car son dieu le touchait, lui imprimait son sceau, sa marque, par le ministère du prêtre opérateur. Plus on se rapprochai t des dieux par le rang social, plus on était tatoué, et si le grand-prêtre des îles Samoa et quelques chefs de la Nouvelle-Zélande étaient exemptés de cette obligation, c'est qu'en vertu de leur titre supérieur ils faisaient déjà partie de la famille ou de la tribu des dieux. Il se peut bien qu'une pareille coutume, fondée à Torigine sur une dévotion fervente, ait été soutenue plus tard par d'autres considérations. Il y avait des tatouages héréditaires de famille, tenant lieu d'une sorte de blason. Il y en avait aussi qui devaient conserver la mémoire de quelque événement ou de quelque mort regretté; il y en eut enfin qui ne furent plus qu'une simple coquetterie. Mais cela ne saurait contrebalancer les particularités nombreuses qui indiquent un sens religieux à
la base de la coutume elle-même, et elle ne perdit jamais complètement ce caractère. Le tatouage ftit, comme la danse, un moyen d'imion avec la divinité. Il transformait le tatoué à son image. Les missionnaires chrétiens établis en Polynésie se virent amenés à combattre le tatouage à cause des cérémonies et des idées païennes qui s'associaient aux opérations. De même que le Hottentot dit de son compatriote qui se convertit à la foi chrétienne : « U ne danse plus », de même le Polynésien dit d'un converti de sa tribu : <x II ne se tatoue plus. » Pourtant, de temps à autre, im grain de superstition aidant, la vieille coutume est plus forte que la foi nouvelle. Les missionnaires virent plus d'une fois qu'à la suite d'un voyage mystérieux dans quelque île isolée où la religion des ancêtres était encore en vigueur, plusieurs de leurs convertis et surtout de leurs converties étaient revenus tatoués de frais. Tout cela démontre que le sens proprement dit, essentiel, du tatouage est religieux. Il est au Polynésien ce que la tonsure est au prêtre catholique, le signe et le gage de l'appartenance à la divinité. Le tabou en écarte, le tatouage en rapproche.