‹ Histoire des religions (volume 2)Chapitre 42 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE SAGERDOGE POLYNESIEN

Le sorcier devenu prêtre. — La légende des petits oiseaux. — Le ministâre des prêtres polynésiens. — La querelle du sacerdoce et de Tempire aux lies Tonga. — Déclin de la foi. —La corporation des Areoi. — La I^ende du dieu Oro, de sa femme et de ses deux frères. —Représentations scéniques. — • Les mœurs des Areoi. — L*extension de Tordre.

Nous avons parlé mainte fois de prêtres polynésiens. En effet, dans cette partie du monde, ce n'est plus seulement le sorcier, l'homme quelconque en commerce direct avec les esprits et dont on peut dire que pour lui prétention vaut titre, qui se propose comme l'intermédiaire le plus pratique et le plus sûr entre les autres hommes et les puissances divines maîtresses des destinées humaines. Le prêtre régulier, faisant partie d'un organisme constitué, fondant sa prétention sur son titre et non plus son titre sur sa prétention, la fonction sacerdotale, en un mot, était connue en Polynésie, y tenait môme une place de premier rang parmi les institutions officielles avant l'arrivée des Européens. Mais il est visible que,

là comme partout, elle est une régularisation et une transformation de la sorcellerie primitive. .

Là comme partout, il y a des traces du cours d'idées qui conduisit la grande majorité des hommes, convaincue de son incapacité et de son indignitéi à désirer, par conséquent à admettre l'existence d'une classe privilégiée, plus rapprochée des dieux que la masse et sachant mieux qu'elle ce qu'il faut faire pour leur rendre un culte qui leur agrée, pour interpréter sûrement leurs volontés, pour assurer enfin à leurs adorateurs leur bon vouloir et leur protection. Il y a même à ce sujet une jolie légende rapportée des tles Hervey par M. Wyatt Gill (1).

<c Quand les hommes x>, dit cette légende, « furent devenus nombreux sur les îles, les dieux s'aperçurent que les hommes étaient extrêmement ignorants et qu'ils ne savaient rien de ce qu'ils auraient dû savoir pour vivre tranquilles et contents. Alors ils appelèrent les petits oiseaux des bois et les chargèrent d'aller dire aux hommes de leur part tout ce qu'ils avaient besoin de savoir. Les petits oiseaux, tout fiers d'être les messagers des dieux, redescendirent bien vite vers la terre, se perchèrent sur les arbres, et se mirent à chanter, à siflîotter, à gazouiller de toutes les façons, pour instruire les hommes. Malheureusement les hommes étaient si niais qu'ils ne comprirent rien de ce que leur chantaient les petits oiseaux. En vain ceux-ci varièrent leur ramage, l'un filant des sons si purs et si longs que la meilleure des flûtes n'en pour-

(1) Myths a7id Songs, p. 35.

rait égaler la douceur, Taulre s'égosillant en roulades perlées, quelques-uns chantant plus lentement, plus gravement, par intervalles, dans l'espoir de se faire mieux comprendre. Ce fut inutile. Les hommes écoutèrent beaucoup, écoutèrent longtemps, de toutes leurs oreilles. Ils trouvèrent ces chants fort jolis, mais ils n'en saisirent pas la signification. Encore aujourd'hui les petits oiseaux font de leur mieux pour transmettre leur message, les hommes sont encore trop bornés pour les comprendre. C'est tout au plus s'ils ont fini par découvrir que quelques-uns de ces petits prophètes viennent les avertir quand un grand danger menace la tribu ou l'un de ses membres. Heureusement les dieux s'avisèrent d'un autre moyen. Ils firent choix de quelques hommes sur lesquels il descendirent, ils s'introduisirent dans leur corps et parlèrent aux hommes avec leurs langues un langage que ceux-ci purent comprendre. Ces hommes choisis et habités par les dieux sont les prêtres, qu'on appelle à cause de cela pia-atua, les boîtes des dieux. »

Cette ravissante légende nous met directement en face des origines du sacerdoce polynésien. Le naturisme en est le point de départ. L'homme a personnifié et divinisé les objets muets de la nature. Celle-ci ne lui parle que par le chant des oiseaux qu'il ne peut comprendre. Mais les dieux entrent de plus en communication avec les hommes par l'intermédiaire de ceux en qui ils viennent habiter et que l'on reconnaît à leurs états d'extase, d'hallucination, d'inspiration éloquente et enthousiaste. Les écouter, c'est écouter les dieux qui sont en eux. Ce point de vue

n'a rien encore qui permette de s'élever au-dessus de la simple sorcellerie. Le premier venu possédant naturellement ou se procurant par des moyens artificiels les conditions physiques de l'extase ou du délire prophétique pourra requérir le respect et l'obéissance. Mais ce don peut être héréditaire dans certaines familles, ceux qui le possèdent peuvent s'assoder, prescrire les règles qu'il faut suivre pour entrer dans leurs rangs, faire remonter à une origine céleste la possession de leurs privilèges, revendiquer le droit exclusif de servir d'intermédiaires entre les dieux ou du moins un dieu déterminé et les hommes. Voilà un sacerdoce fondé.

En Polynésie ce sacerdoce était encore trop près de la pure sorcellerie pour en avoir dépouillé complètement tous les caractères. On consultait beaucoup les prêtres comme devins. Le consultant, pour obtenir la réponse désirée, devait faire au prêtre un présent de mets choisis et d'une calebasse pleine d'une boisson enivrante, décoction fermentée d'une sorte de poivre. Piper methysticum. Le prêtre la buvait, tombait dans une ivresse extatique, et ce qu'il disait alors passait pour la réponse du dieu dont il était possédé (1).

Le tour d'esprit aristocratique, si fortement accusé dans les archipels polynésiens et dont nous avons vu déjà plus d'une fois la marque dans les croyances et les pratiques religieuses, fit que le privilège de

(l) Wyatt OiU, ibid, — Voir aussi les scènes de délire convalsif des prêtres de Lono aux lies Sandwich mentionnées par Tylor^ Civii. jnrim,^ II, 174.

former des sacerdoces généralement reconnus fut et resta réservé aux familles nobles. Leurs membres n'étaient-ils pas plus rapprochés des dieux que tous les autres? Beaucoup de ces familles avaient des légendes qui les faisaient descendre des dieux euxmêmes. C'est pourquoi, dans la plupart des iles, le sacerdoce était devenu une fonction héréditaire. Mais il y avait en môme temps bien des variétés d'organisation. Ainsi, aux îles Hervey, il existait une caste sacerdotale, de sang noble, très puissante, tandis qu'aux îles Pomotou c'étaient les princes eux-mêmes qui étaient prêtres, en vertu de leur titre princier. Ordinaitement c'étaient ces collèges de prêtres qui conservaient les connaissances nautiques et astronomiques vraiment remarquables dont nous avons parlé. A Taïti les prêtres formaient une corporation héréditaire de sang noble, chaque lie, chaque district ayant des prêtres distincts de ceux de l'aristocratie. Le fils héritait du pouvoir sacerdotal du père en appliquant ses lèvres sur la bouche de son père mourant, afin de happer en quelque sorte au passage la vertu supérieure dont celui-ci était en possession. Parmi les privilèges sacerdotaux, on comptait celui d'avoir jusqu'à douze femmes. Les prêtres portaient une coiffure de paille tressée en forme de corbeille et formidablement haute. Les pouvoirs occultes qu'on leur attribuait inspiraient une grande terreur. Il parait que nulle part le pouvoir du sacerdoce n'était plus grand qu'aux îles Sandwich. Les princes euxmêmes n'osaient pas résister à leurs injonctions. Il y avait aussi à HawaT des prêtresses au service de la

déesse volcanique Pelé, chose très rare en Polynésie où les femmes sont toujours si rabaissées.

Les occupations sacerdotales de ces prôtres polynésiens consistaient surtout à célébrer les sacrifices dans les Mares ou temples, dont seuls, avec les rois et les nobles les plus élevés en rang, ils osaient franchir Tenceinte ; à faire des conjurations dans l'intérêt public et privé ; à pratiquer la circoncision — générale aussi dans cette région océanique (1) — , le tatouage; à veiller aux applications de la loi du tabou; à guérir enfin les malades par des moyens de sorcellerie, sans préjudice toutefois de remèdes plus rationnels indiqués par l'expérience et notamment avec une habileté chirurgicale qui émerveilla souvent les Européens.

Cette Polynésie est à elle seule un petit monde longtemps fermé, une humanité en miniature, et on est tout étonné d'y retrouver dans des proportions minuscules les pendants ou les parallèles des grands mouvements d'intérêts et d'idées qui agitèrent si souvent les continents du vieux monde. Ne faut-il pas que nous ayons à constater dans un des archipels polynésiens une lutte en règle de Tcmpire et du sacerdoce ? Aux îles Tonga, comptant parmi les plus occidentales et où par conséquent les institutions et les croyances avaient conservé un cachet de haute antiquité, le sacerdoce n'était pas encore constitué comme à Talti et aux Sandwich. On en était encore

(1) Elle a pourtant une forme spéciale en Polynésie. Cest moiiu une ablation du prépuce qu'une fente longitudinale. Comp. p. 68 note.

au degré où la sorcellerie est une carrière ouverte à quiconque veut et peut l'embrasser. Il n'y avaitMonc pas de caste sacerdotale. Mais il y avait une sorte de pontife, de prêtre en chef ou de prince de la religion, quelque chose de semblable au daïri japonais. D'après les traditions indigènes, le Tui-Tonga — c'était son nom et cela veut dire « le Maître de Tonga » — avait été jadis le maître temporel aussi bien que spirituel de tout ce groupe d'Iles. A Tépoque de la découverte, il avait perdu depuis assez longtemps déjà son pouvoir temporel et il devait souffrir à côté de lui un roi laïque exerçant Tautorité de fait. Mais il était encore l'objet de la vénération générale comme une sorte d'incarnation permanente et lulélaire de la divinité. Lui seul, nous l'avons vu, avait le droit de n'être point tatoué. Sa dignité était héréditaire, mais par la ligne féminine, passant au fils de la sœur ou de la tante en vertu de ce vieux droit de succession fréquent chez les non-civilisés et qui se rattache à la polygamie (1). Il paraît donc qu'il y avait eu, aux îles Tonga, dans les temps antérieurs à l'arrivée des Européens, une lutte prolongée entre les deux pouvoirs et que le pouvoir politique avait flni par l'emporter. Des révolutions avaient substitué de nouvelles familles régnantes à celle qui avait arraché le pouvoir au Tuitonga. Elles avaient maintenu la séparation, mais elles n'avaient pas osé enlever à la famille sacerdotale son droit à la dignité religieuse suprême.

(1) Voir pour le Taitonga Waitz-Oerland, Anthrop,^ VI, 177, et pour tout ce qui concerne le sacerdoce polynésien lee données éparses avec toutes les citations & Tappui, ihid* 370-391.

Dumont d'Urville a comparé très ingénieuflement ce rapport des deux souverains, avant qae la puissance temporelle e*ût pris décidément le dessus, à celui de nos maires du palais avec les rois lUnéants (1).

Tout cela cadre assez bien avec d'autres indices qui donnent lieu de penser qu'avant tout contact avec les Européens, la religion polynésienne avait perdu de son prestige dans certaines lies. Mais c'est toujours une grande erreur de s'imaginer que, parce qu'une religion est sur son déclin, elle est à la veille de disparaître. Ce qui a mis des siècles à se former exige d'autres siècles pour se dissoudre, et s'il ne se présente pas quelque principe nouveau en rapport avec l'état des esprits qui fournisse au sentiment religieux, aux besoins religieux de l'&me humaine, une direction et des aliments supérieurs, il n'y a pas de raison pour que {ta religion affaiblie ne dure pas indéfiniment dans son affaiblissement même. La résultante de ce mélange de scepticisme et de crédulité est au fond très conservatrice des traditions et des croyances héréditaires. Le sceptique à chaque instant retombe dans la superstition qu'il raillait peut-être la veille. L'homme en face de l'inconnu, au bord du vide religieux, est un jour ou l'autre en proie à im malaise qu'il ne sait comment guérir, et, par lassitude, quand ce n'est plus avec ferveur, il revient aux rites, aux formes traditionnelles, aux absurdités peut-être, qui se sont toujours associées

(1) Voyage de FAitroiabe, IV, 237.

pour lui à l'idée de religion. Il n'est pas besoin d'aller en Polynésie pour vérifier cette loi de l'histoire religieuse. Mais il est intéressant d'en trouver la confirmation là où Ton se sérail si peu attendu à trouver la tijice de pareils conflits. Le fait que la domination absolue des Tuitongas fut brisée, démontre évidemment que la foi avait faibli. Car certainement les pontifes attaqués cherchèrent à se défendre en lançant Tanathème du tabou dont nous avons vu les conséquences prolongées, et il parait que cette arme ne fut pas suffisante. Et d'autre part, si le vainqueur n'osa pas enlever au Tuitonga un titre, ime dignité, des prérogatives qui ne laissaient pas que d'être gênantes, c'est non moins évidemment qu'il craignit de heurter des préjugés encore très répandus, très puissants, qu'il partageait peutêtre lui-même jusqu'à un certain point. On a vu des souverains enlever à des pontifes leur pouvoir temporel et s'arranger pourtant de façon à ne pas dépasser le seuil du séjour infernal.

La Polynésie païenne rései'vait encore une autre surprise aux investigateurs curieux d'étudier ce monde à part, resté si longtemps livré à lui-même. Pour la première fois, depuis que nous passons en revue le polythéisme naturiste et animiste des peuples non civilisés, nous rencontrons une institution formant dans toute la force du terme le pendant de nos corporations monastiques. Ce ne sont pas les sociétés secrètes des Noirs d'Afrique et des Peaux- Rouges qui pourraient prétendre à l'honneur de la comparaison. En Polynésie et sur le principe du n 6

tabou, qui y jouait un si grand rôle, il y avait toute une confrérie, tout un ordre religieux répandu surtout dans les lies orientales, et qui jouissait d'une grande influence. C'était Tordre des Areoi, dont ce que nous pourrions appeler la maison-mère était à Taïti. G*est là du moins que cette étrange organisation avait atteint son plus grand développement.

Gomme nos ordres monastiques reposent sur l'idée d'un antagonisme de principe entre la terre et le ciel, le monde et la vraie vie religieuse, cette corporation polynésienne partait du principe, non pas identique, mais analogue et si fortement exprimé par la loi du tabou, qu'il y avait dualité, opposition môme, entre le domaine réservé aux divinités et celui qu'elles daignaient laisser aux libres mouvements et à la libre exploitation de l'homme. Elle visait donc à mettre d'emblée ses membres dans le domaine divin. Elle était tabou, ses membres étaient des hommes déjà détachés du monde humain et rattachés à la famille divine.

On ne sait pas bien ce que signifie le mot Areoi^ à moins qu'il ne se relie au nom du dieu Oro, qui passait pour le fondateur de Tordre. Voici la légende de fondation, telle qu'elle est rapportée, en traits assez semblables, par le consul Moerenhout et le missionnaire EUis (1).

Le dieu Oro, dieu de la mer à Taïti, fils du grand

(1) Moerenhout, Voyage aux (les du Grand Océan, I, 485. -^ EUis, Polynesian Researches, I, 229 suiv.

dieu Taaroa ou Tangaloa, voulut unjour épouser une fille de la terre, et comme il la voulait très belle, il descendit du ciel le long d'un arc-en-ciel dont il eut soin de fixer la base sur le sol pour assurer ses communications, et il chercha longtemps. A la lin il découvrit dans l'île Borabora la belle Bairaumati, dont il devint Theureux époux, et auprès de laquelle il oublia toutes les félicités célestes. 11 en eut un fils nommé Hoa-tabou-i-te-rai, c'est-à-dire rarrii consacré au ciel, qui fut un héros de la légende taïtienne et se rendit célèbre par ses exploits. Mais l'absence d'Oro dura si longtemps que deux de ses frères, Orotetes et Ouroutetes, s'ennuyèrent de ne plus le voir au ciel et prirent la résolution d'aller à sa recherche, ils revêtirent la forme humaine, descendirent sur la terre le long de l'arc-en-ciel toujours attaché par le pied, et Unirent par retrouver Oro auprès de sa belle Bairaumati. Dans la joie de leurs cœurs, ils lui firent cadeau de plumes rouges et d'une truie pleine. Oro, de son coté, fut ravi de revoir ses frères et se prit à penser qu'il était temps pour lui de remonter au ciel. Mais il eut soin de prendre avec lui sa femme Bairaumati et son 111s, et il remonta dans une colonne de feu en ramenant Tarc-en-ciel derrière lui. 11 laissait donc ses frères sur la terre. Ce n'était pas par ingratitude. Gomme ils n'avaient au ciel qu'un rang très inférieur, il les établit Areoi sur la terre, afin qu'ils y fussent entourés des plus grands honneurs et qu'ils y eussent de grands privilèges. La truie qu'ils lui avaient donnée mit bas sept petits qui furent les types des sept grades formant la société to-

taie (1), laquelle se répartit sur tout l'archipel au nombre de douze confréries et qui a subsisté jusqu'en 1820. Il faudrait connaître de plus près que cela n'est encore possible les détails de la mythologie polynésienne pour nous rendre compte des éléments divers qui ont été combinés dans ce mythe. On peut voir seulement qu'il est tourné de manière à légitimer toutes les prétentions que les Areoi pourront faire valoir en revendication des privilèges et des honneurs dus aux êtres divins. Ne pas les leur accorder, ce serait offenser, dans la personne de ses frères et de leurs successeurs, le puissant dieu Oro qui a voulu, précisément par amitié pour eux, former sur la terre une famille d'hommes divins. Les sept grades se distinguaient les uns des autres par un tatouage spécial et par certains insignes. La première classe ou le premier grade, dont les titulaires appartenaient à la plus haute noblesse, était naturellement la plus auguste, la plus divine, la plus iabou, et les prérogatives allaient en diminuant, jusqu'à la dernière qui était la moins sacrée. Au-dessous d'elle, toutefois, il y avait encore bon nombre de serviteurs des deux sexes, qui, sans être membres de Tordre, lui étaient rattachés jusqu'à un certain point. C'est la septième classe qui devait s'acquitter des ofïices dont les grades supérieurs étaient exempts et qui consistaient à exécuter publiquement des jeux, des danses, des chants, des combats figurés, et, chose

(1) Je rappelle que le cochon était, avec le chien et le rat, le seul quadrupède connu dans la yieille Polynésie.

à noter, des représentations dramatiques tirées des légendes des dieux. N'est-il pas bien curieux de voir le théâtre commencer, en Polynésie comme en Europe, sous forme d'exercice religieux ? Et la ressemblance ne s'arrête pas là. Les Areoi, mettant à profit le goût prononcé des populations pour ces représentations dramatiques et abrités par leur caractère sacré contre les représailles et les vengeances, mêlèrent de bonne heure à la reproduction des événements légendaires des scènes de la vie quotidienne, parfois d'une licence extrême, parfois aussi satiriques et dirigées contre les puissants du jour. Il faut se représenter sur les belles eaux bleues du Pacifique les barques taïtiennes tout enguirlandées de fleurs, s'avançant au son des chants sacrés vers les lies embaumées dont les habitants, en costume de fête, attendent avec allégresse les saints Areoi et ces représentations, qui vont couper si agréablement la monotonie forcée de leur existence. Il y aurait de quoi tenter le pinceau d'un artiste.

On n'était admis dans Tordre qu'après un noviciat très rigoureux et toute sorte de cérémonies. C'est l'huile de coco, regardée comme réceptacle de l'esprit d'Oro, qui servait à Tonction du nouveau dignitaire. Il fallait avoir donné des preuves d'inspiration divine, d'extase, de visions, d'improvisations poétiques, etc., et pour monter d'un grade à l'autre de nouvelles épreuves étaient imposées. Les Areoi du grade supérieur passaient pour tout à fait surnaturels et jouissaient des honneurs divins. Il n'y avait pas de droit de propriété à revendiquer contre eux.

— sens pouvaient prendre tout ce qui leur plaisait. Tout ce qu'ils touchaient avec Fintention de se l'approprier devenait tabou par le fait même et était annexé au domaine divin. Après leur mort ils allaient tout droit auprès d'Oro dans « le Rohoutou odorant », c'est-à-dire le paradis polynésien distinct du « Rohotttou puant », qui était Tenfer. Du reste, il est bon d'observer que tout homme de n'importe quelle condition pouvait devenir membre de l'ordre, et c'était une grande exception au régime aristocratique en vigueur dans toute la Polynésie. Il est vrai que cette exception n'était guère autre chose que théorique; en fait, les fils de famille noble, ceux surtout des princes, trouvaient toujours moyen d'occuper les plus hauts grades. En prévision des tournées de l'ordre, dans les îles où les Areoi allaient donner leurs représentations scéniques, on avait construit de grandes demeures pour les loger pendant la durée de leur séjour. 11 n'y avait pas sans eux de bonne fcte publique ou privée. Ils se peignaient le visage en rouge, le corps en noir; ils portaient des couronnes de fleurs et des vêtements bariolés.

Voici maintenant le revers de la médaille. Les mœurs des Areoi étaient des plus mauvaises. Ils faisaient comme les moines indignes qui regardent comme licite de s'adonner à tous les vices, pourvu qu'ils observent les prescriptions extérieures de leur règle. Bien que, d'après quelques narrateurs, les titulaires des plus hauts grades fussent à l'abri d'un tel reproche, il paraît qu'au moins les grades inférieurs, de beaucoup les plus nombreux, vivaient dans un

désordre inexprimable avec des femmes de toute espèce. Chose plus hideuse encore! Tous les enfants qui provenaient de ces unions déréglées étaient impitoyablement mis à mort. Cette coutume barbare était fondée sur le fait que, d'après la légende, les deux frères d'Oro, premiers fondateurs de Tordre, n'avaient pas eu d'enfants. On n'exceptait de cette règle cruelle que le flls aîné d'un prince. Au fond, le motif originel, auquel sans doute s'adjoignirent promptement d'odieux calculs, c'est que le fils d'un Areoi était tabou comme son père, propriété des dieux, et qu'en l'envoyant dans les demeures divines, on lui assignait immédiatement le rang auquel il avait droit. Nous comprendrons cela mieux encore, quand nous aurons exposé les idées des Polynésiens sur le culte h rendre aux dieux et sur la destinée de l'homme après la mort.

Il y avait des confréries d'Areoi ailleurs encore qu'à Taïti. Il s'en trouvait à Rarotonga dans les lies Hervey, h Noukahiva dans les Marquises, à Hawaï dans les îles Sandwich. Remarquons toutefois que cette institution était plutôt spéciale aux archipels de Test et qu'elle ne s'tHendait pas à ceux de l'ouest, excepté aux îles Hervey qui reçurent des immigrations taïtiennes. Cela donne lieu de supposer que les corporations d'Areoi ne s'organisèrent qu'après l'époque où . s'opéra le mouvement de translation de Samoa à Taïti du foyer principal du rayonnement de la race polynésienne (1).

(1) V. pour tout ce qui concerne les Areoi le réBumé critique des

C'est ainsi que, dans toutes les productions de cette race à plusieurs égards si bien douée, à côté d*un élan plein de grâce et de poésie, apparaît régulièrement une rechute dans les grossièretés les plus répulsives de ranimante. L'intelligence est éveillée, ingénieuse, mais le sens moral est resté dans l'enfance. C'est, dirions-nous volontiers, le péché originel des Polynésiens, comme l'incohérence des idées est celui du Nègre, l'étroitesse d'esprit celui du Peau-Rouge.

renseignements fournit par les Toyageurs et les misnonnairM dans le VI« Tol. de V Anthropologie de Waits-Oerland, VI, 383 et

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