CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Le Trai sauvage. — Les conditions de la civilisation. —^ Intérêt historique de rétude des peuplas non-civilisés. — Hypothèse d*une révélation primitive. — Y a-t-il des peuples sans aucune religion f — - Etrange ressemblance des croyances et des rites chez les noncivilisés. — Leur paresse intellectuelle et physique. — Valeur de leurs religions. — Division du livre.
Nous voulons étudier dans ce livre les religions des peuples classés ordinairement sous la dénomination de sauvages. Si nous n'employons pas cette expression, si nous lui préférons celle de non-civilisés, c'est que la définition du véritable état sauvage n'est pas applicable à l'état réel des populations dont il s'agit. Le mot <c sauvage » vient du latin sylvaticus et trouve son premier emploi rationnel quand on veut désigner les herbes et les arbres qui poussent naturelle-
ment dans la forêt sans être modifiés par la culture de rhomme. Il est également à sa place pour qualifier les animaux dont la vie est soustraite aux soins et à l'exploitation méthodique de l'homme, par opposition à ceux, très souvent leurs congénères, que l'homme élève, nourrit, éduque, dans son intérêt ou pour son agrément. Conformément à la logique du mot et de l'idée qu'il exprime, l'homme sauvage devrait se confondre avec l'homme-animal. Il serait dans Tétat de pure nature, doué d'instincts ingénieux en sa qualité d'animal supérieur, mais sans que sa vie, exactement déterminée par les conditions préexistantes du milieu, fût jamais modifiée par l'intervention de son intelligence réfléchie. Nous ne prétendons nullement que tel n'a pas été le début de ce qui plus tard devait s'appeler l'humanité; nous sommes bien plutôt très disposés à penser que notre espèce humaine n'a pas autrement commencé son existence physique. Mais une chose certaine, c'est qu'il n'y a pas actuellement sur la terre de sauvages dans la véritable acception de ce mot, et aussi loin qu'il est permis à nos conjectures de remonter dans les périodes préhistoriques, en nous appuyant sur des faits positivement établis, nous n'en trouvons pas davantage. L'homme purement animal, c'est-à-dire vraiment sauvage, ne vivant que d'instinct, est un être de raison, un postulat exigé par les plus sérieuses considérations philosophiques, il y a des milliers de siècles que ce n'est plus un être réel.
Ce qui le caractériserait, en effet, ce serait l'absence de toute invention due à la réflexion consciente, cal-
culatrice, capable de changer les conditions de sa vie, détennlnée uniquement par le désir abstrait du mieux. L'animal peut subir des modifications d'instinct, lorsque le milieu où il vit se modifie lui-môme. On ne le voit pas changer spontanément son mode d'existence, tant que le milieu reste identique, te vrai sauvage doit être non seulement nu, vaguant dans les forêts qui seules peuvent lui fournir les aliments indispensables et des conditions de sécurité suffisantes (1) ; de plus, pour continuer de mériter ce nom, il ne doit avoir ni arme, ni outil, ni demeure construite, ni feu. Le premier pas que l'homme lit vers la civilisation, ce fut quand il observa la force nouvelle qu'il empruntait, soit pour l'attaque, soit pour la défense, à la trique détachée du branchage de quelque arbre au bois dui*. Cette arme première devait subir plus d'une métamorphose, depuis la massue jusqu'au sceptre ou bâton de commandement dont il semble qu'on a retrouvé des spécimens dans les grottes habitées par des dignitaires des âges préhistoriques. La pierre lancée ou assénée dut compter aussi parmi ses premiers moyens de défense. Le second pas en avant, et celui-là fut de très grande importance, c'est quand il s'avisa que la pierre pouvait lui
(1) Le seul mojren de défense que rhomme absolument dénué d^armes puisse opposer aux grands carnassiers, c'est son aptitude à grimper sur les arbres. C*est un talent qui a singulièrement diminué a?ec la cinlisation, mais dont il est encore possible de rencontrer des applications étonnantes au milieu des peuples dits sauvages, en raison directe de leur sauvagerie, et môme, lÀ du moins où les oirconitanoet s^jr prôtent, au Min des peuples les plus civilisés.
procurer, non seulement des armes, mais encore des outils. L'outil, le centuplement de la force organique, voilà une conquête initiale dont il est impossible d'exagérer les conséquences. Quelle supériorité écrasante que celle des tribus qui les premières furent en possession de cet engin merveilleux ! L'âge de la pierre représente en réalité toute une civilisation, par rapport à l'âge du bois qui doit l'avoir précédé. D'autant plus que, selon toute vraisemblance, ce fut l'exploitation de la pierre qui conduisit à la découverte du feu, cette autre invention d'application incalculable et qui déjà se rapproche des temps historiques, puisque mainte légende, plus d'un rite en ont conservé le mystérieux souvenir. Ce sont les étincelles jaillissant du choc des pierres qui ont allumé les premiers brasiers, et la méthode dite sauvage d'obtenir le feu par la friction du bois est elle-même un raffinement qui suppose bien des observations sur ce qu'on pouvait faire avec des tisons encore chauds et même avec du bois simplement sec. C'est la découverte du feu qui permit d'utiliser les métaux, cette suprême condition matérielle de la civilisation, qui n'est pas, même aujourd'hui, connue de toutes les tribus humaines.
Mais, si nous la plaçons un moment hors de notre champ d'observation, nous devons être frappés de cette évidence qu'il n'est pas à cette heure une seule fraction de l'humanité qui soit sauvage au sens strict du mot. Les groupes d'êtres humains qui passent pour les plus dégradés ou les plus arriérés, les Dokkos nains de l'Afrique centrale, les Boschmans
de l'Afrique méridionale, lès Botocudos, les Fuégiens, les Papous, les Australiens, etc., sont tous décidément au-dessus de Tétat de pure nature. Tous possèdent Tanne, l'outil,, le feu, ce qui les exclut immédiatement de la catégorie des vrais sauvages. L'invention calculée avec réflexion eu vue d'une amélioration de la vie a déjà joué son rôle dans leur existence encore si misérable. Ils ne sont pas civilisés, on ne peut dire qu'ils soient restés dans Tétat réel de sauvagerie.
Nous avons, dans un livre précédent (1), exposé les raisons qxii ne permettent pas de confondre la civilisation avec les conditions matérielles et sociales de sa possibilité. En un sens, on pourrait dire qu'il n'y a pas plus de peuples absolument civilisés que de peuples absolument sauvages. La civilisation est un idéal de justice, de science et d'art, un idéal divin, dont on se rapproche dans les fractions les plus élevées de l'humanité et qu'on e^t encore loin d'avoir atteint. Ce qui permet de parler de peuples civilisés et de peuples non-civilisés ne peut être qu'une différence relative fondée sur la présence ou l'absence de certaines conditions indispensables aux libres progrès ultérieurs de la vie de l'esprit. Parmi ces conditions, les principales sont d'abord celles qui assurent au faible une protection suffisante contre les abus de la force, c'est-à-dire l'organisation d'une justice sociale ; celles aussi qui protègent l'existence, la liberté, le travail de l'association contre les convoitises d'une
(1) Prolégomènes^ n* part., ch. XI,
autre association, sans absorber toute la vie sociale dans les exigences de cette nécessité défensive, c'està-dire l'organisation d'une force armée, régulière, distincte de la nation elle-même ; celles enfin qui prévoient l'état d'infériorité où ne manqueraient pas de retomber les générations futures, s'il n'y avait pas des institutions destinées à élever la jeunesse tout au moins au niveau de ses pères, en lui ouvrant par cela même l'accès à de nouveaux progrès, c'est-à-dire l'organisation d'une instruction publique. Partout où nous voyons des lois civiles appliquées par une magistrature légalement constituée, une armée régulière faisant partie, sans l'absorber, de l'organisme national, des établissements d'instruction publique, nous pouvons parler de civilisation. Les peuples noncivilisés sont ceux où tout cela manque ou n'existe qu'à l'état embryonnaire.
Le grand intérêt qui s'attache pour nous aux études qui ont les peuples non-civilisés pour objet provient de ce que nous pouvons chez eux saisir encore sur le vif des états d'esprit, des modes de penser, de sentir et de vivre, qui ont été ceux de nos ancêtres à nous-mêmes aux époques dont il nous est impossible, faute de documents, de nous faire directement une idée positive. Les non-civilisés d'aujourd'hui représentent sous nos yeux ce que l'humanité tout entière a dû être dans la période intermédiaire entre celle de la sauvagerie absolue et celle de l'essor définitif vers la civilisation. Quelques-uns d'entre eux touchent encore de bien près à l'animalité qu'ils ont tous pourtant dépassée, par exemple les Bosctuuaas, les
Fuégiens, certains Nègres et certains Australiens ; quelques autres n'étaient pas éloignés d'une demicivilisation, lorsqu'ils entrèrent en contact avec des peuples beaucoup plus avancés; par exemple, les Polynésiens et les Finnois. Toutefois, la différence ne va jamais au point de faire disparaître entièrement dans le domaine religieux les traits communs que Ton peut dès lors considérer comme caractérisant la religion primitive, pour autant bien entendu qu'il est possible en pareille matière de parler de quelque chose de primitif. Nous aurons lieu, au surplus, d'indiquer les réserves et les précautions dont il faut user pour ne pas tirer de ces prémisses plus qu'elles ne contiennent. En définitive, cette grande divergence originelle qui a permis à certaines fractions de Thumanité de faire des pas rapides dans le sens de la civilisation, tandis que les autres semblaient condamnées à un état de stagnation éternelle ou du moins à des progrès d'une extrême lenteur, cette divergence a dû se faire sentir de très bonne heure dans la capacité religieuse. Il n'est pas moins certain que les religions de la civilisation, en Chine, dans rindoustan, en Egypte, en Europe, en Amérique, laissent entrevoir le fond très enfantin et très grossier sur lequel, sans exception, toutes reposent, et que ce fond présente les plus étroites affinités avec ce que nous savons des religions de la non-civilisation des deux mondes. On verra dans le cours de ces études se vérifier continuellement cette assertion. Ce qu'il sera non moins facile de constater immédiatement, c'est rétonnante ressemblance des religions
de la non-civilisation dans les contrées les plus dissemblables et les plus distantes. Il y a, cela va sans dire, des différences très grandes aussi, en rapport avec celles des climats et des dispositions intellectuelles ou esthétiques des races. Mais, en vérité, les différences sont presque toujours des phénomènes de la surface, qui n'affectent guère le fond, et il ressort de l'examen auquel nous allons nous livrer qu'à un certain degré de son développement l'esprit humain a conçu partout, d'une manière à peu près identique, l'univers, je veux dire ce qui lui faisait l'effet d'être l'univers, l'ensemble des choses, et par conséquent l'esprit, objet de la religion, collectif ou individuel, avec lequel il cherche à s'unir pour dominer les contradictions de sa destinée (1).
Nous semblons trancher ici d'emblée une question qui n'est pas encore claire pour tout le monde ou qui même est encore résolue en sens opposé par un bon nombre de nos contemporains. Il est une théorie qui, dans les religions; si souvent grossières et inhumaines de l'antiquité et de la non-civilisation existante, ne veut voir que la défiguration lamentable d'une religion originelle bien supérieure, en harmonie avec les besoins et les notions des peuples parvenus à la civilisation la plus avancée. Cette théorie se confond avec celle d'une révélation surnaturelle de la vérité religieuse qui aurait été faite aux premiers hommes par la Puissance créatrice. En dehors, en effet, d'une
(1) Voir dans les Prolégomènes la définition de la religion, ch. U.
pareille hypothèse il n'y aurait pas moyen de concevoir comment Thomme, encore plongé dans la plus épaisse ignorance de lui-même et du monde, aurait pu s'élever, dès ledébut, par je ne sais quelle intuition divinatrice, à des croyances d'une pureté, d'une sublimité qui ne les ont rendues accessibles qu'aux esprits préparés par de longues expériences et par des siècles d'éducation préalable. Nous avons, dans les Prolégomènes (1), exposé les motifs qui ne permettent pas à l'historien de partir de la supposition d'une révélation primitive ni même d'une première tradition exceptionnellement pure et miraculeusement transmise, nous n'avons pas à y revenir, et nous dirons simplement ici que nous devons bien prendre les choses telles qu'elles se présentent h nous. La période préhistorique de Thumanité et do chaque nation en particulier, les commencements eux-mêmes de leur période historique nous mettent en face d'un état d'esprit et de société tout à fait semblable à celui que nous pouvons étudier chez les non-civilisés des temps modernes. Antérieurement à cet état d'esprit, nous ne voyons rien, rien que Tanimalité, et il n'y a pas un seul indice d'un état d'esprit encore plus ancien, beaucoup plus élevé, d'où l'homme serait misérablement tombé. Ce n'est ni par goût, ni par système que nous nous détachons ici d'une hypothèse suggérée par des traditions respectables, c'est par respect pour la vérité historique. Celle-ci nous atteste directement et indirectement
(1) Part. I, ch. ra et IV.
révolution, le passage, tantôt lent, tantôt rapide, le plus souvent très lent, d'un étage inférieur à celui qui le suit immédiatement. Elle est absolument muette sur le voyage en sens inverse qu'on lui a gratuitement endossé.
On verra qu'il en est de même d'une autre assertion non moins gratuite d'après laquelle bon nombre des peuples non-civilisés, dont nous aurons à exposer les croyances, seraient dénués de toute ;espèce de religion. Nous avons aussi indiqué (1) les raisons générales qui nous empêchent d'acquiescer à cette prétention, régulièrement démentie toutes les fois qu'on a pu vérifier avec quelque sûreté de méthode les faits sur lesquels on la voulait fonder.
Nous sommes d'autant plus h l'aise pour la repousser après enquête, que nous n'avons d'avance aucun motif pour la nier. L'homme préreligieux est aussi un être de raison, un postulat de la théorie évolutionniste, tout aussi bien que le sauvage absolu. On ne l'a jamais vu, mais il faut le concevoir; de même qu'il faut concevoir l'homme encore privé de tout instrument, de toute idée morale et môme de langage. Si l'homme préreligieux a existé, il n'y a rien absolument de contradictoire à penser que, parmi les groupes les plus stagnants de Tespèce, il peut encore s'en trouver qui soient restés au-dessous du niveau où l'esprit humain devient accessible au sentiment religieux comme aux notions premières dans lesquelles ce sentiment se complaît. C'est une pure
(1) Prolégomènes, p. 45.
question de fait; mais le fait est, jusqu'à présent du moins, qu'elle est résolue contre ceux qui avaient cru découvrir ce genre de fossiles.
Parmi ceux qui ont affirmé leur existence, il en ^t dont le nom pourrait faire illusion et qui appartiennent à des tendances très divergentes. Par exemple, le célèbre Livingstone prétend que les Bechuanas de rAirique méridionale n'ont aucun culte, aucune idée religieuse (1). Samuel Baker, Dalton, Lichtenstein, affirment la même chose de populations habitant diverses régions de l'Afrique et de l'Amérique, sir Messenger Bradley , d'une tribu australienne (2) . JJL. Darwin a également parlé dans un de ses ouvrages de l'absence totale d'idées religieuses qu'il aurait remarquée chez des indigènes de l'extrême sud américain. Sir John Lubbock a beaucoup contribué à propager cette présomption par l'autorité que valent à son nom ses laborieuses recherches, et il a pu s'appuyer sur les déclarations de plusieurs missionnaires catholiques et protestants. 11 est vrai que ses livres eux-mêmes contiennent presqu'à chaque page la réfutation formelle de sa thèse. Cependant ces témoignages ont paru assez convaincants pour qu'un anthropologiste aussi éminent que le regretté M. Broca ait énoncé la même opinion sous cette forme qui déjà prête à plus d'une objection : « Il est » pour moi hors de doute qu'il existe dans les races
(1) Bulletin de la Société d^ Anthropologie de Parité p. 227,
(2) Revue êcientifique^ 15 nov. 1873, p. 473.
10 inférieures des peuples sans culte, sans dogmes, » sans idées métaphysiques, sans croyances collecti- » ves et, par conséquent, sans religion (1). »
Nous pensons qu'un autre anthropologiste distingué, M. de Quatrefages, est beaucoup plus dans le vrai, lorsqu'il soutient la thèse opposée et qu'il affirme qu'on s'est absolument trompé quand on a nié la réalité de la religion chez les Cafres, les Hottentots, les Mincopies (habitants des lies Andaman) et quelques autres peuples très arriérés.
A quoi peut tenir ce genre d'erreurs ?
A deux causes principales, savoir la tendance très générale parmi les non-civilisés à garder le silence devant les Européens, surtout en ce qui concerne leurs croyances traditionnelles, et, d'autre part, le manque de patience, de préparation spéciale et d'observation méthodique chez beaucoup de voyageurs et de missionnaires.
Par exemple, le vaillant voyageur et missionnaire Livingstone nous décrit d'un trait de plume les Bechuanas, population de sang cafre habitant au nord-est de la colonie du Cap, comme dépourvus de toute religion. C'est évidemment parce qu'il n'a pas eu le temps de les observer de près. Les Bechuanas ont bel et bien une religion que nous résumerons dans SCS traits essentiels et dont on peut se faire une idée très complète en lisant les récits d'autres témoins aussi respectables et meilleurs observa-
(1) Bulletin de la Société d Anthropologie, p. 53, 1866.
teurs (1). Il est vrai que M. Broca aurait eu quelque peine à trouver chez eux « ce culte » organisé, <c ces dogmes », a ces idées métaphysiques », dont il semble exiger les manifestations officielles pour reconnaître la réalité d'une religion. Mais cette exigence est-elle légitime? La religion est-elle nécessairement liée à ces formes qui supposent un développement intellectuel déjà avancé? Nous verrons bientôt que, pour un grand nombre de non-civilisés, la religion consiste presqu'uniquement dans la foi aux moyens de se concilier les faveurs ou de détourner le mauvais vouloir des esprits qu'ils s'imaginent voltiger dans les airs ou résider dans les objets naturels. Ils ont des sorciers qui passent pour des intermédiaires puissants entre eux et ces êtres supérieurs, et leur religion se compose surtout de sorcellerie. Assurément c'est une religion très puérile et très niaise, elle ne brille ni par la poésie ni par Téclat des cérémonies, et Ton peut séjourner des mois entiers au milieu de ces tribus de grands enfants sans s'apercevoir de son existence. C'est pourtant une religion, et le préjugé seul pourrait lui contester ce nom.
Telle est en particulier Terreur radicale de sir John Lubbock (2), qui énumère toute une kyrielle de peuples étrangers, dit-il, à toute espèce de religion, GaUfomiens, Polynésiens, Hottentots, Esquimaux, etc.
(1) EIntre aatres le liyre intitulé : Les Bassoutosj vingt-trois années de s^'our et cC observation au sud de tAfrigiie^ par Casalis. Paris, 1880.
(2) Voir surtout son livre sur les Origines de la Civilisation^ trad. franc, de Barbier. Qermer Baillière, 2* édit. 1877.
Ce qui ne l'empêche pas, pour citer un exemple, de nous raconter tout ce que fait le jeune Esquimau pour devenir angehokj c'est-à-dire conjureur d'esprits et guérisseur des maladies; ou, plus loin, de mentionner les sacrifices humains de la Polynésie, puis de décrire la méthode suivie par les Californiens pour s'assurer la bienveillance d'un esprit protecteur revêtant une forme animale déterminée. Il est certain qu'ils n'ont pas l'idée d'un Dieu créateur, d'une Providence, d'un rémunérateur saint et juste; en d'autres termes, qu'ils n'ont pas les croyances auxquelles seules l'esprit philosophique de sir John Lubbock consentirait à donner le nom auguste de religion . Mais, encore une fois, cette appréciation toute subjective ne donne à personne le droit de nier la réalité de ces religions inférieures, qui n'en sont pas moins très positives.
On peut citer des voyageurs européens qui ont visité les latitudes lointaines dans l'intérêt des sciences géologiques, botaniques, zoologiques, et dont on ne saurait trop louer le dévouement, le courage, les précieuses découvertes, mais qui manquaient à un degré surprenant de psychologie religieuse et de connaissance de l'histoire religieuse. On a vu des missionnaires -chrétiens incapables, par étroitesse théologique, de s'intéresser aux superstitions des peuples qu'ils voulaient convertir et refuser le nom de religion à des croyances qui leur paraissaient négatives de tout ce qu'ils rangeaient sous ce titre vénéré. C'eût été faire trop d'honneur, leur semblaitil, aux infernales inspirations de Satan que de consar
crer de la peine et du temps à les étudier de près. C'est ainsi que s'est formée la légende des peuples dépourvus de toute religion, trop facilement admise par quelques théoriciens.
U faut ajouter cette circonstance qu'en règle ordinaire les sauvages, ou du moins ceux qu'on appelle ainsi, sont très peu disposés à expliquer aux Européens qui les visitent leurs coutumes, leurs croyances et leurs traditions. Très souvent ceux à qui Ton s'adresse en seraient incapables, même quand ils le voudraient. L'esprit foncièrement paresseux du noncivilisé a horreur de la contention intellectuelle nécessaire pour bien comprendre une question relative à cet ordre de sujets, et pour y répondre en termes précis. Comme il ne conçoit absolument pas l'intérêt que l'homme blanc peut avoir à s'enquérir de ces choses, il soupçonne les intentions de son interlocuteur, il se demande si Ton ne tirera pas avantage contre lui des indications qu'il donnera. L'Européen lui fait toujours TefTet d'un demi-sorcier, si ce n'est d'un sorcier au grand complet, et il ne se soucie pas plus de lui donner barre sur son sort en lui expliquant ses croyances religieuses qu'en lui laissant faire, par exemple, son portrait. Presque tous les voyageurs ont signalé dans toutes les parties du monde non-civilisé cette dernière répugnance, fondée partout sur la croyance à la sorcellerie et au parti qu'un malintentionné peut tirer de tout ce qui provient de la personne à laquelle il veut nuire. Sans aller jusqu'à cette superstition spéciale, les paysans ignorants de TEurope sont on ne peut plus revôches aux questions
que les fureteurs de vieilles légendes leur font ex abrupto, avant d'avoir gagné leur confiance. Ils ne comprennent pas non plus la curiosité des questionneurs, ils se défient ou bien ils craignent qu'on ne se moque d'eux. A plus forte raison, le non-civilisé se renferme dans un silence qu'il croit prudent, oppose un non systématique à toutes les interrogations, ou quelquefois s'imagine jouer un bon tour à « l'homme blanc » en lui disant tout le contraire de la vérité. C'est seulement à la condition d'un long séjour et d'une observation pénétrante qu'il est possible de se faire une idée claire de sa religion (1).
Heureusement le nombre et la qualité des observations compétentes, surtout dans le cours du siècle où nous vivons, ont comblé les lacunes de nos connaissances sur la majeure partie des religions de la noncivilisation, et nous pouvons nous associer à la déclaration que nous empruntons à la Mythologie comparée de M. Girard de Riallc (2) : « L'assertion qu'il existe » des peuples absolument irréligieux est absolument » inexacte... Nous pouvons le dire hautement, prêts à » fournir la preuve de ce que nous avançons. Il n'est » pas une fraction, si petite qu'elle soit, de l'huma- » nité qui ne manifeste d'une façon ou d'une autre » une aspiration marquée à interpréter l'univers. » Cette dernière expression se rattache au point de vue, qui n'est pas tout à fait le nôtre, sous lequell'honora-
(1) Comp. la remarquable discussion â. laquelle la question a été soumise par M. Ë. Tylor, Civilisation primitive^ trad. franc, de M«»e Brunet. Paris, Reynwald eiO*, 1876, vol. I, p. 483 et suiv.
(2) Paris. Reyn^ld, 1878, p. 10.
ble écrivain envisage la genèse de la religion dans l'esprit humain ; mais, sauf cette divergence théorique, il fautse rendre àla même évidence, qui éclatait pre^ que en même temps aux yeux d'un savant auteur allemand, M. Roskoff, professeur à Vienne. Dans un traité intitulé : La Religion chez les peuples les plus bas placés sur réchelle de la civilisation (1), et avec une patience angélique, le savant viennois reprend l'un après Tautre tous les peuples rangés par sir John Lubbock et quelques autres dans la catégorie des groupes humains sans religion, les Australiens, les Boschmans, les Fuégiens, les Hottentots — dont notre compatriote Le Vaillant disait, en vrai disciple du dixhuitième siècle, que « rien chez eux n'approche même » de ridée d'un Dieu vengeur et rémunérateur », et ce même est typique, — les Mincopies, les Tasmaniens, lesGroenlandais, les Indiens du nord du Canada, les Californiens, les Topinambous, les Coroados, les Botocudos, les Indiens du Paraguay, les Abipones, les Néo-Zélandais, les insulaires de l'Archipel de Samoa, ceux des Carolines, les Alfourous, les Cafres et plusieurs peuples nègres. Il compare les assertions de sir John Lubbock aux récits de nombreux voyageurs, aux faits enregistrés par l'honorable gentleman lui-même, et le résultat de cette minutieuse enquête, c'est qu'il n'est pas un seul des exemples cités qui ne donne tort à l'assertion de l'auteur anglais.
Sans doute il est plusieurs de ces tribus où la reli-
(1) Dcu Religionswesen der rohesten Naturvœlker^ Leipzig, 1880.
gion est réduite à un état si rudimentaire, à des formes si grossières, si vides de sens, qu'un observateur superficiel est excusable de ne pas l'avoir discernée. Ce ne sont pas les parties les moins instructives de l'étude que nous avons à faire, et nous empruntons encore à M. Roskoff le passage où il explique si bien le genre d'intérêt philosophique et historique qui s'attache à ces manifestations absolument incultes du sens religieux commun à l'humanité tout entière :
P. 25. « Il en est » (du dédain de ces phénomènes minuscules de Tordre religieux) « conmie de l'idée » qu'en botanique on se faisait autrefois des crypto- » games. Les anciens botanistes ne savaient y voir » qu'une misérable atrophie des organes possédés » par les phanérogames. La science, en progressant, » a reconnu la haute importance des cryptogames au » point de vue de la physiologie végétale, et ellecon- » sidère l'étude de ces végétaux inférieurs, où la forx> mation des cellules se manifeste dans les condi- » tiens de la plus grande simplicité, comme destinée » à enrichir indéflniment la botanique scientifique. » En effet, c'est précisément par ces rapports extrê- » mement simples que l'on peut se faire une idée » claire des lois de la végétation. De même, la science » de l'homme, et particulièrement la science reli- » gieuse, gagnera beaucoup à l'étude des notions » religieuses des peuples non-civilisés, parce qu'on » y découvre les formations rudimentaires qui tou- » chent de près à l'origine psychologique de la reli- » gion, et on pourra de là tirer des conclusions moti- » vées sur sa genèse. Les mépriser, les tenir pour
» indignes d'une observation sérieuse, comme cela » est arrivé trop souvent, ce n'est pas se conduire en » ami de la science, c'est faire comme le jardinier- » fleuriste qui jette au fumier les lichens et les mous- » ses qui manquent d'éclat et n'ornent pas à son gré » les plates-bandes, au lieu que le naturaliste les » ramasse et les serre précieusement dans son her- » bier. »
Parmi les résultats les plus curieux de Tétude comparée à laquelle nous allons nous livrer, il faut noter les étranges ressemblances, non plus seulement de notions ou de croyances générales, mais de rites, de coutumes particulières, de détails bizarres que présentent, en matière de mœurs et de religion, des peuples très éloignés les uns des autres, appartenant à différentes races et n'ayant jamais eu le moindre rapport. J'en veux citer quelques exemples.
En Australie, en Afrique et en Amérique, on s'imagine que si Ton mange le cœur d'un ennemi courageux qu'on a réussi à vaincre, on fait passer en soi le courage dont il était animé et qu'on l'ajoute au sien propre. — Le hibou est considéré comme un réceptacle de sagesse par certains Peaux-Rouges comme il l'était à Athènes, et la cigogne, en sa qualité d'oiseau grand voyageur, qui doit en apprendre long dans ses lointains voyages, est vénérée chez les Noirs tout aussi bien qu'au sein des populations germaniques. — L'idée que la tribu ou le peuple a pour premier père un animal déterminé est aussi répandue dans la Cafrerie que dans l'Amérique du Nord. — On se perfore la lèvre inférieure ou le ne2, souvent la
lèvre et le nez à la fois, pour y passer un bâtonnet ou un coquillage, aussi fréquemment dans le Nouveau- Monde qu'en Océanie et dans plusieurs parties de l'Afrique. — La foudre passe pour être produite par le battement des ailes d'un oiseau gigantesque aussi bien chez certaines peuplades nègres que chez plusieurs tribus Peaux-Rouges, et chez ces dernières, comme chez les Hottentots et les Cafres, on regarderait comme un sacrilège de toucher aux personnes et aux objets que la foudre a frappés. — Beaucoup de non-civilisés, dans les diverses parties du monde, répugnent, non seulement à laisser faire leur portrait, mais encore à dire leur nom, de peur qu'on n'en abuse contre eux. — Dans un grand nombre de peuplades séparées par de vastes distances, on a la coutume, soit d'aplatir, soit d'allonger artificiellement le crâne des petits enfants, et il n'y a pas très longtemps qu'une coutume semblable subsistait encore dans nos campagnes françaises du Sud-Ouest. — La couvade, cet usage au premier abord si difficile à expliquer, en vertu duquel le père se couche et se fait traiter comme un malade dès que son enfant est né, cette bizarrerie que les anciens historiens avaient signalée avec tant d'étonnement en plusieurs régions de l'Europe connue de leur temps, se retrouve chez un assez grand nombre de populations disséminées dans les deux hémisphères. — Le traitement des maladies par les sorciers-médecins de la non-civilisation présente partout les plus singulières ressemblances. — Chez les Hottentots, en plusieurs parties de l'Amérique du Sud, dans plusieurs îles de l'Océanie,
ailleurs encore, la coutume veut qu'à la mort d'un proche parent on se coupe une phalange de doigt.
La plupart des voyageurs, témoins et narrateurs de ces singularités, se figurent qu'elles sont inconnues partout ailleurs qu'aux lieux où ils ont pu les observer. La comparaison avec d'autres récits prouve qu'ils se trompent, et, ce qui vaut mieux encore, elle nous fournit ordinairement les moyens d'expliquer l'origine et le sens de ces coutumes étranges. Presque toujours l'origine se rattache à quelque idée religieuse. Mais voici ce qui aide à l'explication et la rend possible. Quelquefois la coutume en question paraît tout à fait isolée, ne se rattachant plus à rien dans la vie collective ou individuelle de la tribu qui l'observe par tradition. D'autres fois, au contraire, elle est associée à tel ou tel usage adjacent, parfois môme à tout un groupe d'idées et de coutumes connexes, qui servent de moyen terme, pour ainsi dire, entre elle et le bon sens. Réunies, les observations comparées que l'on peut faire aux lieux divers où cette coutume est en vigueur élargissent la base de la pyramide dont elle occupe le sommet et permettent do la rattacher logiquement à des principes ou à des croyances d'une nature beaucoup plus générale.
C'est un travail que le civilisé doit faire lui-même ; car le non-civilisé est ordinairement, pour ne pas dire toujours, incapable d'énoncer les motifs ou les raisons de ses croyances. L'étroitesse ordinaire de ses horizons et sa paresse d'esprit lui en ôtent les moyens aussi bien que le goût. C'est en étudiant avec quelque suite les documents relatifs à la vie physique et
morale des peuples dits sauvages qu'on peut se convaincre du fait que naturellement l'homme est paresseux. L'amour du travail est un sentiment secondaire, fruit de la civilisation, se développant avec elle, mais inconnu avant elle. C'est uniquement sous l'aiguillon de la nécessité que le non-civilisé se livre à un effort soutenu. Deux choses seulement le passionnent au point qu'il affronte volontiers les plus dures fatigues, les privations les plus pénibles, pour s'y livrer tout entier, c'est la chasse et la guerre. Nous pouvons déjà discerner dans cette double propension le désir d'affronter l'inconnu, de défier le hasard, de spéculer sur le douteux ^t l'imprévu, qui réside au fond de l'être humain et qui se trouve à la base de tant de vertus à la fois et de tant de vices. L'homme, serait-on tenté de dire, est un. animal belliqueux et chasseur, et il n'échappera à personne que notre civilisation n'a fait que restreindre, sans le supprimer, ce double penchant. Voilà pourquoi le non-civilisé est joueur; car le jeu n'est lui-même, comme la chasse et la guerre, qu'une gageure avec rinconnu, une lutte engagée avec ce qu'on ne peut prévoir avec certitude, un accès de confiance, que rien de rationnel ne justifie, dans le succès. Encore ici nous pouvons observer un véritable cas d'atavisme ou, si l'on veut, la persistance des impulsions fondamentales de l'esprit humain au sein des sociétés les plus civilisées. Ce sont bien moins les jeux d'adresse ou de calcul attentif qui engendrent la frénésie du jeu que ceux de pur hasard. Il en est de même de la passion des stimulants qui est universelle
dans le monde non-civilisé. Partout l'homme encore inculte recherche avec avidité les parfums, les vapeurs, les boissons, les aliments, qui agissent sur le cerveau et lui communiquent une exaltation momentanée. On dirait même que plus l'esprit est ordinairement inerte et passif, plus il se laisse aller à Tusage de ces substances qui exercent sur lui, sans efforts de volonté ni de muscle, une action surexcitante, comme s'il se sentait vivre avec plus d'intensité quand il est sous leur influence. C'est ce qui explique l'ardeur avec laquelle les non-civilisés recherchent les moyens perfectionnés de surexcitation que leurs rapports avec les races civilisées ont mis à leur portée. Ici encore la civilisation ne nous offre que trop d'exemples de la persistance d'un penchant qui n'est nulle- part plus impérieux et plus fatal que là où l'esprit manque de vivacité naturelle, n résulte de cette disposition générale et fondamentale des non-civilisés à la passivité intellectuelle, que nous ne devons pas nous attendre à trouver chez eux ces systèmes laborieusement construits de mythologie et de théologie que les races supérieures ont pu seules produire. Quelque chose d'incohérent, de décousu, caractérise toujours leurs croyances et leurs pratiques religieuses. Le besoin de les coordonner, de les organiser en im tout logique et harmonieux ne se fait guère sentir. L'imagination chez eux travaille, dit-on, et même beaucoup. Mais l'imagination est en réalité ime faculté passive, qui fonctionne dans la somnolence aussi bien que dans l'état de veille, et c'est l'intelligence qui seule peut retenir et organi-
ser ses créations fugitives. Or ce travail de Tintelligence répugne au non-civilisé. M. Tylor a eu tort de donner le nom de philosophie à ces notions naïves que les non-civilisés se sont formées du monde et d'eux-mêmes, comme s'ils s'étaient livrés à de longues et soigneuses méditations sur les problèmes de l'univers et de l'âme. Ce qu'il faut plutôt étudier et souvent admirer chez eux, c'est le travail involonlon taire et inconscient, la logique interne de l'esprit humain encore inculte, suivant, sans s'en douter, les lois directrices de ses opérations, et cette logique irréfléchie se révèle dans leurs religions et leurs pratiques religieuses ; de même que dans leurs idiomes imparfaits, où la philologie discerne les mêmes procédés merveilleux qui se sont prolongés et comme épanouis dans les langues les plus perfectionnées.
Il faut d'ailleurs se rappeler que ces appréciations générales ne doivent jamais être prises dans un sens trop rigoureux. La passivité du non-civilisé n'est pas plus absolue que sa sauvagerie. Dans sa religion informe on découvre encore assez souvent des conmiencements d'organisation, des germes d'idées supérieures, des intuitions remarquablement ingénieuses, parfois même des élans qui touchent au sublime et comme des pierres d'attente qui annoncent un achèvement ultérieur. De notables diff'érences distinguent à cet égard les races et les peuples. Il y a un abîme entre la religion colorée, poétique, du Polynésien ou du Finnois, et les chétives croyances dans lesquelles se résume celle du Hottentot ou du Fuégien. Cela n'enlève rien à la vérité de ce que nous avons dit
plus haut sur l'identité foncière des religions en vigueur dans tout le monde non-civilisé. La dilTé* rence n'est pas dans le fond, mais dans les développements de la surface. Il serait inutile d'ajouter que les quelques côtés élevés des religions de cette catégorie sont associés partout à des puérilités et trop souvent à des cruautés épouvantables. Mais ce n'est pas avec nos sentiments d*honmies civilisés qu'il convient de mesurer la valeur de ces grossiers rudiments de la religion. Comme le dit très bien M. Tylor(l), « la croyance religieuse, môme dans la vie du » plus inculte sauvage, éveille de vives émotions, un » immense respect, une terreur profonde, de vérita- » blés extases, parce que les sens et la pensée sont » entraînés complètement au-dessus du niveau com- » mun de la vie ordinaire. »
Nous ne pourrions prolonger ces considérations générales sans devancer des conclusions qui ne seront à leur place que lorsque les faits à l'appui auront été suffisamment exposés. Au risque de tomber dans quelques répétitions, nous préférons à la méthode suivie par MM. Tylor et John Lubbock celle qui consiste à prendre successivement les principaux groupes des non-civilisés et à les étudier séparément au point de vue religieux. Sans revenir sur les raisons énoncées dans la préface pour expliquer pourquoi nous avons dû reculer devant la tâche d'exposer les croyances et pratiques religieuses de tous les peuples dits sauvages, sans aucime exception, nous pensons
(1) La Civilisation primitive, trad. Brunet, toI. U, p. 463.
quB le tableau exact de ce qu'elles sont dans les quatrès groupes principaux des non-civilisés suffira parfaitement au but que nous nous proposons d'atteindre et qui est celui-ci : Déterminer les formes essentielles, les conditions générales de la religion dans l'état d'esprit supposé par Tignorance et la proximité grande encore de l'état primitif. La division adoptée sera donc géographique et ethnographique.
Le premier groupe à étudier est celui des Noirs d'Afrique, nègres ou simplement noirs, en y adjoignant pour en faire une étude spéciale le groupe sud-africain, Gafres, Hottentots et Boschmans.
Le second est le groupe américain, qui se partage naturellement en groupe américain du Nord (Peaux- Rouges) et groupe américain du Sud (Caraïbes, peuples Guaranis et Toupis, tribus brésiliennes etc.) . Il faut adjoindre aux derniers les Patagons, les Fuégiens, les Araucaniens, et aux Américains du Nord, les Esquimaux.
Vient ensuite le troisième groupe, et non le moins original, dit océanien, formé par le grand monde insulaire de la mer des Indes, du Pacifique ou du Grand Océan, que Ton divise ordinairement en Polynésie, Micronésie, Australie et Mélanésie. On sait pourquoi nous laissons de côté provisoirement la Malaisie pour y revenir dans une autre partie du cours.
Le quatrième est le groupe tartare de l'ancien monde qui nous est connu surtout par sa subdivision finnoise.
Nous commencerons donc notre enquête par les Noirs d'Afrique.
OUVRAGES A CONSULTER
POUK L'irrUDB OéNÉRALE DB LA NON-GIYILISATIOIV
Ad. Bastian, Der Mensch in der Geschiehte (L'Homme dans Phistoire), 3 yoI. ; Leipsig, 1860. Beitrœge lur vergleichenden Psychologie (Etudes de psychologie comparée) ; Berlin, 1868. Les livres de M. Bastian sont d'une érudition prodigieuse, éminemment instructifs ; malheureusement, ils sont mal rédigés, d'une lecture fatigante et plus précieux par la masse de faits qu'ils contiennent que par la clarté et la solidité des conclusions. — Fritz Sghultze, Der Fetischismiu, ein Beitrag lur Anthropologie und Religionsgeschichte (Le Fétichisme, étude d'anthropologie et d'histoire religieuse), 1876. Cet ouvrage renferme beaucoup de détails inté^ ressauts, mais il me semble avoir trop étendu l'idée du fétichisme et l'avoir appliquée à des objets qui lui sont en réalité étrangers. — Gaspari, Die Urgeschichte dêr Menscheit mit Rûcksicht auf die natiirliche EntwiC' kelung der friihesten Geistesleben (Histoire primitive de l'humanité en rapport avec le développement naturel de la toute première vie de l'esprit), 2 vol., Leipsig, 1873; 2™« éd. 1877. Cet ouvrage, bien que rédigé d'une manière prolixe et pesante, mérite d'être lu. I^ a la prétention de mener de front et de corroborer les unes par les autres les données de la psychologie et celles des rares indices que nous pouvons recueillir de la vie des générations préhistoriques. L'auteur en sait plus long que nous et que bien d'autres sur les périodes obscures dont il raconte l'histoire. Habile dans ses combinaisons, ingénieux dans ses explications, il ne saurait échapper au reproche de conclure
trop souvent d'une manière arbitraire ou trop hâtive. — G. RosKOFF, professeur à Vienne, Dos Religionswe^ sen der rohesten Naturvalker (La Religion des peuples les plus bas placés sur Téchelle de la civilisation), Leipsig, 1880. Ouvrage déjà cité. — Th. Waitz, Anthropologie der Naturvœlker (Anthropologie des peuples restés à Tétat de nature), 6 vol., 2»« éd. Leipsig, 1876, publiée par les soins de son ami le D*" Gerland, auteur du dernier volume consacré à la Polynésie. C'est à notre avis l'ouvrage le plus complet et le plus riche en renseignements que notre siècle ait vu paraître sur la vie, les mœurs et les croyances des non-civilisés. Une certaine indécision dans les conclusions et les jugements ne saurait diminuer la valeur de ce répertoire consciencieux de faits de tout genre, puisés aux meilleures sources. C'est un ouvrage indispensable à tous ceux qui veulent traiter la matière dont nous nous occupons, et trop peu connu en dehors de l'Allemagne. La mort a empêché l'éminent professeur de Marbourg d'achever son œuvre.
En anglais, nous avons surtout à recommander F. Max Muller, Introduction to the science of Religion, Londres, 1873, 1vol., ainsi que bien d'autres productions du même auteur disséminées dans ses nombreux écrits et entre autres dans ses Chips from a German Workshop (Rognures d'un atelier allemand). Londres, 1868. Le savant indianiste d'Oxford a plus que personne contribué à répandre le goût des recherches relatives aux origines religieuses. Par la nature même de la branche spéciale d'études historiques et linguistiques qu'il cultive, ses investigations portent principalement, mais non exclusivement, sur les antiquités védiques et brahmaniques, et il faut tenir compte aussi en le lisant des précautions délicates qu'il a dû
prendre souvent vis-à-vis d'un public instruit, ordinairement très libéral, mais d'une grande susceptibilité sur certaines questions. Son Introduction n'en reste pas moins un livre en quelque sorte classique, un de ceux qui font époque dans la fondation d'une science nouvelle. — Edw. B. Tyloh, Primitive Culture (Civilisation primitive), Londres, 1871, 2 vol., traduits en français en 1876 et 1878 sur la 2»« édition par M.^* Brunet et M. Barbier, librairie Reinwald, faisant suite aux Researches into the early hiztory of mankind (Recherches sur l'histoire primitive du genre humain), Londres, 1865. C'est aussi un ouvrage hors de pair où l'auteur déploie autant de savoir que de méthode dans ses déductions et de prudente réserve dans ses conclusions. On doit toutefois regretter qu'il ait trop étendu le sens de l'animisme en ne le distinguant pas assez du culte direct des objets naturels tenus pour animés, et qu'il ait fait trop souvent intervenir les procédés de la réflexion philosophique dans des croyances et des intuitions où la logique ne pouvait jouer qu'un rôle inconscient. — J. Lubbock, Origin of Civilisation, Londres, 1874, traduit par M. Barbier, 1877, sous le titre Les Origines de la Civi* lisation, librairie Germer Baillière. Cet ouvrage avait été précédé par UHomme préhistorique^ également traduit par M. Barbier, 1876, môme librairie, et augmenté d'une très intéressante conférence de M. le D' Broca, Les Troglodites de la Vézère, Les critiques adressées dans le cours du chapitre précédent à quelques assertions mal fondées du laborieux auteur anglais ne doivent pas nuire à la reconnaissance qu'on lui doit pour les grands services rendus par lui aux études qui traitent de l'homme resté au plus près de l'état de nature. — HBaBBBT Spemcbb, Principes de
Sociologie, 2 vol. in-S», traduits par M. Gazelles, librairie Germer Bailiière, Paris, 1880. Ces deux volumes sont remplis, en majeure partie, par les inductions de Téminent penseur anglais sur la genèse des religions et les lumières que Ton peut puiser dans les croyances et coutumes religieuses des non-civilisés. M. Herbert Spencer croit pouvoir ramener toutes les religions à la croyance initiale en la survivance de la personne humaine et aux conséquences de cette croyance. C'est comme une résurrection ou du moins une transformation de l'ancien évhémérisme. Nous revenons à la fin de ce livre sur ce système, selon nous, très défectueux (1). — Nous citerons encore les Primitive Manners and Customs (Mœurs et coutumes primitives) de M. James Farrer, Londres, 1879, 1 vol., réunion très intéressante d'essais critiques sur les conclusions que Tethnographie et l'histoire des temps primitifs ont tirées parfois avec trop de hâte ou de précision de faits encore mal connus ou se prêtant à plus d'une explication.
En hollandais, nous ne connaissons sur ce domaine général que les premiers chapitres du commode et excellent Mantiel de r Histoire des Religions de M. G.-P. Tiele, professeur à l'Université de Leide, traduit en
français par M. Maurice Vernes, librairie Leroux, Paris, 1880.
En français, le nombre des livres consacrés à ce
genre de recherches est encore très limité. On en
trouve le plus souvent les résultats condensés dans
des ouvrages de sociologie, comme ceux de M. Gh.
Letouriœau, La Sociologie d'après V ethnographie, Paris,
(1) Les citations fréquentes que nous faisons des trois écrivains susnommés sont prises des éditions françaises.
Reinwald, 1880, ou de M. Gustave Lb Bon, UHomme et les Sociétés, leurs origines et leur histoire, Paris, Rothschild, 1881. Nous devons citer toutefois avec éloge, bien que ne partageant pas toutes les idées de l'auteur, La Mythologie comparée de M. Gnumo vê RuLLE| Paris, Relnwald, 1878. Surtout au sujet du fétichisme, que nous limitons davantage et que nous comprenons autrement, nous aurions des objections à diriger contre le plan et les opinions de l'honorable écrivain. Ce n'en est pas moins le meilleur résumé que nous ayons en français des faits qui ont déterminé les premières évolutions de la religion dans l'humanité.