‹ Histoire des religions (volume 2)Chapitre 8 sur 68 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

NOIBS ET NÈGRKS PROPREMENT DITS

Ethnographie de TAfrique. — Noirs et Nègres. — Nature réceptiye et passive de leur intelligence. — Organisation sociale. — Lacune principale de Tesprit des Noirs d'Afrique. — Leur goût du baroque. — Leurs accès de cruauté en contraste avec leur débonnaireté habituelle. — > Incohérence de leurs pensées.

L'intérieur de l'Afrique est encore mai connu, malgré les belles et instructives découvertes opérées dans les cinquante dernières années. L'ethnographie de cet immense continent attend encore sa théorie définitive (1). Il serait au-dessus de nos forces, et

(1) Comp. un très intéressant travail de M. de Crozals, professeur & Alger, sur les races primitiTes de TAfrique, dans la E^vue de Oéo^ graphie^ juin 1881 et n- suivants.

d'ailleurs inutile à notre but spécial, d'en proposer une nouvelle ou de confirmer Tune des anciennes. Nous devons nous borner aux faits généralement reconnus, qui suffisent à Tordre de recherches où nous devons nous renfermer. On a déjà vu que, d'accord avec tous les ethnographes, nous distinguons nettement les peuples cafres et hottentots du sud de l'Afrique, dont la couleur fondamentale est le jaunebrun ou celle du cuir tanné, des peuples noirs qui habitent la plus grande partie de l'intérieur du continent. Il faut également éliminer de notre étude actuelle les peuplés de la région méditerranéenne, aux traits caucasiens ou sémitiques, en immense majorité musulmans, Maures, Arabes, Berbères, Touaregs, etc. S'il y a parmi eux des mélanges, à proportions variées, de sang noir, on ne peut les considérer conmie autochtones. Tout porte à croire que, venus d'Asie par l'isthme de Suez, ils ont refoulé vers le sud les populations noires proprement dites, dont la prépondérance ne commence à s'accuser qu'à partir de la latitude sénégalienne.

On remarquera aussi que nous distinguons le Noir du Nègre proprement dit. C'est à tort qu'on a souvent englobé sous la dénomination de Nègre toutes les populations noires de l'Afrique. Le Nègre est le Noir réunissant toutes les formes caractéristiques d'une race se rapprochant de l'animalité, les cheveux crépus, le crâne déprimé, le front rétréci, le nez peu saillant à la base, mais d'autant plus fort à l'extrémité où il se développe en deux narines énormes et boursoufflées, les lèvres très grosses, proéminentes,

noires ou d'un rouge sale, des dents très blanches et projetées en avant, un prognathisme très prononcé, ï'échine courbée, les jambes épaisses, disgracieuses, les talons en dehors, les pieds larges avec des pouces très écartés des autres doigts. Voilà le vrai Nègre dans toute la laideur de son type simiesque.

Mais ce Nègre-là ne se rencontre guère que dans les vallées chaudes et humides des bassins du versant océanique. Il se relie par une série de modifications graduelles à des types moins hideux qui servent eux-mêmes de transition à d'autres plus rapprochés du type sémitique ou européen. Si Ton doit juger du passé par ce qui se passe encore de nos jours, on doit présumer que beaucoup de populations noires ont reçu des éléments sémitiques dont l'influence a modifié leur type originel. Cela devient tout à fait visible quand on se rapproche des côtes orientales de TAirique et qu'on arrive chez les Souahélis et les Somalis vers le cap de Guardafui. Là, les traits nobles et réguliers sont très fréquents. L'islamisme, de ce côté aussi, est devenu prépondérant. Mais quand on revient vers le sud et que, contournant la région des grands lacs, on suit une ligne à peu près parallèle à l'équateur pour retrouver l'Océan atlantique vers les bouches du Congo, le type nègre reparaît, ainsi que la religion fétichiste et cruelle qui semble en être inséparable. Au-dessus de cette ellipse, dont la courbe septentrionale est à peu près la limite méridional^e du Sahara passant par le lac Tchad, nous trouvons encore l'Abyssinie avec sa population de sang noir fortement mélangé de sémitique, et le

Nubien, très noir, aux lèvres fortes, mais bien bâti, avec des yeux fendus long, et qu'on ne saurait confondre avec le Nègre.

C'est au nord du Soudan ou de l'ellipse, dont nous indiquons les contours généraux, que se trouvent ces I)euples noirs du Bornou, des Baghirmis, du Wadai, du Darfour et du Cordofan, dont les prolongements atteignent le cours supérieur du Nil, tandis qu'en se rapprochant de l'équateur on rencontre ce qui reste des petites races africaines, telles que les Nyam- Nyam, qu'on mettrait volontiers au bas bout de l'échelle, s'il n'y avait à quelque distance les Dokkos, petits nains noirs, affreusement laids, d'une agilité extrême, qui vivent à peu près comme des singes, juchés sur les arbres, qui toutefois savent faire du feu. Il faut aussi mentionner cette curieuse nation des Fellatas ou Foullas ou Peuhls, qui a essaimé du Nil à l'Atlantique, formant de place en place des centres de population dominante. Ils sont zélés musulmans et n'appartiennent pas au type nègre proprement dit.

Le bassin du Sénégal et surtout celui du Niger, la côte de Guinée et les pays limitrophes du bassin du Congo, voilà Taire géographique du type nègre pur. C'est au sud de cette région que se trouvent les empires nègres connus sous le nom de royaumes des Ashantis, de Dahomey et de Bénin. A partir de là, en se dirigeant vers le sud et à mesure qu'on s'éloigne des bouches du Congo, le type se modifie, l'influence cafre commence à se faire, sentir, bien que les Cafres proprement dits aient leur habitat de

l'autre côté du continent. Mais ce que Tobservation des traits physiques faisait déjà pressentir est confirmé par les recherches linguistiques. Malgré les cinq cents lieues qui les séparent de la côte du Mozambique, les Noirs au sud du Congo parlent des idiomes qui se rapprochent beaucoup de ceux qui sont en usage dans les régions orientales parallèles. Le temps est déjà loin où il y avait un grand empire du Congo converti à la religion catholique sous le patronage des rois de Portugal, curieuse histoire, très ignorée et qui mériterait d'être mieux connue. Aujourd'hui, l'empire est disloqué, Tidolâtrie et le fétichisme ont repris complètement le dessus. Seulement, il n'est pas très rare de rencontrer, parmi les fétiches révérés par les indigènes, des chapelets ou des madones, débris d'un culte qui fut exclusivement professé pendant plus de deux siècles.

Si nous descendons sur la carte plus au sud encore, depuis le cap Negro, nous entrons peu à peu en pays hottentot.

Nous avons maintenant, avant d'en décrire les particularités religieuses, à résumer brièvement les capacités intellectuelles, les dispositions morales et les aptitudes sociales de ce groupe de peuples nègres ou simplement noirs, en avertissant que, si cette caractéristique s'étend à tous, c'est chez les Nègres proprement dits qu'on en trouve les traits les plus accusés.

Le Noir d'Afrique est ordinairement l'objet de jugements très défavorables, et plus il est nègre, plus on le juge sévèrement. Il y a évidemment une grande

exagération dans ces appréciations, et Ton peut trop souvent soupçonner ceux qui les ont formulées d'un désir secret de mettre les Noirs en dehors de Thumanité, afin de justifier le régime odieux que la cupidité des blancs a si longtemps fait peser sur eux. D'autre part, la vérité nous oblige à reconnaître qu'ils portent toutes les marques d'une race inférieure ou du moins d'un développement très arriéré.

Intellectuellement, le Noir d'Afrique est d'une stérilité qui ne s'est jamais démentie aussi longtemps qu'il est resté livré à lui-môme. Au point de vue des conditions matérielles et sociales de la civilisation, il est toutefois en avant de bien d'autres non-civilisés. Ce n'est pas un sauvage errant dans les forêts et ne comptant pour vivre que sur les hasards de la chasse ou de la cueillette. Il est presque partout sédentaire, agriculteur, commerçant aussi et aimant passionnément le commerce. Mais il est d'une paresse d'esprit efl'rayante, dès qu'il s'agit de généraliser ou d'inventer. Un de ses traits remarquables et confirmant cette assertion, c'est son goût de Timitation et son aptitude à imiter. Il aime à copier le blanc en détail — ce qui le distingue fortement du Peau-Rouge. Il n'est pas précisément revéche aux efforts que l'on fait pour le civiliser, et s'il n'a pas à en souffrir, s'il ne se défie pas des intentions de ceux qui lui apportent des connaissances nouvelles, il se plie assez volontiers à une éducation d'origine étrangère. C'est à cette faculté d'imitation qu'il faut probablement rattacher son aptitude remarquable à parler les langues autres que la sienne. Il atteint rarement la correction,

il parle nègre, comme nous disons en France, il décompose et simplilie comme mi jeune enfant les langues parlées autour de lui, mais il comprend et se fait comprendre.

Ce caractère, plutôt réceptif et passif qu'inventif, s'associe à une grande vivacité et à une grande mobi* lité d'impressions. Le Noir se parle très souvent tout haut à lui-même, se livrant à des dialogues solitaires prolongés ; ce qui est encore un trait des plus enfantins. Ou bien, pour le moindre sujet de discussion, il s'échauffe, il gesticule, il se démène, comme s'il s'agissait d'une question de vie ou de mort.

Bien que cultivateurs et sédentaires, les Noirs n'ont pas su tirer grand parti des forces animales. Ils n'ont pas dompté l'éléphant, comme les Asiates. Les animaux de somme ou de trait sont des plus rares chez eux, souvent tout à fait inconnus. On a prétendu qu'ils étaient parvenus à apprivoiser des singes et à en faire des espèces de domestiques. Cette assertion vient d'une méprise. M. Beke a fait voir qu'il s'agissait d'esclaves d'Abyssinie qu'on appelait par dérision des Zendieros, c'est-à-dire des singes, parce qu'on les tirait d'un pays portant un nom tout semblable, Djanjaro, pays des singes (1).

Ils n'ont pas su inventer d'alphabet, ni même un mode quelconque d'écrire (2).

(1) Comp. Wait2, Anthropol. U, 225.

(S) On a parlé toutefois d*un nègre de la tribu des Vois, c^te de Guinée, qui, aux euTirons de 1893, arait inventé un alphabet phonétique de deux cents et quelques signes. Mais l'exemple ne porte pas. Ce Nôgre avait passé plusieurs mois dans son enfance auprès des mis-

D'autre part, les Noirs ont la mémoire ildèle et très sûre, ce qui est bien d'accord avec la nature réceptive de leur intelligence et leur vivacité d'impression. Dans les écoles des missions, les enfants noirs rivalisent avec les petits blancs tant qu'il ne s'agit que d'études où la mémoire surtout est requise, comme la géographie ou le calcul de tète. Plus tard et quand on en vient aux sciences de raisonnement ou aux exercices de composition, les enfants de race blanche reprennent tout l'avantage (1).

Dans les arts plastiques, la race africaine n'a rien produit de remarquable. Les sculptures et les peintures sont informes, bien que les Noirs sachent très vite et très bien saisir le trait caractéristique de char que objet — ce qui n'est pas sans influence sur leur penchant au fétichisme, il leur suffit d'une apparence de nez pour qu'ils voient tout un visage, — mais immédiatement ils exagèrent ce trait proéminent, le poussent à l'excès, et c'est sans doute pour cela qu'ils font preuve d'un certain talent de caricature. Dans les arts qui relèvent plutôt du sentiment passif, la poésie, le chant, la musique, ils ne sont pas sans dispositions naturelles. Ils aiment à chanter leurs joies, leurs douleurs et leurs amours. On connaît les

Bioimaires, il avait même commencé & apprendre & lire sous leur direction. Il est vrai qu'il avait oublie ce qu'il savait. Mais cela suffit pour que Tinvention dont on lui fait honneur ne soit pas réellement spontanée. V. cet alphabet dans Wilson, Western Africa^ p. 95.

(1) Meredith, An Account of the Gold Cocut, Londres, 1812, p. l(fô. — Raffenel, Nouveau Voyage^ Paris, 1856, p. 240. — Baseli MUsion, Mag., 1854, lU, 99.

Griots ou improvisateurs de la Sénégambie et du Dahomey, auxquels on attribue le don d'inspiration et dont les jugements exercent une certaine influence. Ce sont eux qui, comme nos anciens bardes, conservent et racontent les traditions héroïques. Pourtant ils sont peu estimés et on les redoute comme des espèces de sorciers. On n'ose pas mettre leurs cadavres en terre, de peur d'empoisonner les fruits du sol, on les hisse sur des arbres où on les abandonne aux oiseaux de proie (1).

Il en est à peu près de même des clans, ordinairement isolés du reste de la population et souvent nomades, qui travaillent les métaux. Au nord-ouest du Soudan surtout, les forgerons forment ime véritable caste, sont regardés comme des sorciers et inspirent beaucoup de crainte (2) .

L'organisation sociale et politique des Noirs d'Afrique est aussi très défectueuse. Elle se rapporte à tous les types possibles, excepté à ceux qxii supposent la suprématie incontestée de la loi. Il y a des monarchies, des oligarchies, des républiques noires; mais partout l'arbitraire est souverain. Le respect du commandement va chez le Nègre jusqu'à l'abjection. Tantôt on se jette de la poussière sur la tète devant le chef, tantôt on baise la terre, et au Dahomey on la

(1) Raffenel, Z. c, 15 buIy.

(2) n y a dans ce phënomène un rapport singulier avec les origines que les recherches de M. Bataillard assignent à nos .Bohémiens d*Europe, qui représenteraient les restes de très anciennes bandes de forgerons ambulants, portant de lieux en lieux les secrets de leur métier et facilement suspects de commerce ayec les mauvais esprits.

baise même devant son b&ton. En beaucoup de lieux, on change de nom quand on en porte un qui ressemble à celui du souverain. Au Dahomey, le roi Boâsa, en montant sur le trône, fit tout simplement exécuter ceux qui se nommaient comme lui. Dans ce pays et au Loango, il est défendu, sous peine de mort, de voir, même involontairement, le roi manger ou boire. Au Darfour, si le sultan tousse ou éternue, les assistants doivent en faire autant et, s^il lui arrive de tomber de cheval, ceux qui l'accompagnent doivent en tomber aussi. On ne parle guère aux souverains que par Tintermédiaire des truchements, du moins dans les audiences solennelles, genre de cérémonie que les rois nègres aiment beaucoup. Tout cela est en rapport avec l'idée religieuse qu'on se fait de la royauté. Le souverain passe pour ime sorte de demidieu, en commerce direct avec les dieux ou les esprits (1) .

Le pouvoir absolu des rois nègres est pourtant limité dans certaines grandes circonstances, surtout quand il s'agit de faire la paix ou de déclarer la guerre, par l'assemblée des grands vassaux, c'est-à-dire des chefs de tribus subordonnées. Car il y a des empires noirs en Afrique, par exemple au Bornou, au Dahomey, chez les Ashantis, mais il n'y a pas de nation au sens européen. Ce sont des agglomérations plus ou moins considérables de tribus, dominées par une tribu con-

(1) Voir, pour tout ce qui concerne Tëtat politique et social des Noirs d* Afrique, Waitz, Anthropologie, II, 11^6 et suiv. — Hartmann, Die Wœlker AfHcaë, 2S9 et suiv.

quérante. La force, non la sympathie, les retient unies, et du jour au lendemain ces agglomérations se disloquent, s'émiettent, sans laisser de traces. On en a vu un exemple frappant au Congo. Ceci est une preuve nouvelle d'une étroitesse de vues et d'horizons qui renferme l'esprit dans les limites rétrécies de la tribu et ne lui permet pas de s'élever à ces notions et à ces sentiments dont la formation suppose la vaste sphère de la nationalité.

L'esclavage est général chez les peuples noirs. Il n'y a pas de mendiants parmi eux, à moins qu'ils ne se soient faits musulmans, parce que tout mendiant est aussitôt vendu comme esclave. La famille entière peut être aussi vendue pour acquitter les dettes du père. Paresseux de nature, le Nègre libre se décharge sur les esclaves et les femmes de tout travail exigeant quelque effort soutenu. Ici encore nouveau contraste : le Nègre en général est ce que nous appelons « bon enfant », jovial et débonnaire avec ses inférieurs; mais parfois il peut être d'une cruauté épouvantable. La femme est toujours maintenue dans une condition très inférieure et n'est guère qu'une esclave de son mari. C'est, du reste, le résultat pour ainsi dire fatal de la polygamie, qui est le régime ordinaire de la famille noire, chaque femme ayant sa cabane particulière, où elle élève ses enfants. Aussi le Nègre, qui est affectueux de nature, voue-t-il à sa mère un amour ardent, tandis qu'il est assez froid pour son père. Ce sont les esclaves et les femmes qui cultivent la terre sur presque toute l'étendue de la terre noire, tandis que les hommes traient les vaches

et les brebis, cousent et lavent les vêtements. Et la culture est fatigante. Au sud d'Agadir, poste marocain sur l'Atlantique à l'extrémité du grand désert, on ne connaît plus la charrue. Le boyau, du moins un outil qui lui ressemble, est le seul instrument en usage pour creuser la terre, et il n'y a pas d'animal domestique pour faciliter les travaux agricoles. Ce sont aussi les femmes qui doivent moudre le grain péniblement entre deux pierres (1). Il est peu d'exemples d'une race sédentaire, agricole par goût, et cela depuis des siècles, où l'agriculture soit restée aussi imparfaite et n'ait amené aucun de ces progrès sociaux dont ailleurs elle est ordinairement la source comme elle en est partout la condition .

Même remarque à faire sur l'habitation du Nègre. Le Nègre est logé, aime son logis, et il l'emporte à cet égard sur bien d'autres non*civilisés. Mais sa maison n'est jamais autre chose qu'une espèce de tanière, un torchis couvert de paille, de bambous ou de feuillage. C'est seulement dans les endroits où les Européens se sont établis que les Noirs ont pris rapidement goût à se construire des maisonnettes élégantes et commodes. Ils ont çà et là de véritables villes, Tombouctou, Bénin, plusieurs localités du Bornou. Mais ce ne sont que des amas de cabanes. De même, ils ont dépassé le simple troc des produits comme moyen d'échange. Mais ils n'ont pas su arriver à la monnaie de métal. Ils se servent, pour en tenir

(1) Il 7 a toutefois des exceptions. Ainsi, au Dahomey, les hommes 8*occupent aussi des travaux des champs.

lieu, de caum, coquilles maritimes dont il existe des bancs tout entiers dans les parages malais et gui ont été introduites par la côte orientale (1). ËnQn le Nègre est généralement vêtu, d'une façon d'ordinaire très succincte ; mais il faut reconnaître que le climat ne le porte pas à se couvrir beaucoup. Il connaît l'art du tissage, mais ses instruments sont tout ce qu'on peut concevoir de plus primitif.

En résumé, les Noirs d'Afrique sont assez intelligents pour être devenus d'eux-mêmes — car pendant toute l'antiquité ils ont vécu isolés du reste du monde — sédentaires, agriculteurs, logés, vêtus , connaissant l'emploi des métaux, le tissage; ils ont des villes, une espèce de monnaie, une certaine organisation sociale, ils ont formé des empires, sinon de vraies nations, — et pourtant ils n'ont pas su s'élever à la civilisation dont ils semblaient posséder toutes les conditions élémentaires. D'où vient cette espèce de faillite à la destinée ? C'est une question à laquelle l'ethnographie philosophique a bien de la peine à répondre. Le Noir d'Afrique et surtout le Nègre est une énigme qui paraît indéchiffrable à beaucoup d'observ^ateurs ayant essayé de la résoudre. Si nous nous sommes étendus si longuement sur cette description de son état mental et social, c'est que nous espérions y trouver la clef de son état religieux. Tâchons dq découvrir, au moins approximativement, la

(1) Au Bengale, À Ceylan, tout près des mines^ il faut 2,400 caoris pour représenter environ 3 francs. Dans rAfrique occidentale 250 suffisent : 5 cauris équivalent donc à 6 centimes, et 2 ou 3 cauris représentent le travail d*une journée d'homme.

cause profonde de cette infériorité séculaire jointe à tant de choses qui auraient dû la faire cesser.

Si je ne me trompe, cette cause doit être cherchée dans Tabsence, chez le Noir d'Afrique et surtout chez le Nègre proprement dit, d'une faculté extrêmement précieuse, le sens des proportions, de l'équilibre des choses et de leurs rapports en importance et en grandeur. Je m'explique.

Tous les observateurs, même les plus sympathiques, ont été frappés d'un trait général du caractère du Noir d'Afrique : il aime le baroque, ou, ce qui revient facilement au même, il n'en a pas le sentiment. Or, qu'est-ce que le baroque, si ce n'est l'impression que nous cause la vue de choses rapprochées, dont pourtant rien ne justijRe le rapprochement? Nous disons d'un homme qu'il a des idées baroques, lorsque, sans être fou, il se plaît dans des idées excentriques sans proportion aucune avec l'importance qu'il leur attribue et sans relation rationnelle avec l'ensemble de ses notions et de sa vie. Que fait le Nègre quand il devient familier avec la civilisation des blancs? Bien différent en cela du Peau- Rouge ou du Tartare, il en a peur tout à la fois et il l'envie. Son plus grand plaisir est de penser qu'il vit comme le Blanc, et, s'il n'est pas d'un noir d'ébène, il se prend très volontiers pour un Blanc. De là des illusions et des prétentions qui ne tardent pas à devenir très comiques. Tous les voyageurs reçus à la cour des rois nègres en portent témoignage. Chaque haut personnage a trouvé moyen de se procurer quelque pièce d'un accoutrement européen quelconque

et Texhibe avec un orgueil grotesque. Ici, un potentat, qui n'a pour vêtement qu'un caleçon, avance avec satisfaction une paire d'énormes bottes achetée peutêtre à quelque croiseur. Là, c'est un guerrier nanti d'un tromblon de 1815 ou d'un chapeau qui fit partie de la toilette d'un merveilleux du Directoire. Les missionnaires, qui restèrent prisonniers pendant quatre ans du roi des Ashantis, ont décrit une procession solennelle où l'un des principaux dignitaires évoluait gravement, vêtu d'une vieille robe de chambre ; un autre portait la défroque rouge d'un soldat anglais, mais sans pantalon ; im général avait endossé ime veste de velours brun et une écharpe ; im dernier portait une robe de femme et ne marchait qu'avec peine sous cet affublement (1).

Il y a, dans ce trait qu'on ne retrouve nulle part au même degré, l'indice de celte absence du .sentiment des proportions et des convenances (au sens logique de ce mot) qui est, selon nous, le défaut caractéristique de l'esprit des Noirs. C'est ce qui nous explique, en même temps, ce qu'il y a d'excessif dans l'expression qu'il donne à ses sentiments momentanés. Les démonstrations bruyantes, à grand renfort de cris, de hurlements, de transports frénétiques, sont im des traits communs de la race. Qu'il s'agisse de joie ou de douleur, de frayeur ou d'assurance, c'est toujours le même vacarme et, cinq siècles avant notre ère, Hannon le Carthaginois fut témoin d'un spectacle

(1) Quatre ans chez les Ashantis, par MM. Ramseyer et Kuhne, 1876, p. 179.

pareil. On clira qu'on observe des choses toutes semblables chez la plupart des non-civilisés. Cette absorption de l'esprit tout entier par l'impression du moment est un trait commun des enfants et de ceux qu'on ap* pelle des sauvages. Mais, au dire de tous les voyageurs, les Nègres sont ceux de tous qui le poussent au plus haut degré d'intensité. Cette propension à exagérer l'importance relative des choses n'est qu'une autre forme de l'absence du sentiment de la proportion.

Nous en trouvons encore une preuve dans les accès de cruauté dont le Nègre est capable, lors même que d'habitude il serait plutôt compatissant et sensible. On a exagéré le cannibalisme de la race noire. Il n'existe plus aujourd'hui que dans quelques tribus très misérables de l'intérieur, et ailleurs tout au plus h Tétat sporadique. Les boucheries de chair humaine, décrites par le voyageur du Chaillu, ont encore besoin de vérification. Mais quand le Nègre est sous l'empire de la colère ou de la terreur, il devient cruel avec frénésie, avec raffinement. Dans certaines parties de la Guinée, par exemple, les condamnés à mort sont jetés pieds et poings liés à proximité d'une de ces énormes fourmilières si fréquentes en pays tropical, et on l'abandonne aux morsures des fourmis, ce qui est bien un des plus horribles genres de supplice qui se puissent concevoir. La décapitation est continuellement appliquée, surtout dans les cérémonies officielles. Les fêtes publiques au Dahomey, chez les Ashantis, sont remplies de détails repoussants (!)•

(1) Voir, en particulier, la description d*ane fête annuelle À Kon-

Dans les mêmes pays et dans les pays voisins, pour empêcher les condamnés à mort de pousser des cris, on leur passe un couteau à travers les joues et la langue et on les laisse en cet état des jours entiers, jusqu'à ce que l'heure de l'exécution soit arrivée. Voilà encore, quelles que soient les analogies que Ton pourrait facilement trouver ailleurs, un trait qui dénote cette faiblesse congénitale de l'esprit des Nègres, plus ou moins partagée par tous les Noirs d'Afrique, On le remarquerait moins, s'il ne s'associait pas, je le répète, à une humeur ordinairement bienveillante et débonnaire. Car le jargon positiviste de nos jours ne gagnerait rien à faire rentrer ces accès de cruauté dans la simple absence du sentiment de Yaltruisme^ en français de la sympathie pour la douleur d'autrui. Le Noir est plutôt sensible, facilement attendri, secourable, bien plus que le Peau- Rouge ou le Mongol. C'est sa vivacité d'impression et son impuissance à se gouverner qui le rendent à la fois si compatissant et si cruel. Mais là encore, qu'on veuille bien le remarquer, se retrouve l'incapacité de proportionner les choses les unes aux autres et de les envisager dans leur rapport vrai.

massie, capitale des Ashantis, par MM. Ramseyer et Kuhne, /. c, p. 278. Le premier homme qui s^approche de la maison du roi est immédiatement saisi et coupé en morceaux. L*un lui prend un doigrt, Tautre un bras ou un pied. Celui qui peut se saisir de la tête se met à danser, la baise sur la bouche en lui riant au nez, en se moquant d^elle, et finit par se la pendre au cou, s'il ne la saisit pas avec les dents. Uaprôs-midi a lieu la danse des Brafbs (corps spécial de guerriers), qui agitent en dansant des couronnes de m&choires humaincfe et des ctintures de cHùies humains.

Supposez un tableau riche en couleur et présentant beaucoup d'objets au spectateur, des hommes, des animaux, des maisons, des arbres. Chaque détail pris en lui-même est vivement saisi, bien rendu ; seulement les honmies sont plus grands que leurs maisons, les arbres sont de la taille des moutons, ceux-ci se promènent sur les branches, et pas Tombre d'une perspective. C'est ainsi que le monde se peint dans la pensée incohérente de la race noire. Supérieure à tant d'autres non-civilisés sur plusieurs points que Ton considère avec raison comme autant de conditions ou d'éléments de la civilisation, elle n'a su rien ajouter d'elle-même à ces membra sparsa d'une culture plus avancée. C'est qu'elle a été incapable d'organiser les éléments de civilisation dont elle pouvait disposer. Organiser, c'est mettre chaque chose à la place convenable, à la place qui lui revient dans im ensemble, pour que cet ensemble fasse un tout harmonique. La vie collective des Noirs d'Afrique est donc restée à l'état fragmentaire. L'incohérence de la pensée a paralysé son essor. Nous allons voir cet état d'esprit se reHéter dans son état religieux.

OUVRAGES A CONSULTER

L'ouvrage du Président de Brosses, Dissertation sur les dieux fétiches (Paris, 1760), n'a pas perdu toute valeur malgré la faiblesse des hypothèses de l'auteur et son ignorance forcée de tout ce qu'on n'a pu savoir que plus tard. H a d'ailleurs le mérite d'avoir ouvert le

champ des recherches dont les religions africaines ont été l'objet, — MuNGO Park, Voyage dans Vintérieur de l'Afrique, Paris, an VIII. C'est le bassin du Niger qui fut le domaine proprement dit des voyages du courageux explorateur, à la fin assassiné par des indigènes. -~ Gaillié, Journal d'un voyage à Tombouctou et à Jenné, Paris, 1830. C'est l'un des premiers voyages de découvertes à travers le grand désert dans la direction du Niger. — Douville, Voyage au Congo et dans Tilfrique équinoxiale, Stuttgard, 1832. — Haffenel, Voyages dans V Afrique occidentale, Paris, 1846, et Nou^^ veau Voyage dans le pays des Nègres, ihid, 1856. — BoiLAT, Esquisses sénégalaises, Paris, 1853. — Ramseyer et KûuNE, missionnaires de la Société de Bâle, Quatre ans chez les Ashantis, Paris et Nenchatcl, 1876. Ces deux missionnaires, faits prisonniers sur la côte par les troupes ashanties, furent retenus quatre ans à Coumassie, capitale du royaume, par le roi Koffi, sans qu'ils aient eux-mêmes jamais bien su pourquoi ils étaient ainsi gardés en captivité. Ils ne furent délivrés qu'à l'approche des troupes anglaises victorieuses de l'armée ashantie. De leur récit, très intéressant, bien que trop souvent marqueté de a patois de Canaan », il me semble pouvoir conclure que le roi Kofû les retenait surtout parce qu'ils l'amusaient avec leurs idées et leurs mœurs européennes, et parce qu'il espérait tirer parti de leurs connaissances pour rehausser son prestige aux yeux de ses sujets ; par exemple, il voulut absolument qu'ils lui construisissent une mai* son do campagne à l'européenne. Les missionnaires furent heureux d'avoir appris, avant de quitter l'Europe, à construire des maisonnettes. Leur livre contient des détails fort curieux sur la religion et les coutumes religieuses du pays. — Le colonel CuAiLiiB

Long, V Afrique centrale, Paris, 1877. Le colonel GhalUé Long, of&cier d'état-major an service du khédive, fut envoyé par lui en 1874 pour nouer des relalions avec les pays de la région des grands lacs, notamment avec le roi d'Ugunda qui, pour recon* naître l'insigne honneur qu'on lui faisait en lui on* voyant un ambassadeur à cheval — il n'avait jamais vu de cheval — faisait décapiter trente hommes au commencement des entrevues officielles.

£n anglais, tout le monde connaît au moins de réputation les voyages de Durton, de Spcke, de Richardson, de du Chaillu, de Stanley, sans parler do ceux de Livingstone pour ce qui concerne la partie méridionale du continent. Nous indiquerons en outre et de préférence : Robertson, Notes on Africa, particu" larly thèse parts hetween Cap Verd and the River Congo, Londres, 1819. — Forbes, Dahomey and the Daho^ mans, Paris, 1851. — Wilson, Western Africa, its history, condition and prospects, Londres, 1856. Cet ouvrage d'un missionnaire est un des meilleurs en son genre. Il fournit de nombreux renseignements qu'on trouverait difficilement ailleurs sur les peuples du Congo, moins connus comparativement que ceux du Niger.

En allemand, Gruikshamk, Achtzehnjœhriger Aufcnthalt auf der Goldkûste (Séjour de dix*huit ans à la Côte d'Or), Leipzig, 1834. — Barth, Reisen und Ent' deckungen in nord^ind central Africa (Voyages et découvertes dans l'Afrique du Nord et du Centre), Gotha, 1857. — Schaubnburg, Central Africa, 2 vol., 1865, résumé bien fait de nombreux voyages dans l'intérieur de l'Afrique. — R. Hartmann, Die Vœlker Africas (Les Peuples de l'Afrique), bon petit volume bourré de faits et d'observations oculaires, faisant

partie de V Internationale Wissenschaftliche Bibliothek, Leipzig, 1879. — Enfin le second et, en cette matière, inappréciable volume de V Anthropologie de Waitz, déjà cité.

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