LA CIVILISATION MAYA-MEXICAINE
Foyer initial d^expansion. — - Toltecs, Chichimecs et Aztecs. — Les Mayas. — Tulla. — Les Nahuas. — Tezcuco. — Mexico. — Histoire . des Aztecs. — Constitution civile. — Grandes villes. — Division du travail. — Classes. — Etiquette. — Justice et impôts. — Travaux publics. — Coureurs impériaux. — Calendriers. — L'armée. — Hiéroglyphique. — Fond religieux commun à toute la région. — Culte du Soleil et de la Lune. — Le Dieu-Serpent. — Anthropomorphisme. — Temples. — Anthropophagie religieuse. — Sacrifices. — La Croix.
Les peuples découverts au seizième siècle qui occupaient les territoires de TAmérique centrale et du Mexique forment ethniquement et moralement un même groupe malgré leur séparation politique. C'est, de l'aveu de tous les historiens qui s'en sont occupés, un même type de civilisation qui les a marqués à son empreinte et qui les a nettement distingués des au-
très populations indigènes de l'Amérique du Nord. La première question est de savoir où Ton doit en fixer le foyer initial d'expansion.
Malheureusement les documents font presque entièrement défaut pour résoudre la question avec certitude. Les traditions des indigènes étaient extrêmement confuses, un mélange informe de souvenirs mythiques et de prétentions locales dont il est très difficile de tirer des conclusions solidement établies. L'insoutenable hypothèse d'A. de Humboldt, qui voulait rattacher cette civilisation américaine à une immigration bouddhiste, n'a pu que compliquer le problème. Il est toutefois deux faits connexes, évidents, qui dominent la discussion et dont il faut partir.
Le premier, c'est qu'au moment où les Espagnols abordèrent sur le continent américain, le centre de cette civilisation était dans l'Anabuàc ou pays des lacs mexicains. C'est là qu'étaient les grandes villes, les grands édifices, les états organisés, conquérants, régulièrement administrés sur une vaste étendue. Les peuplades de l'Amérique centrale étaient loin de présenter un développement social aussi imposant, quoiqu'elles fussent incontestablement bien au-dessus de la sauvagerie qui recommençait à partir de l'isthme proprement dit.
Le second, c'est qu'on a découvert dans cette même Aniérique centrale des ruines considérables, les restes d'anciennes grandes villes, ornées de grands édifices, de palais, dénotant une richesse, un goût artistique, des connaissances architecturales fort
remarquables et supposant par conséquent l'existence antérieure d'états organisés et puissants. Les ruines de Palenqué, de Chiapa, d'Uxmal, d'Utatlan et de beaucoup d'autres lieux sont les principaux monuments de cette splendeur disparue, dont les indigènes eux-mêmes, à l'époque de l'invasion européenne, avaient à peine conservé le souvenir.
Il est donc extrêmement probable que la civilisation de l'Amérique du Nord avait atteint un niveau déjà élevé dans ce que nous appellerons la région isthmique (y compris le Yucatan), qu'elle avait traversé au moins une période de prospérité brillante à une époque où la région mexicaine proprement dite ne pouvait encore que l'imiter ou se soumettre à sa prépondérance. Les villes mexicaines, et surtout Mexico, n'étaient pas très anciennes, et les dominateurs de la région rencontrés par les Espagnols, les Aztecs, reconnaissaient sans difficulté qu'ils étaient des nouveau-venus en comparaison des peuples qu'ils s'étaient associés ou qu'ils avaient soumis. Ceux qui passaient pour les plus anciens, les Toltecs, étaient regardés comme des maîtres en matière d'art, d'élégance et de raffinement. Ceux qui les avaient supplantés ou assujettis, les Chichimecs et en dernier lieu les Aztecs, acceptaient volontiers cette suprématie du goût et de l'habileté des Toltecs, dont le nom était devenu synonyme de « bien fait», de «gracieux», «d'artistement travaillé», un peu comme notre mot « gentil ». La civilisation mexicaine du temps de la conquête espagnole reposait donc sur une base antérieure qui avait résisté à des
invasions et à de nombreux bouleversements politiques.
On crut avoir presque résolu le problème en disant que l'empire aztec du temps de la conquête avait remplacé un empire chichimec qui lui-même s'était établi sur les débris d'un empire toltec, et il ne restait plus qu'à rechercher les rapports entre cette civilisation toltèque primitive et l'ancienne civilisation de l'Amérique centrale. Le malheur est qu'on partait d'une illusion européenne, comme si la région mexicaine eût été ordinairement réunie sous un même sceptre, obéissant aux mêmes lois. En réalité il n'y eut jamais d'empire mexicain unitaire et centralisé, pas même au temps de Fernand Cortez. La région fut toujours divisée en de nombreux états indépendants. Seulement il se forma souvent de grandes confédérations, et il y eut des états qui, par la guerre ou autrement, acquirent une prépondérance confinant à la suprématie. Lorsque Cortez débarqua, la prépondérance appartenait aux Aztecs, leur souverain Montezuma possédait une hégémonie de fait qu'il paraissait occupé à transformer en souveraineté absolue, mais officiellement il n'était encore que le confédéré des rois de Tezcuco et de Tlacopan, qui n'étaient pas Aztecs.
Au milieu de toutes les tentatives inspirées par le désir de débrouiller ces antiquités obscures, nous nous rangeons à la théorie développée par M. Bancroft (1), qui a l'avantage d'encadrer les faits connus
(1) Native Races ^ V, 231. Comp. aussi Tétude minutieuse sur le
de la manière la plus vraisemblable et d'accord avec les lois ordinaires de Thistoire.
Pendant plusieurs siècles avant l'ère chrétienne, et peut-être un ou deux siècles encore après, TAméricpie centrale vit fleurir ce qu'il faut appeler la civilisation maya, dont le centre devait se trouver à Chiapa ou à Palenqué (sud du Yucatan). La tradition en rapportait l'origine au dieu civilisateur Votan. Le mot « maya », qui sert de nom à une déesse-terre, semble indiquer le caractère autochthone, absolument indigène, de cette civilisation primitive, sortie du sol, dont les toutes premières origines remontent probablement bien plus haut encore que la date approximative suggérée par les faits vérifiés. Elle trouva dans cette région ce qui fut la condition matérielle de toute civilisation à son aurore, c'est-à-dire la possibilité de substituer aux chances toujours problématiques de la chasse ou de la pêche la certitude d'une nourriture abondante et régulière : il s'agit ici de la culture du maïs, qui est la céréale par excellence de l'Amérique. C'est ainsi que se constitua le souvenir d'un grand empire maya dont nous ignorons les vicissitudes historiques, mais qui doit plutôt servir d'expression à un état social déterminé qu'à un état politique au sens européen de ce mot.
Du sud du Yucatan, la civilisation maya se propagea dans cette presqu'île et s'étendit graduellement
même sujet de Waitz, Anthropologie^ IV, 14-46. Les conclusions du savant aUemand se rapprochent beaucoup de celles de Thistorien américain, mais ses déductions ne brillent ni par la clarté, ni par leur enchaînement logique.
vers l'Anahuac. Ses premiers importeurs dans le pays des lacs sont peut-être les Quittâmes ou géants dont parle vaguement la tradition mexicaine.
L'émigration maya dut rencontrer des peuplades très diverses de mœurs et d'aptitudes, les unes disposées à adopter la civilisation méridionale, les autres plus revêches, d'autres enfin tout à fait réfractaires. C'est ce qui explique pourquoi les Européens trouvèrent encore dans les montagnes des tribus demeurées fort près de la sauvagerie au milieu môme de la civilisation mexicaine, telles qu'une grande partie des Otomis (1). Mais, parmi les centres de civilisation qui se fondèrent au nord sous Tinlluence maya, on distingue principalement Tula ou Tulla ou Tullan (2), ruinée depuis longtemps, mais dont le souvenir resta comme celui d'un lieu de culture raffinée. C'est à ce nom qu'il faut, selon toute apparence, rapporter l'origine du mot « Toltec » avec le sens déterminé que nous avons indiqué.
Bien que l'influence maya fût devenue prépondérante au milieu de ces peuples de TAnabuac et des contrées voisines, il devait à la longue s'établir une différence entre les Mayas mélangés du Nord et les Mayas pur sang du Sud . C'est cette différence que représente la dénomination de Nahua ou Nahuatl qui désigna la langue et la race des civilisés du nord
(1) M. Bancroft explique ce nom par « Cheveux rouges ». Probablement ces sauvages se teignaient les cheveux en rouge pour aller en guerre.
(2) Ville des joncs, d'après M. Jourdanet, située au nord de Mexico, sur le versant extérieur de TAnahuac.
pour les distinguer de celles du midi. Ce mol, qui veut dire « qui parle bien, clairement, agréablement», suppose que ceux qui s'en paraient comme d'un titre regardaient leurs voisins à peu près comme les Grecs regardaient les barbares. Il dut se former dans TÂnahuac une confédération nahua dont Tula ou TuUa fut peut-être la tète. Des guerres éclatèrent entre lesNahuas et les Mayas proprement dits, et ce seraient ces guerres fatales aux Mayas qui auraient eu pour conséquence l'anéantissement de la civilisation maya ou qui, du moins, en auraient détruit la puissance et Téclat. M. Bancroft pense que ces événements dm^ent se passer un siècle avant ou un siècle après notre ère, et que la puissance nahua dut sa supériorité à ce qu'elle se composait d'éléments plus jeunes, moins efféminés que celle des Mayas. Nous verrons, chemin faisant, quelques indices de nature à confirmer cette supposition.
A leur tour, les Nahuas, ou le régime qui porte leur nom, eurent à souffrir de Tessor pris par les peuples qu'ils avaient soumis ou du moins amenés à accepter leur influence. C'est ainsi que se serait dissous ce qui s'appelle « l'empire toltec », où nous n'avons, aucune raison de voir autre chose que le régime social dont Tulla était le centre . Au fond, Nahua et Toltec peuvent se prendre l'un pour l'autre, et les Nahuas dont parle le père Sahagun dans son Histoire des choses de la Nouvelle Espagne (1) prétendaient descendre des Toltecs. La confédération toltèque doit
(1) Trad. Jourdanet, p. 663,
avoir été formée parraiiiance des rois de Colhuacan, plus tard Tezcuco, d'Otompan et de Tulla. M. Bancrofl assigne à cette confédération le dixième siècle de notre ère comme date terminale.
Elle fut détruite et remplacée par ce qu'on appela l'empire chichimec, lequel n'est pas autre chose que la prise de possession du pouvoir par les tribus ou peuplades plus "mélangées, que la civilisation maya n'avait pas transformées aussi radicalement que les peuples nahuas, et que ceux-ci, longtemps, avaient regardées de haut. Le nom des Ghichimecs, qui signifie « les chiens », semble attester cette différence de culture plutôt que de race. Comme d'autres qualifications méprisantes, celle-ci devint un titre d'honneur quand le succès l'eut anoblie. Les Ghichimecs sont considérés comme venus du nord, ce qui s'explique suffisamment par le fait que plus on s'éloignait du sud, moins la civilisation maya avait exercé d'influence. Mais, en s'établissant dans une région plus civilisée que celle qu'ils abandonnaient, les Ghichimecs adoptèrent volontiers la civilisation des vaincus. Tezcuco, grande ville située sur la rive orientale du lac de Mexico, devint même, sous la domination chichimèque, un foyer de lumières et de culture, au point de mériter le surnom d'Athènes américaine, que lui donna Glavigero, et d'avoir son Salomon dans la personne de son roi Neçahualcoyotl (coyotte jeûneur), auquel on attribue des croyances religieuses d'une grande élévation.
La période chichimèque fut aussi marquée par des alliances, des confédérations, des guerres, où chacun
des états constitués dans TAnabuac ou dans le voisinage cherchait, soit à conquérir Thégémonie, soit à à défendre son indépendance contre d'ambitieux voisins.
C'est à la faveur de ces guerres intestines qu'un petit peuple, parti vers le onzième siècle d'une contrée septentrionale qu'on ne saurait déterminer avec précision, mais qui semble avoir dû être peu distante du golfe de Californie (1), parvint à conquérir de l'importance et put même aspirer à la prépondérance. Les Aztecs quittèrent leur pays mythique Aztlan vers la lin du onzième siècle, et s'acheminèrent lentement vers rAnahuac. Leur nom signifie « flammant » ou a héron blanc » (2). Longtemps ils vécurent dans rinsignifiance, au milieu de peuples plus nombreux et plus puissants. Ils furent, pendant nombre d'années, les vassaux des états de Tlacopan et de Colhuacan. Cependant ils grandirent en nombre, ils déployèrent une énergie supérieure à celle de leurs voisins, et, en 1325, ils fondèrent, sur une île aujourd'hui réunie à la terre ferme, la ville de Tenochtitlan,
(1) Comp. Waitz, Anthropologie, IV, 31-32.
(2) J.-G. Millier, Amerik. Vrrel., p. 531, objecte que cet oiseau ne se trouve que dans la région méridionale et n'a pu fournir le nom ethnique d'un peuple venu du nord. Mais, outre que les Aztecs eux-mêmes interprétaient ainsi leur nom national, et rien ne les y forçait, ils ont bien pu appliquer au flammant, quand ils le connurent, le nom qu'ils donnaient à quelque autre échassier de leur pays d'origine. Ce nom convenait bien à cette peuplade vivant surtout de la pêche et, pour cela, recherchant toujours les bords des fleuves et les lacs. C'est ce qui les amena finalement et les Qxa sur les rives du lac de Mexico.
« l'aigle sur la pierre », qui reçut plus tard le nom de Mexico, de l'un des surnoms du dieu aztec de la guerre, Mextli « guerrier ». Ce surnom désignait d'abord un quartier et passa à la ville entière. D'après la tradition aztèque, les fondateurs de cette ville se décidèrent à la bâtir sur cette île parce qu'ils y avaient vu un aigle perché sur un agave sortant d'une pierre, tenant un serpent dans ses serres et les ailes étendues vers le soleil levant. Ce symbole de puissance prenant son essor est encore aujourd'hui gravé sur les armes de Mexico, Depuis 1352, ils eurent des rois élus par la noblesse. Nous en connaissons onze (1). Sous leur direction, les Aztecs sortirent de leur position subalterne et firent de rapides progrès en nombre et en puissance. Au commencement du seizième siècle, ils avaient poussé leurs expéditions militaires jusque dans le Yucatan et le Guatemala. Leur domination s'étendait d'une mer à l'autre. A leur énergie guerrière ils joignaient de grandes aptitudes commerciales. De vassaux qu'ils avaient longtemps été,*" ils devinrent indépendants et formèrent
(1) Acamapich, Qui tient un roseau (fin du xiv<^ siècle).
Uitziliuitl, Colibri (commencement du xv®).
Chimalpopoca, Bouclier brillant (?)
Itzcoatl, Serpent éCobsidienne^ 1427.
Montezuma I, plus exactement Moteuhçoma, Qui se fâche en sei^ gneur, 1440.
AxayacaU, 1469.
Tiçoc, 1482.
Amitzol, 1486.
Montezuma H, 1503. — Cuitlava et Guatimozin. Ces deux derniers ne régnèrent que fort peu de temps.
— sole troisième et le plus important des membres de la confédération qui fut disloquée par la conquête espagnole. C'est pour cela que toute la contrée fit aux Européens TefTet de constituer « l'empire mexicain ». Officiellement, ce n'était que la confédération de Mexico, de Tezcuco et de Tlacopan. Mais, en fait, l'empereur aztec Montezuma II en était le potentat.
Il y avait cependant des pays qui résistaient encore à cette absorption, tels que le Mechoacan (1) et la petite république de Tlascala, située non loin de la Vera-Cruz, et dans le voisinage de laquelle Fernand Gortez eut l'heureuse chance de débarquer ; car elle fut très vite son alliée contre les Mexicains. Mais tout fait présumer que, sans l'invasion européenne, les forces nombreuses et disciplinées des Aztecs eussent fini par avoir raison de ces résistances isolées.
Les Aztecs ou Mexicains proprement dits étaient donc, d'une manière générale, les dominateurs de toute la région et les représentants de la civilisation transmise par les Ghichimecs et les Toltecs. C'est, à vraiment dire, la civilisation aztèque dont nous allons tracer l'esquisse, mais en nous rappelant qu'elle n'est que le développement de la civilisation nahua antérieure, laquelle a ses origines dans le vieux pays maya de l'Amérique centrale. Nous allons, en d'autres termes, décrire la civilisation maya-
(1) Ce pays, dont le nom sigmûe poissonneux, était situé à Touest de TAnabuac, sur les bords du Pacifique. U se soumit, sans coup férir, aux vainqueurs de Mexico.
mexicaine telle qu'elle s'offrit aux regards de Fernand Gortez et de ses compagnons.
Les conditions indispensables de la civilisation existaient au Mexique. La propriété du sol était reconnue et organisée d'après un mode analogue à ce qu'on a vu dans TAncien Monde. Tout homme libre et de naissance noble était propriétaire d'une terre. Selon son titre de possession, il pouvait la transmettre à son héritier, ou bien, quand elle était attachée comme bénéfice à l'exercice d'une fonction, elle passait à un autre avec cette fonction. Le gros de la nation exploitait le sol d'après un autre système qui rappelle la constitution du mir russe. A chaque localité appartenait une certaine quantité de terres proportionnée au nombre des habitants. Ceux-ci les cultivaient en commun. Les produits étaient portés dans un entrepôt et répartis entre les familles en raison du nombre de têtes (1).
Il y avait de grandes villes au Mexique. Les narrateurs espagnols exagèrent peut-être quand ils parlent des 300,000 habitants de Mexico. Torquemada exagère plus encore en parlant de 120,000 maisons, ce qui supposerait près d'un million d'âmes. Un officier de Gortez, plus exact et plus sobre d'imagination, parle seulement de 60,000 maisons, ce qui du reste nous ramènerait au chiffre de 300,000, à 5 habitants par maison, et ce qui justifie déjà le titre de grande
(1) Comp. Robertson, Htst. de F Amérique, II, 7. — Herrera, Dec. III, liv. IV, ch. XV. — Torquemada, Mon. Ind,, liv. XIV, ch. VII.
ville. Tezcuco, Tacuba, Cholula, Tlascala y avaient également droit (1).
La division du travail, cette marque essentielle de la civilisation, était depuis longtemps pratiquée. A côté de la population agricole, il y avait des industriels, des commerçants et des ouvriers qui se groupaient par professions sous la protection d'un dieu-patron comme nos ghildes du moyen-âge. Parmi les industries les plus remarquables, il faut noter Torfévrerie et la fabrication, encore aujourd'hui supérieure à toute concurrence, d'objets en plumes d'oiseau, coiffures, éventails, jupons, parasols, etc. Il y avait aussi des peintres qui excellaient dans l'art de représenter avec justesse, quoique sans goût, les événements et les personnes sur une espèce de papier ou de tissu d'agave ou de coton. Il est amusant de voir dans les spécimens qui nous ont été conservés avec quelle finesse ils saisirent les particularités caractéristiques des Européens, guerriers ou prêtres, du temps de la conquête.
11 y avait au Mexique des distinctions de classes qui rapprochent beaucoup son état social de celui de l'Europe féodale. Le gros des habitants de la campagne était, comme nous venons de le voir, attaché en un sens à la glèbe. Au-dessous d'eux se trouvaient les esclaves, assez doucement traités (2), si ce n'est que les travaux les plus pénibles retombaient sur eux et qu'ils étaient sans aucun droit vis-à-vis du
(1) Comp. Robertson, l. c. et note XLIX. — Waitz, Anthropologie, IV, 93. — Jourdanet, trad. de Sahagun, XXV.
(2) Comp. les remarques de Waitz, IV, 87.
maître qui, par exemple, pouvait les immoler aux dieux, si tel était son bon plaisir. Dans les villes, la classe des commerçants avait conquis une véritable importance et luttait ouvertement contre Tinfluence aristocratique, favorisée en cela par les rois aztecs qui s'appuyaient sur elle pour tenir tête à leurs grands vassaux. Ce fut une des fautes de Montezuma II que de rompre sur ce point avec la politique de ses prédécesseurs et de réserver ses faveurs à la noblesse territoriale. Nous avons déjà signalé Tesprit commerçant des Aztecs. Bernai Diaz, en racontant sa première visite à Mexico, s'extasie sur la quantité de marchandises qu'il vit étalées sur la grande place de cette ville (1). Les négociants aztecs faisaient de longs voyages, se dirigeant de préférence vers l'Amérique centrale, et souvent les souverains de Mexico s'en servirent comme d'espions pour recueillir des renseignements sur la puissance et la richesse des états limitrophes (2). La noblesse à son tour se subdivisait en plusieurs classes, et c'est dans son sein que se recrutaient les fonctionnaires militaires et civils, ainsi, que les prêtres. Nous parlerons dans un autre chapitre de l'organisation du sacerdoce au Mexique. Disons seulement ici que ses chefs appartenaient à la plus haute aristocratie et même à la famille impériale. Les distinctions de classes étaient très observées, l'étiquette était une puissance, et les mots chan-
(1) Trad. Jourdanet, p. 244 suiv. Comp. Herrera II, vu, 15. — Qomara, p. 348.
(2) Sahagun I, 19. Comp. Millier, Amerik. Urrel., p. 541.
geaient de terminaison selon qu'on s'adressait à un supérieur ou à un subalterne (1).
Au-dessus de tous s'élevait la famille impériale. Depuis l'institution de la monarchie au milieu du quatorzième siècle, les souverains aztecs avaient toujours visé à rendre leur pouvoir aussi absolu que possible. Seuls, les chefs du clergé avaient conservé une grande part d'autorité. Souvent il était arrivé que le souverain avait passé par leurs rangs avant de ceindre l'espèce de mitre, copilli, en or et ornée de plumes, qui tenait lieu de couronne impériale. Montezuma avait été prêtre. Bien que maintenu dans la même famille, le pouvoir impérial n'était pas strictement héréditaire. Le nouveau souverain était désigné par un collège restreint de nobles et de prêtres des plus élevés en rang, qui avait peu à peu remplacé l'ancienne assemblée de la noblesse, et auquel s'adjoignaient les souverains régnants des deux états confédérés de Tezcuco et de Tlacopan. Le faste de la cour était grand, l'étiquette plus sévère encore là que partout ailleurs. Les Espagnols furent très frappés de la pompe dont s'entourait Montezuma et des marques de déférence profonde dont il était l'objet. Il ne paraissait en public que porté en litière, entouré d'un nombreux cortège. D'ailleurs le peuple regardait le souverain comme le représentant des dieux (2). On n'osait lui parler que les yeux baissés et en vertu d'une association d'idées, étrange pour nous, mais que nous
(1) Robertson, note 1.
(2) Comp. Sahagun, VI, 9 suiv.
retrouverons au Pérou, on n'était admis à son audience que pieds nus, vêtu d'habits sordides, de peur d'avoir l'air d'affecter des prétentions déplacées devant un si auguste personnage (1). D'après le témoignage des Espagnols, bons juges en pareille matière, Montezuma avait les manières élégantes et distinguées d'un, souverain de vieille race, et Bernai Diaz, qu'il avait tout à fait conquis en lui faisant cadeau d'une de ses femmes, répète souvent que Montezuma avait en toute chose l'air d'un très grand seigneur.
La justice et l'impôt étaient organisés méthodiquement dans l'intérêt du pouvoir central. La justice était rigoureuse et souvent cruelle. Du reste la cruauté ou plutôt l'insouciance de la douleur d'autrui paraît avoir distingué les Aztecs des peuples soumis et voisins (2). Il y avait des règles fixes pour l'impôt qui se payait en nature (3). Une assez forte portion, qui doit avoir été considérable, de tous les produits industriels et agricoles était prélevée sur la population et déposée dans les magasins impériaux pour subvenir aux dépenses du gouvernement, de l'armée et des travaux publics. Les Mexicains étaient habiles constructeurs. Leur capitale communiquait avec la terre ferme par des chaussées savamment construites, le long desquelles courait un aqueduc fournissant à la ville une eau excellente captée à des sources lointaines (4). Les rues étaient régulièrement nettoyées,
(1) Bernai Diaz, p. 237.
(2) Comp. les faits réunis par Waitz, IV, 84.
(3) Waitz, ibid., 79-80.
(4) Clavigero, VH, 53.
éclairées pendant la nuit au moyen de feux allumés dans les carrefours. Les villes d'Europe à la même époque ne songeaient pas encore à ces raffinements. Des routes bien soignées unissaient les villes, se dirigeant vers les marchés, les temples et les palais, et atteignaient les extrémités de l'empire. Il faut noter ici la remarquable institution des « coureurs » impériaux, dont les postes étaient établis de deux en deux lieues et qui transmettaient rapidement à Mexico les nouvelles des parties les plus éloignées du territoire. En vingt-quatre heures, deux jours au plus, un message pouvait parvenir de la Vera-Cruz au palais impérial (1).
Le calendrier était savamment établi. Il semble du reste trahir plus que tout autre élément de la société mexicaine son origine méridionale ou maya. L'année était divisée en dix-huit mois de vingt jours chacun, ce qui faisait 360 jours. On y ajoutait cinq jours complémentaires, nemontemi (2), pendant lesquels un repos général était prescrit. C'était donc une année solaire, et les Mexicains savaient très bien discerner les équinoxes et les solstices. Aussi le calendrier portait-il le nom de Tonalpohuallij « sup- . putation du soleil ». Mais à côté de ce calendrier que nous pouvons appeler civil, il y avait un calendrier sacerdotal, lunaire, et qui divisait le temps en périodes de vingt mois de treize jours chacun. Il semble résulter de là que le calendrier le plus ancien était
(1) Torquemada, XIV, 1. — Clavigero, VH, 12.
(2) Vides, inutiles, Comp. Sahagun, liv. H et notamment le chap. XIX,
lunaire et que le sacerdoce, par esprit conservateur, avait voulu conserver le vieux mode de mesurer le temps. C'était un calendrier mort, mais d'autant plus révéré, distinct du calendrier vulgaire probablement calculé pour les besoins de Tagri culture. Une des branches les plus étudiées de l'éducation mexicaine consistait à apprendre les coïncidences de Kannée sacerdotale et de l'année civile, afin de ne pas se tromper sur la date des nombreuses fêtes prescrites par le rituel. La semaine mexicaine, ou pour mieux dire la division correspondant à notre semaine, comptait seulement cinq jours, et chaque cinquième jour était jour de marché. L'importance du nombre 13 dans le calendrier sacerdotal trouvait une confirmation qui paraissait mystérieuse dans le fait que quatre fois 13 années ou 52 formaient le siècle mexicain, à la fin duquel, pour rétablir la conformité avec le cours du soleil, on ajoutait treize jours complémentaires (1). Tout cela suppose une série d'observations et de calculs poussée assez loin. On a retrouvé au temple pyramidal de Xochicalco un long conduit vertical très étroit qui communiquait du sommet à une chambre souterraine. C'était pour marquer avec exactitude le passage du soleil au zénith. On possède aussi des tables zodiacales dénotant une réelle compétence dans l'art de déterminer le cours annuel du soleil. Cela suffit pour démontrer l'état avancé de ce genre de connaissances, sacs qu'il sqlt nécessairq .d'admettre avec Humboldt et Près-
(1) Comp. Waitz, IV, 177 suiv. — Sahagun, VH, 8.
cott que les Mexicains connussent la cause réelle des éclipses (1). S'il en eût été ainsi, ce phénomène ne leur eût pas inspiré tant d'effroi.
Nous verrons plus loin la grande importance religieuse qu'avait pour les Mexicains chaque renouvellement du siècle de cinquante-deux ans. Ajoutons seulement qu'à ces calculs* sérieux et rationnels les Mexicains joignaient toute sorte de folies astrologiques. Mais l'Europe du seizième siècle n'était pas plus sage. Il y avait au Mexique tout un corps d'astrologues, tonalpouhque, « compteurs du soleil » (2) , et on n'entreprenait rien d'important sans leur avis.
L'armée, depuis longtemps, n'était plus la cohue à laquelle les populations arriérées donnent ce nom. Elle était méthodiquement recrutée, divisée en groupes correspondant à peu près à nos divisions actuelles, soumise à une discipline sévère, instruite à manœuvrer en bon ordre. Les armes étaient l'arc, la lance et l'épée d'obsidienne : on savait, en effet, travailler cette pierre au Mexique avec beaucoup
(1) Homboldt, Vîtes, 282. -^ Prescott, I, 110. C'est sur quelques ressemblances entre les noms des jours des mois mexicains et ceux des signes du zodiaque au Japon et au Thibet que Humboldt a surtout insisté pour étayer son idée favorite des origines asiatiques de la civilisation mexicaine. Mais les jours du mois et les signes du zodiaque sont choses fort distinctes; il y a vingt noms de jours au Mexique et douze noms de signes zodiacaux, et le fait que ces noms de jours et de signes se soient rencontrés sur trois ou quatre points (serpent, chien, oiseau, singe), n*a décidément aucune valeur probante. Comp. Waitz, AnthropoL, IV, 183.
(2) Sahagun, IV, prol.
d'art. C'étaient les Aztecs qui avaient poussé le plus loin Fart militaire. Leur armée était leur grand instrument de règne, et ce qui, pour certains esprits, achèvera de démontrer l'avancement de cette civilisation mexicaine, c'est qu'il y avait dans l'ancien Mexique des décorations et des ordres militaires réservés à la noblesse (1). Il faut ajouter que les Aztecs paraissent dans leurs guerres avoir été animés d'un zèle religieux étranger aux populations qu'ils allaient combattre. Sans supprimer pour cela le culte local des populations soumises par leurs armes, ils n'en imposaient pas moins la suprématie de leurs dieux nationaux. Des prêtres précédaient les armées^ portant sur leur dos des idoles. La nuit qui précédait la bataille, ils devaient allumer un feu nouveau par la friction du bois et c'étaient eux qui donnaient le signal de l'attaque. Notons que bon nombre de ces expéditions guerrières des Aztecs avaient pour objet avoué de faire des prisonniers pour les immoler aux dieux. Car les Aztecs, nous le verrons bientôt, poussèrent jusqu'à la frénésie le goût du sacrifice humain. Après la victoire, on érigeait à Mexico un teocalli, un temple portant le nom du pays conquis et qu'on faisait desservir par des indigènes enlevés à leur terre natale. Cette précaution ne parut même pas suffisante. On finit par entasser les idoles des peuples vaincus dans une grande chambre attenant au grand temple de Mexico, et on les y tint sous clef de peur qu'il ne leur prît la
(X) Bancroft, H, 194.
fantaisie de retourner vers leur pays d'origine et d'y fomenter des révoltes (1).
Ces détails enfantins ou lugubres ne sauraient affaiblir la conclusion que nous tenions surtout à dégager des exagérations des uns et des dépréciations des autres, savoir qu'on ne saurait refuser lé nom de civilisée à une société organisée, gouvernée, défendue, adonnée à l'agriculture, à l'industrie, a^ (Commerce, ayant construit des villes, <les monuments, des routes et des ponts, connaissant l'art- et l'étude. Nous aurons à parler plus loin des établi)^-» sements mexicains d'instruction.
Cependant cette civilisation avait aussi ses grandes lacunes. Parmi ces lacunes, il y en avait qu'on ne pouvait reprocher aux Mexicains. Par exemple, ils' ne possédaient aucun animal de somme ou de trait/ pas môme le lama péruvien. Il est facile de com-i prendre que cette privation dut rendre infiniment plus compliqués les premiers efforts tentés pour sortir de la vie sauvage. La transition si fréquente ailleurs de l'état pastoral et nomade à l'état séden-r taire fit défaut à l'Amérique centrale et au Mexique;; L'ignorance où ils demeurèrent quant à l'emploi' du fer, assez difficile à expliquer, fut aussi une* grande cause de retard et de faiblesse. Ils ne connurent, outre l'or et l'argent, que le cuivre et le bronze. Leur manque total de goût pour la navigation fit non seulement que leur civilisation eut peu de rayonne-; ment, mais qu'elle tendit toujours à se corrompre sur»
(1) Sahagun, II, Append. p. 174-175 de la traduction Jourdanet.
place, comme toutes celles qui rCvStent confinées dans un horizon toujours semblable à lui-même. Les Aztecs devaient leur prépondérance à ce que, venus les derniers, ils avaient conservé plus de rudesse primitive et plus de sévérité morale que les populations efféminées des Chidhimecs, des Toltecs et de TAniérique centrale. Mais rien n'autorise à croire qu'ils n'eussent pas à leur tour cédé aux influences énervantes d'une culture remarquablement avancée au point de vue du bien-être matériel, mais sans idéal élevé et associé à une religion atroce. Une autre grande lacune,. c'est qu'ils ignoraient la lecture et l'écriture. Cependant ils étaient arrivés à la période que Ton peut appeler hiéroglyphique de l'écriture. Nous avons parlé de leurs peintures. Ils possédaient, de plus, des signes figurés qui servaient à enregistrer les événements mémorables, à dresser*le calendrier, les tables généalogiques, les comptes des fonctionnaires, etc. C'est un grand sujet de discussion parmi les spécialistes que le sens de ces signes obscurs et même l'ordre dans lequel on doit les lire. Nous ne saurions y entrer. Ce qui est certain, c'est que cette hiéroglyphique, dont le sens est presque entièrement perdu, était loin de rendre les mêmes services que récriture cursive (1). Enfin, ce qui surprend chez un
(1) Primitivement, comme les Péruviens et les Chinois, les Mexicains se servaient de Quipos ou franges à nœuds, et on trouva encore cette coutume en vigueur à Tlascala. Dans TAmérique centrale il y a dés traces d'écriture linéaire. Mais elle est incompréhensible. t*hiéroigIyphique sculptée ou peinte sur papier d'af?ave l'emporta complètement sur ces deux formes. Il y avait de
peuple dont on doit signaler les aptitudes commerçantes, ils n'étaient guère plus avancés en fait de monnaie ou de moyens d'échange. La plupart des marchés se soldaient en nature. Cependant il y avait quelques commencements de représentation des valeurs ; par exemple, des baies de cacao, des
véritables livres en hiéroglyphes mexicains. Malheureusement la plus grande partie fut livrée aux flammes par Farchevêque Zumarraga et des moines ignorants. Nous en possédons, toutefois, dans les grands musées de TËurope, des échantiUons assez nombreux pour nous en faire une idée exacte. Humboldt et lord Kinsborough en ont reproduit de nombreux fac-similé. On croit y retrouver les histoires des dieux, le grand déluge, la migration des Aztecs, la fondation de Meûco, puis des combats, des événements de la vie des princes, des cérémonies religieuses, des prescriptions pour les fêtes, enfln des registres d'impôt, des plans, des phénomènes célestes. La numération avait ses signes fixes. Un pour Tunité, un petit drapeau pour 20. Elle reposait sur le système vicésimal comme celle des Celtes. 400 (= 20X 20) est indiqué par une plume, 8,000 par un sac. Le siècle mexicain de cinquante-deux ans est représenté par une gerbe. Le soleil a pour signe un cercle avec un point au milieu, la lune un croissant. Souvent un homme n'est désigné que par une tête ; quand c'est la tête d'un roi, elle porte le copilli ou la mitre ; une maison signifie une ville, un espace moitié clair, moitié noir, avec sept petits ronds olairs signifie le ciel. Sur les plans, des pas marqués représentent une route ou une marche. Un bouclier garni de flèches entre un roi et une ville suppose que cette ville a été prise par ce roi. Une. tête d'oiseau avec la langue tirée, c'est le vent ; un quart de cercle dont il tombe des gouttes, c'est l'eau, qui est aussi représentée par des lignes parallèles ondulées ou par un roseau. Le lapin ou le trident en forme de serpent désignent la terre. Une tête de mort représente le vent dii sud qui dessèche tout. D'après Ampère, Rev. des Deux Mondes^ 1^' octobre 1853, quelques-uns de ces hiéroglyphes étaient déjà devenus phonétiques, c'est-à-dire représentant un son abstrait, ce qui forme la transition de l'hiéroglyphique à l'écriture proprement dite. — Comp. les Monum, de Humboldt ; Ternaux Compans, XIII, 337 suiv.; Muller, p. 549-562.
pièces de coton, de la poussière d'or et même des morceaux de cuivre ou d'étain en forme de T. Il est à présumer que si la civilisation mexicaine eût duré, ce genre de progrès se fût aussi réalisé.
Nous rappelons qu'avec moins de richesse et de puissance sociale, la civilisation relative de l'Amérique centrale présentait un aspect analogue à celui de la civilisation mexicaine. Nous pouvons donc, avant de clore ce chapitre, jeter un coup d'œil sur les bases religieuses communes à toute cette région.
Un premier trait fondamental des religions disséminées sur ce vaste territoire, c'est la prééminence reconnue au soleil, qui est tenu pour animé et personnel. Les populations isthmiques, voisines de Panama, où Gomara, le chapelain de Gorlez, dit que la religion ressemblait tout à fait à celle d'Haïti et de Cuba (1), adoraient directement le Soleil et la Lune, comme époux, et là le culte du Soleil se passait de temples et de sacerdoce constitué. Il en était de môme chez les Lacandons, tribu du Guatemala, qui adoraient aussi Tastre sans image et lui offraient des sacrifices en plein air (2). Ghez les Itzas, autre peuple du Guatemala, près du lac Peten, non loin de la Vera- Paz, il y avait une idole en gyps, représentant le soleil comme une tête humaine, ronde, avec des rayons divergents et une grande bouche au centre.
(1) Hist. Ind., p. 255.
(2) Bancroft, Native Racesy HI, 484.
C'est là le type commun des symboles et images du soleil dans toute la région maya-mexicaine (1). Souvent la langue est représentée sortant de la bouche, pour indiquer que le soleil est vivant et qu'il parle. La langue, apposée près d'un objet représenté, est en effet le signe hiéroglyphique de la vie. Une montagne jointe à une langue signifie que cette montagne est un volcan, une montagne qui vit et qui parle. Au Yucatan, dans les ruines de Palenqué et d'Uxmal, on trouve beaucoup de disques solaires en bas-relief, la langue pendante (2). Encore aujourd'hui, les indigènes christianisés du Guatemala saluent respectueusement le soleil, quand ils se rendent à la messe (3). Plusieurs peuples mayas, particulièrement dans le Honduras, le nommaient leur grand-père, et la lune, leur grand'mère (4). Les Mexicains se disaient flls du soleil, et nous verrons que leurs deux plus grands dieux nationaux ne sont eux-mêmes que des déterminations du soleil. Son lever était salué chaque jour par une sonnerie de trompettes, le chant des hymnes et une offrande d'oiseaux. Quatre fois par jour, et autant de fois chaque nuit, le rituel ordonnait aux prêtres attachés au service des temples de lui faire leurs dévotions. On priait toujours la face tournée vers l'est. C'est le soleil qui était par excellence le dieu, le teotl Rappelons-nous que nous avons constaté un culte solaire très caractérisé chez
(1) Ibid., 483.
(2) Comp. Humboldt, Mon., 26, 186, 190.
(3)Muller, Amer. UrreL, 471.
(4) Bancroft, III, 485,
lesNatchez (1), bien au nord de la région mexicaine, et que Jes indigènes des Antilles, étroitement parents de ceux de TAmérique centrale, avaient aussi une religion solaire (2). Le nom du soleil était Tonatiks aux Antilles, Tonatiu dans l'Amérique centrale, Tonanico à Colhuacan ou Tezcuco. La lune, aux Antilles, se nommait Tona, dans l'Amérique centrale et au Mexique, Tonacaciuatl, c'est-à-dire Notre-Dame Tonaca. On trouve beaucoup de petits disques du soleil et de la lune parmi les Tepitoton ou petites idoles domestiques mexicaines (3). En un mot, une foule d'indices concourent à montrer que le culte du soleil et de la lune est fondamental dans toute la région plus ou moins civilisée qui va de l'isthme de Panama aux bouches du Mississipi, en y comprenant la Floride et les Antilles. Nous le retrouverons dans l'Amérique du Sud, à Bogota et au Pérou, également associé à un remarquable essor de la civilisation.
Mais il importe de ne pas oublier un autre trait commun à l'Amérique centrale et au Mexique, encore plus étroitement solidaire d'une certaine culture et même d'une culture relativement raffinée. C'est le culte d'un dieu révélateur, organisateur, législateur, un dieu-héros qui n'est plus le soleil, bien qu'il soit parfois son fils, qui porte difTérents noms, mais qui exprime partout la même idée. C'est Votan chez les Chiapas et plusieurs autres peuples de la région isth-
(1) Religions des peuples non-^ivil.y I, 226-227.
(2) Ibid,, 316.
(3) Comp. Clavigero, I, 348 siiiv., 350, 375. Prescott, II, 68 suiv.,
mique, Zamna et Cuculcan au Yucatan, Wicepecocha à Oajaca, pays chichimec du Mexique, Gucumatz au Guatemala, QuetzalcoatI au Mexique et notamment à Gholula, la ville sainte de la période toltèque. Telle était la vénération dont cette mystérieuse divinité était l'objet, que les Aztecs n'osèrent pas en supprimer le culte, bien qu'elle ne fît pas partie de leurs dieux nationaux, et laissèrent à ses temples et à son sacerdoce une place de premier rang dans leur constitution religieuse. Le propre de cette divinité, c'est qu'elle est représentée sous la forme d'un serpent couvert de plumes, c'est-à-dire d'un serpentoiseau ; c'est qu'à son culte se rattachent des coutumes plus douces, plus humaines que celles qui assombrissaient le culte des dieux aztecs ; c'est enfin qu'elle paraît, disparaît au bout d'un certain temps, mais pour revenir. Nous verrons, eh parlant de QuetzalcoatI, que c'est un dieu du vent, tout particulièrement du vent d'est, qui souffle périodiquement au printemps, venant de l'Atlantique et apportant avec lui les pluies fécondantes, la verdure nouvelle et la belle saison. Des croyances analogues à celles qui motivaient chez les premiers chrétiens l'attente de la parousie facilitèrent singulièrement les débuts de l'expédition espagnole. Le peuple et surtout Montezuma, qui était superstitieux et timoré, ne mirent pas en doute que Gortez et ses compagnons, venus de la grande mer de l'est, ne fussent les envoyés du dieu attendu, si toutefois Gortez n'était pas ce dieu lui-même. G'est ce qui explique les terreurs, les indécisions, l'inertie du monarque américain, et
pourquoi il ne se hâta pas d'écraser, avec les forces redoutables qu'il avait à sa disposition, la poignée d'hommes que l'amour des aventures et la cupidité avaient jetée sur les côtes de son empire (I).
Cette illusion achève de prouver ce que la connaissance de ridolâtrie maya-mexicaine nous induisait déjà à supposer, savoir que Tanthropomorphisme avait pris de plus en plus la place du zoomorphisme dans les notions religieuses. Tous les dieux de la région sont anciennement de forme animale, mais peu à peu ils se rapprochent de la forme humaine et finissent par la revêtir tout à fait, si ce n'est qu'à certains détails symboliques on reconnaît encore leur nature animale primitive. Il y a des dieux-serpents, des dieux-colibris, des dieux-tapirs, des déesses-grenouilles, mais leurs légendes et leurs statues sont toujours plus taillées sur le patron de la vie humaine et du corps humain. Les statues mexicaines et mayas sont tellement surchargées d'ornements et de symboles, qu'on a souvent de la peine à reconnaître dans le tas les formes humaines; toutefois, avec un peu d'habitude, on y parvient, et il est intéressant de retrouver dans le Nouveau Monde cette loi du développement religieux si souvent vérifiée dans l'Ancien.
Un autre trait commun est la forme des temples ou
(1) Comp. Sahagun, XU, 2, 4, 7. On peut voir aussi dans le récit de Bernai Diaz, qui n'y comprend pas grand'chose, Fimpression de terreur superstitieuse que les Espagnols ârent aux indigènes. Ceuxci les appelaient les teules, selon le dire du chroniqueur, qui ne parait pas savoir que ce mot signifiait « les êtres divins ».
plutôt des sanctuaires; car il s'agissait moins d'élever un espace clos et couvert destiné à servir de demeure aux dieux qu'un autel gigantesque à plusieurs étages, au sommet duquel on célébrait les sacrifices. Il n'y avait guère d'exception que pour les temples des dieux-serpents, comme Quetzalcoatl et Votan, qui étaient des édifices complets en forme de coupole. La structure ordinaire des teocallis ou habitation des dieux (1) était pyramidale, mais la pyramide était tronquée, terminée par une plate-forme, et se composait de plusieurs étages superposés en retrait. Le nombre de ces étages pouvait varier. Nous donnons ici la coupe transversale d'un teocalli à quatre étages.
On accédait d'un étage à l'autre par des escaliers disposés de façon que l'on dût contourner l'édifice pour arriver sur la plus haute plate-forme, disposition qui devait beaucoup ajouter à l'efl'et pittoresque des processions religieuses se dirigeant vers le sommet. Là, sur cette plate-forme supérieure, se trou-
(1) C'est une de ces rencontres fortuites entre des langues que tout sépare qui ont suggéré à quelques écrivains Tidée que la civilisation mexicaine pourrait avoir une origine grecque. Teocalli ressemble, en effet, beaucoup à 0£ou /aXiàç. Mais on n'en peut tirer aucune espèce de conséquence.
vait la « Pierre des sacrifices », monolithe sur lequel on immolait les victimes, et ce qui peut passer pour le commencement du temple proprement dit, c'est que souvent une petite chapelle servait d'abri, en face de la pierre des sacrifices, aux statues des dieux en l'honneur desquels le teocalli avait été construit. Les teocallis sont donc essentiellement des autels, et voilà pourquoi on a eu tort d'en chercher Tanalogue dans les pyramides égyptiennes. Celles-ci sont essentiellement des tombeaux. La différence des formes aurait déjà dû prévenir contre cette analogie trompeuse, et si l'on voulait chercher dans TAncien Monde un typé d'édifice sacré qui correspondît plus exactement au sanctuaire mexicain, c'est dans le temple chaldéen qu'on l'aurait plutôt trouvé.
Gomme dans toutes les religions à base naturiste et animiste, le sacrifice, dans le sens d'offrande supposée agréable à la divinité, constituait la partie essentielle du culte maya-mexicain, et maintenu superstitieusement d'âge en âge, il portait encore la marque, au milieu d'un développement social avancé, des grossièretés et des cruautés de l'état primitif. Nous avons signalé, chez les indigènes noncivilisés de l'Amérique du Nord, des habitudes cannibales associées aux immolations d'hommes, lors même que l'anthropophagie était devenue une rare exception ou même avait disparu (J). L'anthropophagie religieuse avait persisté au Mexique et dans l'Amérique centrale, mais surtout au Mexique
(1) Religions des peuples non-civilisés ^ I, 248 suiv.
où les Aztecs se distinguaient par leur passion frénétique pour le sacrifice humain et semblaient avoir emprunté aux Peaux-Rouges, peut-être leurs voisins d'autrefois, leur goût pour les tortures infligées aux captifs immolés en l'honneur des dieux. Le mode d'immolation le plus habituel consistait à étendre la victime sur la pierre des sacrifices, à lui fendre la poitrine d'un coup de couteau d'obsidienne et à lui arracher le cœur encore vivant pour le jeter tout palpitant aux pieds de l'idole favorisée de cette sanglante offrande. On voit que là aussi persiste l'idée que le cœur est le résumé, l'abrégé de la personne et de toutes les qualités qu'elle pouvait posséder. Mais il faut noter un trait qui rencontre ailleurs bien des analogies, sans atteindre nulle partie même degré de clarté et de précision, savoir que la victime, une fois désignée pour l'immolation, est considérée comme faisant déjà partie de la substance divine. Souvent on la pare du même nom et des mêmes symboles que la divinité à laquelle on compte la sacrifier. Manger de sa chair, c'est donc entrer en participation de la divinité elle-même, et c'est ainsi que nous verrons chez les Mexicains l'anthropophagie religieuse aboutira une espèce de sacrement ou de consubstantiation.
Cependant, au sein de ces mêmes religions américaines, nous aurons à signaler une louable tendance à restreindre, à proscrire même ces affreux sacrifices, et cette tendance a pour foyer les cultes de ces dieuxserpents dont nous avons fait ressortir le caractère plus doux et plus humain. Malheureusement sur ce
point les Aztecs paraissent avoir été incorrigibles, et ils étaient devenus les maîtres.
Dans un temps où Ton ne comprenait pas encore que des rites analogues pussent se former au sein de religions et de populations sans aucun rapport do voisinage ou d'intercourse, on fut tellement frappé des analogies que présentaient les religions mayamexicaines avec certains rites du catholicisme, — on y trouvait les rites correspondant au baptême, à la confession, à l'absolution sacerdotale, une espèce de communion par la participation à la chair divine, une sorte de madone, déesse-mère tenant son enfant dans ses bras, etc., — que, ne sachant expliquer ces ressemblances, on imagina une mission de l'apôtre Thomas qui aurait dès le premier siècle porté l'Evangile dans Tlnde, en Chine et dans les deux Amériques. Nous n'irons pas discuter cette insoutenable explication. M. de Humboldt émit une hypothèse moins absurde, mais non moins inutile et tout aussi fausse, en faisant honneur à une immigration bouddhiste de ces analogies avec les religions développées de l'Ancien Monde. Toutes ces particularités s'expliquent fort bien sans qu'il soit besoin de sortir de FAmérique. Quelquefois d'ailleurs c'est la forme bien plus que le fond qui éveille l'idée de cette analogie. Ainsi la croix figure très fréquemment sur les idoles, les bas-reliefs, les peintures religieuses de l'Amérique centrale et du Mexique. Mais ce signe dans cette contrée n'a rien à faire absolument avec l'idée chrétienne. C'est le symbole des quatre vents amenant la pluie et par conséquent la fécondité.
Nous terminons ici cette esquisse des traits communs aux religions répandues avaat le seizième siècle dans l'Amérique centrale et la région mexicaine. C'est sur cette base que s'élèvent les différences que nous allons décrire en commençant par la religion nationale la plus connue, celle du Mexique.