LES GRANDS DIEUX DE MEXICO
Ometecutli et Omeciuatl. — Uitzilopochtii et Tezcatlipoca. — Le dieu Colibri. — Son incarnation. — Coatlicue. — Fêtes de Uitzilopochtii. — Le Miroir brillant. — Dieu justicier. — Quetzalcoatl, le serpent emplumé. — Rivalité de Quetzalcoatl et de Tezcatlipoca. — TuUaet Cholula. —Départ du dieu-serpent. —Sa signification mythique.
Ce furent donc les Aztecs que Fernand Cortez et ses compagnons d'aventures trouvèrent en possession de la prédominance militaire, commerciale, politique, sur la terre inconnue où ils s'enfonçaient avec tant de témérité. Les dieux des Aztecs étaient en fait les dieux prédominants du pays. Seule, la figure mystérieuse du dieu-serpent Quetzalcoatl projetait sur eux une ombre qui effrayait un peu les fils eux-mêmes de Mextli et qu'ils n'osaient écarter. Du reste, leurs dieux trônaient dans tout l'éclat de la supériorité de leurs adorateurs, et ce furent les premiers que les Espagnols apprirent à connaître avec quelque précision.
Le culte du Soleil et de la Lune n'était ni renié, ni oublié par les Aztecs. Ces deux astres étaient tou-
jours les deux divinités suprêmes. Ome tecutli, « le deux fois Seigneur » ; Ome ciuati, « la deux fois Dame », c'est-à-dire le Seigneur et la Dame par excellence, figuraient toujours au premier rang dans les formules religieuses. Le Soleil était le teotl (1), rêtre divin proprement dit, et nous avons indiqué au chapitre précédent la grande place qui lui revenait dans les dévotions quotidiennes, sacerdotales et populaires. On s'étonnera donc peut-être de ce qu'aucun temple ou sanctuaire ne lui fût dédié. C'est qu'au fond tous les temples étaient à lui, à peu près comme toutes les églises catholiques sont érigées en Thonneur de Dieu, mais avec une affectation particulière au culte de Notre-Dame ou d'un saint spécial . Il y avait surtout deux divinités adorées par les Aztecs comme patronnes de leur empire et qui, bien que subordonnées théoriquement au Soleil et à la Lune, tenaient en réalité la tête du panthéon mexicain. Il est vrai qu'en les examinant de près on ne tarde pas à reconnaître en elles deux déterminations du soleil dont mythologiquement ce sont les fils. Ces deux grands dieux s'appelaient Uitzilopochtli et Tezcat-
(1) A quelle signification première peut-on ramener ce mot teotl f Mes sources ne me fournissent aucune lumière sur ce point. J'inclinerais pourtant à penser qu'il signifiait céleste. Ainsi, Tun des noms de la mer, qui n'était pas adorée comme telle au Mexique, était teo atl, qu'on peut traduire par « eau divine (atl = eau) ». Mais on se servait aussi du synonyme ilhuicaatl, c'est-à-dire « eau jointe au ciel ». Les indigènes croyaient, dit le père Sahagun, qu'à l'horizon de la mer le ciel s'unissait à l'eau (XI, 12) . Il semble donc que teo et ilhuica pouvaient s'échanger. Teotl^ dans les composés, devient à chaque instant Teo,
LiPOCA. Ce fut leurs idoles que Fernand Cortez et les siens virent au sommet du grand temple pyramidal de Mexico, lorsqu'ils y montèrent accompagnés de Montezuma et de ses prêtres. Il convient de rapporter ici, en supprimant quelques détails inutiles, ce que l'un des conquistadores présents, Bernai Diaz, a retracé de ses impressions dans ses curieux Mémoires (1). Quand les Espagnols furent arrivés sur la plateforme supérieure, « le seigneur Montezuma », dit-il, « nous invita à entrer dans une tour et dans une pièce » en forme de grande salle où se trouvaient comme » deux autels recouverts de riches boiseries. Sur » chaque autel s'élevaient deux masses comme de » géants avec des corps obèses. Le premier, situé à » droite, était, disait-on, Huichilobos » (c'est ainsi que Bernai Diaz estropie le nom de Uitzilopochtli) (2). « Le visage de ce Huichilobos était très large, les » yeux énormes et épouvantables ; tout son corps, y » compris la tête, était recouvert de pierreries, d'or, » de perles grosses et petites... Le corps était ceint
(1) Histoire véridiquej trad. Jourdanet, p. 248 et suiv.
(2) Uitzilopochtli veut dire Colibri à gauche ou gaucher^ de Uitzilin, colibri, opochtli, gauche ou gaucher. C'était, en résumé, un dieu-colibri, démesurément grossi. Uitzilopochtli était plutôt son surnom, parce que, dit-on, sa statue était à gauche de celle de Tezcatlipoca, mais ce surnom était devenu son nom ordinaire. Il se pourrait toutefois aussi, et je préfère cette explication, que cette épithète Opochtli^ qui sert de nom à un dieu de second ordre, inventeur des filets, fût adjointe au Colibri primitif pour spécifier sa finesse et son habileté. Opochtli signifie, en effet, gaucher et adroit; ce mot avait cette double signification, parce qu'on supposait que la faculté de se servir de la main gauche comme de la droite dénotait une grande adresse.
» de grands serpents fabriqués avec de l'or et des » pierres précieuses; d'une main, il tenait un arc, » et, de l'autre, des flèches. Une seconde petite idole, » qui se trouvait à côté de la grande en qualité de » page, lui portait une lance de peu de longueur et )* une rondache très riche en or et en pierreries. Du » cou d'Huichilobos pendaient des visages d'Indiens » et des cœurs en or, quelques-uns en argent sur- » montés de pierreries bleues. Non loin se voyaient » des cassolettes contenant de l'encens fait avec le » copal ; trois cœurs d'Indiens sacrifiés ce jour-là » même y brûlaient et continuaient avec l'encens le » sacrifice qui venait d'avoir lieu. Les murs et le » parquet de cet oratoire étaient à ce point baignés » par le sang qui s'y figeait qu'il s'en exhalait une » odeur repoussante. »
« Portant nos regards à gauche, nous vîmes une » autre grande masse de la hauteur de Huichilobos ; y> sa figure ressemblait au museau d'un ours » (c'està-dire plutôt d'un tapir), « et ses yeux reluisants » étaient faits de miroirs nommés tezcatl en langue » du pays; son corps était couvert de riches pierre- » ries, de la même manière que Huichilobos; car on » les disait frères. C'était là le Tezcatepuca » (plus exactement TezcatHpoca) (1), «qu'on adorait comme » dieu des enfers» (autre erreur de Bernai Diaz, trompé sans doute par la qualification de dieu jusli-
(1) Le sens de ce nom est Miroir brillant, de Tezcatl, miroir, et ipoca qui veut dire ou fumeux ou brillant. Ce dernier sens est seul applicable ici. Nous reviendrons, en parlant de Tezcatlipoca, sur la signification de ce nom.
cier, punisseur, attribuée à Tezcatlipoca). « On lui » attribuait le soin des âmes des Mexicains. Son » corps était ceint par de petits diables qui portaient » des queues de serpent. Autour de lui il y avait aussi » sur les murs une telle couche de sang et le sol en » était baigné à ce point que Ifes abattoirs de Gastille » n'exhalent pas une pareille puanteur. On y voyait, » du reste, Toffrande de cinq cœurs de victimes sa- » crifiées ce jour-là même... Sur cette terrasse se » voyait encore un nombre infmi de choses d'un » aspect diabolique, par exemple un tambour d'une » dimension démesurée et qui rendait un son lugu- » bre comme ne pouvait manquer d'en faire un ins- » trument infernal ; on l'entendait de deux lieues à » la ronde et on le disait tendu de peaux de serpent » d'une taille gigantesque. Il y avait encore des » porte-voix, des trompettes, des coutelas, plusieurs » cœurs d'Indiens que l'on brûlait en encensant les » idoles ; le tout recouvert de sang et en si grande » quantité, que je les voue à la malédiction ! Gomme D d'ailleurs partout s'exhalait une odeur de charnier, » il nous tardait fort de nous éloigner de ces exhalai- » sons et surtout de celte vue repoussante. »
Il était bon de reproduire sous forme authentique l'effet produit sur un Espagnol du seizième siècle par sa première visite au principal sanctuaire du Mexique. Cet effet* fut, on le voit, désastreux. Sa robuste foi catholique à lui-même ne lui permettait pas de soupçonner autre chose que des monstruosités diaboliques sous cet amas de symboles étranges, et à l'exception de l'or et des pierres précieuses qui
ornaient les deux grandes idoles, il était disposé à tout voir sous le jour le plus noir possible. Mais il n'est que juste d'ajouter que ses répulsions avaient de sérieux motifs. A chaque instant ce qu'il y a de poétique et même d'élevé dans la.religions des Aztecs est gâté par l'atrocité systématique du rituel.
Occupons-nous d'abord de cet Uitzilopochtli, de ce Colibri à gauche ou gaucher, ou plutôt très adroity qui frappa le premier ses regards.
On se demandera comment il a pu se faire que le colibri, ce gracieux oisillon, ait pu servir de symbole et de nom à la terrible divinité dont Bernai Diaz né considérait qu'avec horreur les formes massives. C'est en tout premier lieu parce que, de longue date, le colibri avait été considéré dans l'Amérique tropicale ou voisine du tropique comme un oiseau divin. Nos paysans ont longtemps accordé le même honneur au roitelet, les Latins au pic-vert, et chez les Peaux-Rouges nous avons vu figurer d'autres oiseaux, notamment le corbeau, comme faisant partie des manitous et même . comme une incarnation du grand Manitou (1). Dans le langage des Aztecs, le colibri s'appelle souvent « rayon de soleil » ou « cheveu du soleil » Ce petit oiseau est remarquable par son bec arqué, relativement long, qui le distingue des autres oiseaux-mouches, par ses ailes très longues pour son petit corps, par sa langue effilée qu'il darde en avant pour saisir les insectes ou* lécher le miel des fleurs, et surtout par son charmant plumage où
(1) Relig. des peuples non-civilisés ^ I, 216, 217, 224, 277.
chatoient la pourpre, Tor, le rubis et l'émeraude. Il voltige comme un papillon autour des fleurs, avec un bruissement d'ailes qui ressemble au bourdonnement des abeilles (I). Un manteau de plumes de colibri passait pour la plus précieuse des parures. Ajoutons que le colibri, malgré sa taille minuscule, est très courageux et ne craint pas de résister à coups de bec aux oiseaux beaucoup plus gros qui l'attaquent ou qui menacent son nid. C'est probablement ce qui détermine le caractère belliqueux de sa personnification mythologique chez les Aztecs dont il fut dès l'origine le dieu guerrier. Peu à peu et comme eux, il grandit en dimensions ; de plus, il devint anthropomorphe. Mais, en souvenir de sa première nature d'oiseau, ses idoles portaient souvent au pied gauche des plumes de colibri et sur la tête un autre faisceau de plumes disposé de manière à imiter un bec recourbé. Le manteau qu'on leur mettait sur les épaules les jours de cérémonie était de plumes d'oiseau. Le siège sur lequel son idole était posée à Mexico, ce que Bernai Diaz a pris pour un autel, était une sorte de caisse faite de cannes peintes en bleu d'azur, flanquée à chaque coin d'une tète de serpent. Une telle caisse portait le nom de teoicpalli, a siège du dieu». A ses côtés ou à ses pieds se trouvaient quatre flèches d'une vertu merveilleuse, infaillibles, assurant la durée et la prospérité de l'empire aztec. A sa droite on voyait un bâton d'argent en forme de serpent. Son front était peint
(1) De là son nom anglais, Humming-bird,
en bleu et un ruban bleu qui lui passait sous le nez joignait les deux oreilles. Outre la ceinture de cœurs humains et de crânes remarquée par Bernai Diaz, il portait de nombreux os de morts et des fragments de corps humains attachés à ses habits. Il avait divers noms qui firent plus d'une fois l'effet aux chroniqueurs espagnols et peut-être aussi aux populations indigènes de désigner autant de dieux distincts. II s'appelait par exemple Tetzateotl, le dieu terrible ; Tetzauitl, la terreur ; Mextli, Mexicatl, le guerrier. A Tlascala on adorait un dieu Camaxtli qui lui ressemblait beaucoup (1).
Ce fut le dieu conducteur des Aztecs dans leurs migrations vers TAnabuac. Quand ils se mettaient en route pour fonder un nouvel établissement, quatre' prêtres marchaient en tête portant im Uitzilopochtii sur sa caisse bleue, comme les Hébreux portaient au désert l'arche de Jahveh. C'est lorsqu'ils eurent grandi en nombre et en puissance qu'il devint lui-même un dieu aux formes massives. Mais le souvenir de sa première petitesse de colibri ne fut pas perdu. Bernai Diaz avait observé qu'à côté de lui, sur le même teoicpalli, se trouvait ce qu'il appelle « son pagQ », c'est-à-dire une statuette portant comme lui la lance et la rondache. Cette statuette était le Paynalton, « le petit rapide (2) », ou lé Uitziton, « le petit colibri ». C'était en réalité son autre lui-même,
(1) Comp. les descriptions de Torquemada, Sahagun, Clavigero, Acosta, Herrera, Boturini, dans MuUer, Amérik. Urrel, 591. Bancroft, Native Races^ II, 288.
(2) De paynal, agile, véloce, et du diminutif ton.
mais sous forme raccourcie, un substitut de la grande idole. C'est lui que les prêtres portaient sur le dos dans les batailles pour donner le signal de Tattaque. Le jour de sa fêle, on le portait en courant à travers les rues de Mexico. Il n'est guère douteux que, sous cette forme diminuée, Uitzilopochtli ne soit plus ancien que sous la forme colossale qu'il avait acquise en qualité de dieu-patron d'un grand empire. C'était bien le colibri primitif, le dieu d'un peuple encore migrateur. Une légende raconte que le chef des Aztecs, lorsqu'ils entrèrent dans TAnahuac, s'appelait Uitziton, le petit colibri, et qu'il entendit un petit oiseau qui lui répétait: Tiui, tiui, « allons, allons! «, Cela voulait dire que le peuple devait quitter son établissement septentrional et se diriger vers le sud, vers le pays d'où viennent les colibris (1).
Ce trait rapporté par Clavigero nous donne déjà lieu de supposer que Uitziton ou Uitzilopochtli se trouva mêlé, à la façon d'un demi-dieu ou d'un dieuhomme, à Thistoire légendaire des Aztecs, et en effet nous devons au père Sahagun (2) et au même Clavigero (3) la description de sa naissance terrestre qui fait penser à un évangile de l'enfance.
Non loin de Tulla, l'ancienne capitale toltèque, se trouve une montagne appelée Coatepec (4). Là vivait une pieuse femme du nom de Coatlicue, la femme-
(1) Clavigero, 1, 172 suiv.
(2) Trad. Jourdanet, UI, 1.
(4) Mont aux serpents, Guivremont, Schlangenberg, de coatt^ serpent, et tepetly montagne.
serpent. Elle était mère de nombreux fils et d'une fille. Un jour qu'elle se rendait au sanctuaire du soleil pour y faire ses dévotions (Sahagun : qu'elle balayait la montagne pour faire pénitence), elle vit tomber à ses pieds une petite boule de plumes de couleurs brillantes. Elle la ramassa et la serra dans son sein pour en faire hommage au sanctuaire ; mais, quand elle voulut la reprendre, elle ne la retrouva plus. Quelque temps après, elle s'aperçut qu'elle était enceinte. Ses autres fils et leur sœur crurent qu'elle s'était déshonorée et voulurent la mettre à mort avant qu'elle eût mis au monde Tenfant qu'elle portait. Elle eut donc grand'peur, mais l'enfant lui parla du fond de ses entrailles, et lui dit.: « Ne crains pas, je sais ce que j'ai à faire, et je te sauverai ». En eflet, au moment où ils arrivaient dans le dessein de tuer leur mère, Uitzilopochtli naquit, armé de la lance et du bouclier, le faisceau de plumes sur la tête, des plumes de colibri à la jambe gauche, le visage, les bras et les jambes barrés de bleu. Doué d'une force surhumaine, il commença par transpercer la sœur qui en mourut et dont la tête se voit encore sur le Goatepec ; puis, il se mit à la poursuite des frères qui descendaient épouvantés la montagne et les tua presque tous. Le peu qui en resta s'enfuit vers le sud. Après cela, il fit périr ceux des gens du pays qui avaient pris parti contre sa mère, pilla leurs demeures, donna tout le butin à sa mère et la prit avec lui quand il remonta vers les demeures célestes d'où il était en réalité descendu. C'est ainsi que Coatlicue devint une déesse, une déesse des fleurs ou
Flore mexicaine, qu'on adorait sous son nom de Coatlicue ou deCoatlantana, « notre mère du lieu dos serpents ».
Cette légende est fort remarquable, car elle stipule une véritable incarnation ou tout au moins une conception miraculeuse. C'est le mythe du dieucolibri enfanté par la déesse des fleurs ou du printemps, en vertu d'un acte céleste dont le soleil est l'auteur. Nous pouvons déjà inférer de là que Uitzilopochtli va se trouver en rapport étroit avec la belle saison de l'année mexicaine. Ce qui suit achève de le démontrer.
Uitzilopochtli était célébré dans trois grandes fêtes qui coïncidaient avec trois moments importants de l'année.
La première tombait en mai. C'est alors qu'après une longue période de sécheresse la pluie commence à tomber dans l'Anahuac. C'est un changement à vue. La terre se couvre de verdure, les arbres déploient leur nouveau feuillage, les plantes fleurissent, le maïs développe ses épis, l'air se remplit de parfums, les colibris arrivent. C'était alors la fête de « l'arrivée d'Uitzilopochtli ». Ce jour-là on faisait une statue du dieu avec de la pâte mélangée de miel (l). Les jeunes gens chantaient ses exploits et lui demandaient d'envoyer la pluie et la fertilité. On encensait, on sacrifiait en quantité. Les jeunes filles, qui s'appe-
(l)n n^y avait ni abeiUes, ni miel proprement dit au Mexique avant FarriVée des Européens ; mais on donnait le nom de miel à une sécrétion sirupeuse et sucrée du maguey ou agave américain. On en recueillait des quantités suffisantes pour remplir des pots.
laient ce jour-là « sœurs d'Uitzilopochtli », portaient des couronnes de feuilles de maïs desséchées, tandis que les prêtres, qui dansaient devant elles, se présentaient les lèvres toutes barbouillées de miel d'agave. On immolait alors un prisonnier de guerre, réservé à cette fin depuis Tannée précédente (1).
La seconde grande fête de Uitzilopochtli était célébrée à la fin de juillet. C'est le plus beau moment de Tannée sur les hauts plateaux du Mexique. Les pluies incessantes des mois précédents sont finies. La nature se déploie dans toute sa beauté sous Tazur d'un ciel sans nuage. On parait alors do fleurs toutes les statues du dieu, on peignait son front en bleu et on donnait une nouvelle couche d'azur à son siège de bois (2).
La troisième grande fête de Uitzilopochtli était proche du solstice d'hiver.» En ce moment le froid sec dessèche la plaine, le sol se contracte, les plantes périssent, les arbres perdent leurs feuilles, la nature végétale se meurt. On célébrait alors une très curieuse cérémonie sur laquelle il nous faudra revenir. Une autre image en pâte de Utzilopochtli ou de son remplaçant Paynalton était confectionnée et imbibée du sang d'enfants sacrifiés. Puis, et après toute sorte d'encensements, de danses, de sacrifices d'animaux et d'hommes, un prêtre, qu'on nous dit être de Quetzalcoatl, mais que je soupçonne bien plutôt d'appartenir au sacerdoce de Tezcatlipoca,
(1) Acosta, V, 24.
(2) Acosta, V, 9.
tirait une flèche contre l'idole de p&te et lui transperçait le cœur. Uitzilopochtli mourait avec la végétation, la verdure, les fleurs, en un mot avec la belle saison. C'était à son frère Tezcatlipoca de régner à son tour jusqu'au moment où Uitzilopochtli reviendrait avec les premières pluies du printemps. Nous rencontrons ici un premier exemple de ces dieux-nature qui meurent pour renaître et dont, au sein des religions de l'Ancien Monde, Osiris, Adonis, Atys, le Zeus Cretois, sont les types bien connus. Notons que le cœur de p&te était offert au souverain, représentant de la divinité, et que les morceaux de l'idole étaient partagés entre les prêtres et les jeunes gens qui les mangeaient avec dévotion pour s'inspirer des vertus guerrières. C'est ce qu'on appelait le Teoqualo, la manducation du dieu (1).
Il nous paraît donc évident que Uitzilopochtli n'est pas autre chose que le vieux dieu régional, le Soleil, mais le soleil conçu comme un jeune dieu qui meurt pour renaître, qui apporte, quand il renaît, la verdure, les fleurs, les fruits, l'abondance. C'est le soleil de germinal, de prairial, de floréal, de messidor et de fructidor. Menacé par de nombreux ennemis, les nuages, qui voudraient le tuer dans le sein de l'aurore se glissant à l'horizon céleste comme un serpent diapré des plus vives couleurs, il en triomphe par sa force irrésistible, les perce de ses traits, les anéantit ou les chasse. C'est donc le dieu guerrier qui conviendra à une tribu belliqueuse comme celle des
(1) Comp. Sahagun, 1, 1, 2, Clavigero, I, 428 suiv.
Aztecs. C'est aussi un soleil qui se mêle aux événements de la terre plus directement que le soleil en soij le Soleil-père. Voilà pourquoi il s'en détache comme une hypostase distincte, tout en lui demeurant au fond identique. Les bandes bleues, la caisse bleue représentent l'azur du ciel souvent barré par les nuages de la saison des pluies, mais revenant toujours victorieux. Ses relations avec la terre se prêtent à la transformation de son mythe en légende à prétention historique, il s'incarne dans une femme qui n'est elle-même que sa mère l'aurore amenée du ciel en terre et qui présidera désormais à la belle floraison de la saison favorable. C'est ainsi qu'il est devenu le dieu-héros et le patron guerrier de ses adorateurs, qu'il a guidés vers l'Anahuac et dont il agrandit tous les jours l'empire. Il s'est incarné dans le sein d'une femme sous la forme d'une petite touffe de plumes multicolores. Chaque année, en effet, le mois de mai voyait revenir les jolis colibris, couleur du soleil, ses enfants, ses messagers, ses images. Le soleil était alors lui-même un grand colibri céleste aux nuances changeantes et chatoyantes. Mais le soleil ne conserve pas toujours ces qualités fécondantes et cette physionomie joyeuse. Le moment arrive où il devient le soleil sec, terne et morne de la saison froide. C'est alors que Uitzilopochtli doit mourir et faire place à son frère Tezcatlipoca (1).
(1) M. Muller, en ne voyant dans Uitzilopochtli que la force annuelle de la végétation, lui donne une signification trop abstraite. U est cela, sans doute, mais parce qu'il est le fils, « le rayon », « le cheveu » incarné du Soleil, en sa qualité de dieu-colibri.
Tezcatlipoca, dont le nom signifie Miroir brillant^ est le soleil desséchant et stérilisant de là saison froide pendant laquelle il ne pleut pas au Mexique. La terre est dépouillée, ne produit plus rien pour la nourriture des hommes. Le soleil passe au-dessus d'elle, impassible, sévère, sans rien faire qui puisse être attribué à la sympathie ou à l'indulgence. C'est un dieu frimaire et nivôse, bien différent du floréal Uitzilopochtli. La rigidité caractérise son gouvernement. Mais cette rigidité est régulière, invariable, partout et pour tous la même, et voilà pourquoi c'est à cette autre hypostase du soleil que se rattache, dans la religion mexicaine, l'idée de loi morale et de gouvernement moral du monde. On peut, jusqu'à un certain point, voir en lui le pendant du Varuna védique. C'est ce qui explique aussi pourquoi dans la dévotion des Aztecs il semble jouir d'une sorte de prééminence sur son frère et ne meurt pas comme lui. Il se retire quand l'heure est venue, parce que c'est la règle. 11 revient avec la même ponctualité. On serait tenté de croire que son culte est plus ancien encore chez les Aztecs que celui de Uitzilopochtli. Soleil des régions septentrionales, il aura précédé, dans la vénération de la peuplade venue du nord, le dieu-colibri dont l'importance avait besoin, pour être tout à fait reconnue, d'un climat plus doux et d'un sol plus riche. C'est à lui, à ses épithètes honorifiques exprimant, comme cela arrive si souvent dans les hommages rendus aux dieux du polythéisme, des idées de toute-puissance et de perfection incomparable, c'est à lui que pensent
ordinairement les auteurs quand ils veulent gratifier les Mexicains d'un monothéisme primitif, altéré plus tard par des erreurs funestes. Ce qui est plus certain, c'est qu'il était pour les Aztecs le premier législateur, le dieu civilisateur et organisateur, et, par conséquent, le rival de ce Quetzalcoatl, le dieu-serpent des Toltecs, qui jouissait avec plus de titres de la môme réputation. C'est pourquoi les Aztecs, artistes et peintres, qui voulurent faire concurrence aux Toltecs dans les arts de la civilisation, le prirent pour leur dieu-patron (1). Sa principale statue, celle que Bernai Diaz vit sur le sommet du grand teocalli de Mexico, était en obsidienne noire, espèce de pierre qui se prête bien au clivage et acquiert par cette opération un poli brillant. C'est ce qui la faisait appeler la « pierre divine », teotetl. Mais il avait aussi des statues de bois. On lui donnait des traits analogues à ceux du tapir, ce qui laisse supposer qu'à l'origine on le considérait comme semblable à cet animal, un tapir céleste, sortant des eaux du matin comme un tapir des marécages terres, très. Il tenait de la main gauche une sorte d'écran circulaire en or, bordé de plumes, et ses yeux semblaient fixés sur ce miroir où il voyait tout ce que faisaient les hommes. De là son nom. Il avait des
(1) Ixtlilxochitl yeut que ces Aztecs artistes fussent une tribu du nord venue après les Aztecs dans FAnahua^; (Ternaux Compans, XII, 82). Il aura confondu, sans doute, une ghilde d'artisans aztecs, formée après Tinvasion de l'Anahuac parmi les Aztecs, avec une tribu d^origine distincte. Les Aztecs n'auraient pas ainsi accordé le premier rang & une divinité étrangère.
pendants d'oreille d'or et d'argent, les cheveux réunis en queue et renfermés dans un réseau d'or ; mais, de plus, à ce réseau était suspendue une oreille d'or avec des langues qui semblaient monter vers cette oreille. Ces langues étaient les prières et les supplications des hommes. Du reste, il voyait aussi par son nombril, formé d'une pierre verte comme l'étaient aussi ses yeux. Tout cela nous montre un dieu inspecteur, par conséquent justicier, sévère et redoutable. Tezcatlipoca n'a aucune faiblesse pour les hommes. C'est lui qui leur envoie les maladies, la faim, la disette, la mort, parce qu'il punit les transgresseurs des lois qu'il a établies. Lui-même est toutefois peu scrupuleux dans le choix des moyens qu'il emploie pour venir à bout de ses adversaires. Nous le verrons bien tout à l'heure, quand il sera question de sa rivalité avec Quetzalcoatl. Il sème volontiers la zizanie, la discorde, la guerre parmi les hommes. L'une de ses épithètes est Necoc YsloH, « ennemi de part et d'autre ». Il possède aussi quatre flèches infaillibles qui ne manquent jamais ceux qui se mettent en rébellion contre lui. Il avait des temples dans tout le Mexique, notamment à Tezcuco et à Chalco. Le premier temple mexicain aperçu par les Espagnols était, probablement, dédié à Tezcatlipoca. En sa qualité d'inspecteur des hommes, il se promenait souvent invisible dans les hies de Mexico et on avait dressé à son intention, aux carrefours, des sièges pour qu'il pût s'y reposer. Nul n'osait les occuper à sa place. Cependant, tout sévère qu'il était, on ne devait pas
croire qu'il fût absolument inexorable. A force de supplications et de sacrifices, on pouvait espérer de rentrer dans ses bonnes gr&ces. C'est le jour de sa grande fête qu'avait lieu, à cette fin, une confession générale des péchés commis. Nous verrons plus loin les épouvantables immolations qu'exigeait le dieu terrible des Aztecs (1).
D'après ce qui précède, si le patronage de Uitzilopochtli s'étendait surtout aux expéditions guerrières et, en quelque sorte, aux affaires extérieures de la nation aztèque, celui de Tezcatlipoca concernait plutôt le bon ordre intérieur, la justice et l'organisation sociale. Il était donc devenu également le héros d'une histoire légendaire. Celle-ci a pour fond réel la lutte entre l'élément aztec et l'élément toltec au nord de l'Anahuac. Cette lutte devient l'histoire de la rivalité de Tezcatlipoca et de Quetzalcoatl. Tous deux sont évhémérisés, c'est-à-dire ramenés aux proportions humaines. Pour comprendre cette légende, quelque peu confuse, où Tezcatlipoca l'emporte, mais par des moyens fort peu chevaleresques, il nous faut d'abord parler de Quetzalcoatl.
Ce qui rend ce nouveau personnage difficile à classer, c'est qu'il jouissait d'une grande vénération chez les Aztecs, de même que chez les Chichimecs, leurs prédécesseurs ou confédérés, et qu'il n'était pourtant ni Aztec, ni Chichimec; il était Toltec, remontant à
(1) Comp. les détails sur Tezcatlipoca que nous ayons réunis d'après Clavigero, I, 345 suiv. — Sahagun, trad. Jourdanet, I, 1. — Acosta, V, 9, 17, 29. — MttUer, 613 suiv. — Bancroft, III, 238, suir.
l'époque reculée où les Nahuas, porteurs de la civilisation maya, avaient fondé dans TAnabuac et plus haut encore vers le nord des centres de culture et de religion. Il faisait partie de ces dieux-serpents de TAmérique centrale dont nous avons déjà parlé, et il est singulier, au premier abord, qu'il eût conservé tant d'bonneurs chez les Aztecs dont le dieu Tezcatlîpoca avait été son adversaire.
En réalité, c'est notre absolutisme monothéiste qui nous fait poser de pareilles questions. Un polythéiste peut parfaitement avoir son dieu préféré, applaudir aux triomphes que ce dieu préféré remporte sur un rival, et cependant se bien garder d'offenser ce rival, surtout s'il a été longtemps en possession du pays où s'élèvent ses sanctuaires. Il se joint alors, à la crainte qu'on éprouve à l'idée des vengeances qu'il pourrait exercer, le sentiment d'un certain malaise, comme si, en sa présence, on était usurpateur ou intrus. L'obligation d'adorer le dieu du pays où l'on vient se fixer est de l'essence même d'une religion de la nature. Les Aatecs, dès les premiers pas qu'ils firent dans la région nahua, trouvèrent le culte de Quetzalcoatl établi partout et partout solidaire de la culture sociale dans ce qu'elle avait de plus raffiné, de plus élégant. Ils subirent eux-mêmes le charme de cette civilisation qu'ils tâchèrent d'imiterj et, pendant la longue période de leur existence dépendante et précaire, ils s'habituèrent à vénérer beaucoup Quetzalcoatl. Ils établirent sans doute le culte de leur Tezcatlipoca à côté de celui du dieu-civilisateur, et le dieu aztec fut, en un sens, le poursuivant et Jç triomphateur du dieu
toltec ; mais, de là à supprimer violemment le culte de ce dernier, il y avait loin, et, par pradence autant que par habitude prise, non seulement ils le laissèrent subsister, lui et le sacerdoce spécial qui en perpétuait la tradition, mais encore ils lui réservèrent une place d'honneur tout à côté de leurs plus grands dieux nationaux. C'était le prestige supérieur de la civilisation toltèque dont le reflet protégeait, contre leur mauvais vouloir, le dieu qui en était l'inspirateur. De plus, les traditions mythiques formées autour du « Serpent emplumé » avaient pris un tour particulier d'après lequel le dieu vaincu et disparu pour un temps pourrait fort bien revenir, au moment où Ton s'y attendrait le moins, et redresser à force ouverte, irrésistible, les torts commis aux dépens de la justice, du bon droit et de ses fidèles adorateurs. Ceci est, au fond, la clef du mystère de la conquête espagnole. En attendant, il était absolument conforme à la politique aztèque de ne se brouiller avec aucune puissance divine.
Tout serpent qu'il était à l'origine, Quetziklcoatl suivit la destinée de tous les dieux de la région, c'està-dire qu'il devint anthropomorphe. On le sculptait tantôt sous la forme d'un serpent enroulé qui dort, comme on peut le voir au musée du Trocadéro, tantôt avec un corps humain surmonté d'une tête d'oiseau rouge et tirant la langue. Souvent on le représentait endormi, comme un dieu absent qui pourrait se réveiller ou plutôt revenir. Ce qui nous intéresse surtout, c'est qu'à ses sanctuaires se rattache une tradition religieuse plus humaine, moins grossière
que celle des Âztecs. C'est un dieu-prêtre qui fonde les lois, les institutions bienfaisantes et le sacerdoce. Le prêtre en chef de son clergé spécial porte son nom, il s'appelle aussi Quetzalcoatl, et c'est ce qui a contribué à donner à sa légende les apparences d'une histoire réelle. Bon nombre d'historiens en ont con« clu qu'il avait vraiment vécu comme un prêtre réformateur, ime sorte de Bouddha américain. Cette légende, qui nous est parvenue sous sa forme aztèque, n'est autre chose que le récit mythique des progrès des adorateurs de Tezcatlipoca et du recul simultané de ceux de Quetzalcoatl (1).
Les Aztecs, dans leur migration du nord vers TAnahuac, rencontrèrent en premier lieu le culte de Quetzalcoatl à TuUa, le vieux centre de civilisation et d'industrie toltèques dans la région septentrionale. C'est pourquoi la légende aztèque de Quetzalcoatl part de Tulla. Cette ville, dit-elle, avait été fondée par des Toltecs venus du pays mythique Ueue Tlapallan, a le vieux pays rouge ». Ils avaient pour chef militaire Uemac, et pour chef religieux le prêtre Quetzalcoalt, qui dirigeait et inspirait tout. Tous deux étaient fils du Soleil. Quetzalcoatl était blanc et barbu (2), il portait sur la tête une sorte de mitre
(1) Voir, pour ce qui concerne Quetzalcoatl, Torquemada, II, 49, ni, 7, 20. — Clayigero, I, 350. — Ixtlilxochitl dans Ternaux Compans, XII, 5 suiv., 10, 18. — Prescott, I, 48 suiv., 386 suiv. — Bancroft, m, 239 suiv, — Millier, Amerih, Urrel., 577 suiv. — En particulier pour ce qui concerne sa lutte avec Tezcatlipoca, Sahagun, trad. Jourdanet, pp. 15, 207-219.
(2) Ce détail de la légende contribua à répandre Tidée que les Espagnols débarqués sur les côtes orientales du Mexique étaient
(emblème de la souveraineté) et il tenait une faucille à la main. Il promulgua des lois très sages et, pour les faire connaître au loin, il emprunta la voix d'un volcan du voisinage, dont le nom est Tzatzitepetl^ « la montagne du cri » (1) . Par ce moyen, sa voix s^entendait à cent lieues à la ronde. C'est ainsi qu'il apprit à son peuple l'agriculture, la taille des pierres, l'usage des métaux et les conditions d'une vie sociale régulière. 11 régla le calendrier et les rites. En particulier, il détourna le peuple, autant qu'il put, d'offrir aux dieux des victimes humaines. On ne devait leur apporter que des fruits et des fleurs, et si les dieux requiéraient pourtant des offrandes sanglantes, alors il fallait se tixer du sang à soi-même en se scarifiant la langue, les lèvres, la poitrine, les jambes. Quetzalcoatl n'aimait pas la guerre et se bouchait les oreilles, quand il en entendait parler.
Sous sa direction, les Toltecs jouirent d'un véritable âge d'or. Ils nageaient dans l'abondance sans avoir besoin de travailler pour l'acquérir. La terre produisait des fruits énormes. Le coton se colorait spontanément de toute sorte de couleurs. Tulla était remplie d'oiseaux qui chantaient délicieusement. Les palais que Quetzalcoatl s'était fait construire regorgeaient d'or, d'argent et de pierres précieuses.
des enfants ou des envoyés de Quetzalcoalt. On voulut aussi yoir dans Quetzalcoatl un Européen naufragé que sa couleur blanche distinguait des indigènes. Mais cette particularité pourrait venir tout simplement de ce que les prêtres de Quetzalcoatl étaient vêtus de blanc, tandis que le costume ordinaire des prêtres mexicains était noir.
(1) Tzatzi, crier, tepetl^ montagne.
Ce qui est surprenant, c'est que la légende aztèque rapporte tous ces traits de la vie idéale due aux directiens du sage Quetzalcoatl et en même temps les ruses déloyales dont se servit l'aztec Tezcatlipoca pour détruire cet état fortuné.
Un jour les gens de Tulla virent entrer dans leur ville trois sorciers, Uitzilopochtli, Titlacauan (1) et Tlacauepan (2). Or Titlacauan n'était autre que Tezcatlipoca qui se déguisa en beau jeune homme, marchand de piment vert, et réussit à séduire la fille du roi Uemac, nièce de Quetzalcoatl. Cela lui permit de répandre dans Tulla le vice et le goût de la désobéissance aux lois (3). Puis il se donna l'apparence d'un vieillard et se fit introduire auprès de Quetzalcoatl malade, à qui il fit boire un breuvage enivrant en lui inspirant le désir irrésistible de retourner au vieux pays de Tlapallan. Après cela, il reprit sa forme de beau jeune homme et échappa glorieusement au piège que lui avait tendu He roi Uemac, honteux d'avoir un pareil gendre ; ce qui força ce roi à le recevoir avec honneur. Mais dans toutes ses machinations, Tezcatlipoca ne songeait qu'à la destruction des gens de Tulla. Dans une grande fête qui eut lieu
(1) « Nous sommes tes esclaves », ti, nous, ttacatt, esclave au pluriel. G*ëtait une ëpithète de Tezcatlipoca.
(2) C'était une épithète de Uitzilopochtli, de sens analogue à la précédente, et désignant peut-être ici Paynalton, le double de ce dieu guerrier.
(3) Nous retrouvons ici dans ce détail légendaire la coutume des Âztecs pénétrant d^abord en qualité de marchands dans les pays qu'ils voulaient conquérir.
sur sa demande, il entonna un chant magique et se mit à danser en battant du tambour. Bientôt une multitude de peuple s'attroupa derrière lui et se mit à chanter et à danser comme lui. Mais il les conduisit sur un pont qui croula sous le poids, et un très grand nombre furent précipités dans le lit de la rivière Tezcatlblanco où ils furent changés en pierre. On peut encore les y voir. — Une autre fois,, il en tua beaucoup d'autres qu'il avait su attirer dans un jardin fleuri, sous prétexte de le cultiver. — Peu après, il se montra aux Toltecs portant sur sa main un petit pantin (probablement le Paynalton) qu'il faisait danser magiquement. Les Toltecs, émerveillés de ce spectacle, s'entassèrent si bien pour le voir, que beaucoup moururent étouffés. Alors il leur dit qu'ils devaient le lapider, lui et son pantin, pour les maux dont il était la cause. Ils s'empressèrent d'obéir et les tuèrent tous deux à coups de pierre. Mais le i^orps du sorcier exhalait une telle odeur que bon nombre de Toltecs en mouraient. Ils voulurent donc le traîner hors de la ville après l'avoir attaché avec des cordes, mais il était si lourd que les cordes se rompaient et que les hâleurs se tuaient en tombant les uns sur les autres. Lui-même dut leur indiquer le chant magique nécessaire pour rompre le charme, et c'est ainsi qu'ils purent enfin le tirer hors de la ville, non sans éprouver encore bien des pertes. Il y a là un thème légendaire, les ruses homicides de Tezcatlipoca, sur lequel de nombreuses variantes ont encore été brodées. Ce sont autant de contes gravitant autour de cette idée centrale, que les Toltecs n'ont pas su se
défendre contre les ruses et les attaques meurtrières des Aztecs.
Cependant Quetzalcoatl, toujours possédé du désir de revoir le vieux pays de Tlapallan, fut confirmé dans le dessein de s'y rendre par le chagrin que lui causait la vue de la ruine de TuUa. Il prit enfin sa résolution, il fit mettre le feu à ses palais, enterrer ses trésors dans les montagnes et les ravins, et il ordonna aux oiseaux chanteurs de partir en avant. Lui-même les suivit avec quelques-uns de ses fidèles. Son voyage dans la direction de TAnahuac et du sudest correspond à la retraite des Toltecs devant l'invasion des septentrionaux. La légende fait par conséquent rentrer dans ce cadre un bon nombre de mythes locaux se rattachant aussi au mythe de Quetzalcoatl, mais qui originairement étaient indépendants de l'histoire de Tulla. L'ennemi aztec le suit pas à pas dans cette migration mélancolique et le pousse en quelque sorte sans trêve ni merci hors du continent. Un jour Quetzalcoatl arrive au pied d'un grand arbre au lieu dit QuauhfiHan, « près des bois » (1). Il demande un miroir, s'y regarde et dit : « Je suis vieux ». Depuis lors, ce lieu s'appela Ueue QiLauhtitlan, « le Vieux-lez-Bois ». Ce miroir est évidemment le miroir brillant du dieu rival et plus jeune, dont le culte va supplanter le sien. Alors il lança contre cet arbre des pierres qu'on peut encore voir prises dans son écorce. — Ailleurs, il laisse sur une pierre les empreintes encore visibles de ses
1) De quauitl, bois, et tlan, auprès.
mains et de son corps. Les moines espagnols ne manquèrent pas d'attribuer ces empreintes vénérées à saint Thomas. — Plus loin, arrivé devant im fleuve qui lui barre la route, il jette un pont sur ce fleuve. Mais alors des sorciers l'arrêtent. « Où allez-vous ? » — « A Tlapallan ». — « Pourquoi ?» — « On est venu » m'appeler, le Soleil me réclame. » — a Soit ; mais » laissez-nous l'art de travailler les métaux, les pier- » res, le bois, les plumes » (1). Alors ils le dépouillèrent autant qu'ils purent de ce qu'il emportait de précieux. Pour dérober le reste à leur avidité, il le jeta dans la fontaine appelée aujourd'hui Coaapan, mais qui portait auparavant le nom de Cozcaapan, « Bijoux-dans Teau » (2) .
Enfin il arriva à Gholula, autre grisind centre de civilisation toltèque et demeurée le sanctuaire principal de Quetzalcoatl. Ici nous avons affaire à une légende sœur de celle de TuUa, originairement indépendante, reflétant le même genre de souvenirs et enchâssée dans l'odyssée de Quetzalcoatl. Elle ne cadre pas tout à fait avec le point de départ, car elle nous montre Quetzalcoatl fixé pendant vingt ans à Gholula, malgré son ardent désir de gagner le Tlapallan. Ce sont les habitants qui le retiennent pour jouir de la grande prospérité dont il est l'auteur là où l'on se soumet à ses lois. La ville devient en effet
(1) n est visible, comme Ta très bien observé le D' Jourdanet (Sahagun, p. 218), que ce trait de la légende est en rapport avec le désir des Aztecs de s'approprier la civilisation des Toltecs tout en les expulsant.
(2) De cozcatl, bijou, et apan, dans Peau.
florissante au plus haut degré, au point même d'envoyer des colonies dans l'Amérique centrale et le Yucatan (1). A la fin pourtant la nostalgie du Vieux Pays Rouge le reprit, d'autant plus que Tezcatlipoca l'avait rejoint et allait recommencer ses persécutions. Il partit donc vers la mer de l'est, accompagné seulement de quatre jeunes gens. Bien des légendes locales s'enchâssent de nouveau dans cette fin de pèlerinage. Son passage est marqué dans plus d'un phénomène naturel ; par exemple, sur le flanc à pente régulière et lisse d'une montagne du haut de laquelle, pris d'un accès d'humeur folâtre, il s'est laissé glisser; puis, dans la longue fente longitudinale d'une sierra où il avait tracé une raie pour établir un jeu de paume ; puis, sur un tronc d'arbre traversé par celui d'un autre arbre de même espèce qui servit de flèche au dieu en retraite ; puis encore, sur une énorme pierre branlante qu'on faisait mouvoir avec le petit doigt, tandis que plusieurs hommes réunis n'auraient pu la faire changer de place, etc. On voit quelle étroite ressemblance existe entre ces légendes du Nouveau Monde et celles qui circulent encore dans nos campagnes. La tradition n'est pas d'accord sur ce que devinrent les quatre compagnons de Quetzalcoatl. Les uns veulent qu'ils soient morts de froid en
(1) D'après Millier, liv. c, p. 570, il se trouve encore dans cette proTincé des familles de son nom qui prétendent remonter jusqu'à lui. S'il y a quelque fondement dans cette prétention un peu chimérique, elle doit se borner à la possibilité de descendre de l'un de ces prêtres de Quetzalcoatl qui, nous l'avons dit, portaient le nom de leur dieu.
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traversant la Sierra Nevada ; les autres, qu'il les ait renvoyés à Gholula avec mission de dire à ses habitants qu'il reviendrait un jour pour réformer leur état et punir les fauteurs du mal (1). Lui-même atteignit le bord de la mer près du fleuve Coaxalco, « Sable du Serpent », non loin du lieu où plus tard s'éleva Vera Cruz. Les serpents de la mer, reconnaissant leur souverain, s'entrelacèrent pour lui faire un radeau, le coatlapechtli, « plancher des serpents », sur lequel il monta, et il disparut dans les profondeurs de Test vers le pays de Tlapallan.
On reconnaîtra sans peine qu'il est peu de figures mythiques plus intéressantes et piquant plus la curiosité que celle du Serpent emplumé de la mythologie mexicaine. Voir en lui, comme on Fa prétendu quelquefois, une image plus ou moins défigurée de Bouddha transportée en Amérique par cette migration mongole ou indoue dont il n'existe pas la moindre trace, ce n'est pas soutenable. Quetzalcoatl est un sage et un pacifique, mais c'est là tout ce qu'il a de commun avec Çakyamuni. Il ne dédaigne ni la vie, ni le bien-être, ni la richesse, ni rien de ce qui fait la joie et l'éclat de l'existence ; au contraire. Le
(1) n est bien à présumer que, de môme que Tattente de la venue ou du retour du Messie suscita les faux prophètes et les faux christs, cette croyance au retour de Quetzalcoatl à Cholula dut tenter plus d'un imposteur ou plus d'un enthousiaste. Montezuma lui-même aurait raconté â Cortez qu'en effet Quetzalcoatl, longtemps après sa disparition, était un jour revenu à Cholula, mais que les habitants n'avaient pas voulu se soumettre à. ses volontés. Alors il était reparti, mais en les menaçant cette fois de revenir en colère et de les chAtier (Comp. Mûller, p. 579).
Tlapallan, ce pays rouge, ce lieu de Taurore où demeure la famille du Soleil dans Test lointain, n'a rien du tout à faire avec le Nirvana. Quetzalcoatl est bien plutôt un idéal de roi temporel, une sorte de Salomon toltec, comblant de prospérités temporelles ceux qui ont le bonheur de vivre sous ses lois et dans l'esprit duquel n'entrera jamais l'idée que la félicité suprême consiste à s'anéantir pour ne plus jouir de rien (1). Quant à en faire un législateur réel, dont le souvenir aurait été embelli par la légende, c'est oublier qu'il est loin d'être le seul de son espèce et que Votan, Guculkan, Huracan, Gucumatz, etc., lui ressemblent de très près. Il est évident bien plutôt que nous sommes en face d'une personnification mythique, et nous n'avons plus qu'à tâcher de préciser le phénomène qui donna lieu à la conception originelle de cette curieuse divinité.
(1) Dans une étude remarquable par les laborieuses recherches dont elle fait preuve, insérée dans la Revue de VHistoire des Religions (X, 1, juillet-août 1884), M. Eug. Beauvois a développé la thèse d'une tradition commune aux Grecs, aux Celtes et aux Mexicains et proposé Tassimilation de Quetzalcoatl à Héraclès et à Ogma, de Tulla et de Tlapallan & Thulé, c'est-à-dire à Tlslande, qui serait aussi la Kronie ou pays de Saturne. Nous persistons à penser que tous ces rapprochements sont arbitraires. Tuia ou Tulla, située en plein continent, ville des joncs, n'a rien à démêler avec Thulé, dont la situation fut toujours problématique, mais qui, en tout cas, était une lie perdue dans les profondeurs du nord lointain. Tlapallan est un pays mythique, tout ensoleillé, situé bien loin vers Test, et non dans les brumes du nord. Héraclès est un dieu solaire, grand batailleur, toujours victorieux, n'ayant rien d'un serpent emplumé, ne fuyant pas devant une divinité rivale, ne disparaiss.int pas à Test en annonçant qu'il reviendrait. 11 n'a donc rien de commun avec le paisible Quetzalcoatl.
Il était, dit sa légende, fils du Soleil, et on s'est appuyé là-dessus pour en faire une détermination du soleil comme les deux grands dieux aztecs dont nous avons parlé. Mais comment est-il possible de concilier avec cette explication le fait qu'il disparaît à l'est?
Je regarde comme beaucoup plus plausible l'opinion du père Sahagun (1), adoptée et précisée par Millier, d'après laquelle Quetzalcoatl, comme ses congénères de l'Amérique centrale, est essentiellement un dieu du vent. En réalité, il se rattache au môme phénomène du renouveau annuel qui est à la base du mythe de Uitzilopochtli, mais avec cette différence que c'est plutôt le vent que le soleil du printemps qui en est le principe et l'agent. L'hiéroglyphe mexicain employé pour représenter le vent est une tête d'oiseau tirant la langue. Gela nous explique déjà cette particularité des statues anthropomorphes de Quetzalcoatl terminées par une tête d'oiseau dont la langue sort. Le phénomène météorologique le plus saillant dans toute cette partie de l'Amérique, c'est la prédominance des vents d'est à partir de la fin d'avril (2). Ce sont ces vents qui font succéder à la saison froide et sèche la saison des pluies fécondantes en poussant sur le continent les vapeurs de l'Atlantique. C'est ainsi qu'ils ramènent la vie et l'abondance sur la terre désolée. La bçlle saison verte et fleurie, annoncée par les oiseaux chanteurs qui
(1) Trad . Jourdanet, 15 et passim.
(2) Comp. Bancroft, HI, 268.
précèdent Quetzalcoatl, fait d'abord sentir sa bienfaisante influence sur les basses terres riveraines de Tocéan (1). Puis elle s'étend en rampant sur le flanc de la sierra jusqu'à ce qu'elle atteigne les hauts plateaux où sont assises Cholula, Mexico, Tulla. C'est un immense serpent qui vole, et ce n'est pas Uitzilopochtli, le soleil fécondant de la même saison, qui sera l'ennemi intime de Quetzalcoatl, c'est bien plutôt Tezcatlipoca, le soleil sournois et morose de la saison froide. En effet, quand les beaux jours touchent à leur terme, c'est ce dernier qui revient et qui fait que le bon dieu-serpent se retire successivement de Tulla, de Mexico, de Cholula, des hauts plateaux, lui et la prospérité qu'il fait régner (2) ; enfin, il abandonne la côte orientale elle-même et se retire v^rs la région de l'aurore, le pays rouge mystérieux d'où il est venu. Mais il reviendra, et peut-être cette fois sous la forme terrible de l'ouragan.
La base naturiste de laquelle a surgi la notion du dieu toltec est donc le vent d'est humide et fertilisant du printemps. Il est fils du Soleil, envoyé par lui, puisqu'il vient de l'orient et qu'il y retourne. Il est oiseau, puisqu'il vient à travers les airs, et serpent puisqu'il glisse d'abord sur les eaux, puis sur le sol, en le transformant à mesure qu'il s'étend à sa surface. C'est pourquoi il s'appelle aussi Eecatl, le souffle ; Tohilj le bourdonnant ou le bruissant ; Nauiecatl,
(1) Ck>mp. Bancroft, UI, 268.
(2) Une peinture reproduite dans les Monuments de Humboldt, 84, nous montre Tezcatlipoca brisant un serpent en plusieurs morceaux.
le seigneur des quatre vents, etc. (l). Sa réputation de dieu civilisateur tient à celle des Toltecs dont il fut le dieu favori. Son sacerdoce en garda la tradition. Les Aztecs, vainqueurs des Toltecs, furent bien aises de penser que leur dieu Tezcatlipoca avait vaincu Quetzalcoatl, mais ils admiraient et goûtaient trop la civilisation toltèque pour s'opposer d'une manière absolue au dieu qui en avait été l'inspirateur. Ils respectèrent son culte et son clergé (2). Bientôt ce culte prit rang parmi les cultes reconnus, officiels, traditionnels, de l'empire aztec. Par conséquent, la légende de Quetzalcoatl acquit aussi droit de cité. Mais ce ne fut pas sans propager en même temps au sein du peuple mexicain, comme dans l'âme timorée de son souverain Montezuma, des appréhensions prolongées de ce qui pourrait bien arriver s'il prenait fantaisie à Quetzalcoatl de revenir de Tlapallan.
(1) Comp. Sahagun, p. 15.
(2) Gomme indice de la tendance civilisatrice de la religion de Quetzalcoatl, on peut signaler aussi qu'on représentait en Thonneur de ce dieu et devant son temple de petites scènes comiques où il y avait un véritable commencement d'art dramatique. Comp. Âcosta, V, 30, et Clavigero, I, 537.