CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Les pays dont nous nous proposons de décrire les anciennes religions forment deux groupes bien distincts séparés par l'isthme de Panama. Le premier comprend d'abord, au nord de cet isthme, la contrée connue sous le nom collectif d'Amérique centrale et qui est aujourd'hui divisée en plusieurs républiques : le Guatemala, San-Salvador, le Honduras, le Nicaragua, le Costa-Rica et le Panama. A l'époque où nous en étudions la religion, il convient d'y ajouter l'importante presqu'île du Yucatan, qui fait aujourd'hui partie de la République mexicaine, mais qui, au seizième siècle, était en dehors de l'empire vulgairement appelé mexicain. — Au-dessus, en
remontant vers le nord, s'étend cette région mexicaine dont nous aurons à mieux préciser la division ethnographique et politique, mais que provisoirement nous pouvons identifier à peu près avec le Mexique actuel, en lui donnant pour limites septentrionales approximatives l'extrémité nord de la mer Vermeille, le cours inférieur du Colorado et celui du Rio del Norte. Il ne saurait être question ici de frontières bien rigoureuses. On peut dire seulement qu'à partir de cette région la civilisation mexicaine disparaissait et faisait place à un état de sauvagerie toujours plus prononcé. Le phénomène physique le plus marquant de toute cette vaste contrée est la grande chaîne des Montagnes Rocheuses, continuation des Cordillères de l'Amérique du Sud, et qui forme de vastes plateaux très élevés. Vers le 20® degré de latitude s'étend l'Anahuac ou pays des lacs, qui vit s'élever la ville de Mexico et qui, à Tépoque où commence notre histoire, était devenu le centre de la civilisation mexicaine. On distingue dans toute cette région, en grande partie tropicale, trois zones parallèles où le climat diffère notablement. La zone inférieure, baignée par l'Océan, dite des Terres chaudes ou Tierras calientes, présente ou peut fournir les produits ordinaires des pays tropicaux ; la chaleur y est extrême et le climat malsain pour les Européens. Au-dessus, à 1,200 ou 1,500 mètres de hauteur, s'étend la zone tempérée, Tierra templada^ où la fertilité du sol est encore très grande, mais où la température se rapproche de celle de l'Europe méridionale. Mexico est située dans celte zone, à la hauteur pourtant con-
sidérable de 2,286 mètres au-dessus de la mer (1). Plus haute encore est la zone des Terres froides, Tierras /rias, où la végétation disparaît peu à peu. Les grands sommets du Citlatepetl (SjSSS""), du Toluca (4,623»), du Popocatepetl (volcan, 5,400"), de TOrizaba (volcan, 5,295») dominent cette chaîne imposante, et les neiges perpétuelles commencent à l'altitude moyenne de 3,500 mètres. Il résulte de cet ensemble de faits que la région mexicaine se distingue par une très grande variété de productions et d'aspects. Nous savons que cela est loin d'être indifférent en mythologie.
Le second groupe dont nous aurons à nous occuper est situé dans l'Amérique du Sud et formé par les régions correspondant au Chili, au Pérou, à la Bolivie, à la République de l'Equateur et à la Nouvelle-Grenade ou Colombie. 11 est encore plus difficile d'en marquer les limites précises que lorsqu'il s'agissait du premier groupe. La République de l'Equateur représente assez exactement l'ancien royaume de Quito que rinca Huayna Capac avait ajouté à son empire héréditaire peu d'années avant l'arrivée des Espagnols. L'ancien Pérou des Incas se composait du Pérou actuel, d'une partie au moins du Chili et d'une partie de la Bolivie actuelle; mais il est impossible^ de fixer avec quelque précision des frontières qui ne furent probablement jamais bien stables.
Ce qui domine dans la configuration générale de
(1) Comp. les intéressaiiteB remarques de M. le D' Jourdanet, préface de la deuxième édition de sa traduction de VEistoire v&ri~ digue du capitaine Bernai Diaz. Paris, 1877.
cette région, ce sont encore les Cordillères qui forment la grande arête de l'Amérique du Sud, mais qui la divisent en deux parties très inégales de Test à l'ouest. Tandis qu'à Test de ces montagnes les fleuves géants, les forêts immenses, les plaines interminables s'allongent indéfiniment à la rencontre de l'Atlantique, à l'ouest le continent n'est plus formé que d'une bande étroite' de terres descendant rapidement vers le Pacifique, et c'est sur cette bande resserrée que se déploya la succession de faits religieux et politiques dont nous aurons à dérouler le curieux tableau. Il nous faut pourtant faire une exception pour les Muiscas ou Chibchas, les anciens habitants de Bogota (Colombie actuelle), qui, renfermés dans leurs montagnes, développèrent aussi une civilisation et une religion fort peu connues, pourtant très dignes d'intérêt.
Quant à la région péruvienne proprement dite, il •convient de rappeler que l'étroitesse de la bande comprise entre l'océan Pacifique et les Cordillères n'est que relative. En réalité, elle mesure souvent de 200 à 600 kilomètres de largeur, quelquefois même au-delà, et le pouvoir des Incas s'étendait sur plus de 4,000 kilomètres du nord au sud. La superficie du Pérou actuel est plus que le double de celle de la France, et l'ancien Pérou des Incas était beaucoup plus étendu. Comme au Mexique, on doit distinguer les trois zones, celle de la côte où il fait très chaud, où il ne pleut pour ainsi dire jaDciais et où l'on récolte les produits des terres tropicales ; celle de la Sierra, divisée en plaines et en vallées encore très fertiles,
d'une température plus modérée et où l'on élève les nombreux troupeaux de vigognes et de lamas qui sont une des grandes richesses de ce pays ; enfin, la Montagne proprement dite, encore aujourd'hui incomplètement explorée, où des forêts sans fin abritent le jaguar. Tours, le chinchilla et de grands reptiles. Cette dernière zone est inhabitée. C'est dans la zone moyenne qu'est situé le grand lac de Titicaca, qui fut le principal berceau de la civilisation et de la religion péruviennes. Ce lac, élevé de près de 4,000 mètres au-dessus delà mer, présente une superficie d'environ 10,000 kilomètres carrés, sept fois celle du lac dQ Genève, avec plusieurs îles, dont une passe pour la résidence première des Incas, et il déverse ses eaux dans le Desaguadero qui disparaît sous terre. Les Cordillères supportent les pics prodigieusement élevés de Sorata (7,314™), d'Illimani (7,694"»), du Guatatieri (volcan, 6,714""), du Chimboràço (6,530"), etc.
Le fait historique prédominant dans les deux groupes dont nous venons d'énumérer les parties composantes, c'est que ces pays furent le théâtre de la civilisation indigène du Nouveau Monde. Cette assertion n'a rien d'exagéré. Si nous nous reportons à ce que nous avons dit ailleurs des conditions et des marques de la civilisation (1), nous devrons convenir qu'on ne saurait refuser ce caractère à l'état social des populations de l'Amérique centrale,
(1) Prolégomènes de VHistoire des Religions^ part. II, ch. xi, notamment p. 303 et suiv.
du Mexique et du Pérou à Tépoque où les Européens en firent la découverte. Cette civilisation, bien que présentant des lacunes, était déjà très avancée au point de vue de l'organisation politique et du bienêtre matériel des populations. Elle devançait même, à certains égards, la civilisation européenne du même temps. Il en est de même de leurs religions : elles s'étaient développées et systématisées d'une manière qui les élevait bien au-dessus des religions incohérentes, à peine ébauchées, des peuples dits sauvages des deux grandes presqu'îles américaines. Ce phénomène est d'autant plus remarquable que, tout autour de ces peuples d'élite, régnait la plus épouvantable sauvagerie. La civilisation mexicaine se heurtait au nord contre la sauvagerie des Peaux-Rouges. Au sud, en se rapprochant de l'isthme de Panama, on rencontrait de nouveau la sauvagerie qui couvrait tout le nord de l'Amérique du Sud, excepté l'oasis de Bogota et de Tunja, et qui n'avait reculé qu'à l'ouest des Cordillères, depuis le royaume de Quito (Equateur) jusqu'au Chili. Tout le reste du continent, à Test des montagnes, lui était abandonné. Au Pérou, la civilisation était protégée, d'un côté, par la mer ; de l'autre, par li grande chaîne à peu près infranchissable qui n'est coupée que par des cols étroits, ardus, de très pénible accès. Au nord et au sud, elle pouvait masser des forces organisées de manière à défier toute attaque des non-civilisés. Dans l'Amérique du Nord, la mer servait aussi, des deux côtés, de ceinture protectrice à la civilisation isthmique et mexicaine, et l'humeur belliqueuse des populations.
enrégimentées d'après un système savamment conçu, suffisait à sa défense contre les incursions possibles des hordes septentrionales.
Cette civilisation était-elle indigène, autochthone? Ou bien, comme on Ta souvent prétendu, provenait-elle d'immigrations venues de l'Ancien Monde à une époque difficile à déterminer? Nous aurons lieu de voir qu'on a tiré des conséquences fort arbitraires des traits communs qu'on a pu relever entre les cou-, tûmes, les croyances et les institutions de ces civilisés du Nouveau Monde et celles de divers peuples d'Asie et d'Europe. La preuve en est dans la diversité même des peuples auxquels on a tour à tour attribué les origines de la civilisation américaine. Chinois, Indous, Egyptiens, Chaldéens, Phéniciens, Carthaginois, Grecs, même les Celtes, même les Israélites, en un mot la plupart des anciens peuples de l'Asie et de l'Europe, ont été successivement désignés comme les ancêtres de cette civilisation. La vérité est que l'on peut facilement relever tel ou tel détail à l'appui de l'une ou l'autre de ces hypothèses, mais on ne peut la maintenir qu'à la condition de passer sous silence une masse d'autres détails qui la contredisent. Si les couvents du Mexique et du Pérou rappellent ceux du bouddhisme indou et chinois, il n'y a pourtant rien de commun, en principe, entre les religions mexicaine et péruvienne et celle de Gakyamuni. Si les Vierges du Soleil infidèles à leur vœu étaient condamnées au même supplice que les Vestales romaines coupables du même délit, cela ne saurait eff*acer les innombrables différences
qui creusent un abtme entre les Latins et les indigènes des bords du Pacifique. La ressemblance fortuite de quelques mots aztecs avec des mots grecs de signification analogue ne prouve pas plus l'origine hellénique de la civilisation américaine que la forme pyramidale-étagée des sanctuaires mexicains ne les rattache aux Egyptiens et aux Ghaldéens. La cruauté des sacrifices dans l'ancien Mexique trouve des parallèles ailleurs que chez les Celtes, et il ne suffit pas de constater dans les croyances des Mexicains et des Péruviens des traits dénotant une certaine analogie avec les idées messianiques pour affirmer, avec de hardis spéculateurs en ethnologie, qu'on doit reconnaître chez eux les descendants des dix tribus déportées d'Israël dont on n'a jamais pu, dans l'Ancien Monde, retrouver la trace avec quelque certitude. Toutes ces hypothèses prouvent simplement combien il a été difficile de s'ouvrir à cette idée, pourtant bien simple, qu'en vertu de l'unité de l'esprit humain et sans qu'il soit besoin d'invoquer pour les expliquer des transmissions ou des emprunts invraisemblables, d'étroites analogies, d'étranges ressemblances ont pu sortir de tendances et de croyances semblables, nées elles-mêmes, parallèlement et indépendamment, sur plusieurs points de notre planète.
Les ethnographes ne sauraient non plus apporter d'argument décisif à l'appui d'une filiation quelconque des peuples civilisés du Pacifique. Le type physique mexicain, comme celui des populations péruviennes, est passablement mélangé. Les Mexicains ont le plus souvent le front petit, les cheveux noirs
et durs, la peau variant du brun clair au brun olivâtre, la taille moyenne et le bas du visage quelque peu bombé. Le nez est fort, ouvert, souvent recourbé, les oreilles grandes, la barbe ordinairement peu fournie, les extrémités petites. Mais outre que ce portrait est sujet à de très nombreuses exceptions (1), il ne peut dans sa généralité rapprocher les Mexicains d'aucun peuple déterminé de TAsie ou de TEurope. — Il faut en dire autant des Péruviens, dont le type général, soumis aussi à de grandes variétés, est caractérisé par la forme très ovale du visage, le front un peu fuyant, le nez épais, la bouche assez grande, la couleur olivâtre, la taille petite et trapue, la barbe assez faible et les extrémités petites et minces comme au Mexique (2) .
Au surplus, même en supposant, ce qui nous paraît plus que douteux, que Ton parvienne jamais par cette voie à établir la généalogie européenne ou asiatique des peuples civilisés de l'Amérique, il est une considération qui nous paraît trancher la question en faveur de Tindigénat autochthone de leur civilisation. Quand les Européens découvrirent TAmérique, ni les Mexicains ni les Péruviens ne connaissaient Tusage du fer. Ce métal se trouve pourtant aux deux pays. Si donc des Européens ou des Asiates ont été les ancêtres ou simplement les civilisateurs des Mexicains et des Péruviens, ils ont dû arriver sur le continent américain à une époque antérieure
(1) Comp. Waitz, Anthropologie, IV, 64-65.
(2) Ibtd., 389-390.
à rapplication du fer aux besoins de la guerre, de la chasse, de l'agriculture, de la vie quotidienne, et, dès lors, on se demande avec quelque inquiétude de quel genre de civilisation ils purent bien être, en débarquant, les porteurs ou les promoteurs.
La civilisation de l'ancienne Amérique s'est donc formée et développée spontanément sur le sol même où les Européens la découvrirent, et c'est là tout ce que nous tenions à démontrer.
11 en est de même de leurs religions qui ont des rapports si étroits avec leur civilisation. Au Pérou, il est absolument impossible de séparer Tune de l'autre. Dans l'Amérique centrale, à Bogota, au Mexique, la liaison, bien que moins visible au premier aspect, n'en est pas moins intime. C'est ce qu'il nous sera facile de vérifier. Ces religions de la vieille civilisation américaine sont donc, comme celle-ci, indigènes et autochthones. Elles laissent clairement entrevoir le tuf naturiste et animiste dont elles sont l'étage supérieur, et qui ne diffère par rien d'essentiel du fond commun des croyances religieuses dans les deux Amériques tel que nous l'avons décrit dans un précédent ouvrage (1).
C'est ce qui nous oblige à ne pas exposer les religions de la civilisation américaine indigène sans avoir au préalable donné une idée suffisante de cette civilisation elle-même. C'est le cadre indispensable au tableau. Nous commencerons par le groupe civilisé de l'Amérique du Nord, lequel se compose,
(1) Religions des peuples non-civilisés^ I, 2\% suiv.
comme nous le savons, de TAmérique centrale et du Mexique. C'est d'ailleurs le premier qui s'offrit aux investigations de l'Europe.
OUVRAGES A CONSULTER
POUR l'histoire politique et religieuse de l'amérique centrale
ET du MEXIQUE
Les premiers documents relatifs à cette histoire sont les écrits des acteurs ou des témoins oculaires de la conquête espagnole. Il convient de se défier quelque peu, sinon de leur véracité, du moins de l'interprétation qu'ils donnèrent des phénomènes religieux qu'ils observèrent le plus souvent sans les comprendre. Ils ont toutefois le grand avantage d'avoir vu et touché ce qui ne fut plus tard qu'un souvenir.
Il faut citer en premier lieu les rapports de Fer- NAND Gortez lui même, qu'il adressa en 1519, peu après son débarquement, puis en 1520, 1522 (prise de Mexico), 1524 (commencement de la colonisation), à l'empereur Charles-Quint. Le premier paraît perdu. Les autres ont été publiés en espagnol et en latin. Gortez était doué d'une grande perspicacité, d'un vrai génie d'observation, mais il était à la fois peu moral et très dévot. Les faits de l'ordre religieux l'intéressaient vivement, mais il ne savait les apprécier que du point de vue de sa foi intolérante. Ce fut là son côté faible, qui faillit plus d'une fois lui coûter cher. Il ne pouvait voir une idole mexicaine sans avoir envie de la briser, un temple mexicain sans y
planter une image de la madone dont il était le zélé chevalier. C'est au point que plus d'une fois il dut entendre, à ce sujet, les remontrances du père Barthélémy d'Olmeda, son aumônier, plus circonspect et plus avisé.
Ce père Barthélémy mourut malheureusement peu de temps après la conquête. Ses impressions eussent été plus calmes et plus instructives que celles de son général. Mais nous possédons la Chronique de la Nouvelle Espagne^ écrite par Francesco Lopez Gomara, chapelain et confident de Gortez. Gomara semble avoir reçu ou s'être donné le mandat de s'attacher surtout à disculper Gortez des accusations dont il fut l'objet, même parmi ses compagnons d'aventure. Il manque souvent d'exactitude et n'a su bien des choses que par ouï-dire. V. la collection des HistoiHad, prim. de Ind, Madrid, 1852.
Ces inexactitudes et sa tendance à rabaisser les mérites des soldats de Gortez, pour faire d'autant mieux ressortir ceux de l'illustre aventurier, enflammèrent rire d'un vieux conquistador, le capitaine Bernal DiAz DEL Gastillo, qui, sur la fin de ses jours, retiré dans le Guatemala où il remplissait les fonctions de regidor, termina, en 1572, un gros livre diffus, prolixe, mal composé, mais d'une grande vivacité descriptive et rempli de curieux détails. G'est en soldat, et en soldat très ignorant, qu'il parle de la religion mexicaine. Mais il est sincère et il décrit exactement ce qu'il a vu. Son livre, Historia de los sucesos de la conquista de la N. Espana, parut seulement en 1632/ Nous en possédons une excellente traduction française due au D^ Jourdanet, qu'un séjour prolongé au Mexique a mis à même de compléter et d'éclaircir, par de savantes notes, l'œuvre du compagnoii dç
Cortez. La deuxième édition a paru en 1877, à Paris, chez Masson, sous ce titre : Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne écrite par le capilaine Bernai Diaz del Castillo, Vun des conquistadores, — On peut ajouter à sa relation celle, beaucoup plus courte, d'un anonyme, qu'on désigne ordinairement sous le nom du Conquistador inconnu. C'était aussi un officier de Cortez. Elle est reproduite dans le vol. X de la collection Ternaux Gompans.
Après les conquérants vinrent les fonctionnaires et les prêtres établis dans la Nouvelle Espagne. Ceux-ci étudièrent de plus près les indigènes, apprirent leur langue, recueillirent leurs traditions. Les Memoriales du bon Las Casas ne jouissent que d'une autorité médiocre. Ce sont des plaidoyers en faveur des indigènes opprimés, et il déploie autant d'ardeur à les présenter sous le jour le plus acceptable à ses lecteurs catholiques espagnols que d'autres en avaient mis à les noircir. Datant de la première moitié du seizième siècle, ses Memoriales ont été traduits en français par Llorente, en 1822.
Nous sommes redevables de données beaucoup plus sûres au père franciscain Bernardino de Sahagun, qui débarqua dans la Nouvelle-Espagne en 1529 et qui s'appliqua à bien connaître les croyances, les mœurs et la langue des indigènes. Sans aucune critique, trop enclin à christianiser les prières et les pratiques de la religion mexicaine, ne se défiant pas assez de la tendance des nouveaux convertis à atténuer de leur mieux le scandale que la description authentique de leurs anciennes croyances causait à des oreilles espagnoles, il n'en est pas moins une des autorités les plus compétentes et les mieux renseignées que nous puissions consulter. Son Histoire générale des
choses de la Nouvelle Espagne, demeurée longtemps en manuscrit, n'a été publiée pour la première fois qu'en 1829 à Mexico, par les soins de D. Carlos de Bustamante, puis, en 1830, par ceux de lord Kinsborough. Il a été traduit en français et savamment annoté en 1880 (Paris, Masson) par MM. le docteur Jourdanet et Rémi Siméon.
Il est j uste de porter aussi un jugement favorable sur l'ouvrage du jésuite Acosta, Historia natural y moral de las Indias occidentales, qui parut en 1590 à Séville et qui l'ut traduite en français dans les premières années du dix-septième siècle, ainsi que sur Touvrage en trois volumes in-folio du franciscain Juan de Torquemada, Monarchia Indiana, qui parut en 1614. Torquemada vécut cinquante ans au Mexique. On lui reproche toutefois de s'être souvent approprié les travaux manuscrits de ses prédécesseurs et de les avoir copiés sans indiquer ses sources. Il plagia, en effet, sans aucun avertissement, le manuscrit de Geronimo de Mendieta intitulé Historia école' siastica indiana, publié à Mexico en 1860. En un sens nous n'avons pas à nous en plaindre puisque, sans ce plagiat, nombre de documents utilisés par lui fussent restés inconnus. Parmi eux, il faut ranger les intéressants travaux de plusieurs indigènes convertis, tels que Ixtlilxoghitl, descendant des rois de Tezcuco, Gamargo, de Tlascala, Pomar, également de Tezcuco, et quelques autres.
Il faut de même accorder une place distinguée à l'ouvrage de l'historiographe de Gastille sous Philippe II, Herrera, qui publia, en 1601, sa Description des Indes occidentales, traduite en français en 1622. Il eut l'avantage de pouvoir consulter beaucoup de documents inédits déposés .aux
archives de l'Escurial. — Notre jugement sera moins favorable sur VHistoire de la conquête du Mexique (traduction française, La Haye, 1692) du jésuite Antonio de Solis, si du moins nous y cherchons des renseignements sur le sujet qui nous intéresse le plus; car Fauteur lui-même est d'avis que Tétude de Pancienne religion mexicaine « n'est ni agréable, ni utile ».
C'était au fond l'idée que partageait, bien que' partant d'un point de vue tout différent, notre compatriote l'abbé Raynal, auteur de VHistoire philo* sophique et politique des étdblisseinents et du commerce des Européens dans les deux Indes, 1770. Ce livre, aujourd'hui si négligé, n'avait guère d'historique, à vrai dire, que son titre et se composait surtout de dissertations sur les maux du despotisme et du fanatisme. Raynal avait d'avance mis les antiquités mexicaines hors de l'histoire en déclarant qu'elles ne se composaient que d'absurdités indignes d'attention.
Tout autre fut l'opinion de William Robertson qui publia sa belle Histoire de l'Amérique en 1777 (trad. française en 1878). Compilateur élégant et judicieux de ce qui avait été fait avant lui, il y ajouta peu de son propre fond; mais il fut des premiers à insister sur la distinction qu'il faut faire entre les non-civilisés et les civilisés d'Amérique et à relever ceux-ci du dédain immérité dont ils étaient l'objet.
Vers la même époque, l'ex-jésuite Claviqero, de la Vera-Cruz, expulsé de son pays, écrivit en italien, à Gesena, son Histoire ancienne du Mexique, soigneusement rédigée et très instructive, mais qui resta fort ignorée jusqu'à ce que l'illustre Alexandre de HuMBOLDT l'eût signalée à l'attention, ainsi que l'ouvrage de Boturini et la collection de peintures mexi-
caines de Gemelli. On sait qu'Alexandre de Humboldt parcourut l'Amérique de 1799 à 1804. Ses ouvrages, Vues pittoresques des Cordillères et monuments des peuples mexicains, Paris, 1810, et ses Ansichten der Natur, Stuttgard, 1849, sont surtout importants pour Tintelligence des monuments de la vieille civilisation américaine.
Il faut citer à côté de lui le magnifique travail de lord Kinsborough qui, depuis 1830, publia une série de neuf cents tables lithographiées où se trouve reproduit tout ce que Ton possédait de sculptures, de hiéroglyphes et de monuments mexicains. Ce colossal ouvrage est intitulé Antiquities of Mexico et contient de plus une véritable encyclopédie mexicaine.
Tout le monde connaît, au moins de nom, Touvrage de l'Américain H. Prbscott, History of the Conquest of Mexico (Londres, 1845), dont la valeur est de premier ordre, si toutefois on n'oublie pas qu'une disposition d'esprit regrettable a rendu Fauteur très peu sympathique aux mythes et légendes religieuses des peuples dont il a écrit l'histoire.
Nous devons signaler enfin la riche collection de Ternaux Gompans, publiée en plusieurs volumes depuis 1837, où se trouvent réunis un grand nombre de documents rares ou inédits, entre autres les traités du Mexicain Ixtlilxochitl (1838-1840). — J.-G. MùLLER, professeur de théologie à Bâle, Geschichte der Amerikanischen Urreligionen, Bâle, 1867, deuxième édition. — Le quatrième volume de V Anthropologie de Waitz, Leipzig, 1864. — H.-H. Bancroft, Native Races of the Pacific States of North America, 1875. Cet ouvrage de l'historien américain se recommande par une grande érudition spéciale et une élaboration
très remarquable des nombreux matériaux amassés par l'auteur. — En France, et tout récemment, le voyageur Gharnay, qui a enrichi le musée du Trocadéro de pièces fort curieuses relatives à Tancien Mexique et à sa religion, annonce la prochaine publication d'un ouvrage qui ne pourra manquer d'apporter des lumières nouvelles sur l'antiquité mexicaine.
Cette énumération des sources d'information relatives à Tancien Mexique est loin d'être complète. Cependant nous nous flattons de n'avoir omis aucun ouvrage de valeur. C'est aux mêmes sources qu'il faut recourir pour se renseigner sur les religions de l'Amérique centrale qui fut, dès l'origine de la conquête, considérée comme un appendice de l'empire mexicain et où régnaient en effet des croyances de même fond et de même esprit que celles qui dominaient au Mexique.
Nous devons toutefois mentionner à part les travaux d'un laborieux explorateur, l'abbé Brasseur de Bourbourg, missionnaire et administrateur ecclésiastique au Guatemala. Son Histoire des nations civilisées du Mexique et de l'Amérique centrale avant Christophe Colomb (1857-1859), sa Relation des choses de Yucatan (1864), son Voyage sur l'isthme de Tehuantepec (1862), ses Monuments anciens du Mexique, Palenqué et autres ruines de l'ancienne civilisation mexicaine (1864-1866), se rapportent plus encore à l'Amérique centrale qu'au Mexique. Il est à regretter que son zèle d'historien ait été mal servi par une imagination exubérante qui Ta lancé dans des hypothèses absolument arbitraires et que ses recherches n'aient pas été guidées par des études préalables et indépendantes sur l'histoire religieuse en général.
Nous lui devons pourtant plus d'un renseignement précieux.
A ce propos nous dirons quelques mots d un livre intitulé Popol Vuhy dont l'histoire est assez singulière. Il nous est présenté comme le recueil des traditions nationales et sacrées des Quiches. Les Quiches habitaient et occupent encore en grande partie le territoire du Guatemala. En 1854, le D"^ Scherzer découvrit à San Carlos une liasse de manuscrits relatifs au passé de ce pays, laquelle devait avoir fait partie d'une collection de documents réunis ou composés par le dominicain Ximenès, curé de Saint- Thomas de Puebla, au commencement du dix-huitième siècle. Il paraît que l'autorité espagnole jugea prudent d'en détruire la plus grande partie et confia le reste aux dominicains qui le gardèrent sans s'en occuper. Lors de la suppression de leur ordre au Guatemala, ce reste fut porté à l'Université de San Carlos. C'est là que le D*" Scherzer retrouva le Popol Viihqne Xi menés aurait transcrit en quiche et traduit en espagnol. Le texte quiche serait l'œuvre de plusieurs indigènes réunis pour reconstituer l'ancien Popol Vuh hiéroglyphique disparu depuis la conquête. C'est donc le travail de recomposition du curé Ximenès que le D** Scherzer publia à Vienne en 1857, en espagnol, sous le titre de Las Historias del Origin de los Indios de esta pro* vincia de Guatemala. L'abbé Brasseur de Bourbourg, qui avait appris le quiche, crut trouver dans la version espagnole des omissions, des inexactitudes, et, avec l'aide de plusieurs natifs, il élabora une traduction nouvelle, aussi littérale que possible (1869). Le livre ne vaut pas le bruit qu'il fit au moment de sa publication. On y remarque des tours et des expressions
bibliques dénotant l'influence des doctrines chrétiennes sur la mémoire des premiers restaurateurs du texte quiche. Il est confus, incohérent, plein de contradictions, et on ne peut s'en servir avec sécurité. Gomp. Max Millier, German Workshop, 1, 328; Bancroft, Native Races, HI, 473-474.