LES AUTRES DIEUX MEXICAINS
Tlaloo, dieu des pluies et de i*eaa. ^ Chalciuitlicue. ^ La procession des enfants voués à TIaloc. — La Croix de Tlaloc. — Centeotl ou Toci, déesse du maïs. — La femme-Tpci. — Ce qu*on faisait de sa peau. — Xilonen. — Xiuhtecutli, dieu du feu. — La Vénus mexicaine. — La légende de Jappan. ^ Mixcoatl. — Omacatl. — Ixtlilton. — Yacatecutli, dieu des marchands. — Xipe, récorché, dieu des orfèvres. — Autres dieux. — Les Tepitoton. ^- Mictlao, dieu souterrain. — Les Tzitzimime.
Le nombre des dieux mexicains était très considérable. Il avait grandi à mesure que les Aztecs, en élargissant leur empire, avaient adjoint à leurs dieux nationaux ceux de leurs confédérés et des nombreuses tribus soumises par leurs armes. Le chapelain de Gortez, Gomara, évalue en chiffres ronds à deux mille le nombre des divinités mexicaines. Evidemment il prend pour autant de dieux distincts les vocables divers sous lesquels une même divinité pouvait être adorée en différents lieux. M. de Bussière, dans son Empire mexicain (1), réduit ce nombre à deux cent
(1) Pp. 131-133.
soixante, ce qui est encore fort honnête. Nous ne pouvons songer à décrire tous ces dieux. Nous nous attacherons de préférence à ceux qui, par leur importance ou leur originalité caractéristique, ont droit à une mention spéciale.
Dans ce qui précède, nous avons déjà pu mesurer le prix que les populations mexicaines attachaient à la pluie . Cela se comprend aisément, si Ton pense à leur climat et à l'extrême sécheresse de l'air sur les hauts plateaux quand il ne pleut pas. C'est pourquoi, immédiatement à la suite des trois grands dieux dont nous venons de parler, il faut citer le dieu de la pluie et des eaux, Tlaloc, dont la puissance était révérée par toutes les populations.
Ce nom de Tlaloc ou Tlaloc tecutli, le seigneur Tlaloc, semble vouloir dire « le nourricier ». Ce dieu était censé résider dans les montagnes, d'où il envoyait les nuages chargés de pluie. L'éclair et la foudre comptaient parmi ses attributs. Ses statues étaient taillées dans une pierre verdâtre couleur de Teau, et il était représenté assis. Des bandes bleues et des rubans bleus ornaient son corps et couraient autour de sa bouche qu'il tenait grande ouverte, montrant des dents rouges. Car, s'il était nourricier, il était lui-même très avide de nourriture. Il avait les jambes nues jusqu'à mi-cuisse, comme quelqu'un qui doit souvent traverser les cours d'eau. Il tenait un sceptre d'or pointu, qui représentait l'éclair, et un carreau de foudre. Il u'avait qu'un œil au milieu du front, et cet œil, cerclé de bleu, blanc à l'intérieur,
était traversé par une ligne noire que sous- tendait un petit demi-cercle. Cette face de Tialoc, avec son OBil unique, était donc un raccourci du ciel dont le soleil est l'œil unique. La ligne noire et les bandes bleues représentent les alternatives de la pluie et du beau temps. La plus vieille et la plus vénérée de ces statues était placée sur une montagne, non loin de Mexico, et comme toutes les statues des dieux mexicains, surtout les vieilles, elle était fort laide. Un roi: de Tezcuco s'avisa, dit-on, de la remplacer par une belle statue de pierre dure, mais la foudre pulvérisa la nouvelle venue. Gela prouvait que Tialoc ne goûtait nullement l'innovation, et on s'empressa de remettre la vieille statue à la place qu'elle avait toujours occupée (1).
Le fait qu'un temple lui était élevé à Mexico môme, tout à côté de celui où trônaient les deux grandes divinités aztèques, prouve le haut rang qu'il occupait dans le panthéon mexicain (2). Il avait une épouse Chalchiuitlicue, c'est-à-dire Notre-Dame Chalchiuit. Ce mot de Chalchiuit désigne des émeraudes dont la couleur verte paraissait tout à fait convenable à la déesse des eaux. Le bleu et le jaune comptaient aussi parmi ses couleurs favorites. De la main gauche elle portait un petit bouclier sur lequel était dessiné une feuille de nénuphar, et, de la droite, un sceptre surmonté d'une croix, symbole de la pluie. Elle avait donné à son époux de nombreux enfants, les
(1) MûUer, liv. c, p. 500.
(2) Sahagun, H, Append,
Tlalocs, dont le nom alterne souvent avec celui de leur père dans les prières adressées à la divinité des eaux. Ce sont probablement les nuages (1).
La présence du dieu Tlaloc se révélait partout où Teau présentait quelque chose de singulier. Ainsi, il y avait dans le lac de Mexico un tourbillon qui passait pour une de ses résidences. Il était le héros de fêtes très populaires qui se distinguaient par Tétrangeté des cérémonies et par l'horreur des sacrifices. Par exemple, lors d'une fête qui se célébrait au milieu de Tannée, les prêtres de Tlaloc se rendaient près d'une pièce d'eau consacrée à leur dieu, y cueillaient des bottes de roseaux qu'ils chargeaient sur leur dos et, rentrant en ville ainsi chargés, ils pouvaient dépouiller tous ceux qu'ils rencontraient. Deux jours après, ils se rendaient au même étang et s'y plongeaient tumultueusement en imitant les mouvements et les cris des animaux aquatiques, grenouilles, canards et autres palmipèdes. Ces bizarreries s'expliquent. Les prêtres qui procurent au peuple l'inestimable bienfait de la bienveillance du dieu nourricier et qui représentent ce dieu lui-même ont le droit de disposer à leur gré de ce qui appartient à d'autres. De plus, il est naturel que, serviteurs du dieu des eaux, ils s'assimilent aux êtres vivant dans l'eau et qui sont certainement les objets de faveurs particulières de Tlaloc. Mais la lin des fêtes était plus lugubre. Des prisonniers de guerre, vêtus comme Tlaloc et portant ses insignes — je rappelle qu'au Mexique la
(1) Sahagun, I, 10.
victime vouée à rimmolation est identifiée d'avance avec le dieu spécial auquel elle sera sacrifiée — étaient amenés devant le temple de Tlaloc. Les premiers immolés étaient appelés « la base des autres », parce qu'on maintenait sur leurs cadavres ceux qui devaient, après eux, recevoir le coup de grâce. Les cœurs des victimes étaient recueillis dans un vase et on les portait en procession à ce tourbillon du lac de Mexico où Ton croyait voir une des demeures de Tlaloc.
Cette fin de fête est déjà sufïïsamment horrible. Il se passait pire encore au commencement de Tannée mexicaine où se célébrait une autre fête de Tlaloc. On se procurait en temps opportun, par voie d'achat ou de capture aux dépens des peuples ennemis, un certain nombre d'enfants ayant les cheveux bouclés et ne pouvant encore marcher. On les couvrait de pierres précieuses et de belles fleurs. On leur mettait des ailes de papier pour quMls pussent s'envoler dans les hauteurs de l'air à la suite du dieu des pluies. On leur fardait le visage. Enfin, on les juchait sur des litières très ornées et on les promenait en grande procession à travers la ville au son des trompettes. Le peuple, dit Sahagun (1) à qui nous empruntons ces affreux détails, ne pouvait retenir ces larmes à la vue de ces pauvres enfants menés au supplice. Mais si les enfants eux-mêmes pleuraient beaucoup, c'était bon signe, cela prédisait des pluies abondantes. Si toutefois la procession rencontrait un hydropique,
(1) Trad. Jourdanet, 57 suIt., 86.
c'était on ne peut plus fâcheux. Gela présageait que Tlaloc garderait ses eaux en lui-même. Enfin, les enfants étaient immolés, les uns devant la statue du dieu, les autres sur une montagne qui passait aussi pour une des résidences aimées de Tlaloc, d'autres jetés simplement dans le lac.
Il faut noter ce détail qu'au pied du temple de Tlaloc s'étendait une assez grande place, et la croyance populaire voulait que les enfants sacrifiés à ce dieu vinssent une fois par an, le jour de sa fête, assister invisibles aux cérémonies célébrées en son honneur. On les considérait commes passés au service de tlaloc et menant une vie heureuse dans le Tlalocan ou grand jardin céleste dont il était le tecutli, le seigneur. Les plus dévots croyaient même entendre le bruissement de leurs ailes.
Il y avait encore deux autres fêtes de Tlaloc à Mexico. La dernière ne se célébrait guère que dans les maisons; dans la troisième, qui avait lieu en octobre, on taillait des baguettes en forme de serpents et on faisait des figurines de bois ressemblant à des enfants qu'on enfonçait dans de petites montagnes artificielles faites de pâte. Ensuite on les portait cérémonieusement au temple de Tlaloc. Ces symboles font supposer qu'un certain adoucissement avait été appliqué à cette fête qui, dans l'origine, devait être le pendant de l'aifreuse solennité que nous avons décrite. Il n'est pas rare dans l'histoire religieuse que les off*randes vivantes soient remplacées au bout d'un temps par leurs images. Gela n'empêchait pas toutefois la barbarie de reprendre ses droits i\ la fin de cette
fête. On sacrifiait quatre femmes et un homme, les quatre femmes à l'intention des pluies des quatre vents, et l'homme était immolé sous un déguisement de serpent. Le reptile joue en effet un grand rôle symbolique dans le culte de Tlaloc, en tant qu'il représente Teau qui coule, les nuages, les cours d'eau. Il en est de même du nombre 4, qui est celui des quatre directions du ciel d'où la pluie peut venir et des quatre vents qui ramènent. Telle est l'origine du grand signe hiéroglyphique do Tlaloc, la Croix, qui se rencontre si souvent sur les monuments et les statues se rapportant aux phénomènes atmosphériques, particulièrement au culte de Tlaloc. C'est pourquoi la croix mexicaine, à quatre parties égales comme notre signe +, s'appelait « l'arbre de vie » ou « l'arbre de fécondité ». Rien de commun, on le voit, avec le sens originel du même signe dans la chrétienté. Ajoutons enfin que si Tlaloc était un dieu de fécondation et de vie, il était aussi distributeur de maladies, de celles surtout qui sont causées par le froid humide. Dans ce dernier cas on appelait un prêtre de Tlaloc. Ce prêtre apportait une figurine en pâte à l'image du dieu, lai faisait une offrande de vin de pulque (1) et de papier d'agave qu'il brûlait devant elle ; puis il la décapitait et l'offrait au malade pour qu'il en mangeât et se réconciliât ainsi avec le dieu irrité. C'était une autre sorte de sacrement mexicain, analogue à celui que nous avons déjà mentionné à propos de Uitzilopochtli. La figurine, en suite des
(1) Boisson fermeatée tirée des fruits de Tagave épineux.
cérémonies accomplies par le prêtre, est passée à Tétat de substance divine, de la substance de Tlaloc lui-même, et le malade communiera avec lui, sera consubstantié avec lui (1). Nous exprimons en langue théologique moderne ce qui, sous d'autres formes? était certainement dans l'esprit du dévot mexicain (2^ Notre-Dame des Emeraudes ou Ghalchiuitlicue, la compagne du dieu Tlaloc, portait divers surnoms ne laissant aucun doute sur sa nature qui était celle de Teau elle-même. Elle s'appelait, par exemple, Apozonallotlj a écume de Teau » ; Amecueyotl^ « ondulation » ; AtlacamaLTil^ « tempête de Teau»; Huik et Aiau^ ç< remous de Teau »; Xixiquipilui, « montée et descente des vagues », etc. Les Tlascaltecs avaient une déesse qulls appelaient Matlalcaeie, c'est à dire « habillée d'une robe verte », et donnaient le même nom à la plus haute montagne voisine, où s'amassaient les
(1) Le brisement de la petite idole est sans doute en rapport avec ridée que le dieu, quand il répand ses pluies dans Forage, se saigne et s'immole en quelque sorte lui-même. Il est des instants où le naturisme mexicain confine à des notions analogues à celles qui ont joué un si grand rôle dans la genèse du panthéisme indou.
(2) Comp. pour ce qui concerne le dieu Tlaloc, Sahagun, I, 4, 11 ; II, 1, 3, 16, 20, 25, 32, 35. Dans l'appendice à son livre II, Sahagun fait encore mention d'une fête qui se célébrait tout les huit ans à l'eflfet de « rajeunir le pain ». C'est Timage du dieu Tlaloc qui présidait aux danses célébrées à cette occasion. On disposait devant l'idole un réservoir plein d'eau où nageaient des anguilles et des grenouilles. Il s'agissait de les saisir avec la bouche et de les avaler vivantes tout en dansant. Cela signifiait qu'on se transformait en poissons, en amis de Tlaloc, vivant dans l'eau comme ses favoris. — V. encore Acosta, V, 9. — Glavigero, I, 343 suiv., 354 suiv., 413 suiv., 421 suiv. — Humboldt, Monum,, 32. — Mttller, 500 suiv. — Bancroft, III, 345-348.
nuées (1). La « fée verte » mexicaine n'était pas d'humeur plus compatissante que son auguste époux.
Nous passons à une autre déesse qui tenait aussi une grande place dans le panthéon mexicain. Centeotl était la déesse de ragriculture et particulièrement du maïs dont elle était à vraiment dire la personnification (2). Il faut toutefois savoir que cette déesse est parfois un dieu, ce qui a trompé plus d'un chroniqueur. Gela tient à ce que c'est une déesse-mère, présidant à la fécondation et à la naissance des enfants, et elle est souvent représentée avec un enfant dans ses bras. Cet enfant s'appelle aussi Centeotl. Comme de plus elle porte de nombreux surnoms en rapport avec sa qualité de mère nourricière ou bien avec les apparences successives du maïs, on a cru à la distinction de plusieurs déesses qui ne sont en réalité qu'elle-même. Elle s'appellera, par exemple, Tonacajohua, « celle qui nous soutient » ; Tzinteotl, « déesse des germes »; Teteionan ou plutôt Teteo innan, « mère des dieux » ; Ciuatcoatl, « Notre-Dame des serpents » ; Tonantzin, « notre révérende mère » {tzin est la forme terminale révérencielle). Mais elle était surtout connue sous répithète de Tocl ou Tocitzin, a notre aïeule, notre révérende aïeule ». Centeotl est donc au fond une bonne déesse, une Cérès ou Dêmêter mexicaine, et il est naturel qu'elle fût très honorée par ce peuple d'agriculteurs. Mendieta rapporte (3) qu'elle était souvent
(1) Bancpoft, HI, 367.
(2) Son nom est formé de centlù maïs, et de teotL être divin.
(3) Hist. eccles., 81.
représentée sous la forme d'une grenouille, symbole de la terre humide, avec une quantité de bouches s'ouvrant sur tout son corps. C'est probablement une de ses variantes que la déesse Mayaquîl aux quatre cents mamelles dont il est fait mention dans la collection de lord Kinsborough. Les dieux, pour la récompenser de sa fécondité, la changèrent en maguey, cette espèce d'agave ou d'aloès épineux dont les baies servent à faire le vin de pulque. Elle devenait ainsi une sorte de Dyonisos féminin.
Une de ses formes était assez distincte pour être regardée comme sa fille. C'était Xilonen la blonde, qui représentait, comme son nom l'indique, le jeune épi de maïs. Elle avait le visage peint eu/jaune et les sourcils en jaune-roux, les deux principales couleurs du maïs- approchant de sa maturité. C'était donc une Kora, une Perséphone américaine. Aux fêtes qu'on célébrait en son honneur comme en l'honneur de son frère, Centeotl le fils, fêtes où les jeunes Mexicaines jouaient un rôle principal, il ne manquait pas de symboles gracieux et pleins de poésie. Mais l'idylle ne dure jamais longtemps au Mexique et ne tarde pas à dégénérer en drame sanglant.
Centeotl n'était pas toujours, tant s'en faut, la déesse maternelle qu'on aurait pu croire. Elle était avide comme le sol desséché et jalouse des honneurs auxquels, en sa qualité de nourrice du peuple, elle croyait avoir droit. Si elle ne se trouvait pas suffisamment honorée, au lieu de distribuer l'abondance et la vie, elle envoyait la disette et les maladies. Parfois, pendant la nuit, on l'entendait pousser des
groguements lugubres. On prétendait Tavoir vue passer, vêtue de blanc et portant sur ses épaules un berceau d'enfant. Souvent les femmes qui avaient porté leurs denrées au marché étaient toutes saisies en découvrant un de ces berceaux qui avait été déposé derrière elles par une* main invisible, et quand on regardait ce qu'il y avait dans ce berceau, on n'y trouvait qu'un couteau d'obsidienne. Gela signifiait que Genteotl Tocitzin demandait des victimes (1). 11 devait y avoir de nombreuses différences dans le culte de cette vieille déesse du maïs, selon les tribus et les peuples qui le pratiquaient. Ce culte semble s'être étendu sur toute la surface de la terre maya et nahua et remonter jusqu'aux origines de la civilisation, dont la culture d'une céréale aussi abondante fut la condition première. Par exemple, les Totonacs, peuple récemment conquis par les Aztecs, se plaignirent à Fernand Gortez des dîmes sanglantes que les Aztecs prélevaient sur eux pour offrir à leurs dieux des victimes humaines, tandis que leur mère Genteotl, disaient-ils, nourrice des hommes, réprouvait ces aflreux sacrifices (2). G'est en rapport avec cette notion plus douce de la Gérés mexicaine qu'on la. représentait la tête couronnée de feuillage, tenant de la main droite un vase, de la gauche un bouclier sur lequel une fleur était peinte. Gela n'empêchait pas les Aztecs, imbus de l'idée qu'on ne se faisait bienvenir des dieux qu'en multipliant les sacrifices
(1) Sahagun, trad. Jourdaaet, p. 17.
(2) Clavigero, 1, 16-22.
humains, de célébrer son culte d'après le plus abominable des rituels.
Ainsi nous raconterons brièvement, car la cérémonie était très compliquée, ce qui se passait lors de la fête mexicaine de Toci, « notre Grand'Mère », et de son fils Centeoll. Cette fêté se célébrait chaque année au onzième mois, c'est-à-dire dans les trente jours allant de notre 21 août h notre 20 septembre (1).
Toci, en sa qualité de génératrice des plantes utiles, connaissait les herbes médicinales, ce qui explique le détail qu'on va voir. Chaque année, assez longtemps avant sa fête, on faisait choix d'une femme qu'on habillait en Toci et que Ton confiait aux soins de quatre sages-femmes, prêtresses ou sorcières, comme on voudra, connaissant les vertus des plantes et la manière de s'en servir, attachées au service de Centeotl. Elles devaient beaucoup choyer, tenir toujours en joie leur prisonnière. Quinze jours avant la fête, on exécutait en sa présence la Danse des bras, qui consistait en ceci que les danseurs, rangés sur quatre rangs, restaient au même endroit, sans en bouger, pendant plusieurs heures ; puis, silencieux et graves, ils élevaient et abaissaient continuellement les bras. C'était une mimique de la végétation, fixée au sol, s'élevant et s'abaissant alternativement selon que le vent souffle ou que le calme règne dans l'air, mais poussant toujours en silence. Huit jours après, les sages-femmes, pour distraire leur captive, lui
(1) V. Sahagiin, H, 11 et 30. - Comp. la description très complète de M. Bancroft, HI, 354-359.
procuraient le plaisir d'un combat simulé. On lui adjoignait trois matrones pour que les chances fussent égales (1). Elles se battaient à coups de petites boules de feuilles et de fleurs dont elles avaient des calebasses pleines Depuis lors, la captive recevait le titre glorieux d'Image de la mère des dieux, de Teteionan. Ce combat pour rire était réitéré pendant quatre jours, après lesquels les sages-femmes conduisaient Toci, c'est-à-dire leur victime, au grand marché de Mexico. Partout où elle passait, elle était Tobjet de la plus grande vénération, comme si la déesse elle-même eût été incarnée dans celle qui la représentait. C'était ce qu'on appelait « l'adieu au marché », qu'elle ne devait plus revoir. Au retour, elle semait du maïs le long du chemin, et on la conduisait dans une maison attenant au teocalli où elle devait être immolée. Les sages-femmes redoublaient alors de cajoleries et de douces paroles. « Ne vous » inquiétez pas, belle amie, vous passerez cette nuit » avec le roi, réjouissez-vous bien. » A minuit on la couvrait, pour parure de fiançailles, des ornements de grande fête appartenant à la déesse Toci, et on la conduisait au teocalli voisin au milieu du plus profond silence (2). Arrivée au sommet du teocalli, elle était brusquement saisie, juchée à califour-
(1) Sahagun nous a conservé les noms de ces trois auxiliaires. C*ëtaient Atia^ maltresse de l'eau; Hauttecqui^ celle qui bat le mais pour Tégrener; Xoqtumhtli^ la femme aux pattes d'aigle.
(2) Cette fréquente obligation du silence pendant les cérémonies en rhonneur de Centeotl vise toujours le travail silencieux de la végétation.
chon sur les épaules d'un prêtre et prestement décapitée.
Ici recommence une série d'horreurs. A peine avait-elle reçu le coup suprême qu'on Técorchait. On faisait deux parts de sa peau. La peau des cuisses était portée au temple de Genteotl le lils. Celle du buste servait à affubler un jeune prêtre qui, à son tour, représentait Toci et qui descendait couvert de la hideuse dépouille au milieu d'un cortège de prêtres, de nobles et de soldats. Ceux-ci entrechoquaient leurs boucliers comme pour simuler un combat. Le prêtre-Toci feignait de les poursuivre avec fureur. Le charme destiné à favoriser la végétation se change peu à peu en conjuration guerrière analogue à celles que nous avons décrites en parlant des Peaux-Rouges (1). On arrivait ainsi au grand temple de Uitzilopochtli, le dieu de la saison fertile et le dieu de la guerre. Là, le prêtre-Toci se présentait devant la statue du dieu, et toujours couvert de la peau de la morte, il étendait quatre fois ses bras en croix. De là on se rendait au temple de Centeotl le fils où un autre jeune prêtre s'était aussi fait une sorte de masque de la peau des cuisses. Depuis ce moment il passait pour assimilé à Centeotl le fils. Il se joignait au premier qui l'était venu chercher et ils se rendaient ensemble au teocalli de Centeotl la mère ou Toci. Là, et après d'autres cérémonies dont le détail serait trop long, le prêtre-Toci sacrifiait quatre captifs en leur ouvrant la poitrine et en leur
(1) Religions des peuples non^civilisés, I, 26S-269.
arrachant le cœur selon la méthode ordinaire. D'autres prêtres devaient immoler les autres victimes. Gela fait, le représentant de Genteotl le fils se rendait en toute hâte, escorté par des soldats, jusqu'à la frontière, au point où elle était menacée par Pennemi, et déposait son masque dans un lieu couvert où il devait séjourner comme un talisman protecteur de l'empire.
A Mexico même ce n'était pas encore fini. Le prêtre-Toci, toujours affublé de la même peau, était conduit devant le roi. Celui-ci faisait défiler des troupes devant ce prêtre et distribuait des armes et des récompenses. Ceux qui recevaient des armes en cette occasion s'engageaient à mourir plutôt que de fuir devant l'ennemi. On allait faire ensuite une « danse des bras » devant Centeotl ; cette fois, les mains des exécutants tenaient des fleurs. Le lendemain les prêtres de la déesse, revêtus des peaux des captifs immolés, montaient au sommet d'un petit temple de Uitzilopochtli et de là semaient du maïs sur le peuple entassé au pied de l'édifice. C'était à qui s'emparerait des précieuses graines. Des jeunes filles, attachées au service de la déesse, faisaient une procession pittoresque, portant sur le dos sept épis de maïs, les bras et les jambes ornées de plumes brillantes. Puis venait une autre bataille simulée dans laquelle on lançait sur le prêtre-Toci de la craie blanche en poudre et des plumes blanches, comme si l'on eût voulu imiter le combat de la neige et des frimas contre la végétation. Le roi lui-même prenait part quelques instants à ce rite semi-sérieux, semi-
burlesque. Enfin le prêtre-Toci allait se défaire de la peau dont il avait toujours le visage couvert en un lieu appelé Tocititlan (1), où il suspendait cette relique de la femme décapitée de manière que la face regard&t la route et que les bras fussent étendus en croix.
Cette description que, nous le répétons, nous avons abrégée, car il y avait encore bien des détails rituels dont le récit eût été fastidieux, sert à nous révéler ce qu'il y avait à la fois chez les Aztecs de sens poétique de la nature et d'indicible barbarie. Nous en verrons plus d'une preuve encore. Cette importance donnée ici à Técorchement de la victime nous paraît en rapport avec la culture du sol dont il faut écorcher la surface pour y semer la moisson prochaine. La terre ensemencée, Centeotl la mère, doit se joindre au maïs développé et mûri, Centeotl le fils, pour que la moisson soit bonne et utile. De là la réunion des deux peaux. Enfin nous voyons une preuve de plus de la tendance si marquée chez les Mexicains à identifier la victime vouée à une divinité avec cette divinité elle-même. C'est au point que le prêtre couvert de la peau de la victime devient à son tour le représentant de cette divinité.
A la fête de Xilonen, la blonde fille de Centeotl, la personnification du jeune maïs, fête qui se célébrait le 27 juillet, c'est-à-dire le 11 du huitième mois mexicain, on remarque aussi des cérémonies très poétiques, terminées par des immolations cruelles. Il y
(1) Ce mot signifie « Auprès de notre aïeule ».
avait des danses d'hommes et de femmes, chacun des deux sexes dansant à part, mais les femmes avec des guirlandes de fleurs où dominait le jaune, la couleur de Xilonen, et les hommes avec des cannes de maïs sur lesquelles ils feignaient de s'appuyer. L'encens de copal brûlait à profusion. Mais il y avait une victime désignée d'avance, une pauvre captive dont on peignait en jaune le visage, en rouge les sourcils, pour qu'elle ressemblât à Xilonen. Bientôt elle était menée au temple de Genteotl, un prêtre la recevait sur ses épaules de manière qu'ils fussent dos à dos. Immédiatement elle avait la tète tranchée, la poitrine ouverte, et son cœur, déposé dans une coupe, était offert respectueusement devant la statue de la déesse. Ce jour-là, on célébrait beaucoup de banquets dans la ville, on y mangeait des gâteaux pétris tout exprès, les riches distribuaient des vivres aux pauvres, et, par exception, il était permis aux vieillards des deux sexes de boire immodérément du pulque. Cette licence était interdite aux jeunes gens sous les peines les plus sévères (1).
On célébrait enfin, au quatrième mois de Tannée mexicaine (du 3 au 22 avril), une fête en l'honneur spécial de Genteotl le fils, dont la mère recevait, à cette occasion, le nom de ChicomecosLtl, « le serpent des subsistances » (2). Cette fois, du moins, il n'y avait pas de sacrifice humain. Mais les adorateurs
(1) Gomp. Bancroft, ibid.^ p. 360. ^ Sahagun, II, 27. Trad. Jourdanet, p. 123,
(2) Plusieurs auteurs ont fait de Chicomecoatl une déesse à. part. Ce n*e8t autre chose (][u*une des épithè tes honorifiques de Genteotl.
etc. On les jetait sur la braise du foyer et les enfants les mangeaient en disant : « Notre père le Feu mange des grillades ». Tout cela dénote de bien vieilles traditions. Rien ne remonte plus haut que les fêtes religieuses qui tendent, comme celle-ci, à devenir des fêtes d'enfants. Sa statue le représentait nu, le menton noir, un joyau rouge passé à travers les lèvres. Coiffé de plumes verdâtres, il portait sur le dos une espèce de serpent ou de dragon fait de plumes jaunes. Ce sont, comme on le voit, toutes les couleurs du feu . Les deux grandes fêtes qu'on célébrait chaque année en son honneur comptaient parmi les plus populaires, et nous y reviendrons en parlant des fêtes mexicaines en général. Nous y verrons s'accomplir d'autres épouvantables rites qui prouvent qu'à Mexico, du moins, la fête du « vieux dieu » était encore autre chose qu'un divertissement d'enfants (1).
Les Aztecs avaient aussi une Vénus, une déesse de l'amour charnel, dont les noms n'avaient rien de très flatteur. Il est permis de supposer que ces derniers venus du nord, plus chastes que les populations efféminées qu'ils subjuguèrent, trouvèrent ce culte établi et s'y soumirent par crainte superstitieuse plus que par sympathie. Le nom le plus fréquemment employé pour désigner cette déesse est Tlaçolteotl, « déesse des ordures ». On l'appelait aussi Tlaçolteociuatl^ « Notre-Dame des impuretés » ;
(1) Sahagun, I, 13. — Clavigero, I, 355, 370, 395, 437 suiv. — Humbold, Monum., 186, 206, 213. — MiUler, p. 568. — Baucroft, III. 385.
Tlaelquani, « la mangeuse de saletés », ou encore
Ixcuinaj a celle qui a quatre faces ». Les Tlascaltecs,
qui avaient toujours repoussé les influences aztèques,
lui donnaient le nom plus gracieux de Xoquiquetzal^
« la Plume fleurie ». On se la représentait vivant au
plus haut des cieux, dans un très beau jardin, fllant
ou tissant de riches étoffes, servie par des nains, des
bossus, des bouffons chargés de Tamuser. Elle devait
être d'une-beauté irrésistible. Il est même question,
dans Gamargo (1), d'une guerre des dieux h son sujet.
Elle était, disait-on, l'épouse de Tlaloc, dieu des
eaux, mais Tezcatlipoca s'en éprit, l'enleva et la
transporta dans son ciel qui passait pour le plus haut.
Il y a dans cette légende une indication assez claire
du phénomène naturel dont cette déesse est sortie.
Ce serait la végétation aquatique, si florissante au
temps humide, disparaissant quand vient l'astre qui
la dessèche. La déesse de l'amour charnel vient du
marécage.
Il courait plusieurs légendes médiocrement édifiantes (2) sur le compte de la capricieuse et peu chaste déesse. On ne voit pas qu'elle ait été l'objet de fêtes officielles, grandement carillonnées ; mais,
(1) Ck)mp. les Nouvelles Annales des Voyages^ XCIX, pp. 132-133.
(2) n en est une que Boturini (Idée d'une nouvelle histoire, etc., 63-66) a raconté tout au long et qu'on peut reproduire à titre d'échantillon, bien qu'elle m'inspire quelques doutes sur son authenticité. Mes objections, il est vrai, portent plutôt sur la forme qui est trop dualiste que sur le fond qui peut être très exact. — Un certain Jappan, voulant devenir le favori des dieux, laissa sa maison, sa femme et ses amis et s'enfonça dans le désert pour y mener une vie d'ermite contemplateur. Il avisa un rocher escarpé.
d'après Sahagun (1), c'est à elle ou du moins à ses prêtres que les coupables confessaient, pour en obtenir le pardon, les fautes qu'elle inspirait le plus souvent ; ce qui permet de supposer que ces prêtres ne manquaient pas de clients (2).
très élevé, sur lequel il parvint k monter, et là il demeura jour et nuit se livrant & tous les actes de dévotion. Les dieux voulurent éprouver sa vertu et donnèrent Tordre au démon Yaotl (rennemi, l'adversaire) de l'espionner, de le tenter et de le punir; s'il succombait. Yaotl fit défiler devant lui de très belles personnes qui l'invitèrent à. descendre, mais le solitaire résista & toutes leurs provocations. Alors la déesse Tlaçolteotl se sentit piquée au jeu et prétendit venir à bout de cette vertu inébranlable. Elle apparut donc devant Jappan qui ne put s'empêcher de ressentir un certain trouble devant cette incomparable beauté. « Frère Jappan », lui dit^-elle, « je » suis Tlaçolteotl. Emerveillée de ta vertu, je suis touchée de tes » souffrances, et je voudrais te réconforter. Par quel moyen pour- » rais-je arriver jusqu'à toi pour te parler plus aisément? » L'ermite, dans sa simplicité, ne devina pas la ruse, il descendit de son roc et aida la déesse à le gravir. Mais si la déesse monta, la vertu de Jappan chuta. Aussitôt le démon Yaotl accourut et lui coupa la tête, bien que Jappan, les mains étendues, le suppliât de l'épargner. Les dieux le changèrent alors en scorpion aux antennes levées, et, de honte, il alla se cacher sous la pierre, théâtre de sa défaite. Sa femme Tlahuitzin (l'enflammée) vivait encore. L'implacable Yaotl alla la chercher, Tamena près de la pierre sous laquelle se cachait son mari changé en scorpion, lui conta tout et finalement lui coupa aussi la tête : ce qui fit une autre espèce de scorpion « couleur de feu ». Elle n'eut plus qu'à rejoindre son mari sous la pierre où il était blotti. De là la race des scorpions de différentes couleurs. Voilà pourquoi ils se cachent ordinairement sous les pierres, n'osant affronter le grand jour, aigris contre le monde entier par le souvenir de leurs fautes et de leurs malheurs, et faisant passer leur rage dans le venin dangereux qu'ils communiquent à leurs victimes. Du reste, les dieux trouvèrent que Yaotl avait excédé ses pouvoirs, et, pour le punir lui-même, ils le changèrent en une espèce de sauterelle.
(1) 1, 12. Trad. Jourdanet, 23. Comp., p. 343.
(2) Comp. Clavigero, I, 361, 443. — Humbold, Mon., 101, 145.
Parmi les dieux mexicains de second ordre, nous citerons aussi Mixgoatl, «le serpent-nuage» (1), dieu ou déesse de la chasse, car son sexe n'est pas très certain, et peut-être y en avait-il un mâle,, un autre femelle. Son nom semble indiquer un nuage de tempête ou d'orage. Encore aujourd'hui on s'en sert au Mexique pour désigner les trombes. On le représentait un faisceau de flèches à la main. Ce doit être une très vieille divinité, et je ne serais nullement surpris si Ton découvrait que Quetzalcoatl en est la forme raffinée. C'était le dieu favori des Otomis et des autres hordes qui, retirées dans les hautes montagnes, n'avaient été que très faiblement touchées par la civilisation maya et nahua. Les Mexicains, qui aimaient beaucoup la chasse, lui avaient érigé deux temples à Mexico, et on célébrait en son honneur des fêtes auxquelles on se préparait par des jeûnes et des émissions de sang. On y joignait des sacrifices humains (2).
Omacatl (3) , « le double Roseau » , le roseau par excellence, était une sorte de Momus américain, dieu de la joie, du bon pulque et de la bonne chère. Son culte n'était guère observé que dans les hautes classes
(1) De mixtli^ nuage, et coati, serpent.
(2) MasuppositionqueMixcoatl était le nom de deux divinités de sexe différent est confirmée par cette notice du P. Sahagun qu'un homme et une femme, qui passaient pour Timage du dieu Mixcoatl et de sa compagne, étaient immolés le jour de sa fête. Trad. Jourdauet, p. 72. Comp. 344. — V. encore Clavigero, I, 360, 363, 427. — Bancroft, III, 403-405.
(3) De ome, deux, et <ncatl, roseau.
où il était censé présider aux banquets et aux réjouissances luxueuses. Son image était portée dans les lieux de festins. On le représentait assis sur des ajoncs, la. face blanche et noire, couvert de filets, toutes choses indiquant une origine aquatique. C'était un dieu jaloux qui punissait ceux qui ne lui rendaient pas les hommages prescrits. Dans ce cas, il se vengeait en mêlant aux aliments des cheveux ou d'autres choses répugnantes; ou bien il faisait tomber les délinquants lorsqu'ils marchaient ou les rendait malades. Sa fêle était aussi marquée par une sorte de communion. Dans chaque quartier on faisait avec de la pâte une sorte de gâteau à laquelle on donnait la forme d'un os recourbé. C'était « Tos d'Omacatl ». On passait la nuit à banqueter et à boire du pulque. Le matin, de bonne heure, un malheureux, habillé comme le dieu et peint à ses couleurs, était immolé devant sa statue. Puis on se partageait « Tos d'Omacatl », et chacun en mangeait un morceau. C'était pour se garantir contre la disette et on s'engageait par là à célébrer de nouveau sa fête Tannée suivante avec le même zèle et la même ponctualité (1).
Il y avait aussi un dieu-guérisseur par excellence, surtout à Tusage des enfants, qu'on appelait Ixtlil- TON (2), « le noiraud ». Dans son oratoire se trouvait une eau noire, contenue dans des jattes, que Ton administrait aux enfants malades. Si on l'appelait dans une maison, son image no se dérangeait pas. C'était
(1) Sahagun, I, 15. — Bancroft, III, 408.
(2) Diminutif de ixtlilli^ ixtli, visage, lilli, noir.
son prêtre qui revêtait ses ornements et qui se rendait dans la demeure de Tenfant. On Tencensait tout le long de la route comme la divinité elle-même, et il était reçu avec des chants et des danses. Ce prêtre-dieu avait une sorte de surintendance sur le pulque confectionné dans les maisons. Il le goûtait solennellement et le déclarait potable. S'il y trouvait des défauts ou si la propreté laissait à désirer, il accablait le maître de la maison de ses malédictions redoutées (I). — Je suis fort tenté de ne voir dans Omacatl, Ixtlilton et d'autres divinités du vin que des détachements, si je puis ainsi dire, du dieu nourricier Tlaloc, au nom duquel étaient restées associées les idées plus sévères, plus révérencieuses, qu'un dieu de première classe doit inspirer, tandis que ses rejetons, anciennes épithètes devenues autant de divinités distinctes, s'accommodaient beaucoup plus facilement avec les faiblesses et les désirs vulgaires. C'est un peu la même différence qu'on peut constater de nos jours entre les bons vieux saints de nos provinces les plus arriérées et les saints plus majestueux, moins indulgents, plus corrects aussi, du grand calendrier.
Il y avait en effet un grand nombre de petits dieux du vin d'agave. Ils faisaient entre eux tous la monnaie d'un Dionysos mexicain. On connaissait, par exemple, le dieu Tezcatzoncatl, « le Miroir couvert de paille », par allusion, sans doute, au trouble de la vue qui accompagne Tivresse, et beaucoup d'autres
(1) MttUer, p. 575. — Bancroft, HI, 409. — Sahaguû, I, 16.
dont le bon Sahagun nous donne la nomenclature (1), sans que leurs noms nous apprennent grand'chose. Ce sont autant de petits dieux locaux entraînés dans la tradition générale. Le père franciscain remarque ce que l'on peut observer chez les Peaux-Rouges et d'autres non-civilisés, c'est-à-dire que Ton faisait retomber sur les dieux de l'ivresse, plutôt que sur rivrogne lui-même, les crimes ou délits commis sous leur influence. Parfois ces dénominations sont tout autre chose que joyeuses. Un de ces dieux s'appelle, par exemple, Tequechmecaniani, « le pondeur des hommes », un autre Teatlahuianiy a celui qui les noie ». Tous ces dieux, pris collectivement, avaient à Mexico un temple connu sous le nom bizarre de Centzontotochtin, «les quatre cents lapins» (2). On se servait du mot lapin pour désigner un ivrogne. Un de ces petits dieux s'appelait Ometochtli, « le deux fois lapin », le lapin supérieur. Quatre cents prêtres étaient attachés au service de ce temple (3).
Il faut aussi mentionner le dieu que Ton pourrait appeler le Mercure mexicain, en ce sens qu'il était spécialement adoré par la classe des marchands et qu'il était le protecteur de ses fidèles en voyage. Son nom était Yacatecutli, « Seigneur des voyages » ou, selon Clavigero, « le Seigneur qui guide ». On le représentait comme un homme marchant un bâton à la main, et ce bâton à poignée recourbée était son sym-
(1) Trad. Jourdanet, p. 47.
(2) Sahagun, II, app. p. 178.
(3) Comp. Bancroft, III, 418. — Muller, p. 570.
bole. Delà, sans doute, le nom qu'il portait aussi d'après Torquemada, Yacacoliuhqui, c'est-à-dire « le nez crochu». Nous rappelons que les Aztecs étaient grands commerçants, et qu'en l'absence d'animaux de trait, tout le trafic se faisait à dos d'homme. Un marchand devait posséder de nombreux esclaves, qu'il organisait en caravanes. Lui-même précédait ou suivait en serre-file. L'une des premières qualités requises du négociant mexicain était donc d'être bon marcheur. Voilà pourquoi la vénération de Yacatecutli était profonde et se reflétait sur le bâton de voyage ou canne à corbin qui le symbolisait. Tous les jours, soit au départ, soit à l'arrivée, le marchand voyageur fichait son bâton en terre et lui adressait ses dévotions. Quand il était de retour chez lui, il le déposait dans le compartiment de sa demeure qui lui servait d'oratoire domestique, et au commencement de chaque repas il lui faisait une offrande. Il lui offrait aussi de l'encens de copal et de son propre sang, qu'il tirait en se scarifiant plusieurs parties du corps. On ajoute que Yacatecutli avait des frères et une sœur qui probablement ne sont que d'autres formes du même dieu. Yacatecutli avait deux grandes fêtes annuelles avec l'accompagnement obligé de sacrifices d'esclaves offerts par leurs propriétaires (1). Je ne sais trop à quelle base naturiste on pourrait ramener la notion première de cette divinité. Si toutefois on observe que l'une de ses grandes fêtes
(1) Sahagun, I, 19. Trad. Jourdanet, 38-41. — Bancroft, HI, 416. — MuUer, 575.
coïncidait avec la troisième fête de Uitziiopochtli, et que ce dieu a aussi pour fonction de guider ses adorateurs quand ils partent pour la guerre, il me semble probable que Yacatecutli est un dérivé de ce dieu solaire (1).
Parmi les dieux intéressant particulièrement la classe des marchands, nous devons mentionner aussi le dieu Xipe, « TEcorché », qui élait le patron des orfèvres. Son nom vient sans doute du travail de polissage dont le métal était l'objet avant d'être façonné. On rappelait le plus souvent Xipe totec, « Xipe notre coupé », puisque, après l'avoir poli, on le fendait en morceaux pour le travailler. Si on lui refusait les hommages qu'il réclamait, on s'exposait à être frappé de la goutte, de la gale, de maux de tête ou de maux d'yeux. Pour être guéri, il fallait s'affubler de la peau des victimes qu'on immolait le jour de sa fête, qu'on appelait, à cause de cela, tlacaxipenalitztli, « écorchement d'hommes » (2). Cette fête était accompagnée de combats, et comme le dieu Xipe, représenté nu, peint en jaune et en fauve (couleurs de Tor), doit avoir, comme partout, une relation essentielle avec le soleil, dont l'or passe ordinairement pour la substance, il y a tout lieu de penser qu'il est aussi une forme particulière de Uitziiopochtli, le dieu solaire et guerrier, adoptée et personnifiée par la corporation des orfèvres mexicains dont nous avons plus
(1) Comp. la note au bas de la p. 41 de la traduction de Sahagun par M. Jourdanet.
(2) De tlacatl, homme, xipena^ écorcher, dépouiller.
haut signalé rimporlance. Nous aurons à revenir sur les horribles détails de la fête de Xipe (1).
(1) Sahagun, I, 18. Trad. Jourdanet, 37-38. Clavigero, I, 413, 487. ^ Nous sommes loin, dans l'énumëration qui précède, d^avoir donné la liste de toutes les divinités qu*on adorait au Mexique. Nous nous sommes borné aux principales et & celles surtout qui jettent un jour sur rétat d*esprit dVn peuple aussi remarquable par son développement k tant d*égards que par ses affinités encore persistantes pour la sauvagerie ou la barbarie la plus grossière. Parmi les divinités dont nous n^avons rien dit, il en est qu'on serait fort tenté de regarder comme de simples doubles de celles que nous avons décrites. Ainsi, les déesses Chicomexochitl^ « les sept fleurs », et XochiqueU zaly « la Plume fleurie », se confondent aisément avec Coatlicue ou Tlaçolteotl. La déesse Tepeyollotli, « celle qui réside au cœur des montagnes {yoîlotli^ cœur, tepetl, montagne) », se distingue mal d'une épouse de Tlaloc. On peut en dire autant de Temazcalteciy la protectrice des baigneurs {temazcoklli^ bains). On pourrait encore parler de Tzapotlan Tonan, la mère inventrice des remèdes contre les maladies de la peau {Tzatpotlan est la localité d*où Ton tirait l'huile employée contre ces affections), des Ciuapipiltin (ctua, femme, pilli^ noble), matrones redoutées qui semblent être des personnifications des rayons solaires du couchant, qui protégeaient spécialement les femmes mortes en couches, mais qui ne voulaient pas de bien aux enfants, qu'elles rendaient malades, ni aux hommes, qu'elles frappaient de paralysie et d'hébétude. On rencontre encore Macuilxochitî ou Xochipiîli^ dieu des fleurs, donateur de prospérité, dont l'image était dans toutes les maisons, Nappatecutli^ inventeur de métiers, patron des fabricants de nattes. Bon nombre de Tlalocs ou fils du dieu des eaux, avaient leur nom & part et leur culte spécial. Uiœtociuatl, déesse du sel, était leur sœur aînée. Un dieu, Opochtlif « le gaucher ou l'adroit », avait inventé les instruments de pêche et recevait très spécialement les hommages des pécheurs. Tlatetecuin^ « celui qui frappe la terre », était un double d'Ixtlilton, le guérisseur, et confirme notre supposition qu'Ixtlilton lui-même est une forme détachée de Tlaloc. llamatecutli était le patron de la vieillesse. Yoaltecutli, seigneur de la nuit, et Yoalticitlf médecin de la nuit, protégeaient les enfants. 11 serait facile de citer encore d'autres noms de dieux et de déesses.
Pour ne pas allonger indéfiniment la liste de ces dieux de second et troisième ordre, passons tout de suite à ceux qui, dans la religion mexicaine, faisaient office de pénates et même de fétiches. C'étaient de petites idoles domestiques qu'on appelait les Tepi- TOTON, « les tout petits ». Une loi réglait le nombre que chacun pouvait en posséder selon son rang. Le souverain pouvait en avoir six, les nobles en avaient quatre, les petites gens n'en pouvaient avoir plus de deux. C'était la part de l'animisme dans cette religion si fortement marquée au coin du naturisme. Leur très grand nombre a fait qu'une notable quantité de ces Tepitoton a échappé à la rage de destruction des convertisseurs espagnols, et nos musées d'Europe en possèdent beaucoup. Ce sont de petites figurines, le plus souvent en terre cuite, percées ordinairement de deux trous, pour qu'on puisse les suspendre en guise d'amulettes. On en plaçait aux carrefours et près des fontaines, on en déposait avec les morts dans leur tombe. Dans quelques-unes on reconnaît les symboles de Uitzilopochtli ou de Centeotl tenant son enfant dans ses bras. Beaucoup d'autres sont anonymes, et la fantaisie individuelle dut se donner libre carrière dans le choix et la confection de ces divinités minuscules (1).
Il nous faut, toutefois, remonter la série pour parler, en finissant, d'une divinité qui se rapproche des
(1) Comp. Clavigero, I, 363. — Humboldt, Monum,, 94, 217. — Mullep, 571.
plus importantes : je veux parler du dieu Mictlan, dont le nom, comme celui de Hadès, désignait à la fois la région infernale et. le dieu qui y régnait. D'après plusieurs historiens, et notamment M. Bancroft (1), Mictlan signifiait primitivement « la région du nord »; parla suite, sans changer de nom, Mictlan passa sous terre. Le nord faisait aux enfants des régions méridionales de l'Amérique un effet analogue à celui qu'il produit chez les Européens du midi qui n'ont pas voyagé. Ils conçoivent difficilement qu'on puisse vivre dans le nord. Il n'apparaît à leur imagination que perpétuellement couvert de brume, stérile, gelé, comme un pays de la mort. Au Mexique, le Mictlan ou pays du nord devint synonyme de contrée sombre, obscure, désolée, ce qui fit que le Mictlan fut considéré comme le séjour naturel des morts et devint insensiblement la région souterraine où tous les morts se rendaient. Ce séjour personnifié devint le dieu Mictlan. Pour le distinguer de son domaine, on ajoutait ordinairement le titre honorifique Mictlan Tecutli, le seigneur Mictlan. Il avait une épouse, Mictlanciuatl, la dame de Mictlan, que quelques légendes identifient avec Tlaçolteotl, la déesse de l'amour lubrique, ou bien avec la femmeserpent Goatlicue, ou bien enfin avec la déesse-mère Genteotl. On connaît aussi une autre déesse, compagne du dieu souterrain, du nom de Teoyaomiqui (2), peut-être simple épithète de la précédente, et
(1) Native Races, UI, 396.
(2) Miqui, mourir ou mort, teoyao, guerre sacrée.
dont le principal office était de recueillir les âmes des guerriei's morts dans les combats. D'autres auteurs la donnent au contraire pour compagne à Uitzilopochtli, le dieu de la guerre. On voit que cette partie de la mythologie mexicaine était très peu fixée. On a découvert à Mexico une énorme statue composite, représentant plusieurs divinités (ce qui était assez fréquent dans Tidolâtrie mexicaine) , et dont la partie centrale doit représenter Teoyaomi qui. Quant au seigneur Mictlan lui-môme, sa statue portait de longs chapelets de tètes de morts, qui ceignaient son corps entier. Son temple, à Mexico, s'appelait TlalxiccOj ce qui signifie « le nombril ou le centre de la terre » (1). C'était une divinité commune aux Mexicains et aux peuples de l'Amérique centrale ; car on la retrouve sous un nom identique ou à peine différent au Nicaragua et au Yucatan. La fête annuelle de Mictlan se célébrait à la fin de Tannée, dans les jours complémentaires ; on la célébrait de nuit, avec immolation d'un captif, et lé prêtre officiant était vêtu de noir. Ce Mictlan ne passait pas pour un ami des hommes. Lui, sa compagne ou ses compagnes sont régulièrement dessinés la bouche ou, plus exactement, la gueule ouverte, et on le représentait souvent en train d'avaler un enfant (2).
On peut se demander, par conséquent, jusqu'à quel point la religion mexicaine ne tendait pas à établir
(1) De Tlalli, terre, et xictli^ nombril, co, suffixe de lieu. Sahagun, trad. Jourdanet, p. 173.
(2) Comp. Clavigero, l, 344, 347, 443. — Prescott, I, 50. — Bancroft, III, 396-402.
un dualisme complet entre les dieux protecteurs de Tordre, amis de la vie et des hommes, et ces dieuic amateurs de la destruction, tels que Mictlan et ses épouses. Déjà, l'antagonisme annuel de Uitzilopochtli et de Tezcatlipoca suggérait une idée du même genre. Mais d'abord cet antagonisme était quelque chose de régulier, d'annuel, de périodique, il était donc soumis à une loi supérieure. Puis, les dieux mexicains sont tous si peu aimables, si avides et si cruels, qu'on ne voit pas clairement la distinction que Ton pourrait faire parmi eux entre des dieux bons et des dieux méchants. Ce ne pouvait être qu'une différence de plus ou de ûioins. L'animisme mexicain, celui qui se donnait satisfaction dans les tepitoton, avait conservé l'idée des esprits taquins, tourmenteurs, persécuteurs, qu'on appelait tzitzimime (t), qui se plaisaient à contrarier les hommes. Parmi ces mauvais génies on distinguait Tlatecolotl, « le génie hibou», dont la rencontre était de mauvais augure et qui enseignait de détestables secrets aux sorciers sous ses ordres. C'est à ces esprits du mal qu'il fallait attribuer les longues sécheresses. On rangeait aussi parmi eux les génies des volcans.
En résumé, rien de tout cela ne dépasse notablement le niveau de l'animisme des non-civilisés. La sorcellerie au Mexique existait toujours, mais reléguée dans les couches inférieures et complètement éclipsée par le clergé organisé qui, sorti d'elle, s'était constitué, comme partout, à ses dépens. L'animisme
(1) Pluriel de Tzitzimitl^ esprit follet, farfadet.
était donc resté stalionnaire, tandis que le naturisme s'était développé et avait atteint les proportions d'une grande mythologie. Si nous fermons un instant les yeux sur les atrocités qui la souillaient, nous ne pourrons disconvenir que la religion du Mexique avait son genre de poésie, de richesse et de valeur. Après en avoir esquissé le panthéon, nous devons en poursuivre l'étude interne.