‹ Histoire des religionsChapitre 13 sur 39 · LE GULTK MEXICAIN : 1"^ TEMPLES, FETES ET SACRIFICES · texte numérisé non relu

LE GULTK MEXICAIN : 1"^ TEMPLES, FETES ET SACRIFICES

Le grand Teocalli de Mexico. — - Le temple réformé de Tezcuco. — Tableau des fêtes fixes. — Fêtes mobiles. — Fête de Xipe, Técorché. — Percement des langues. — Le substitut de Tezcatlipoca. — Processions de jeunes filles. — L'arbre de XiuhtecutU. — Les grillades humaines. — Le. retour des dieux. — Les pierres qui penchent. — La Gerbe d'années. — Les Aztecs restaurateurs du sacrifice humain. — Sens réel de Tanthropophagie religieuse des Aztecs.

Tout ce qui a été dit jusqu'à présent nous fait prévoir un culte riche en cérémonies, compliqué, dirigé par un sacerdoce fortement organisé. Le caractère national et politique de la religion dominante, les richesses que la guerre, les impôts, la dévotion oflOlcielle et le zèle des particuliers accumulaient à Mexico, la ville impériale, concouraient à donner à ce culte un caractère pompeux et imposant. Joignons à ces causes déjà si puissantes le goût prononcé de tous les indigènes de l'Amérique du Nord (1) pour les cortèges, les déguisements, les

(1) Comp. Relig, des peuples non-civ., 1, 270.

processions théâtrales, et nous aurons une explication préalable du rituel étonnamment chargé que nous avons à décrire.

Parlons d'abord des lieux de culte et particulièrement du grand teocalli de Mexico.

Nous avons déjà décrit le type général des sanctuaires improprement appelés temples, élevés dans toute la région maya-mexicaine. Sauf exceptions, et la plus notable était celle des sanctuaires de Quetzalcoatl, c'était partout la pyramide tronquée à étages en retrait, terminée par une plate-forme à ciel ouvert où Ton consommait les sacrifices. Sur ce plan général, il y avait, de nombreuses variétés locales. Le nombre des étages pouvait différer. Les idoles des dieux ou du dieu en l'honneur desquels le teocalli était élevé étaient ou n'étaient pas dressées sur le sommet, entourées ou non d'une chapelle destinée à leur servir d'abri. Tantôt le teocalli s'élevait seul au milieu d'une plaine qu'il dominait, tantôt il occupait le centre d'une ville et se trouvait flanqué de nombreux bâtiments, reliés à la partie centrale et servant ou de chapelles à d'autres divinités, ou de logement aux prêtres du temple et à leurs serviteurs, ou de magasins pour y retirer le matériel servant au culte du teocalli et aux fêtes publiques. Le grand Teocalli de Mexico, qui fut visité par Fernand Gortez et ses compagnons, appartenait à cette dernière catégorie.

Il n'était pas très ancien. Il comptait à peine trentedeux ans d'existence. Il en remplaçait un autre beau-

coup plus petit, datant de la fondation de la ville aztèque, mais devenu insuffisant pour les besoins d*un grand empire. La construction et l'inauguration de cette espèce de cathédrale furent arrosées de sang humain dans des proportions épouvantables. Glavigero dit que, quatre jours durant, on immola tous les prisonniers de guerre faits pendant les quatre années précédentes, c'est-à-dire de 1482 à 1486. D'après Torquemada (1) le chiffre de ces captifs, dont la masse s'étendait sur plus d'un mille, s'éleva à 62,344. Il est permis de nourrir un peu de scepticisme à la lecture de pareils chiffres. Des calculs plus sévères les ont abaissés jusqu'à 20,000, ce qui est encore fort honnête et ce qui dut suffire à arroser littéralement de sang humain toutes les fondations de l'édifice (2).

Ce temple pyramidal s'élevait au centre de la ville en face des quatre grandes voies qui menaient à travers le lac vers les campagnes et les villes voisines. Il mesurait environ 125 mètres de longueur à la lase sur 100 de largeur, et se composait de cinq terxasses superposées jusqu'à la hauteur de 27 à 28 mètres (3). Chaque terrasse reculait de trois mètres sur la précédente, de façon que quatre hommes pussent marcher de fronton montant tout autour de l'édifice.

(1) U, 63. Comp. Prescott, 1, 64. — Ixtlilxochitl^ dans la collection Ternaux Gompans, XIII, 48, évalue le nombre des immolés à

(2) Comp. Waitz, Anthropologie^ IV, 157-158.

(3) Cela suppose un peu plus de cinq mètres de hauteur pour chaque étage.

La terrasse supérieure formait un parallélogramme d'environ 108 mètres de longueur sur 80 de largeur. Là se trouvaient la pierre des sacrifices et la chapelle de Uitzilopochtli et de Tezcatlipoca.

Mais cette pyramide tronquée n'était que le centre de tout un ensemble d'édifices dont le père Sahagun nous a laissé la description détaillée (1). Au pied du teocalli s'étendait une grande cour de 400 mètres carrés environ qu'entourait un mur de grès de trois mètres, orné de serpents en relief. Elle était pavée de dalles tellement polies que les chevaux des Espagnols en y entrant eurent de la peine à garder l'équilibre (2). L'entrée principale était à l'ouest et précisément en face, sur une plate-forme à laquelle conduisait un escalier de trente marches, s'élevait un lugubre monument qui remplit d'horreur les conquistadores. C'était une espèce de pyramide formée des crânes des victimes immolées depuis l'origine de la ville. Un calcul en porte le nombre à 136,000, et il y avait encore deux petites tours dans les parois desquelles une quantité d'autres crânes étaient encastrés. Tout autour de cet espace se succédaient soixante-dix-huit édifices, variant en grandeur et en formes, tours et tourelles, chapelles et oratoires, magasins et demeures des prêtres. Il y avait, dans le nombre, des temples spécialement affectés à Uitzilopochtli, à Tlaloc et aux Tlalocs, à Mixcoatl, à Mictlan, dieu du monde souterrain, au dieu du vin, à la

(1) II, Append. Trad. Jourdanct, p. 172,

(2) Bernai Diaz.

déesse Ciuacoatl, etc. On y remarquait entre autres, la salle dite Coacalco, « maison du serpent », ou Quauhcalli, « maison des barreaux », où Ton tenait en captivité les idoles des peuples vaincus. D'autres servaient d'oratoires au roi, aux nobles, aux prêtres, qui s'y retiraient pour jeûner en certaines occasions ou pratiquer des rites de lustration ; d'autres étaient ouverts aux pénitents de toute classe qui venaient s'y purifier et ils trouvaient dans certaines salles une quantité toujours considérable d'épines de maguey (agave épineux) pour se tirer du sang et accomplir ainsi leurs pénitences. Plusieurs de ces maisons servaient d'habitation aux prêtres. L'une d'elles était le Mexico Càlmecac, c'est-à-dire le couvent où les jeunes nobles recevaient leur éducation. D'autres encore servaient à contenir les victimes préparées pour l'immolation, ou bien à recevoir leurs restes. Deux autres servaient aux jeux de paume sacrés. Dans une des salles, les jeunes prêtres venaient s'exercer à jouer de la conque; dans une autre, les captifs et les esclaves voués au sacrifice devaient danser la danse suprême; dans une autre encore se trouvait l'emplacement où, lors de certaines fêtes, les captifs désignés pour le sacrifice avaient encore la chance de sauver leur vie en se battant contre des guerriers mexicains. Seulement ils étaient attachés par le milieu du corps au centre d'une grande pierre et la chaîne qui les retenait ne leur permettait pas de dépasser la circonférence de cette pierre. Un de ces édifices servait d'hôtellerie aux nobles personnages qui venaient visiter le grand temple. Un

autre contenait le pétrin et le four où Ton confectionnait les idoles de pâte et les gâteaux sacrés. Dans un autre étaient les chaudières où Ton faisait cuire les esclaves sacrifiés à Tlaloc. Dans un autre enfin étaient emmagasinés les dards, arcs, flèches et autres engins de guerre.

C'est ainsi que le grand temple de Mexico et ses nombreuses dépendances formaient une véritable ville sainte au milieu de la cité commerçante et belliqueuse. Il était le cœur et le palladium de l'empire aztec. Sa disposition en faisait aussi une forteresse facile à défendre en cas de siège, et, comme le temple de Jérusalem, celui de Mexico fut le dernier refuge des défenseurs de la nation expirante (1).

Cette puissante végétation d'édifices sacrés entassés dans un même quartier n'empêchait pas que le nombre des lieux de culte disséminés dans le reste de la ville ne fût encore très considérable. Torquemada prétend qu'on en comptait 2,000, et que pour tout l'empire le chiffre s'élevait à plus de 80,000. Il faut un peu se défier de cet historien quand il s'agit de chiff'res, il aime à les amplifier. Mais tout démontre que le chilTre réel devait être fort élevé. Des revenus fixes étaient afffectés au service de chaque sanctuaire. Les temples possédaient ordinairement de grands domaines cultivés par des esclaves. Des

(1) Comp. pour tout ce qui concerne le grand sanctuaire de Mexico, outre Sahagun déjà cité, la description de Waitz, Anthropol., IV, 148 suiv., où se trouvent réunies les données éparses dans Clavigero, Acosta, Gomara, Bernai Diaz, IxtlilxocUitl, — Millier, 645, suiv. — Bancroft, U, 577-580: 111, 430-431.

taxes en nature étaient prélevées à même fin sur les grains, le pulque, le bois, les fruits en général.

Tout grand qu'il fût, le temple principal de Mexico n'était pas le plus grand de toute la région. Celui de Tezcuco était un peu plus haut et comptait neuf étages. C'est là que le roi-philosophe Netçahualcoyotl, aux tendances spiritualistes, avait institué son culte non-sanglant. La grande pyramide tronquée de Cholula, composée de quatre terrasses, s'élevait à près de soixante mètres et couvrait six cent quarante mètres carrés de surface. Elle était surmontée par un temple rond et couvert de Quetzalcoatl, dont rentrée était si basse qu'il fallait se coucher à terre pour y pénétrer (1). Cette configuration fréquente des temples dédiés à Quetzalcoatl, est fort remarquable. C'étaient de vrais temples, des œdes, en forme de dôme ou de cloche, par conséquent fermés et couverts. Le temple de Quetzalcoatl à Mexico, érigé tout près de celui qui était dédié à Uitzilopochtli, présentait cette forme semî-sphérique et l'entrée affectait l'apparence d'une gueule de serpent allongeant ses crocs. Cette différence architecturale a son importance en ce qu'elle nous confirme dans les soupçons que nous nourrissions déjà sur les tendances de cette religion de Quetzalcoatl, tolérée, redoutée plus que favorisée parle peuple dominateur du Mexique. Elle ne se pratiquait pas à ciel ouvert. Le grand public ne pouvait être témoin de ce qui s'y passait. L'autel, par conséquent le sacrifice et ses tragiques horreurs,

(1) Comp. Bancroft, H, 585, 589.

n'étaient plus Télément essentiel de ce culte qui se cachait et qui avait quelque chose d'ésotérique. Il s'agissait moins d'élever un autel gigantesque, imposant, que de ménager une paisible retraite au dieu mystérieux qui, d'un jour à l'autre, pouvait revenir (1). Et ce dieu passait pour se soucier très peu du sacrifice humain. A Cholula, il est vrai, les marchands de passage lui sacrifiaient annuellement un très bel esclave, qu'on habillait comme lui, qu'on choyait et régalait de toutes façons, tout en le gardant à vue (2). Mais ces marchands étaient des Aztecs. Nous voyons que ses prêtres de Cholula n'immolaient des hommes qu'avec une certaine répugnance ; en eflfet, après le massacre de Cholula, ordonné par F. Cortez en marche sur Mexico, Montezuma, effrayé, consulta les prêtres de sa capitale et ceux-ci lui répondirent que ce malheur était arrivé aux gens de Cholula parce qu'ils étaient trop avares de victimes humaines (3). Il importe de spécifier cette dilTérence qui distingue les temples de Quetzalcoatl des autres sanctuaires de la même contrée. C'est le dieu toltec, le dieu de l'élément civilisateur et le plus civilisé qui avait des demeures, tandis que les autres n'avaient en réalité que des autels. Sur le sommet de leurs teocallis, il y avait bien des niches, de petites chapelles, mais celles-ci n'étaient encore que des appendices, des accessoires de l'autel. Le progrès devait se marquer en ceci — - et nous le verrons mieux encore au

(1) Bancroft, tbid.

(2) Acosta, V, 30.

(3) Gomara, cité par Millier, 582.

Pérou, — • que peu à peu ce fut cette niche, cette chapelle, qui s'agrandit au point de contenir Tautel luimême et de devenir le sanctuaire proprement dit. Ce progrès était accompli dans le culte de Quetzalcoatl, encore à venir dans celui des autres divinités. Du reste, on comprendra aisément qu'aussi longtemps que le sacrifice, et notamment le sacrifice humain, occuperait dans la religion mexicaine une place aussi absorbante, aussi prépondérante que celle qui lui est dévolue dans les fêtes publiques dont nous avons à parler, le sanctuaire mexicain resterait essentiellement un autel, et que par conséquent sa forme ne changerait guère.

Les fêtes religieuses du calendrier mexicain étaient nombreuses. On en comptait une quarantaine, tant mobiles que fixes, sans parler de nombreuses petites fêtes de famille ou de localité. Il est évident, par toutes les descriptions qui nous en sont faites, que la population les aimait passionnément. Il serait inutile et fastidieux de les décrire toutes. Ce sont toujours à peu près les mêmes cérémonies, jeûnes préalables, danses, décorations de verdure et de fleurs, processions, encensements, off'randes comestibles et l'inévitable sacrifice humain à divers degrés d'horreur et d'abondance. Nous ne nous arrêterons qu'à celles qui ont droit à une mention particulière, à moins que nous n'en ayons déjà parlé. Le tableau qui suit est celui des fêtes à jours fixes marqués par le calendrier solaire ou civil de 360 jours. Nous l'emprun-

tons au père Sahagun, grand amateur de tous les détails relatifs aux fêtes et aux cérémonies (1).

Page 1