DIX-HUITIÈME MOIS
Du 8 au 27 Janvier
Deuxième fête de Xiuhtecutli
Feu nouveau
NEMONTEMI
Jours complémentaires
Du 28 Janvier au !•' Février
Repos complet. — Fête de Mictlan.
On est frappé, en parcourant ce tableau, de la fréquence des fêtes en Thonneur de Tlaloc. Il en compte quatre pour lui seul, et on pourrait dire cinq, puisque la fête du treizième mois était consacrée aux montagnes nuageuses, c'est-à-dire en réalité aux Tlalocs, et que ceux-ci étaient toujours associés aux honneurs rendus à leur père. Cette grande popularité tient sans doute à ce que le culte des Tlalocs était le plus animiste, celui qui se rapprochait le plus du culte des esprits anonymes, et par conséquent il devait
plaire le plus aux classes inférieures. Le culte du feu Xiuhtecutli et celui de Genteotl ou de sa fille Xilonen partagent celte grande popularité. Mais ces fêtes à jours fixes du calendrier solaire n'étaient pas les seules. Il y avait encore les fêtes ordonnées par le calendrier lunaire ou sacerdotal, composant les années de 20 fois 13 jours, c'est-à-dire 260 jours. Ces fêtes paraissaient donc mobiles par rapport aux précédentes. C'était au sacerdoce de régler ce qu'il y avait h faire en cas de coïncidence. Alors la date de la fêle civile était avancée ou retardée d'un jour ou deux. Comme chacun des groupes de 20 jours de Tannée sacerdotale était placé sous un signe astrologique, c'est par signes que le tableau des fêtes dites mobiles était dressé. Voici les principales :
!•' Signe. — Fête en Thonneur du Soleil et de la Lune (Fête des peintres).
3« Signe. — Déesses Ciuapipiltin et fête des dieux du vin.
4" Signe. — Grand arexjto (Danse religieuse des nobles).
5® Signe. — Fête des nobles en l'honneur de Quetzalcoatl.
6* Signe. — Fête en l'honneur de Tezcatlipoca.
Insigne. — Déesses Ciuapipiltin. — Supplice des malfaiteurs. — Fête des marchands.
8® Signe. — Fête de Tezcatlipoca et d'Omacatl.
iO* Signe. — Fête de Uitzilopochtli.
il^ Signe. — Déesses Ciuapipiltin.
i4* Signe. — Fête de Xiuhtecutli.
!?• Signe. — Fête de Chalchiuitlicue. >
En examinant ce second tableau, on voit qu'il s'agit bien d'une même religion, des mêmes dieux en général, et que cependant il a été dressé dans une arrière-pensée de politique sacerdotale. Il y a des fêtes pour les grands, pour les nobles, où le petit peuple ne pourra assister que comme spectateur. L'exécution des jugements rendus contre les criminels de droit commun est fixée à la date d'une de ces solennités prescrites par le sacerdoce. Quetzalcoall, dont le culte a été maintenu par raison politique et crainte religieuse, figure sur ce calendrier aristocratique, tandis qu'il est absent du premier, et il paraît que les grands seuls prenaient une part active à sa fête. On y remarque des fêtes de riches corporations, les peintres, les marchands, que le clergé patronne ou du moins aime à garder sous son influence. Il y a trois jours de fête en l'honneur des déesses Ciuapipiltin, divinités redoutables, portant malheur aux enfants qu'elles rencontrent, frappant les hommes d'hébétude, de maladies subites, de paralysies foudroyantes, n'étant bonnes que pour les femmes mortes en couches qu'elles recueillent dans leur palais solaire, divinités en un mot qui exigent tout spécialement l'intervention du sacerdoce pour que leurs influences pernicieuses soient conjurées. C'est donc à bon droit que ce cycle de fêtes annuelles est désigné comme sacerdotal par comparaison avec l'autre. Toutefois rien ne nous prouve qu'au temps de la conquête espagnole cette difl'érence fût bien sensible dans l'esprit du peuple mexicain. Les deux cycles étaient entrés dans les habitudes, et Ton s'y conformait
comme chez nous on se conforme à la concomitance des fêtes mobiles et des fêtes à jour fixe sans s'inquiéter de Torigine de cette différence.
Parmi les fêtes remarquables par leur étrangeté et leur caractère tragique, ayant déjà décrit celle des Tlalocs, qui se célébrait au premier mois du calendrier civil, nous raconterons ce qui se passait à la fête de Xipe, Téçorché, qui était fixée au deuxième mois. On sacrifiait à Xipe, dieu des orfèvres, des captifs qu'on tirait à minuit de l'oratoire où on les avait renfermés. Détail curieux, ils devaient, avant d'être immolés, se tirer du sang des oreilles. Après leur éventrement, ils étaient écorchés, pour mieux ressembler sans doute au dieu dont ils étaient les victimes. Mais il y avait un second acte à cette tragédie sanglante. D'autres captifs recevaient des armes, on les attachait à un anneau fixé au centre d'une grande pierre plate, et ils devaient se battre contre des guerriers mexicains costumés en aigles ou en jaguars. S'ils refusaient de combattre, ils étaient immolés à l'instant même ; s'ils y consentaient, ils avaient une chance, bien faible il est vrai, d'échapper au supplice (1). Ces prisonniers étaient un don de la
(1) Torquemada, Mon, Ind.^h ^f 82, parle d'un guerrier tlascaltec fait prisonnier par les troupes de Montezuma, que ce souverain, plein d'admiration pour son courage, voulut sauver. Le point d'honneur fut si fort chez le prisonnier qu'il força pour ainsi dire le monarque mexicain & le faire attacher à la pierre que les Espagnols nommèrent « pierre des gladiateurs >». H put encore, malgré rinfériorite de sa position, tuer ou blesser plus de vingt-huit jouteurs. A la fin, il reçut un coup qui le fit tomber. Il fut emporté tout étourdi
corporation des orfèvres et forgerons qui les achetaient à cette fin au marché où Ton mettait en vente les prises faites à la guerre. A chaque immolation, un prêtre, armé d'un chalumeau, remplissait de sang humain une coupe que le donateur de Timmolé allait offrir aux différentes idoles qu'il voulait honorer. Les peaux des écorchés étaient re^^tues par des prêtres et des jeunes gens qui s'en allaient quêter par la ville, autorisés à frapper ceux qui leur refuseraient l'aumône. Puis les donateurs des victimes se mettaient à exécuter une danse solennelle en tenant par les cheveux les crânes de ces victimes, et cette danse était suivie par la grande danse fédérale où les trois chefs de la confédération, les rois de Mexico, de Tezcuco, et de Tlacopan dansaient depuis l'heure de midi jusqu'au coucher du soleil, escortés de leur fidèle noblesse qui dansait aussi. Enfin chaque donateur recevait le corps écorché de sa victime, il le dépeçait, le faisait cuire et l'offrait à ses patrons, à ses parents, à ses amis. Chose à noter, il n'en mangeait pas lui-même, parce que le prisonnier avait été quelque temps son esclave, membre de sa famille, quelque chose comme son fils. Mais il s'attendait à être payé do retour une autre année par ceux à qui il avait rendu cet éminent service de pouvoir ainsi se consubstantier avec la divinité (1).
Tous les quatre ans, le même mois voyait célébrer
et on lui arracha le cœur devant Uitzilopochtli, dont Xipe, comme nous Tavons dit, était une forme dérivée.
(1) Comp. Saha^un, U, 21. Trad. Jourdanet, 878uiv.
une grande fête en l'honneur de Mexlli, le dieu guerrier, qui est aussi une forme de Uitzilopochlli. Les prêtres s'y préparaient par des jeûnes rigoureux et, vingt jours de suite, se passaient de petites baguettes à travers la langue. Ces baguettes ensanglantées étaient ensuite offertes à l'idole. Le peuple à la fin jeûnait aussi.T)n dressait à côté de la statue de Mextli une petite idole que quelques auteurs disent avoir été rimage de Quetzalcoatl, mais il est évident que c'était le Paynalton, « le petit rapide», ce diminutif de Uitzilopochtli, qui l'accompagnait toujours. Pendant la journée on sanctifiait à Mextli beaucoup d'animaux, mais à minuit on immolait le captif du plus haut rang qui fût parmi les prisonniers de guerre et qu'on appelait « le Fils du Soleil ». On voit combien, dans tous ces horribles détails, perce toujours l'idée que la victime s'identifie avec le dieu auquel on la sacrifie. D'autres immolations humaines suivaient celle du Fils du Soleil, tant à Mexico que dans le reste de l'empire où l'on dit que plus de mille hommes étaient sacrifiés à cette occasion.
La fête célébrée le cinquième mois mexicain en l'honneur de Tezcatlipoca et de Uitzilopochtli ofi*rait aussi des particularités fort curieuses. Il s'agissait d'abord de rendre hommage au dieu du soleil d'hiver qui s'en allait. Un prêtre vêtu comme l'idole annonçait la fête quelque temps auparavant, et dès qu'on entendait résonner les grelots qu'il portait aux pieds, comme l'idole, le peuple s'accouvait le long des rues (on ne s'agenouillait pas, on s'accouvait au Mexique) et avalait un peu de poussière en signe de contrition
devant le dieu justicier. Puis on promenait l'idole en grande procession le long des rues de la ville. Les prêtres Tencensaient, jonchaient le sol de fleurs sur son passage, et le peuple se flagellait pour faire pénitence. Mais voici ce qui imprime à cette fête un cachet vraiment émouvant. En prévision de la solennité, on avait mis à part un prisonnier de guerre de premier choix. On lui avait endossé les insignes et les vêtements de Tezcatlipoca, et, lorsqu'il parcourait la ville, escorté de huit pages à la livrée royale, le peuple Tadorait comme s'il eût été la divinité elle-même. On prenait de lui les soins les plus attentifs, on le baignait, on le parfumait, on le coiflait, on renouvelait son uniforme divin, et on lui donnait pour compagnes quatre belles jeunes fllles, portant des noms de déesses, et qui recevaient pour instruction de ne rien négliger pour rendre leur divin époux aussi heureux que possible. Dans les vingt jours qui précédaient la fête, ces marques d'honneur allaient encore en augmentant. Il prenait part à des banquets où les grands seigneurs et les prêtres les plus élevés en dignité étaient ses convives. Oh lui avait donné des flûtes sur lesquelles, quand cela lui plaisait, il modulait ses sentiments près du grand teocalli. Mais la veille du dernier jour de fête le substitut de Tezcatlipoca était embarqué sur un canot royal, lui, ses huit pages et ses quatre déesses, et conduit de Tautre côté du lac. Le soir ses déesses quittaient leur pauvre dieu, et les huit pages le menaient à deux lieues de là vers un teocalli solitaire dont il gravissait les degrés en brisant ses flûtes, Au somniet il était
saisi par des prêtres qui l'attendaient, étalé brusquement sur la pierre du sacrifice, éventré, et son cœur palpitant était offert au soleil. Rien de plus mélancolique ne se peut concevoir, mais il ne faut pas, comme quelques historiens, attacher à ce lugubre épisode des idées européennes sur la vanité des biens do ce monde, la courte durée des joies de la terre, etc. Un tel genre de considérations était profondément étranger à la religion des Aztecs. Cette terminaison tragique d'une destinée quelque temps si brillante avait simplement pour but d'achever le parallèle entre la carrière annuelle du dieu et celle de son représentant. Tezcatlipoca, le soleil brillant et froid de la saison sèche, s'en allait, disparaissait après plusieurs mois do splendeur. Son aller ego devait s'en aller, disparaître comme lui (1).
Alors commençaient à Mexico les fêtes en l'honneur de Uitzilopochtli, le soleil de la saison humide. On portait au haut de son temple une statue confectionnée auparavant par ses prêtres. Le lendemain le roi venait en personne sacrifier des cailles au dieu-colibri ,qu'il encensait avec le cTiapopoHi, espèce de poix noirâtre dont les Européens trouvent le parfum détestable. Les jeunes filles de Mexico faisaient des processions superbes. Elles avaient les jambes et les bras ornés de plumes rouges, le visage peint aux couleurs du dieu, des guirlandes de feuilles de maïs sur la tête, et à la main de petits drapeaux qu'elles agitaient. Mais il y avait aussi un malheureux jeune homme
(1) Comp. Sahagun, ibid, Trad. Jourdanet, p. 96 suiv.
voué à l'immolatioa et qui, avant d'être sacrifié, devait conduire une danse guerrière. En vertu d'un rituel assez bizarre, il lui était permis de choisir lui-même Theure à laquelle il préférait qu'on Tévenlrât. Seulement chaque heure de retard diminuait d'autant le rang auquel il pouvait aspirer dans la maison du Soleil parmi les suivants de Uitzilopochtli (1).
Parmi les fêtes caractéristiques et cruellement originales du calendrier mexicain, nous citerons encore celle qui était célébrée au dixième mois en Thonneur de Xiuhtecutli, le dieu du feu.
Au commencement du mois, des prêtres allaient dans la montagne faire choix d'un arbre haut et droit qu'on abattait et qu'on élaguait en ne laissant qu'une touffe de branches à la cime. On le tirait à bras vers la ville sur des rouleaux, avec toute sorte de précautions, et les femmes allaient porter des coupes de cacao liquélié aux hommes qui se relayaient pour cette sainte opération. Une fois traîné devant le temple de Xiuhtecutli, on le plantait debout et il restait là plusieurs jours. 11 est* clair que cet arbre sera le symbole du dieu du feu dont il renferme en lui-même les éléments et la puissance. La veille de la fête, on l'abattait dévotement sur le sol et- on Téquarrissait près du sommet afm de pouvoir fixer sur cette espèce de dunette la statue en pâte de Xiuhtecutli. Après cela on le remettait en place, mais la même nuit se passait une des scènes les plus révol-
(1) Comp. Sahagun, trad. Jourdanet, p. 103,
tantes qui se puissent imaginer. Au coucher du soleil, ceux qui avaient des esclaves ou des prisonniers de guerre à offrir au dieu arrivaient en file, tenant leurs victimes par les cheveux et dansant à côté d'elles. Ils les renfermaient dans un des bâtiments attenant au temple et montaient la garde tout autour en chantant des hymnes. A minuit on les faisait sortir, et chaque propriétaire coupait à son esclave une mèche de cheveux qu'il gardait précieusement comme un talisman. Puis on les faisait rentrer. Mais de bon matin on venait les prendre et on les conduisait au pied de la montée du temple. A ce même instant un cortège de prêtres la descendait et jetait à la face des victimes une poudre provenant d'un arbuste odorant, yautli^ à laquelle on attribuait des vertus ânes thésiques. C'est une espèce d'absinthe dont les pauvres faisaient offrande au feu de leur âtre domestique (1). J'incline donc plutôt à penser que c'était une manière de saupoudrer les mets vivants qu'on allait offrir au dieu du feu plutôt qu'un procédé destiné à leur épargner des souffrances. Celte préoccupation n'entrait guère dans les idées aztèques en matière de sacrifice. Quoi qu'il en soit, chacun des prisonniers était empoigné par un prêtre qui le chargeait sur ses épaules, le portait sur la plate-forme et le jetait sur un colossal brasier de charbons incandescents qu'on avait préparé pendant la nuit. C'était alors, pendant quelques instants, un indescriptible fouillis de chair humaine grésillante, crépitante, craquelante, des contorsions,
(1) Saba^uD, IV, 25, trad. Jourdanet, p. 270 #
des hurlements qui remplissaient les assistants de terreur. Seuls, les prêtres vaquaient avec calme à leur monstrueux office et, armés de longs crocs, ils harponnaient les misérables, les tiraient hors du brasier avant qu'ils eussent rendu le dernier soupir et les jetaient aux trois quarts grillés sur la pierre des sacrifices où ils les achevaient à la manière ordinaire. Bientôt un monceau de cœurs fumants s'éle- Tait devant l'idole du dieu du feu.
Après qu'on lui avait ainsi fait sa part, commençaient les réjouissances. Le peuple venait danser et chanter dans la cour du temple. Puis les jeunes gens se livraient, autour de Tarbre dont nous venons de j)arler, à une sorte de joute analogue à notre jeu du X3iât de cocagne. C'était à qui arriverait premier à la cïunette où la statue du dieu du feu trônait au milieu d'objets divers, armes, meubles, vases, etc. L'heureux ^''ainqueur se réservait les armes et jetait le reste à la multitude. Il était Tobjet de beaucoup d'honneurs, recevait de beaux cadeaux, en un mot passait pour le favori de Xiuhtecutli. Enfin, le peuple tirait les cordes qui maintenaient l'arbre, le faisait tomber et se jetait au prix d'une terrible bousculade sur l'idole de pâte dont chacun tâchait d'avoir un morceau pour le manger dévotement (1).
Nous n'avons rien d'intéressant à ajouter à ce que nous avons dit plus haut des fêtes célébrées en l'honneur de Centeotl et de Tlaloc. Mais il faut signaler la fêle qu'on appelait teotleco, « retour des dieux », qui
(1) Sahagun, II, 29, trad. Jourdanet, p. 128 suiv.
se célébrait au douzième mois mexicain. C'était le moment de Tannée où le règne de Uitzilopochtli penchait vers son déclin et allait être bientôt supplanté par celui de Tezcatlipoca. En avant du temple on faisait avec de la farine, sur le sol, une sorte de tapis épais sur lequel les dieux en passant devaient poser le pied. Un prêtre veillait pour constater Tauguste arrivée qui serait dénoncée par l'empreinte laissée sur la farine. Le moment venait où il découvrait l'empreinte attendue. C'étaient les traces de Tezcatlipoca qui toujours se découvraient les premières, parce que ce dieu, toujours jeune, arrivait régulièrement le premier, tandis que de vieux dieux, comme Xiuhtecutli par exemple, moins ingambes, n'arrivaient qu'un ou deux jours après. Il ne pouvait être question de l'arrivée de l'autre dieu aztec Uitzilopochtli, puisqu'il était censé trôner encore au milieu de son peuple ; mais il importait aux nouveaux conquérants que leur premier dieu national, jeune et alerte comme eux, devançât tous les autres pour que son peuple ne fût pas exposé un instant à se trouver sans protection. Il faut tirer de cette coutume que l'on admettait à la fois la nature invisible des dieux mexicains à Tétat ordinaire et leur constitution tout à fait anthropomorphe, puisqu'ils laissaient sur la poudre blanche la trace du pied humain. Mais comme cette trace devait être marquée par un véritable pied , il est difficile de ne pas soupçonner ici le clergé mexicain d*avoir recouru à ce qu'on appelle la fraude pieuse. La nouvelle du retour des dieux était annoncée, au son des cornets et des conques, du haut 4q
tous les teocalli ; de toutes parts le peuple accourait pour présenter aux dieux revenus ses hommages et ses offrandes, et à la fln des réjouissances on brûlait vifs quelques malheureux esclaves, pendant qu'un jeune homme déguisé en serviteur de Tezcatlipoca dansait sur Tautel et sifflait chaque fois qu'on jetait une victime de plus dans les flammes (1).
Dans les fêtes mobiles ou relevant du calendrier sacerdotal qui se croisaient avec celles du calendrier civil, nous ne remarquons rien de notable, si ce n'est qu'à la fête du Soleil et de la Lune, célébrée au solstice d'hiver, on immolait encore un grand nombre de captifs, parmi lesquels un homme et une femme étaient accoutrés de manière à représenter les deux astres souverains. A la moisson, le sacrifice d'une victime était d'une forme exceptionnelle. On faisait sortir de sa prison le plus grand des criminels du moment. On le plaçait entre deux énormes pierres penchées, disposées de manière qu'elles tombassent sur lui au signal donné, et il était écrasé sous leur poids. C'est évidemment à la terre nourricière, dépouillée de ses dons, que Ton faisait cette offrande. Tous les huit ans il y avait encore une fête religieuse spéciale où, après avoir jeûné au pain et à l'eau, le peuple se déguisait en toute sorte d'animaux et en imitait les mouvements et les cris : vieux souvenir du temps où les dieux étaient conçus sous forme animale et manifestation d'un goût pour ce genre de
(1) Comp. Sahagun, H, 31, trad. Jourdanet, p. 139.
déguisements que nous avons eu à signaler chez les Peaux-Rouges (1).
Mais avant de clore cette description des fêtes, il faut encore parler de la grande fête séculaire du Toxiu/imo/pî/ia ou de la « gerbe d'années » (/), qui se célébrait tous les cinquante-deux ans. C'était le moment fatidique où le calendrier sacerdotal coïncidait avec le calendrier civil, et à cette particularité se rattachait cette singulière appréhension que nous observons chez les Mexicains au sujet de la durée du monde. Ils étaient mal persuadés de sa stabilité. Cet état d'esprit devait tenir à deux causes : d'abord, les grands bouleversements physiques dont cette contrée volcanique est si souvent le théâtre, tremblements de terre, trombes dévastatrices, inondations diluviennes; puis, les révolutions fréquentes, les changements réitérés de régime social et politique. Tout cela avait fini par inculquer aux esprits le sentiment de l'instabilité de toutes choses. Les Mexicains craignaient que chaque gerbe successive de cinquante-deux années ne fût la dernière de Tordre de choses établi. Si toutefois un nouveau cycle de la même durée était commencé, il y avait lieu de
(1) Relig. des peuples non-civ.^ I, 270. — Dans cette description résumée des fêtes mexicaines, où nous avons omis à dessein une innombrable quantité de détails fastidieux, nous nous sommes surtout appuyé sur les récits du P. Sahagun, que nous avons éclaircis et parfois modifiés en nous servant du travail très étudié, très complet, que M. Bancroft a consacré au même sujet dans ses Native Races, II, 303-341 ; III, 297-300, 330-345, 354-363, 385-392, 394-395.
(2) Toxiuhy nos années, mo, se.tlpilia, attachent. C'était donc une gerbe ou une ligature d'années.
se rassurer, cela prouvait que rintention des dieux était de donner encore aux hommes une série de cinquante-deux ans. Après cela on verrait, mais chaque fois que revenait la date mystérieuse, il y avait des craintes et des tremblements (1).
La veille du jour ou plutôt de la nuit solennelle, on éteignait tous les feux et on plongeait dans Teau toutes les idoles domestiques. Tous les prêtres de Mexico, revêtus des insignes de leurs dieux respectifs, se rendaient sur une montagne nommée Uixachflan, du nom de l'arbuste épineux uixachin^ dont elle était couverte (2), située à deux lieues de Mexico. Le peuple suivait, humble et anxieux. Prêtres et peuple observaient un profond silence, comme lors de ces fêtes de Genteotl, où Ton se conforme à l'opération silencieuse de la végétation. De même ici, c'est en silence que la nature prépare sa nouvelle évolution. Un prêtre était spécialement chargé des instruments requis pour faire le feu nouveau. Autour d'un teocalli construit tout exprès sur le sommet de la montagne, on observait attentivement la marche
(1) C*est sur cette célébration périodique des toxiuhmolpillias qu'on a pu reconstituer, jusqu'à un certain point, la chronologie do Tàistoire aztèque. C'est en 1507, onze ans avant l'arrivée dès Ëspa* gnols, que fut célébré le dernier. D'après les dires des Aztecs euxmêmes, c'était la quatrième fois qu'ils le célébraient à Mexico, et la neuvième fois depuis qu'ils avaient quitté leur pays d'Aztlan. Cela nous fournit les dates régressives : 1507, 1455, 1403, 1351 — fondation de Tenochtitlan ou Mexico— 1299, 1247, 1195, 1143, 1091. Leur départ de TAztlan remonte, par conséquent, au onzième siècle. (2) Peut-être ce bois était-il plus propre que d'autres à la cérémoie de la rénovation du feu.
des "Pléiades. Car si ces étoiles dépassaient le zénith, cela prouvait que Tordre des choses allait continuer. Cependant on n'était complètement rassuré qu'après qu'on avait réussi à obtenir le feu nouveau par la friction du bois. Pour cela, on ne devait rien négliger. On étalait tout de son long le plus distingué des prisonniers de guerre dont on pût disposer, et on plaçait sur sa poitrine la bûche trouée de laquelle on espérait tirer le feu ; puis, au moyen d'un bâton que le prêtre faisait rapidement tourner dans l'ouverture de la bûche par un mouvement de va-et-vient imprimé par la paume des mains (1), on dégageait la
flamme désirée. A peine avait-elle paru, que le malheureux avait la poitrine fendue et que son cœur servait de récompense et de stimulant au feu nouveau, qu'on s'empressait d'alimenter. Bientôt tout son corps y passait. Le peuple, qui regardait avec anxiété d'en bas, poussait un long cri de joie en voyant reluire le feu de la bonne nouvelle. L'allégresse tenait du délire. On était donc sûr des cinquante-deux années qui allaient se succéder. Pour remercier les dieux et commencer dignement la nouvelle « gerbe d'années », on se scarifiait les oreilles, on laissait tomber le sang sur le foyer où devait se rallumer le feu de la maison. Les enfants au berceau devaient s'acquitter de la môme off*rande. Chose assez curieuse : jusqu'à ce moment on avait tenu les enfants éveillés et les femmes enceintes renfermées.
(1) On voit- combien ce procédé ressemble à celui du pramantha indou.
On croyait que les méchants Tzitzimime parcouraient ce soir-là l'espace en nombre inusité, qu'ils seraient capables de changer en souris les enfants endormis, et que les femmes enceintes, à la veille de la fin des choses, seraient changées en jaguars dévorant les hommes. De rapides coureurs portaient de lieux en lieux, jusqu'aux extrémités de Tempire, des brandons de sapin ou d'autres arbres résineux allumés au feu central, qu'on remplaçait par d'autres sur la route. On retirait de Teau les Tepitoton. Il était sévèrement interdit de boire de Teau avant midi, parce qu'il serait malséant d'accueillir le retour bienfaisant du feu par un recours à l'élément qui lui est le plus hostile. En revanche, on buvait beaucoup de pulque, et il est inutile d'ajouter qu'on immolait encore un nombre considérable de prisonniers de guerre et d'esclaves.
Cette coutume du toxiuh molpilia, avec les idées qui s'y rattachent, était tellement enracinée dans la conscience des populations mexicaines qu'en 1559, trente-neuf ans après la conquête et lorsque la conversion en masse des indigènes au catholicisme était un fait accompli depuis des années, l'autorité espagnole dut édicter des mesures sévères pour empêcher que te toxiuh molpilia ne fût encore célébré publiquement (1)..
Quand on a lu toutes les descriptions des fêtes célé-
(l)Comp. Sahagun, IV, App., VU, 10. Trad. Jourdanet, p. 288, 489, Bancroft, Native Races, 111/394-395
brées en l'honneur des dieux mexicains, on reste sous l'impression que jamais et nulle part le sacrifice humain n'a été poussé à ce degré de fréquence et d'atrocité. C'est une véritable frénésie. Tous les historiens sont d'accord pour attribuer ce paroxysme au peuple dominant à l'arrivée des Espagnols, aux Aztecs, et certainement, si les peuples conquis par leurs armes et sur lesquels ils prélevaient ces tragiques offrandes n'avaient pas souffert autant qu'eux du régime abrutissant, destructeur, auquel l'avidité espagnole condamna toutes ces populations sans différence, on verrait volontiers, dans l'écrasement du peuple aztec par les envahisseurs venus d'Europe, la juste punition des épouvantables hécatombes qu'il se plaisait à multiplier d'année en année. Il est vrai que le sacrifice humain est endémique chez tous les peuples primitifs. On le retrouve partout, dans l'Amérique centrale comme chez les Grecs préhistoriques, et Mayas, Toltecs, Chichimecs, tous ont donné plus ou moins dans cette aberration. Mais partout aussi on constate qu'avec le développement de la civilisation et de la religion il s'opère un mouvement en sens contraire. Si Ton n'abolit pas absolument le sacrifice humain, on lui cherche des succédanés, et on en trouve. On le réserve pour les occasions tout à fait exceptionnelles. On forge des mythes sur l'idée qu'il est odieux aux divinités mêmes qu'on veut se concilier par son moyen. Avec les Aztecs, rien do semblable. Si l'influence toltèque, visible surtout dans le culte de Quetzalcoatl, avait réduit au minimum le sacrifice humain dans l'Anahuac, les Aztecs
le remirent en vigueur et le poussèrent jusqu'à son maximum de fréquence et d'iiorreur. Des légendes, qui nous ont été conservées, démontrent que non seulement les Aztecs reconnaissaient qu'ils avaient réintroduit le sacrifice humain dans TAnaliuac, mais encore qu'ils s'en vantaient. Pour arriver à cette fin, du temps qulls étaient encore vassaux des rois de Colhua ou Tezcuco, ils avaient usé d'artifice, et c'est à leur zèle pour satisfaire les dieux de cette manière qu'ils attribuaient leurs succès rapides et leur prospérité. Ils racontaient, par exemple, que du temps où ils étaient tributaires des rois de Colhua (Tezcuco), ils avaient par leur bravoure décidé du gain d'une bataille livrée aux ennemis de leur suzerain. Tel avait été le massacre qu'ils avaient fait des vaincus qu'ils apportèrent à celui-ci une quantité d'oreilles coupées sur le champ de bataille, tandis que les guerriers de Colhua présentaient à leur roi de nombreux prisonniers. Mais, dirent-ils, ils auraient compromis le gain de la journée s'ils avaient perdu leur temps à faire des prisonniers. Là-dessus, ils demandèrent au roi de Colhua de leur envoyer une belle et riche offrande qu'ils pussent présenter à leur dieu Uitzilopochtli, qui les avait si efficacement secourus. Ils avaient au préalable mis à part quatre prisonniers de guerre dans le dessein qu'on va voir. Le roi colhuan et sa suite trouvèrent que les petits Aztecs avaient le verbe bien haut, et dans leur dédain ils leur envoyèrent un oiseau commun, déjà mort, que les envoyés posèrent sur l'autel. Cela fait, ils se retirèrent. Les Aztecs dissimulèrent leur dépit et insistèrent pour que le
roi vînt en personne présider au sacrifice. Il s'y rendit en effet, mais au moment voulu les quatre prisonniers furent amenés, jetés sur la pierre des sacrifices et éventrés. Ce spectacle remplit les Co- Ihuans d'un tel efi'roi qu'ils partirent, ils ne voulurent avoir plus rien à faire avec les Aztecs et ceuxci furent relevés de leur vassalité. Ils en profitèrent pour fonder Mexico.
La seconde légende est celle du Colhuan qui fut rencontré sur le rivage par un Aztec cherchant un gibier pour en régaler son dieu. L'Aztec se saisit du Colhuan et Timmola.
En dernier lieu, les Aztecs, déjà puissants, demandèrent au roi colhuan de donner sa fille en mariage à leur dieu national. Le roi fut très fier des honneurs qui attendaient sa fille et la leur donna. Elle fut reçue en grande pompe à Tenochtitlan (Mexico) ; mais, à peine arrivée, elle fut immolée, écorchée, et un jeune guerrier s'afl'ubla de sa peau. Le roi, qui vint ensuite pour assister à la divinisation de sa fille, n'apprit samort qu'en reconnaissant ses traits sur l'enveloppe encore fraîche portée par le jeune guerrier (1).
Dans ces trois légendes respire l'orgueil satisfait d'une race qui a trouvé le moyen de s'assurer le concours des dieux et qui a imposé ce moyen à des suzer,ains récalcitrants, n'osant pas réagir contre cette théurgie sanglante, car ils en ont peur, comme les Israélites rangés en bataille devant les murs du
(l)Comp. Clavigero, I, 184 suiv., 188. — Humboldt, Monum., 92, 94, 95, 281.
roi de Moab. Mais les Aztecs ont gagné l'empire en revenant à la vieille coutume négligée, et maintenant qu'ils le tiennent, ils se garderont bien du moindre relâchement ; au contraire, ils feront de leur mieux pour augmenter, intensifier cette grande mesure de salut public. Ils sont persuadés que, pour obtenir les bonnes grâces des divinités, on ne saurait leur immoler trop d'êtres humains. Ils ne se disent pas que leur fanatisme excite l'esprit de résistance à tout prix là où leur armée n'a pas encore triomphé, comme à Tlascala, ou bien entretient de sourds ferments de révolte chez les peuples soumis. Cortez devait trouver là un de ses meilleurs leviers pour soulever des populations entières contre le régime de Mexico. Torquemada (1) prétend, d'après un calcul de l'évêque Zumarraga, que vingt raille victimes mouraient annuellement au Mexique sous le couteau des sacrificateurs, et qu'à Mexico seulement on pouvait en évaluer le nombre à deux mille cinq cents. Ces chiffres sont probablement exagérés. Mais on peut les réduire beaucoup sans que nos conclusions soient afTaiblies. Quand Fernand Cortez fit à Montezuma des représentations au sujet de ces boucheries religieuses, le souverain mexicain lui répondit : « Nous avons le » droit de tuer nos ennemis à la guerre, et vous faites » comme npus; pourquoi donc ne pourrions-nous pas » faire mourir et offrir à nos dieux des gens qui, D.autremeot, eussent été tués (2)?)) Le fait est, comme