CHAPITRE V
LE CULTE MEXICAIN : 2*» LE SACERDOCE, LES COUVENTS, CÉRÉMONIES ET INSTITUTIONS RELIGIEUSES
Empire et sacerdoce. — Le Mexicatl Teohuatzin. — Ministères sacerdotaux. — Les Calmecacs. — Mœurs sacerdotales. <— La tendance réformatrice. — Le roi réformateur de Tezcuco. — Les couvents mexicains. — Le double baptême. — Les communions. — Le mariage. — La confession. — Les funérailles.
Une religion où le sacriflce tient une si grande place est nécessairement très sacerdotale, puisque l'efflcacité du sacrifice tient toujours à la dignité supérieure, à la légitimité, h l'habilité des mains par lesquelles il est offert. En effet, le sacerdoce mexicain était très nombreux, fortement organisé, et ses plus hauts dignitaires comptaient parmi les premiers fonctionnaires de l'Etat (1).
Chaque divinité avait son clergé spécial qui se
(1) Comp. pour tout ce qui concerne le sacerdoce mexicain, Clavigero, 1, 178, 398. — Torquemada, IX, 7, 2S. — Sahagun, II, Append. Trad. Jourdanet, p. 189. — Humboldt, Monum.y 93, 98, 119, 194, 290. — Prescott, I, 53 suiv. — Bancroft, Native Racesy II, 200-204, 207 ; III, 430-435; 437-438; 441-442.
partageait entre les teocallis élevés en son honneur. On nous dit que Uitzilopochtli n'avait pas moins do soixante-dix-huit sanctuaires dans la seule ville de Mexico. Le grand teocalli central était desservi par cinq cents prêtres. Les souverains de Mexico, tout en favorisant beaucoup le clergé, dont eux-mêmes très souvent faisaient ou avaient fait partie, s'étaient attachés à prévenir les luttes possibles entre Tempiro et le sacerdoce. C'est ainsi qu'ils avaient séparé le pouvoir militaire du pouvoir sacerdotal, et le titre de Topiltzin, « le vénérable sceptre », qui primitivement désignait la double primauté sacerdotale et militaire n'emporta plus par la suite d'autre prérogative que celle de la suprématie ecclésiastique. C'est peut-être à cette origine que remonte la primauté qui était reconnue aux prêtres de Uitzilopochtli, le dieu guerrier. Leur chef était celui de tout le clergé mexicain. Cette corporation de prêtres se recrutait dans les plus hautes familles de TEtat et en particulier dans la famille impériale. C^était un titre à la couronne que d'avoir été prêtre de Uitzilopochtli. Montezuma et Guatemozin Tavaient été. Le titre officiel du chef de ce clergé, et par conséquent de tout le clergé mexicain, était Mexicatl Teohuatzin, « révérend surveillant mexicain des choses sacrées ». Il s'appelait aussi Teolecutli, « seigneur divin ». Son autorité s'étendait sur tous les prêtres de l'empire et sur tous les couvents, dont nous parlerons bientôt. En principe il était nomçQé par les deux plus hauts dignitaires après lui, mais en fait c'est le souverain qui le choisissait. C'était d'ailleurs son premier conseiller.
Il avait toutefois un rival, le grand-prôtre de Quetzalcoatl, doDt la position mal définie, comme celle de son dieu dans le panthéon aztec, n'entraînait pas autant d'autorité que celle dont jouissait le premier. Le pontife de Quetzalcoatl vivait très renfermé dans son sanctuaire et n'en sortait que sur la demande expresse du souverain, dans les occasions importantes où celui-ci croyait avoir besoin de ses conseils, tandis que le Mexicatl Teohuatzin avait ses grandes entrées à la cour. — On peut s'assurer que la politique avait joué son rôle dans tout cet arrangement en voyant qu'à Tezcuco et à Tlacopan, les deux autres capitales fédérales, le pontificat suprême était de droit réservé au second fils du roi.
Le pontife mexicain, devant s'occuper beaucoup des affaires de l'Etat, avait une sorte de vicaire dans la personne du Uitznauac Teohualzin, « surveillant des choses sacrées auprès de Tépine », probablement auprès du sceptre de son supérieur, et celui-ci avait encore un subordonné, le Tepan Teohuatzin, « le surveillant auprès des gens », qui avait spécialement les couvents et les écoles sous sa juridiction. Puis venaient les chantres, les préposés au vin des sacrifices, ceux qui réglaient le calendrier et les fêtes, les préposés aux divers approvisionnements d'objets employés dans le culte, ceux qui organisaient les cérémonies rituelles, ceux qui étaient chargés de la police des temples, les compositeurs de cantiques, les sacrificateurs proprement dits, etc., tout cela réglé avec cette minutie qui caractérise les classifications sacerdotales, et Ton descendait ainsi jusqu'aux
derniers degrés de la hiérarchie. Les familles nobles avaient des chapelains pour leur service privé. Quelques clergés locaux jouissaient d'une certaine autonomieet quelques-uns même étaient héréditaires. On voit qu'il y avait eu un travail d'organisation et de coordination des sacerdoces disséminés dans l'empire, mais non pas un système a priori appliqué sans tenir compte des précédents ou des institutions antérieures. Du reste tous les prêtres supérieurs devaient être gradués, c'est-à-dire qu'ils devaient tous sortir après des épreuves satisfaisantes des Calmecacs (1), collèges ou séminaires où les fils de famille recevaient leur éducation. La puissance de ce clergé, instructeur de la jeunesse, réglant le calendrier, conservant les traditions nationales, sachant interpréter les hiéroglyphes, intervenant aux naissances, aux mariages, aux maladies, aux funérailles, était naturellement très grande. Il était riche, largement doté au moyen de taxes en nature prélevées sur les récoltes, les chasses, les élevages, les industries de toute espèce. Avant d'exercer les fonctions sacerdotales, les prêtres mexicains recevaient une sorte d'onction qui les mettait à part des autres hommes en leur conférant un caractère divin. Mais le liquide dont on se servait pour les oindre était en partie composé de sang d'enfant. Toujours la même idée fixe.
Tous les prêtres ne restaient pas toute leur vie
(1) Deca/Zi, maison, et de mecatl, corde, lignée, généalogie. C'était ^ maison des jeunes gens de noble lignée, ayant une généalogie.
dans le sacerdoce. Un certain nombre ne Tétaient ' que temporairement, par exemple à la sui le d'un vœu. D'autres ne fonctionnaient que par intervalles, à certaines fêtes, exerçant le reste du temps une autre profession, surtout celle des armes. C'était bien le clergé d'un peuple guerrier, pour qui la guerre était chose sainte, d'autant plus que c'est elle qui fournissait la plupart de ces victimes humaines dont l'immolation continue passait pour le plus solide soutien de la société mexicaine.
Le costume ordinaire des prêtres mexicains était noir. Leur manteau remontait jusque sur la tête et en retombait comme un voile. Ils ne se coupaient jamais les cheveux, et les Espagnols en virent dont les cheveux déroulés atteignaient les genoux. Cette particularité, si nous en jugeons par analogie avec d'autres sacerdoces de l'Ancien Monde, doit se rattacher au symbolisme solaire. Ce n'était pas la licence des mœurs qui caractérisait le clergé mexicain. C'était plutôt une austérité sombre, farouche, bien d'accord avec les boucheries dont ils étaient les pourvoyeurs en titre. L'éducation des enfants destinés au sacerdoce commençait dès l'âge de sept ans. L'élève était soumis à une discipline rigoureuse, il devait subir de longs jeûnes et des scarifications périodiques à la langue, aux oreilles, aux jambes. Ces exigences professionnelles allaient en croissant avec l'âge. Pour achever sa préparation, comme tant de sorciers des tribus Peaux-Rouges (1), il devait
(1) Comp. Reliff. des peuples non-civilisés^ I, 237, 239.
aller passer un certain temps au sein des solitudes, en pleine montagne. Ceux qui partaient pour se livrer à cette espèce de retraite se frottaient le corps d'une composition de cendres, d'insectes venimeux, de poissons, de vers, de tabac et d'autres ingrédients. Gela devait les préserver de la morsure des serpents et des assauts des bêtes fauves.
Le service des dieux était continuel et requiérait des escouades de prêtres sans cesse renouvelées. Il y avait les quatre offrandes nocturnes et les quatre offrandes diurnes au Soleil. Au milieu de chaque nuit il fallait se réveiller et chanter des hymnes. Certaines associations de prêtres faisaient vœu de continence ; en particulier, c'était le cas des prêtres de Quetzalcoatl. Tous devaient se purifier chaque soir, en se plongeant dans Peau, ce qui était encore une imitation du Soleil. Préalablement h toutes les fêtes, ils devaient s'imposer un jeûne plus ou moins prolongé, se contenter d'un repas unique et frugal à midi. Aux autres heures ils ne pouvaient se permettre qu'une gorgée d'eau. Dans l'année divine, qui révc-* nait tous les treize ans, tout le monde devait s'astreindre à un jeûne de quatre-vingts jours; mais la durée en était double pour les prêtres. Cette même année, le grand-prêtre se retirait dans la solitude et y passait plusieurs mois, priant, brûlant du copal pour encenser les dieux, se tirant du sang et ne se nourrissant que de grains de maïs. Il y avait aussi des époques où le sommeil n'était permis aux prêtres que pendant trois heures chaque nuit. Celui qui s'endormait, contre la règle, était réveillé par des
piqûres d'agave. Torquemada (1) nous parle des quatre prêtres de Teotihuaean, vieux centre toltec, qui, pendant quatre ans consécutifs^ dépassaient encore tous les autres en austérité, couchant sur le sol nu, la tête appuyée sur une pierre, vêtus en toute saison d'un vêtement très léger, ne mangeant chaque jour que deux onces de pain et un peu de bouillie. Deux, à tour de rôle, veillaient la nuit et se faisaient saigner avec des piquants d'agave. Tous les jours, ils se passaient à travers l'oreille une fine baguette de bois très dur, si bien qu'à la fin de chaque mois ils en portaient vingt à chaque oreille. Ils retiraient alors ce faisceau ensanglanté et recommençaient, ce qui faisait, à la fin de l'année, un total de deux mille huit cent quatre-vingts baguettes, que Ton brûlait en grande cérémonie. Ces quatre personnages étaient l'objet de la plus grande vénération. Le peuple les considérait comme des êtres surnaturels. Tout cela nous montre que la religion mexicaine était lancée dans la voie d'un ascétisme prononcé, dont nous devrons plus loin déterminer le caractère.
Il y avait encore bien d'autres occupations qui absorbaient le temps d'un grand nombre de prêtres. Ceux de Quetzalcoatl faisaient office d'horloges publiques; ils annonçaient les heures au son de leurs trompettes. Les interminables processions du rituel exigeaient aussi la participation d'un nombreux clergé. En ces occasions, ils variaient leur costume noir en revêtant des espèces de chasubles multico-
(1) ïx, 9.
loresavec la tendance, déjà signalée, à assimiler autant que possible par les ornements et les attributs symboliques le prêtre officiant h la divinité qu'il représentait. Il fallait aussi veiller à l'entretien des feux innombrables qui devaient toujours brûler sur les teocallis. Dans le seul grand temple de Mexico il n'y avait pas moins de six cents foyers toujours allumés (1).
Ces hommes, fanatisés par leur métier, portant trop souvent les traces de leurs sanglantes cérémonies, avec leurs cheveux longs qu'ils enduisaient du sang des victimes, exhalant à chaque instant une odeur cadavérique, firent aux Espagnols la plus sinistre impression, et c'est contre eux surtout qu'une fois les maîtres ils dirigèrent une guerre d'extermi-
(1) n faut ajouter qu*il y avait des oracles attachés à beaucoup de '^«mples. Comme partout, les prêtres cherchaient des indices de la pensée divine dans Tinspection des entrailles des victimes. Mais ils x-ecouraient aussi à Feztase quUls se procuraient au moyen d*onc- "t-lons ou de boissons enivrantes. Les animaux, surtout certains oiseaux, servaient aussi de révélateurs. Il y avait toute une science sacerdotale consacrée à Tétude de la divination et de ses règles. C«tte science s^étendait aux horoscopes dont le peuple était très SL^ide. Les signes indiqués par le calendrier aux naissances, aux xr&ariages, quand il s*agissait de partir pour un voyage ou pour la g'uerre, étaient étudiés avec beaucoup de soin. Tezcuco, rAthèncs xnexicaine, avait un collège spécial où l'on cultivait cette prétendue science. Le P. Sahagun a consacré deux livres de sa longue histoire & rapporter par le menu toutes les superstitions astrologiques et augurales des anciens Mexicains (IV-V). On n'y trouve rien de saillant ni de curieux. Maison comprend que, pour répondre aux besoins d^une population ardemment désireuse de connaître Tavenir des personnes et des entreprises, le sacerdoce mexicain devait être fort occupé. La question des jours propices ou funestes tenait surtout une grande place dans ces spéculations creuses.
nation totale. Le fait est que ce sacerdoce mexicain, héritier de la vieille civilisation maya et nahua, laquelle était née, comme partout, à l'ombre des sanctuaires, était devenu un élément de décadence, de recul plutôt que de progrès, depuis surtout que les Aztecs lui avaient soufHé leur esprit d'intolérance et de dureté. Les populations du Mexique n'auraient pu faire de nouveaux progrès qu'à la condition d'en briser la puissance, et, comme ailleurs, à mesure que ses services étaient devenus moins nécessaires, les abus et les superstitions qu'il patronnait avaient grandi, au point même d'atteindre des proportions révoltantes. Nous le répétons, les insatiables exigences de ce clergé fanatique entrèrent pour beaucoup dans l'enthousiasme avec lequel Cortez fut salué comme libérateur par beaucoup de populations indigènes odieusement décimées.
On se demande s'il n'y eut donc, au sein de ces peuples intelligents et doux de nature, aucune espèce d'effort pour réagir contre cette religiosité grossière, épaisse, qui noyait ainsi dans le sang humain ses meilleurs éléments de poésie et de mysticisme. Il est bien dommage que nous manquions presque absolument de renseignements sur les doctrines que le sacerdoce de Quetzalcoatl perpétuait au fond de ses sanctuaires en forme de dôme. Nous savons seulement qu'il était mécontent de l'état des choses, qu'il en prédisait le renversement, qu'il regardait la suprématie dévolue aux dieux nationaux des Aztecs comme une usurpation, et que ses traditions étaient contraires à l'immolation des victimes humaines. Il est à croire qu'il était
tenu h beaucoup de prudence. Peut-être poussait-il très loin Tartdes accommodements avec une situation imposée par la force. Serait-ce lui qui aurait détourné Montezuma de prendre les mesures énergiques qu'il aurait fallu pour écraser les Espagnols dès leur arrivée? Il est de fait que ce souverain fut continuellement ballotté entre ses scrupules religieux qui lui faisaient craindre de s'attaquer à des dieux en déclarant la guerre aux nouveaux- venus, et le très vif désir qu'il éprouvait au fond de les exterminer. C'est à celte dernière résolution que le poussaient les prêtres de Uitzilopochtli et de Tezcatlipoca. Lorsqu'un jour il céda à leurs conseils et qu'il organisa le coup de main de Gholula qui faillit être si fatal à Cortez et aux siens, tandis que beaucoup de prêtres étaient entrés dans la conjuration, il y eut, dit Bernai Diaz dans son Histoire véridique (1), un certain nombre de <( caciques et de prêtres, appartenant à un » quartier qui faisait pour ainsi dire bande à part », qui ne prirent aucune part au complot et qui furent épargnés par le capitaine espagnol dans la terrible vengeance qu'il tira de la ville. Or Cholula, vieux centre toltec, était resté aussi l'un des grands foyers du culte de Quetzalcoatl.
Quoi qu'il en soit, nous avons un fait qui démontre que, si ce n'eût été l'impitoyable frénésie des Aztecs, un développement religieux dans le sens du spiritualisme et de l'humanité aurait pu s'opérer dans le pays nahua. Le héros de cette tendance réformatrice fut
(1) Trad. Jourdanet, p. 211.
le roi deTezcuco Neçahualcoyotl (l), qui éleva à son coaible la prospérité et la puissance du Colhuacan, avant que les Aztecs fussent devenus formidables, qui agrandit et embellit sa capitale et qui encouragea beaucoup les arts et les sciences, autant du moins qu'on peut en parler dans l'état social de son pays et de son temps. Lui-même était poète, et son descendant, du moins se disant tel, Ixtlilxochitl nous a conservé deux odes de lui qui respirent une certaine mélancolie inspirée par la vanité des joies terrestres. Il était grand justicier, au point d'avoir fait périr quatre de ses iils qui s'étaient rendus coupables d'inceste; mais il était plein de bonté pour les faibles et les riiialheureux. Lui-même se plaisait à parcourir, déguîâé, les rues de Tezcuco pour s'assurer que ses ordres en leur faveur étaient exécutés. Il était très opposé aux sacrifices humains et les interdit dans son royaume autant qu'il put. Il n'aimait pas davantage l'idolâtrie et se moquait des prétendues divinités qu'oii représentait sous forme d'idoles. Joignant l'exemple à la théorie, il lit construire le grand temple pyramidal à neuf étages, déjà signalé, pour représenter, dit-on, les neuf cieux, mais il n'y mit pas d'idoles et ne permit jamais qu'on y apportât d'autres offrandes que des fleurs et des parfums. Le sommet de ce teocalli était, paraît-il, semé d'étoiles. On a voulu faire de lui un monothéiste. Rien de plus douteux. Le roiphilosophe n'en appelait pas moins le Soleil son père et la Terre sa mère, et tout porte à croire que c'est le
(1) Coyotte (espèce de chacal) jeûneur.
Soleil qu'il entendait adorer directement sur son grand teocalli. Mais incontestablement il y avait dans sa tentative une intention réformatrice et spiritualiste. Il ne paraît pas qu'elle lui ait causé des embarras; car son règne fut long et glorieux. Malheureusement, après sa mort, qui eut lieu en 1472, les Aztecs commencèrent à acquérir une prépondérance qui ne fit que s'accroître depuis, et leurs succès, dont ils faisaient remonter l'honneur à leurs dieux abreuvés de sang humain, ne furent pas un encouragement à persévérer dans la réforme proposée par le sage de Tezcuco (1).
Revenons à l'état de choses que les Européens trouvèrent en vigueur en débarquant au Mexique.
Parmi les institutions qui tenaient de près au sacerdoce et qui en maintenaient la puissance, il faut noter les couvents. La religion mexicaine avait ses couvents, comme le bouddhisme et le catholicisme, bien que fondés sur un principe assez différent. C'est sur les couvents mexicains que M. de Humboldt s'est le plus appuyé pour fortifier son hypothèse d'une origine bouddhiste de la civilisation américaine. 11 n'a pas réfléchi que des principes distincts, mais présentant une certaine analogie, peuvent aboutir à des manifestations très ressemblantes. Déjà le
(1) Comp., outre Ixtlilxochitl dont le zèle patriotique est peut-être un peu suspect, Clavigero, 1,143, 151; II, 131, 558. — Humboldt, Mon,, 93, 319. — Prescott, I, 11 suiv. — Bancroft, V, 4J27-428. — MuUer, 526 suiv.
principe de la vie conventuelle n'est pas le même dans le bouddhisme et dans le catholicisme. Dans le bouddhisme il s'agit de renoncer à la vie en général, de se rapprocher le plus que Ton peut du Nirvana, du contraire de la vie ; dans le catholicisme, c'est une vie corrompue et pécheresse qu'on veut échanger contre une vie supérieure, plus parfaite, mais où l'affirmation du moi personnel n'est pas moins prononcée que dans l'état inférieur. Le trait commun, c'est la condamnation de la vie ordinaire, de la vie du monde en général, et le sentiment qu'on ne peut se mettre à l'abri de sa dangereuse influence, qu'en rompant avec elle et qu'en mettant entre elle et soi la barrière infranchissable d'une règle ascétique. Au Mexique il n'est question ni de Nirvana ni de paradis chrétien à mériter. Le couvent et son ascétisme sont de prime-abord d'utilité publique. Il s'agit de se concilier des dieux redoutés, qu'on peut bien dire amis des Aztecs, mais non pas des hommes, qu'on n'apaise que moyennant d'innombrables victimes humaines, qui semblent prendre plaisir à la souffrance de leurs victimes et de leurs adorateurs. Et voyez la différence. Dans le bouddhisme et le catholicisme les couvents ne sont devenus des établissements d'instruction pour la jeunesse que fort tard, leur but premier étant le perfectionnement de leurs membres sans aucun intérêt social concomitant; au contraire, au Mexique, le couvent est essentiellement une institution pédagogique destinée à dresser la jeunesse en tout ce qui concerne le service des dieux et les moyens de s'assurer leur faveur. Ensuite viennent les asso-
dations plus exclusivement monacales, mais elles ne sont pas l'essence même de Tinstitulion. Elles se forment parce que, nous Tavons déjà remarqué, la religion mexicaine dérive du côté dualiste et ascétique. L'idée qui domine, c'est qu'il faut rester le mieux possible aVec des dieux qui disposent des événements, des maux et des peines, mais qui en disposeront surtout en faveur de ceux qui consentent à des abstinences, à des tourments, à des privations agréables à des dieux ennemis du bien-être humain. Tel est, en effet, nous le verrons mieux plus loin, le seijl principe qui soit à la base de l'ascétisme mexicain. Les couvents qu'il fonde ont un but utilitaire en rapport avec le maintien, le bon ordre de la société. Ceux qui les habitent sont avant tout des prêtres instructeurs de la jeunesse. Tous les enfants de six à neuf ans, de famille libre, doivent entrer dans ces établissements sacerdotaux pour y recevoir les connaissances jugées nécessaires à une vie sociale correcte et conforme à la volonté des dieux. Ils sont instruits dans Tusage des hiéroglyphes, le calcul, la supputation du temps, les traditions nationales, les hymnes, le rituel. Pendant leurs années d'instruction, ils sont employés à toute sorte de menus services pour l'entretien, le nettoiement, l'ornementation des sanctuaires. Tout, dans leur genre de vie, est soumis à la règle sacerdotale, et nous ne saurions mieux comparer ces établissements qu'à des petits séminaires. Les exercices du corps et la gymnastique militaire faisaient aussi partie du programme. Quand les écoliers avaient atteint l'âge de quinze ans, une
séparation s'opérait. Les uns, la majorité, rentraient dans le monde, se faisaient soldats, marchands, agriculteurs; les autres restaient au séminaire pour devenir prêtres officiants.
Mais il y en avait aussi qui devenaient de véritables moines. C'était l'ascétisme des peuples primitifs (1) qui s'était régularisé sous l'influence d'une mythologie où les dieux visiblement doivent aimer la douleur humaine. Il y avait au Mexique des ordres religieux qui se plaçaient sous le patronage des diff'érents dieux. On distinguait, entre autres, une communauté de religieux qui se vouaient au service spécial de Tezcatlipoca. Une autre, très respectée et qui comptait des couvents des deux sexes, était sous le patronage de Quetzalcoatl et se distinguait par l'austérité de sa règle. Le jeûne y était pour ainsi dire constant, l'alimentation animale était interdite. Chez les Totonacs il y avait un ordre de vieillards et de veuves voués au service spécial de Centeotl, déesse du maïs. Ils ne mangeaient pas non plus de viande. 11 existait aussi quelque chose d'analogue à nos confréries mi-régulières, mi-séculières. Ainsi nous voyons figurer parmi les associations de ce genre celle de jeunes gens qui vivaient dans leurs familles, mais qui devaient se réunir tous les soirs au coucher du soleil pour danser et chanter en l'honneur de Tezcatlipoca.
Enfin les Mexicains avaient aussi leurs ermites et leurs religieux mendiants. Puisque les prêtres, les
(1) Voir notamment celui des Peaux-Rouges, Religions des peuples non-civ„ I, p. 263 suiv.
plus haut élevés en dignité, allaient eux-mêmes dans les solitudes se procurer Tachèvement de leur caractère, il n'est pas étonnant que des particuliers cherchassent aussi dans la vie érémitique un degré de perfection supérieure (1). Cependant il en est si peu question dans les ouvrages relatifs à l'antiquité mexicaine que ce genre de dévotion doit avoir été très rare.
Les jeunes filles étaient soumises à un régime pédagogique analogue à celui des jeunes garçons. Elles aussi entraient dans les établiseements sacerdotaux pour y recevoir l'éducation de leur sexe. On leur coupait les cheveux et elles faisaient vœu de chasteté. La mort sans rémission punissait Toubli de ce vœu. On leur faisait mener une vie assez dure, elles jeûnaient beaucoup, dormaient souvent sans se déshabiller, apprenaient à coudre, à tisser, à broder les ornements des idoles et des vêtements sacerdotaux. Elles devaient à tour de rôle se relever trois fois par nuit pour renouveler Tencens qui brûlait perpétuellement devant les dieux, et c'étaient elles qui confectionnaient les gâteaux sacrés offerts dans les fêtes solennelles. A quinze ans elles sortaient de rétablissement pour se marier, ou bien elles y restaient pour se vouer à la vie religieuse. C'est parmi ces dernières que se recrutaient les directrices de ces maisons d'éducation et les prêtresses, c'est-à-dire les femmes chargées de services d'ordre inférieur dans la célébration du culte, encensements, entretien des
(1) Comp. Camargo, Hist, Tlascal, dans les Nouvelles Annales des Voyages, XCIX, pp. 134-135.
feux sacrés, préparatifs de fôles, etc. Il y avait enfin les religieuses proprement dites qu'on appelait CiuatlamacasqueSj prêtresses ou diaconesses, qui menaient le genre de vie le plus austère (1).
Nous sommes loin d'avoir épuisé toutes les-analogies que la religion mexicaine présente avec des religions d'un rang bien supérieur. Il y avait dans les rites généralement observés par ceux qui la professaient des correspondants très curieux au baptême, à la communion et à la confession des églises chrétiennes. Il faut toutefois se garder d'une identification trop hâtive des idées et des principes qui ont engendré ces formes analogues.
Le baptême mexicain n'avait pour but ni de symboliser le renouvellement de la vie, comme dans la première église chrétienne, ni d'effacer la tache originelle comme dans Tégliso des temps qui suivirent. C'était une cérémonie à ranger dans la catégorie de l'exorcisme simple. Il fallait chasser les mauvaises influences, les mauvais sorts, les méchants esprits. Cette signification ressert seule de tout ce qui nous est raconté de ces cérémonies baptismales. Elles comptaient plusieurs actes. Dès que Tenfant était né, l'accoucheuse le baignait en le recommandant à la déesse de l'eau Chalchiuitlicue. Aussitôt après, les parents formulaient leurs vœux pour son bonheur et on allait consulter les prêtres astrologues
(1) Comp., pour ce qui touche aux couvents mexicains, Torquemada, IX. — Acosta, V, 16. — Clavigero, VI, 16, 22. — Sahagun, II, Append., ad fin, — Bancroft, II, 204-206.
pour qu'ils tirassent Thoroscopc do l'enfant d'après les signes du calendrier. C'est seulement lorsque la réponse était l'avorable que le cinquième jour on procédait au second acte qui était le baptême proprement dit. En cas de sinistre augure, ou ajournait. Ce jour-là les parents et les amis do l'enfant étaient invités à un repas de famille. On portait solennellement le nouveau-né tout autour de la maison et on le présentait aux dieux domestiques. Si l'enfant était un garçon, on apportait un petit bouclier, un arc, quatre flèches disposées en croix et pointant vers les quatre horizons; si c'était une fille, un petit jupon et les instruments de fileuse et de tisserande. L'accoucheuse prenait alors Tenfant et, le tenant au-dessus d'un vase plein d'eau, lui disait : Mon enfant, les dieux Ometecutli et Omeciuatl (le Soleil et la Lune) t'ont envoyé dans ce monde de malheur; reçois cette eau qui te vivifiera. Alors elïe humectait avec les doigts la bouche, la tête et la poitrine de l'enfant; puis elle plongeait tout le corps dans l'eau et frottait chaque membre en disant: Où es-tu, malheur? Dans quel membre te caches-tu? Eloigne-toi de cet enfant! — Après quoi on recommandait l'enfant aux dieux, tout d'abord à Onietecutli et à Omeciuatl, puis aux dieux de l'eau, ^nfin à tous les autres dieux. Suivaient encore d'autres cérémonies peu intéressantes, et Tenfant était ^ûfin habillé, déposé dans son berceau et recomïnandé au dieu des berceaux Yacatecutli (1) et au dieu
(1) C'était, si l'on s'en souvient, le dieu des voyageurs. S'il
du sommeil Yoaltecutli. C'est alors que Tenfant recevait un nom que l'on choisissait d'ordinaire parmi ceux de ses ascendants ou simplement en prenant celui du jour de sa naissance. Quand tout était terminé, un banquet réunissait tous les assistants (1).
La dernière nuit de sa quatrième année, Tenfant devait passer par un second baptême, celui du feu. On le faisait passer à travers une flamme assez rapidement pour qu'il n'en éprouvât pas de mal et comme nos villageois des provinces reculées sautent encore au travers des feux de la Saint-Jean (2). A cette occasion les enfants étaient assignés à un ou plusieurs dieux protecteurs. On leur perçait les oreilles pour que leur sang coulât en manière d'offrande à ces divins patrons, et le soir on leur donnait du vin de pulque jusqu'à les enivrer. C'était sans doute pour que la purification à l'intérieur par le feu complétât la purification extérieure accomplie le matin. Si le premier baptême a surtout pour objet de mettre le nouveau-né sous la protection du Soleil et des dieux de Teau, celui-ci vise principalement à le placer sous le patronage du dieu du feu. C'est à cause du rite final que cette cérémonie s'appelait « l'enivrement des enfants » (3).
Nous avons parlé des communions de divers genres qui faisaient partie du rituel mexicain à Toccasion
protégeait spécialement le berceau des nouveau-nés, c'est évidemment qu'on assimilait la vie à un voyage.
(1) Comp. Clavigero, I, 434 suiv. — Acosta, V, 27. — Humboldt, Monum., 78, 286, 289. — Bancroft, HI, 370-375.
(2) Clavigero, I, 437. — MuUer, p. 653.
(3) Sahagun, II, 37. Trad» Jourdanet, p. 166. Sahagun, très cir-
de la fête des principaux dieux. Il y avait, nous l'avons remarqué, une très sérieuse idée de consubstantiation avec la divinité, soit dans Tingestion d'un morceau de la statue de pâte pétrie à sa ressemblance, soit dans la manducalion de la chair des victimes humaines immolées en son honneur. La statue de pâte de Uitzilopochtli dont les morceaux étaient distribués s'appelait teoqualo^ « le dieu qu'on mange » (1). Ceux qui en avait mangé portaient pendant une année . le titre de teoquaque, « mangeurs de dieu », et il est à noter que dans l'idole de pâte pétrie avec du sang d'enfants sacrifiés, se trouvait un cœur, de la même substance, qu'on enlevait comme s'il se fût agi d'une victime en chair et en os, et qui était offert au roi comme la partie la plus précieuse de cette quasihostie. Ce rite s'appelait « l'immolation de Uitzilopochtli ». Ceci confine à la fois aux idées indoues sur les dieux qui se sacrifient et aux idées catholiques sur le dieu que le prêtre immole et communique aux fidèles. Mais cette analogie prouve simplement combien partout le mysticisme, dans son désir ardent d'union réelle avec la Divinité, a suivi des voies parallèles et cherché sa satisfaction dans des rites semblables (2). Ce n'était pas la seule occasion où ce rituel était pratiqué. Dans celle des fêtes de Tlaloc Qui se célébrait surtout à domicile, on pétrissait dans
<^<>n8taiicié en d*autres matières, est prolixe et vague au chapitre ^68 baptêmes mexicains. — Comp. Bancroft, III, 376.
W Sahagun, III, 1. Trad. Jourdanet, 204. — Clavigero, 1,428 8U1V. . — Humboldt, Mon,, 134.
(2) Comp. Sahagun, ibid. — Bancroft, III, 297-300.
les maisons de petites idoles avec de la farine provenant de toute espèce de grain, on y insérait aussi un cœur qu'on enlevait au moment de l'immolation et on se partageait les morceaux. Gomme cette fête se célébrait au début de la saison sèche, ce rite suppose que l'on considérait Tlaloc, le dieu de la pluie, comme mourant aussi à cette époque de Tannée. Aussi suflisait-il cette fois que la pâte des petites idoles fût mêlée d'eau, la substance du dieu célébré (1).
Ce qui prouve que ce genre de communion avec la substance divine n'était pas exclusivement spécial aux Aztecs, c'est qu'on découvre des rites très semblables chez des peuples non-aztecs. Par exemple, chez les Totonacs, peuple riverain de la mer, dont la soumission était récente encore lorsque Fernand Cortez débarqua près de leur territoire, qui, par conséquent, n'avaient pu subir encore dans leur religion rinfluence de leurs vainqueurs, on faisait une pâte avec les premiers fruits et les premiers grains de Tannée et on la mêlait avec le sang de trois enfants sacrifiés. Tous les six mois il était permis d'en manger un fragment aux hommes ayant plus de vingtcinq ans et aux femmes au-dessus de seize ans. Lorsque la pâte devenait trop dure, on la ramollissait avec le sang des victimes ordinaires (2).
Le mariage chez les Mexicains recevait aussi sa consécration religieuse. Lorsqu'après de nombreux pourparlers entre les parents des deux futurs époux,
(1) Clavigero, I, 430. — Acosta, V, 9, — MuHer, 606.
(2) Bancroft, ni,440.
— où du reste on ne voit pas que la volojité des deux fiancés comptât pour grand'chose, — la mariée avait été portée en cortège sur les épaules d'une robuste matrone jusqu'à la maison de son fiancé, les deux époux commençaient par s'encenser mutuellement, puis mangeaient ensemble. Alors un prêtre survenait qui liait leurs vêtements en signe d'union et leur adressait une exhortation. Suivaient quatre jours de cérémonies, d'encensements, d'incisions sanglantes. Le cinquième jour on se rendait au pied d'un teocalli où le prêtre étendait sur les mariés un linge où un squelette était peint, ce qui probablement signifiait aux deux époux qu'ils devaient rester unis jusqu'à leur mort (1).
Enfin nous ne devons pas omettre la confession h laquelle s'astreignaient les Mexicains troublés par le souvenir de leurs transgressions et désireux de rentrer en grâce auprès des dieux ofibusés. C'est un rite qui prend toujours un grand développement partout où un sacerdoce organisé prend à tâche de consolider son autorité. C'est surtout le Père Sahagun qui nous a transmis des détails nombreux et circonstanciés sur cet acte de la dévotion mexicaine (2). Malheureusement il n'est pas possible de tenir pour authentiques, là plus qu'ailleurs dans son livre, les
(1) Torquemada, XHI, 5 suiv. — Ixtlilxochitl, Rel., 340. — Comp. Sahagun, VI, 23. Le bon Sahagun n'est guère plus exact ici que lorsqu'il s'agit du baptême et préfère aux détails précis le verbiage diffus des exhortations à tendance morale où il se délecte, mais qui sont de son crû bien plus que tirés d'une tradition authentique. C^est le grand défaut de son livre, d'ailleurs si instructif.
(2) I, 12, VI, 7. Trad. Jourdanet, p. 23 et 339.
exhortations et effusions paternes qu'il met dans la bouche des prêtres appelés à recevoir les aveux du pénitent. Elles exhalent un parfum trop prononcé de composition libre. Les anciens historiens à la façon de Tite-Live n'usaient pas de plus de liberté quand ils mettaient dans la bouche de leurs personnages les discours que ceux-ci auraient dû tenir dans les circonstances données. Toutes les longues prières, toutes les homélies qu'il attribue aux prêtres et aux fidèles mexicains redolent christianismum (1). Cependant le fait lui-même de la confession mexicaine, attesté par d'autres auteurs (2), ne saurait être révoqué en doute. C'est à Tezcatlipoca, le dieu justicier, que cette confession était le plus souvent adressée. Mais Tlaçolteotl, la déesse de la volupté, la recevait aussi. C'était le feu du foyer qui servait d'intermédiaire. Le prêtre jetait du copal sur un brasier et annonçait « au plus ancien des dieux » le repentir et rintenlion du pénitent. Celui-ci en faisait autant,
(1) Parfois le brave Sahagun trahit la liberté de ses compositions pieuses par des oublis qui ont leur côté comique. Ainsi, VI, 6, il reproduit tout au long une prétendue prière que les prêtres adressaient à Tezcatlipoca lorsqu'ils étaient mécontents du roi régnant, et là il leur fait dire à ce dieu qu' « il prend plaisir à signaler ceux » qui sont ses amis, semblable au pasteur qui marque ses brebis ». Or il n'y avait pas de brebis au Mexique avant l'arrivée des Européens. Nous le surprenons donc à cette page en flagrant délit d'invention littéraire. C'est ainsi que plus loin, ch. xviii, le père conseille à sa fille de se lever à minuit ^Jowr se prosterner devant son dieu sur les genoux et les coudes, puis en s'inclinant les bras croisés sur la poitrine. Il oublie qu'au Mexique on ne s'agenouillait pas, on s'accouvait pour adorer.
(2) Comp. Kinsborough, V, 337-371.
puis touchait la terre et portait la main à ses lèvres,
ce qui équivalait au serment de dire toute la vérité.
Puis il faisait Taveu de ses fautes en les énumérant
dans Tordre où elles avaient été commises. Selon
la gravité des transgressions, le prêtre lui imposait
des pénitences plus ou moins sévères, des jeûnes,
des incisions sanglantes, entre autres la perforation
de la langue et des oreilles avec de fines baguettes,
des offrandes, des chants et des danses dévotes, etc.
11 est à noter que le prêtre chargé des aveux du
pénitent se regardait comme tenu, sous peine de
sacrilège, de n'en rien divulguer.
On pourrait croire qu'une pratique ainsi établie suppose dans la religion mexicaine une haute préoccupation de l'importance de la vie morale, et comme si la conformité ou le retour à l'ordre moral eût été une condition essentielle d'une vie vraiment religieuse. Je n'irai pas jusqu'à dire avec quelques auteurs que rien de ce genre n'entrait dans l'institution d'un rite aussi ressemblant à ceux que nous offrent le bouddhisme et le catholicisme. Mais ce serait exagérer singulièrement la nature et la portée de cette conressiôn mexicaine que de lui attribuer une tendance morale aussi accusée. D'abord, Sahagun nous apprend qu'un Mexicain ne se confessait qu'une fois dans sa vie, et dans sa vieillesse, parce que l'on considérait les récidives comme irrémissibles. Ensuite, il nous dit que le but principal de ces confessions était d'éviter les châtiments comminés par les sévères lois des Aztecs contre ceux qui s'étaient rendus coupables de certains méfaits. Il paraît que, si on
venait à les découvrir après pénitence faite, la loi était désarmée, l'absolution reçue par le pénitent était valable aux yeux de la justice comme à ceux de la religion. Voilà pourquoi, ajoute le père franciscain, bon nombre de nos convertis, quand ils ont commis quelque délit, adultère, homicide, etc., viennent dans nos monastères sous, prétexte d'y faire pénitence, y rendent gratuitement toute sorte de petits services, puis se confessent et demandent à leur confesseur un billet de confession. Alors ils se retirent, persuadés que, comme autrefois, s'ils sont poursuivis pour le crime dont ils sont les auteurs, il leur suffira de montrer ce billet à Talcade pour être à Tabri de toute, poursuite (1). Il est donc certain que la confession des anciens Mexicains, antérieurement îi l'arrivée des Européens, avait bien plus pour fm de garantir la sécurité des pénitents contre une application possible de la loi criminelle que d'apaiser les troubles de leur conscience. Nous trouverons bientôt la confirmation de ce jugement quand nous verrons le rôle presque nul de la moralité individuelle dans le sort réservé aux âmes défuntes selon les croyances mexicaines.
Les funérailles avaient également leur caractère religieux, se rapprochant beaucoup de celui qui marque les soins pris des morts chez les peuples non civilisés, parce que sur ce point les idées généralement reçues au Mexique ne différaient pas d'une manière notable de celles qui prévalent chez ces der-
(l) Liv. cit., tracl. Jourdanet, p. 2G.
niers. On ensevelissait le mort avec des bandelettes de papier magiques, délivrées par les prêtres, et qui devaient le protéger contre les dangers du voyage. Où leur adjoignait des tepitoton. On immolait un chien qui devait l'accompagner et Taider à retrouver sa route. On lui donnait de l'eau pour boire, quelques aliments, son épée et son bouclier; si c'était une femme, les armes étaient remplacées par une robe et un fuseau. Le plus souvent les morts étaient mis en terre, assis sur un siège, dans un tombeau muré. Pour le service des maîtres on immolait des esclaves qui devaient les accompagner dans l'autre monde. Et même, cj'après M. Bancroft (1), on dépêchait avec le mort dans l'autre monde, si du moins il s'agissait d'un grand seigneur, un chapelain ou un prêtre de rang inférieur pour l'assister de ses prières et de ses conjurations. Mais il faut noter ce trait, bien conforme à l'esprit delà religion mexicaine : on lui mettait sur la face un masque reproduisant les traits de la divinité qui avait été sa patronne pendant sa vie ou qui semblait l'avoir réQlamé, le masque de Uilzilopochtli pour un guerrier, celui de Tlaloc pour un noyé, et on lui passait des vêtements analogues à ceux du dieu en question. Cependant, il est aussi question de crémations, surtout quand les morts appartenaient à la . classe supérieure. Il est probable que par ce procédé on pensait les revêtir de la substance même des dieux du feu et du soleil (2) .
(1) ni, 537.
(2) Sahagun, ni,.Append. Trad. Jourdanet, p. 221.— Gomara, 436. — Torquemada, XHI, 47. — Acosta, V, 8.