CHAPITRE VI
MORALE, eschatologie: ET PERIODES COSMIQUES
La religion mexicaine avait-^elle une valeur morale? — Vices endémiques des populations. — La yie d^outre-tombe. — Les élus de Tlaloc. -^ Les bienheureux de la maison du Soleil. — Conclusion. — Les cosmogonies mexicaines. — Les cinq soleils. —Le couteau de pierre. — Le mythe de Teotihuacan.
C'est une question très compliquée et très discutée que de savoir jusqu'à quel point la religion mexicaine peut être classée parmi les religions morales et moralisantes, c'est-à-dire faisant rentrer la morale dans l'ordre de choses voulu par la divinité et cherchant, soit à la vivifier, soit à la sanctionner par ses enseignements, ses rites et sa discipline.
Nous avons exposé ailleurs (1) les rapports qu'une observation attentive des faits permet de stipuler entre la religion et la morale. Indépendantes quant à leur principe, ces deux filles de l'esprit humain tendent tout le long de l'histoire à se rejoindre et à s'unir, la religion fortifiant la morale, la morale épurant la religion. Chez les peuples non-civilisés, c'est
(1) Prolégomènes^ p. 275 suit.
à peine s'il y a influence réciproque de Tune sur l'autre. Dans les religions supérieures et dans la mesure où elles se rapprochent de la perfection, la notion du bien et celle du divin se confondent. A quel niveau devons-nous placer la religion mexicaine comme soutien de la vie morale et comme cherchant à propager le progrès moral?
S'il fallait s'en rapporter aux jugements si singulièrement optimistes du Père Sahagun — qui pourtant ne voyait dans cette religion qu'une invention continue du diable — on aurait lieu de croire que, les horreurs des sacrifices mises à part, la religion mexicaine enseignait une morale très élevée, très pure, n'ayant presque rien à emprunter, par exemple, à la morale chrétienne. Et si nous pouvions considérer un moment comme authentiques les homélies pâteuses que cet estimable franciscain met dans la bouche des prêtres, des souverains et des hommes pieux de l'ancien Mexique, nous devrions assigner à la religion mexicaine une place de premier rang parmi les religions morales.
M. le professeur Millier, de Bâle, mort il y a une dizaine d'années, un des hommes de notre siècle qui ont le plus savamment et le plus profondément étudié l'ancienne religion du Mexique, est d'un avis tout différent (1). Dans son opinion, rien ne distingue au fond la religion mexicaine du point de vue purement utilitaire des religions primitives. Tout ce qu'on peut dire, c'est que les Aztecs, plus récemment
(1) Amerik. Urreligionen, p. 662 suiv.
venus du nord et moins civilisés que les Chichimecs et les Toltecs, étaient moins dissolus, moins enfoncés dans la sensualité épaisse que les peuples méridionaux sur lesquels ils étendirent leur puissance militaire. Du reste, ils étaient en train de se corrompre à leur tour au milieu d'une civilisation dont ils n'appréciaient la valeur qu'en la prenant par ses côtés sensuels, et rien au fond, dans leurs croyances et leurs institutions religieuses, n'était de nature à dcjnner à une vie morale supérieure le stimulant et l'appui d'une religion vraiment moralisante.
Nous inclinons à penser qu'il y a une grande part de vérité dans cette appréciation. Toutefois, nous la croyons exagérée .
Nous rappelons d'abord que toute civilisation, toute société régulièrement organisée ne peut se constituer qu'à la condition d'un certain progrès moral. Tant que l'homme vit dans l'état de nature, l'égoïsme individuel est souverain, la loi du plus fort règne seule, homo homini lupus. Admettons que l'expérience et la réflexion amènent les membres d'une agglomération d'êtres humains à penser que des lois justes, appliquées par une* force sociale assez vigoureuse pour les faire respecter, produiront un état de choses bien plus conforme au bonheur du plus grand nombre, encore faut-il, pour que cette force sociale se constitue, que le sentiment du juste, du droit, du devoir envers autrui se soit' fait jour dans les consciences. Si le gendarme est indispensable, sous un nom ou sous l'autre, à toute société humaine régulière, il est certain que cette société se
dissoudrait bien vite le jour où tous ceux qui la composent ne connaîtraient plus d'autre frein à leurs convoitises que la peur de ce fonctionnaire ; d'autant plus qu'on pourrait se demander à quelle source il puiserait lui-même l'obligation de remplir consciencieusement sa mission protectrice. La civilisation américaine, qui, nous l'avons vu, était très réelle malgré ses lacunes, suppose donc incontestablement un niveau moral supérieur à celui de l'état de nature. Or, il serait inouï que des hommes se fussent élevés à un certain idéal de moralité sans chercher à lui donner une base ou une explication dans leurs croyances religieuses. Chez lesToltecs, Quetzalcoatl, le dieu humain et vengeur; chez les Aztecs, Tezcatlipoca, le dieu justicier, dont les châtiments menacent les transgresseurs des lois sociales, répondent à cette exigence élémentaire de l'esprit humain qui veut un fond divin à la morale dont il a conscience.
Quand, de plus, on voit chez les Mexicains le soin que Ton prend de l'éducation de la jeunesse ; quand on pense à ces rites, grossièrement compris sans doute, mais enfin qui rappellent de si près les rites analogues de religions à prétentions moralisantes et régénératrices ; quand on sait qu'à côté de ces hideux sanctuaires où le sang humain coulait à flots, il y avait des distributions régulières de secours et même des hôpitaux pour les pauvres et les malades (1), il me paraît bien difficile de soutenir que le point de vue moral n'eût aucunement pénétré cette religion
(1) Torquemada, VIU, 20.
plus sombre, plus austère que joyeuse, et la difficulté consiste plutôt à préciser le degré de cette pénétration qu'à en démontrer Texistence.
La vieille civilisation maya, nous l'avons observé plus haut, avait augmenté beaucoup le bien-être des populations, mais en même temps engendré une certaine mollesse et même cette dégénérescence des mœurs qu'on remarque souvent dans les pays méridionaux oîi Thomme, arrivé à un certain degré de richesse, n'a plus qu'à se laisser vivre et se corrompt dans la monotonie de ses jouissances. Deux vices, en particulier, paraissent avoir rongé cette société qui eut sa période brillante et très prospère, Tivrognerie et le vice contre nature. Ce dernier avait même son dieu dans le Yucatan et dans le Honduras (1). Les conquérants venus du nord l'avaient en horreur, et des lois rigoureuses avaient été édictées pour l'extirper. Mais on sait combien les lois sont impuissantes contre les mœurs. Les Espagnols en furent très scandalisés, exagérèrent probablement, et surtout ne surent pas distinguer entre les peuples affectés de ce vice infâme et ceux qui Tabominaient. Ils en firent un défaut général des indigènes. Bernai Diaz prétend que « la plupart des Indiens étaient honteuse- » ment vicieux, ceux surtout qui vivaient sur les » côtes et dans les parties chaudes du pays. » Ce dernier détail confirme ce que nous venons de dire de la supériorité des mœurs aztèques. Erant quasi omnes sodomia commaculati, et adolescentes multi, inulie-
(1) Comp. Muller, liv, c, p. 468-469.
hriter vestiti, ibant publics^ cibum quœrentes ab isio diabolico et abominabili labore (1). Il y a lieu de présumer que, dans les couvents et les demeures sacerdotales où vivaient des religieux et des prêtres s'astreignant au célibat, la même perversion des inslincts sexuels exerçait ses ravages. Le Père Pierre de Gand, cité par M. Bancroft (2), dit littéralement : « Un certain nombre de prêtres n'avaient point de » femmes, sed earum loco pueros quibus abuteban- » tur. » Les Espagnols sont toujours sujets à caution quand ils parlent des vices des indigènes, ils aiment à les noircir pour excuser leurs torts envers eux. Cependant la rigueur, la cruauté même des lois mexicaines dirigées contre ce vice prouvent bien qu'il était endémique. A Mexico, la peine était la pendaison pure et simple. A Tezcuco, les deux coupables étaient séparés. Agens ad palum ligabatur^ cinerihus opertus, et sic famé consumebatur ; patienti autem viscera detrahebantur jper anum, et opertus ipse cineribus, inter apposita ligna cremabatur (3). Quanta l'ivrognerie. Bernai Diaz raconte aussi des turpitudes insensées. « Je ne saurais raconter, » dit-il (4), « les » saletés dont ils se rendaient coupables. J'en citerai » une seule que nous rencontrâmes dans la province x> de Panuco : In anum tubulos quosdam introdu- » cebant et implebant venlrem vino^ sicut more nostro
(1) ch. ccvm.
{2) II, 467. D*autr«8 témoignages attestant le même fait sont encore réunis par Thistorien américain, (3) Bancroft, Ibid.
(4) Ch. ccvm.
» immitiitur chjster ». — Inaudita turpitudo ! s'écrie indigné le rude Espagnol.
En présence de pareils témoignages, il faut reconnaître que les Aztecs étaient animés d'un louable esprit de moralité quand ils tâciiaient de réagir contre toutes ces corruptions, et leur religion, remarquablement chaste pour un culte de dieux-nature, recommandant la sobriété et même le jeûne, interdisant Tusage des boissons enivrantes aux femmes et aux jeunes gens, fait preuve incontestablement d'une certaine valeur morale. Seulement on voit bien qu'il n'y a pas encore de fusion, de pénétration réelle de la morale et de la religion. Les rapports sont incohérents et arbitraires. La pédérastie est proscrite, mais la prostitution paraît chose toute simple. L'ivresse est punie chez les hommes et les femmes jeunes ; mais elle est licite pour les enfants au moment de leur purification, pour les hommes qui ont dépassé soixante ans et pour les femmes à partir du moment où elles sont grand'mères. Les iûdicibles horreurs des sacrifices aztecs devaient étouffer aisément tout sentiment d'humanité. Notons pourtant — nous allons bientôt le voir — que les croyances concernant la vi.i d'outre-tombe promettaient un dédommagement aux malheureuses victimes de la superstition. En un mot, il y a inconstablement un eflbrtmoral dans la religion mexicaine, mais il est loin d'être soutenu et systématique. A chaque instant le grossier utilitarisme des religions inférieures reprend le dessus. Rappelons-nous que la religion mexicaine a été brusquement arrêtée dans son essor, tuée pour ainsi dire dans
sa fleur. Nous avons cité des faits qui démontrent <iu'elle s'avançait vers l'étape que franciiissent les o-eligions s'élevant vers la moralité, l'étape de Tasçé- ^isme, où Ton confond le devoir avec la douleur "^olon taire, parce que le devoir s'accomplit rarement sans infliger quelque souffrance. On en conclut que, 3)Ius on se fait souflrir, plus on est dans les voies approuvées par la Divinité. En un mot il y avait un ^commencement d'alliance avec la morale dans la T*eligion mexicaine, mais cette alliance était encore dans son premier devenir, il ne faut ni la méconnaître, ni Texagérer, et nous allons, en retraçant les croyances relatives à la vie future, nous assurer que cette alliance était encore très loin d'être intime.
Les idées que se fait un peuplé du sort des trépassés, quand préalablement il croit à une vie future consciente et personnelle, sont toujours un critérium sûr du degré de pénétration réciproque de sa religion et de sa morale. En effet, il est amené par une logique élémentaire et pour ainsi dire instinctive à reporter dans la vie future les conséquences et les sanctions que la vie terrestre laisse à l'état de pierres d'attente. Nous avons vu dans nos études sur les religions des peuples non-civilisés combien il s'en fallait que le point de vue moral déterminât les idées qu'ils se font du sort des individus après la mort (l). Cependant on peut discerner çà et là quelques rudiments d'une croyance à la rémunération, ou du moins des consé-
quences heureuses que peuvent avoir outre-tombe tels actes ou telles qualités qui ont distingué le mort pendant sa vie terrestre.
Ces rudiments ne manquent pas non plus dans la religion mexicaine. Mais ce ne sont encore que des surgeons dont la racine commune est encore enfouie profondément sous le sol.
Nous savons que lesMexicainsassignaientTempire du monde souterrain au seigneur Mictlan et à son épouse Mictlanciuatl. C'est auprès d'eux que se rendait la grande majorité des trépassés. C'était pour y vivre d'une vie dont on ne se faisait que des idées très confuses, mais qui, en principe, n'était autre chose que la continuation de la vie actuelle. La preuve en est déjà dans la nature et le nombre des objets qu'on enterrait avec les morts. M. J. Lubbock s'est appuyé sur la circonstance que beaucoup de ces objets sont brisés pour émettre l'opinion qu'il n'y avait là qu'un pieux hommage adressé au mort sans que cette coutume impliquât Tidée d'une continuation d'existence (1). Il n'a pas vu que, dans ce cours d'idées, on croit devoir faire mourir aussi les objets enterrés pour les mettre dans la même condition que le mort. C'est l'âme ou l'esprit de ces objets qui doit le suivre dans sa nouvelle existence (2). Les Mexicains croyaient de même que l'âme des animaux survivait à leur mort.
Il n'est pas possible qu'il y eût au Mexique un corps
(1) Prehistoric Times, p. 139.
(2) Nous avons signalé une manière de voir toute semblable chez les naturels des îles Fidji. Relig, des peuples non-civ,. H, 130, Voir aussi les idées analogue^ ckez les Peaux-Rouges, I, 233,
de doctrines bien arrêté sur la vie d'outre-tombe. Aucun historien ;ie nous en livre de tableau cohérent et quelque peu raisonné. En dehors de la croyance élémentaire que nous venons de décrire, il n'y avait guère que des idées courantes plus ou moins répandues. L'une des plus ordinaires, c'est qu'une fois enterré, il fallait passer entre deux montagnes en .guerre l'une avec l'autre, cherchant à se joindre et capables de vous écraser en se rapprochant. Puis le chemin était barré par un serpent monstrueux et, après lui, par un caïman non moins redoutable. Ensuite il fallait traverser des déserts, gravir des montagnes escarpées, affronter enfin une terrible tempête, si violente qu'elle arrachait les rochers de leur base et que ses rafales coupaient la peau comme des couteaux. Plus loin encore le défunt arrivai t au bord d'une grande rivière qu'il fallait traverser sur le dos d'un chien roux. C'est pour cela qu'on enterrait souvent avec le mort un chien de cette couleur, pour qu'il reconnût son maître et l'aidât dans cette épreuve. Du reste je soupçonne fort nos narrateurs européens d'avoir, sur ce point et plusieurs autres, mis bout à bout avec une apparence d'ordre et de succession ce qui était en réalité flottant et disséminé dans les esprits. L'idée généralement reçue n'en était pas moins qu'il y avait sur la route conduisant au séjour des morts des obstacles, dés épreuves à affronter, et les bandelettes magiques de papier dont on couvrait le mort étaient destinées à l'en faire triompher (1).
(1) Comp. Sahagun, UI, Append. — Trad. Jourdanet, p. 223.
Le mort arrivait enfin devant le seigneur Mictlan. Il devait lui remettre les papiers magiques faisant office de sauf-conduits. De là on passait successivement dans les neuf divisions du monde souterrain, parallèles aux neuf divisions du ciel mexicain. C'étaient de grands espaces obscurs et tristes, dont on ne sait rien nous dire, mais que Timagination n'avait pas encore peuplés de monstres ni rempli d'effroyables tortures comme dans d'autres religions. Il n'y a pas trace d'une différence quelconque de sort entre les trépassés confinés dans ce monde souterrain. On admettait qu'à la fin et quand on était parvenu à l'extrémité de la neuvième division infernale, ils s'endormaient du sommeil éternel. Nous ne saurions dire jusqu'à quel point cette dernière croyance était générale.
Tout ce que nous venons de raconter concerne la majorité des morts. Mais il y avait des exceptions assez nombreuses à cette loi commune.
D'abord il y avait «les élus» de Tlaloc, le dieu des pluies. Nous savons qu'il avait sa résidence au haut des montagnes. Là il possédait un grand et beau jardin, le Tlalocan, où les rivières, nourrices de la terre, prenaient leurs sources, où l'on jouissait d'une perpétuelle et délicieuse fraîcheur, où poussaient des arbres et toute sorte de plantes magnifiques. C'est là que se rendaient ceux que Tlaloc avait lui-même recrutés en leur envoyant un genre de mort dépendant de sa volonté, c'est-à-dire les noyés, les foudroyés, ceux qui mouraient de maladies dont l'humidité est la cause. Puis c'étaient aussi les enfants
qui avaient été immolés à sa divinité gourmande. Ils se jouaient continuellement dans le grand jardin de Tlaloc et s*y trouvaient très heureux. Ils ne revenaient sur terre que le jour de la fête de leur maître divin. Ce jour-là, les gens pieux croyaient entendre le bruissement de leurs ailes et leurs chuchotements joyeux sur la place de Mexico où s'élevait le teocalli du dieu aquatique (1). Du reste, c'était une croyance admise que les victimes sacrifiées à une divinité quelconque, consubstantiées avec elle, vivaient depuis lors au service et dans l'entourage de cette divinité et jouissaient de tous les avantages attachés à une telle prérogative. .
Mais il y avait un paradis plus élevé, plus désirable encore, un paradis céleste, et qui n'était autre que la maison du Soleil ou, selon quelques-uns, de Uitzilopochtli, ce qui au fond revient au même. C'est le vieux Tlapallan, le Pays rouge de la légende de Quetzalcoatl, mais c'est aussi le paradis oriental de toutes les populations du Mexique et de l'Amérique centrale. Seulement il n'est pas destiné à tout le monde. C'est là qu'étaient transportés les rois, les nobles les plus distingués parle rang, les guerriers morts sur les champs de bataille et enfin les prisonniers immolés en l'honneur des dieux célestes. Cette maison du Soleil était sitilée à l'est lointain. On y trouvait des grottes nombreuses, des arbres chargés de fruits savoureux, des fleurs remplies de miel,' des chasses superbes, et on se plaisait, pour passer le temps,
(1) Torquemada, H, 82, 529, 534.
à se livrer des combats simulés. Ajoutons ce trait curieux et qui tranche sur le fond cruel de la religion mexicaine. Les femmes mortes en couches étaient assimilées aux guerriers tombés sur le champ de bataille et se rendaient aussi après leur mort dans une autre maison du Soleil, située à Touest (1). Tous ces bienheureux ont pour occupation favorite d'accompagner le Soleil en dansant et en chantant. Arrivés avec lui au zénith, ils rencontrent les bienheureuses qui sont venues de l'ouest au devant d'eux, et ils se divertissent avec elles jusqu'au coucher du soleil. Au bout de quatre ans ils peuvent se métamorphoser en nuages ou en colibris (2).
Cette dernière conception me semble provenir d'une jonction de l'ancienne idée de l'immortalité sous forme animale et de l'idée plus récente de la même immortalité sous forme humaine. En effet, à Tlascala, cette petite république qui avait toujours été hostile aux influences aztèques, l'immortalité était conçue uniquement sous forme animale. Seule-
(1) Nous avons vu que c'est la déesse Teoyamiqui, une des compagnes de Mictlan, qui a pour office de recueillir les âmes des soldats morts dans les combats. C'est probablement pour cela qu'elle passe aussi pour l'épouse de Uitzilopochtli, dieu de la guerre. U est de plus question d'un dieu Toyaotlatohua, dieu de la mort violente* qui 8*acquitte de la même fonction et qui pourrit bien être son vrai mari. On connaît une statuette de ce dieu, représenté avec une tête ^de mort, de grandes dents, des griffes, des serpents entourant son corps et annexé à une statuette de Teoyamiqui de manière à ne former qu'une masse. Comp Ampère, Revue des Deux^Mondes, 1853, l«r octobre, p. 89.
(2) Comp. Clavigero, I, 313. — Sahagun, III, Append. — Prescott, I, 50. — Humboldt, Mon,, 218. — Bancroft, III, 532-539.
:KD6Dt et en vertu de ce principe d'aristocratie qui a longtemps prévalu dans cette catégorie de croyances t qui était aussi marqué en Polynésie qu'au Mexique, croyait à Tlascala que les morts de haut rang, ^i^aciques, nobles, prêtres, devenaient de beaux oieaux chantant délicieusement, ou même des étoiles, andis que les gens de peu devenaient des belettes, es scarabées et d'autres animaux d'ordre inférieur, remarquera qu'au fond nous retrouvons ici la xjnéme distinction fondamentale qui est à la base de la <:îroyance aztèque aux deux séjours, Tun ténébreux et souterrain, l'autre céleste et brillant, entre lesquels les morts se partagent. Il n'est pas plus question de rémunération à Tlascala qu'à Mexico. A Tlascala comme à Mexico, l'on croyait aune espèce de démon, Tlacàtecolotlj « le grand Hibou », rôdant toujours à l'affût de quelque méfait. Aussi avait-on grand'peur de rencontrer un hibou. De plus, on regardait les étincelles projetées par le cratère des volcans comme les âmes des tyrans, aztecs ou autres, que les dieux ennemis envoyaient pour le tourment des peuples (1). En résumé, il serait inexact de dire que dans l'eschatologie mexicaine l'idée morale est tout à fait ibsente. Les guerriers les plus braves sont beaucoup lus favorisés que le commun des mortels, et on ne lurait s'étonner de ce qu'un peuple belliqueux dérne le premier rang à la vertu guerrière. L'excepn stipulée en faveur des femmes mortes dans les ileurs de l'enfantement et le sort réservé aux vic-
Camargo, Hist. Tlascal.^ coll. Ternaux-Compans, X, 192.
tiraes des immolations témoignent d'une tendance sérieuse à chercher dans la vie future un dédommagement aux rigueurs imméritées de la destinée terrestre. Il me paraîtrait bien difRcile d'admettre que ces ascètes, prêtres ou ermites, qui s'imposaient de véritables supplices pendant la vie actuelle, le fissent sans aucune idée d'acquérir ainsi des titres à un traitement de favorisés dans l'autre monde. A ce chapitre de la vie future comme à celui de la vie morale nous assistons par conséquent à un commencement de pénétration et d'influence réciproque de la religion et de la morale, mais seulement à un commencement et très rudimentaire. C'est seulement à titre d'exception que ce qui passe pour l'héroïsme moral implique un droit positif au bonheur futur.
S'il fallait s'en rapporter à l'histoire convenue de la religion mexicaine, nous devrions constater le singulier phénomène d'une religion dont Teschatologio est encore très incohérente et peu développée, tandis que sa cosmogonie serait une des plus riches et des plus spéculatives que l'on connaisse. Les narrateurs européens qui nous en ont transmis la connaissance sont généralement d'accord sur ce point que les Mexicains auraient admis plusieurs âges successifs du monde, longues périodes séparées par des cataclysmes universels, à peu près comme dans la géologie de Cuvier la terre passe par une série de transformations équivalant à autant de créations successives, puisque tout ce qui vivait dans une période antérieure a été complètement anéanti.
Ce côté curieux des croyances mexicaines aurait besoin d'être étudié à fond par un spécialiste, maître de son sujet et sachant le traiter avec cette sûreté que seule peut fournir l'histoire comparée des religions et des procédés mis en œuvre par les auteurs des cosmogonies antiques. A priori il n'est pas plus surprenant que des penseurs mexicains aient imaginé une théorie des âges successifs du monde que de voir Je poète d'Ascra, organe d'une tradition sacerdotale, dérouler la théorie des quatre âges d'or, d'argent, <i'airain et de fer. Seulement nous devons remarquer ici que la cosmogonie d'Hésiode ne fut jamais un dogme, qu'elle finit sans doute par acquérir une sorte de catholicité gréco-latine, mais que longtemps elle flotta au milieu de théories bien différentes qui racontaient tout autrement l'origine des dieux et des hommes. Je soupçonne grandement les moines à qui nous devons les premiers tableaux de la religion mexicaine d'avoir, à leur insu, appliqué à cette religion, encore si peu formée dogmatiquement, les formes d'une doctrine religieuse complète, systématisée, embrassant les destinées de l'humanité depuis leurs premiers commencements jusqu'à leurs fins dernières. Il faut se rappeler, comme M. Ternaux- Compans l'a fait justement observer (1), que la plupart des prêtres et des nobles du Mexique périrent dans la sanglante révolution" qui remplaça l'hégémonie aztèque par l'autorité du roi d'Espagne. Le très petit nombre qui survécut se réfugia dans des ré-
(1) Nouv, Annales des Voyages, t. LXXXV, p. 274.
gions inaccessibles où de longtemps les vainqueurs ne songèrent pas à les poursuivre. Les missionnaires ne recueillirent les traditions qu'ils tenaient à connaître que de la bouche de gens ignorants, craintifs, rapportant sans doute ce qu'ils savaient ou croyaient savoir, mais qui tâchaient surtout de venir au-devant des désirs de leurs seigneurs et maîtres en leur présentant les choses sous le jour le moins scandaleux. Si les indigènes avaient plus à se louer des moines, qui étaient humains et compatissants, que de leurs oppresseurs temporels, ils savaient combien les padres étaient chatouilleux au chapitre de l'orthodoxie. On peut être certain d'avance que ceux-ci provoquèrent le plus possible des réponses conformes à la manière dont ils comprenaient le passé du Mexique. C'était le diable qui s'y était fait adorer, lui et ses démons; mais, pour mieux assurer son empire, il avait mêlé à ses funestes enseignements des parcelles de la vérité biblique, de même qu'il avait poussé la ruse jusqu'à singer les rites les plus augustes de l'Eglise, et il y avait une certaine mission de saint Thomas qui n'avait pu faire autrement que de déposer des germes précieux de vérité catholique au milieu des erreurs américaines. C'est pourquoi il faut toujours interpréter cupi grano salis les rapports des bons pères sur la religion mexicaine. Ils la régularisent et la systématisent plus que de raison. Ils lui attribuent un credo arrêté, comme si elle avait eu des conciles pour le formuler et des papes pour le maintenir. En particulier, ils présentent comme fixe et défini ce qui était encore à l'état vague et fluide.
ils font une série logique et continue de ce qui n'était qu'une quantité indéterminée de croyances et de légendes flottant parallèlement dans les esprits, sans aspirer encore à former un tout compact et harmonique.
Pour en revenir à la cosmogonie, ou plutôt aux cosmogonies mexicaines, nous ferons observer que les premiers écrivains qui étudièrent la religion mexicaine après la conquête sont muets sur le système compliqué de genèses ou, plus exactement, de périodes cosmiques dont parlent les historiens venus plus tard. Ces derniers sont loin d'être d'accord sur le nombre et la succession des mondes qui auraient précédé le monde actuel. Les uns portent à quatre le nombre de ces âges successifs, les autres à cinq. Il y a aussi de grandes variantes quant à la durée. Il se pourrait fort bien que le tableau qui nous en a été présenté fût le résultat d'une juxtaposition de plusieurs cosmogonies locales. C'est l'hypothèse qui en expliquerait le mieux les incohérences et les contradictions.
Cependant nous ne devons pas oublier ce trait de l'esprit mexicain, que nous avons dû relever déjà à propos de la fête solennelle du Toxiuhmolpilia ou de la Gerbe d'apnées : on ne croyait pas à la stabilité indéfinie de Tordre de choses régnant. Nous avons énoncé les causes climatériques et politiques, expliquant, jusqu'à un certain point, cette disposition des esprits qui se reflète dans les croyances relatives au retour d'un dieu réformateur et vengeur. Il faut aussi observer que les périodes cosmiques ne sont pas
aztèques. Elles portent les traces de leur formation en pays méridional plutôt que sur les hauts plateaux de rAnahuac. Elles ne réservent aucun rôle aux dieux aztecs proprement dits, tels que Uitzilopochtli et Tezcatlipoca. Il y aurait donc lieu de penser que leur élaboration est due surtout à l'élément toltec et au sacerdoce de Quetzalcoatl, le plus intéressé à encourager Topinion de l'instabilité des choses et à la confirmer par des enseignements relatifs aux perturbations radicales qui avaient précédé l'ère où Ton vivait (1).
C'est sous le bénéfice de ces observations que nous retraçons un des ordres convenus des cosmogonies mexicaines, celui que préfère le professeur Millier (2), conformément au précédent fourni par Humboldt.
Le nom commun de ces âges successifs est celui du soleil, Tonatiu. La théorie compte cinq Soleils successifs et chacun de ces soleils se distingue des autres par le nom de l'élément dominant pendant la période où il règne et qui en sera l'agent destructeur. C'est ainsi que Ton compte : 1** Le soleil de la terre ; . 2® le soleil du feu ; 3** le soleil de l'air ; i^ le soleil de l'eau. Le cinquième est le soleil actuel, qui n'a pas encore de nom spécial. La durée collective des qua-
(1) Il n'est nullement besoin de recourir, comme Ta fait Tabbé Brasseur de Bourbourg, à l'hypothèse très risquée de Teffondrement d'un continent qui aurait jadis prolongé l'Amérique centrale pardelà les Antilles jusqu'aux approches de l'Europe. D'abord, les cosmogonies dont nous allons parler n'en disent rien. Puis cela n'a rien" à. faire avec les mondes successifs, au nombre d'au moins quatre, qui auraient précédé la période actuelle.
(2) Amerik. Urrelig,, p. 510 suiv.
tre premiers est évaluée à 18,028 années. C*est en l'an 702 de notre ère qu'aurait commencé le monde €ù nous vivons : ce qui prouve seulement que les souvenirs ne remontaient pas au-delà.
Le premier soleil, celui de la terre, Tlaltonatiu, dura 5,206 ans. On l'appelle aussi « Tâge des géants », parce que les dieux durent combattre une race de géants qui opprimaient les hommes. On veut voir dans ce mythe un parallèle au mythe grec des comiats de Zeus et des dieux de Tordre contre les géants et monstres mythiques, Titans, Hécatonchires, etc., qui bouleversaient le monde. Ce soleil prit lin par la famine universelle. Un mauvais esprit arracha toutes les herbes, toutes les plantes, et tout ce qui vivait à. la surface de la terre dut mourir.
Le second soleil, celui du feu, Tletonatiu, ou le
soleil rouge, dura 4,804 ans. A la fin, le dieu du feu
descendit sur la terre pour la détruire. Toutefois, les
oiseaux échappèrent en volant au-dessus des flammes
qui consumèrent tout, et de plus un couple humain
tx-ouva moyen de se réfugier dans une caverne dont
i X ferma rentrée avec une forte pierre. Il en sortit
:sous le soleil suivant. L'homme s'appelait Goxcox.
Le troisième soleil, celui du vent ou de Tair, Ehe-
tonatiuj dura 4,000 ans. Il est question, sous ce
leil, de peuples tels que les Olmecs et les Xicalan-
3, établis déjà dans TAnabuac. De nouveau les
ants rentrent en scène. Ils oppriment les hommes.
nx-ci ont recours à la ruse. Ils invitent leurs enne-
isàune fête, les enivrent, se saisissent de leurs
mes et les tuent. Quetzalcoatl est indiqué comme
dieu civilisateur de cette race antique, dont il se sépare comme il s'est séparé de la race actuelle, mais avec promesse de revenir. A la fin de cette période, des ouragans terribles déracinèrent les arbres, renversèrent les maisons, arrachèrent jusqu'aux rochers. Les hommes périrent ou furent changés en singes. Celte contre-partie de certaines théories contemporaines dénote l'origine méridionale du mythe, car il n'y a pas de singes sur les hauts plateaux. Il paraît, toutefois, que de nouveau un couple humain put se sauver dans une caverne.
Le quatrième soleil, celui de l'eau, Atonatiu, dura 4,008 ans. C'est au commencement de cette nouvelle période que la femme-serpent, Ciuatcoa'/, peupla la terre en enfantant un grand nombre de jumeaux. On ne sait plus rien du couple réfugié dans la caverne. C'est pour cela que d'autres narrateurs ont voulu que cette genèse fût la première des quatre. N'aurait-on pas voulu lui assigner le dernier rang avant l'époque actuelle pour offrir un parallèle à la tradition biblique du déluge? La tradition mexicaine raconte, en effet, qu'à la fin de cette quatrième période la déesse des eaux Chalchiuitlicue, l'épouse de Tlaloc, détruisit la race humaine par un déluge universel. Seul, un couple humain échappa, Goxcox et Xochiquetzal, disent les uns ; Nata et Nena, disent les autres. D'après une variante, ils se sauvèrent sur un tronc de cyprès qui leur permit d'atteindre la montagne de Colhua ; selon d'autres, ils se réfugièrent dans un bateau avec plusieurs espèces d'animaux. Pour savoir si les eaux se retiraient, ils lâchèrent d'abord un vau-
tour qui ne revint pas, parce qu'il avait beaucoup de cadavres à manger ; puis ils lâchèrent un colibri qui revint portant au bec un rameau. De telles analogies avec le récit biblique nous rendent ce mythe fort suspect. Sur le canevas légendaire de la destruction d'un monde et du commencement d'un nouveau, il était facile de broder une réponse à la question qui se posait d'elle-même : Comment ceux qui échappèrent à la destruction purent-ils savoir qu'ils pouvaient quitter leur retraite? Dans le mythe de la destruction du monde par le feu, le couple réfugié dans la caverne sut que le feu s'était éloigné en passant par une petite ouverture une longue baguette qu'ils retirèrent sans qu'elle fût brûlée. C'était un champ ouvert aux imaginations (l). La complaisance des narrateurs indigènes et européens a fait le reste. Nous vivons donc, depuis le huitième siècle de notre ère, dans le cinquième soleil. Quand llnirat-il et comment? On n'en sait rien; seulement on
CX) Nous trouTons une confirmation de nos soupçons dans les obseir-vations émises par Don José-Fernando Ramirez, conservateur du HE^uLsée national de Mexico {Atlas géopraphico, estât istico e htstorico €Z^ Z^ Repubiica mexicana, 1858^ entrega 39), Don Ramirez no ^x^o'u.Ye dans les plus anciens documents aucune trace d'un déluge ;i ressemblant à celui de la Genèse. C'est Sigiienza, dit-il, puis <£i.^vigero, puis, de nos jours, l'adhésion difficile à comprendre de t^ xmboldt, qui ont donné du crédit à cette fable. Il montre ensuite Q "^i^ l'interprétation des peintures sur lesquelles on a voulu appuyer ^^ ^"^nre de rapprochement n'est qu'un tissu de fantaisies arbitrai- '^^^^ Il en est une, entre autres, qui était censée représenter un *^^^^^"'"*^ »ne sortant d'une espèce d'arche. Comparaison faite avec d'ausymboles du même genre, il s'est trouvé que c'était la représen- ^Jû. d'un dieu-poisson.
tient pour certain qu'il finira au terme d'une période de cinquante-deux ans.
Ce qui prouve, d'ailleurs, qu'on a eu tort de chercher un système arrondi et régulier dans ces périodes cosmiques et qu'il s'agit bien plutôt d'un essai de juxtaposition de genèses locales plus ou moins harmoniques entre elles, c'est qu'il en est d'autres qu'on a tâché de rattacher au système, mais qui n'y rentrent pas. Ainsi, il est une tradition mythique où se continue l'histoire de Coxcox sorti de sa caverne, lequel eut ensuite quinze fils, tous muets, pères des quinze peuples de l'Anahuac et des quinze langues parlées par ces peuples. Un oiseau vint du ciel et apporta une langue à chacun des quinze fils ; autrement dit, ils en reçurent l'animation et la vie, puisque, dans l'hiéroglyphique mexicaine, la langue apposée à un être quelconque signifie qu'il est vivant. Il est clair que le mythe de Coxcox ne prévoit pas la destruction par le déluge des quinze peuples encore résidant et des quinze langues encore parlées dans l'Anahuac.
Un autre mythe génésiaque, particulier, dit-on, aux Ghichimecs, raconte que Gitlalatonac (1) et son épouse Citlalicue engendrèrent un couteau de pierre qui tomba du ciel en terre, se brisa en 1,600 morceaux, et qu'il en sortit autant de dieux. Ces dieux voulurent avoir des serviteurs, c'est-à-dire des hommes, et députèrent l'un d'eux, Xolotl (2), vers leur
(1) Astre brillant.
(2) C'est le nom d'un jeune perroquet vert, jaune et rouge. Saliagun^ trad. Jourdanet, p. 692.
mère qui lui dit d'aller dans le monde souterrain et d'en rapporter un os humain. Xolotl fit comme on lui avait dit, mais poursuivi par le seigneur Micllan, il se hâta tellement qu'il tomba en revenant à la surface du sol et que l'os fut brisé. Les fragments toutefois en furent soigneusement recueillis et mis dans un vase sur lequel les dieux firent tomber de leur sang. Au bout de quatre jours une fermentation s'opéra, il en sortit un jeune garçon et trois jours après une fille. C'est de là que vient Thumani té. 11 n'est plus question ici des descendants d'un couple échappé au dernier cataclysme. On prétendait montrer encore à Cholula le reste de la pierre dont étaient sortis les 1,600 dieux. Gela semble supposer le souvenir d'un ancien culte des pierres, en même temps ^ue le couteau de pierre envoyé du ciel en terre par Je couple divin primitif suggère l'idée d'un vieux xnythe de la foudre considérée comme l'acte générateur de la puissance céleste. — Mais, continue un j>roloiîgement du même mythe, le nouveau soleil était pas encore apparu et on ne savait comment ^surer le temps . Alors les dieux et les hommes se semblèrent à Teotihuacan et allumèrent un grand pour faire un soleil. Les dieux promirent aux xnmes que celui d'entre eux qui se jetterait dans - flammes serait \o soleil nouveau, et l'un d'eux, ^^^xiahuatzin, se dévoua. Quand il eut disparu dans le , les dieux et les hommes se disputèrent quant point de l'horizon où il reparaîtrait. Le soleil ut à l'est comme les dieux l'avaient prévu, et des izames lui furent immolés. Mais le soleil ne quittait
pas l'horizon et déclarait qu'il ne se mettrait en marche que si les dieux lui étaient sacrifiés à leur tour. L'un d'eux mécontent, Citli, lui décocha des flèches. Le soleil furieux le foudroya sur place. Les dieux comprirent qu'ils devaient mourir et se firent tuer par Xolotl qui mourut le dernier. Alors le soleil commença la marche qu'il n'a plus interrompue depuis. La lune fut de même formée grâce au dévouement de Tecuciztecatl (1) qui se jeta aussi dans le feu allumé à Teotihuacan. Mais comme la flamme avait déjà diminué, la lune eut moins d'éclat que le soleil (2).
Ce vieux mythe, très obscur, était originaire de Teotihuacan (3), ville située au nord de Mexico, et qui passait pour l'ancien centre religieux des temps chichimecs et toltecs. Il n'est pas facile d'en démêler le sens interne. On dirait qu'il reflète le souvenir d'un changement religieux. Le culte du Soleil se substitue à quelque culte plus grossier. Le Soleil, homme lui-même, prend le parti des hommes contre les dieux. Le sang est considéré comme l'élément de vie commun aux hommes et aux dieux.
C'est ce qui expliquera, par la suite, et la fréquence des sacrifices sanglants et la coutume de s'inciser pour répandre du sang en l'honneur des divinités (4).
(1) J*ignore la signification de ce nom et de Citli.
(2) Ce mythe est raconte aussi par le P. Sahagun, VII, 2, trad. Jourdanet, p. 478, mais d*une manière très diffuse et incohérente. On y reconnaît toutefois le même fond d'idées mythiques.
(3) Lieu d'arrivée des dieux.
(4) Il est fort douteux que les Mexicains pratiquassent la circoncision, comme on Ta prétendu. Le plus probable, c'est qu'on aura
Ce qui nous frappe dans le mylhe de Teotihuacan, c'est qu'il respire un tout autre esprit que ceux qui sont relatifs aux âges du monde ou genèses successi- Tes dont on a voulu faire un chapitre très arrêté de Jâ théologie mexicaine. Il présente un air de famille avec certains mythes cosmogoniques relevés ■parmi les Peaux-Rouges (1). N'oublions pas que le tableau des âges du monde, tel que nous venons de le retracer d'après Millier et Humboldt, se présente cihez d'autres auteurs dans un ordre de succession -très différent. Ixtlilxochitl, Gomara, Clavigero proposent l'ordre que voici : 1** l'eau ; 2° la terre ; 3° l'air ou X e vent ; 4® le feu. Humboldt s'est appuyé pour dresser la série que nous avons reproduite sur un autre xïianuscrit d'Ixtlilxochitl et sur un dessin hiéroglyj>hique interprété d'après la régie qu'il faut le lire de droite à gauche. Les divergences tendent toujours jplus à autoriser la présomption qu'il n'y avait point d € doctrine fixée sur la genèse du monde chez les Iklexicains, que les centres sacerdotaux comme Tulla, Cliolula, Tezcuco, Teotihuacan, Mexico, possédaient lane ou plusieurs doctrines cosmogoniques plus ou moins développées, formées indépendamment l'une de l'autre, et que leur mise en ordre sérié a été l'œuvre des narrateurs qui ont écrit après la conquête. Il reste seulement le fait indéniable que le sentiment
^P^^oràdu avec elle une opération rentrant dans ces rites d'incision q^ui tenaient une si grande place dans la religion mexicaine.
^^y Voir entre autres celui des Navajos, Relig, des peuples non^ ^i^ii.^ 1,273.
de l'instabilité de Tétat physique et social était très répandu. C'est probablement à cette disposition, accompagnée naturellement d'une certaine angoisse, qu'il faudrait rattacher le paroxysme de sacrifice humain que nous constatons chez les Aztecs, les derniers dominateurs. Ils y voyaient le moyen par excellence de consolider et de perpétuer le maintien de l'ordre de choses auquel ils étaient les premiers intéressés. Toutefois leurs cruelles conjurations ne parvenaient pas à étouffer les inquiétudes qui revenaient plus vives à chaque toxiuhmolpilia, et ce sentiment a joué un grand rôle dans l'extinction de leur religion qu'il nous reste à raconter brièvement (1).
(1) Comp., pour tout ce qui a trait aux âges du monde, MiiUer, 477 suiv., 509-519. — Bancroft, HI, 57-65. — Humboldt, Mon,, 31, 203, 227 suiv., 317. — Torquemada, I, 34, 40; H, 82, 83. — Clavigero, 1,401, 625; II, 281,282.