FIN DE LA RELIGION MEXICAINE
Les angoisses deMontezuma. «-Les prêtres de QuetzalcoaU. — La nature divine des Espagnols. — Conséquences religieuses de la conquête. —Les moines d^Espagne. — L'Inquisition. — La dévotion monacale. — Les indigènes d*aujourd*hui. «- La légende de Montezuma.
Lorsque Moteuhçoma II, roi de Mexico, celui que nous appelons Montezuma, apprit qu'on avait vu paraître sur les côtes orientales de son empire des êtres étranges, qui avaient il est vrai la forme humaine, mais qui, — parle teint, la barbe, les traits, plu^ encore par une manière de vivre jusqu'alors inconnue, par les terribles secrets dont ils étaient Jes maîtres, par un genre de religion qui tantôt se rapprochait et tantôt s'éloignait de tout ce que Ton pratiquait dans les sanctuaires de l'Anahuac — différaient complètement de toutes les variétés indigènes de la race humaine, Moteuhçoma II fut frappé de terreur. Les nouvelles alarmantes qu'on lui apportait étaient confirmées par des figures dessinées à la hâte sur du papier de maguey ou des tissus de coton fin. Ces êtres extraordinaires étaient venus du fond lointain
des mers sur des maisons flottantes dont on n'avait aucune idée au Mexique. Ils étaient en possession d'un métal beaucoup plus dur que l'or ou le cuivre, et ils s'en faisaient des armes offensives et défensives extrêmement redoutables. Ils commandaient à la foudre qui se logeait pour les servir dans des tubes de grandeurs variées, d'où elle sortait à leur volonté pour porter la mort à ceux qu'ils lui désignaient. Plusieurs d'entre eux joignaient à leur corps de forme humaine un autre corps beaucoup plus volumineux, muni de quatre longues jambes et d'une longue tête, ce qui leur permettait d'atteindre à la course les hommes les plus agiles. Enfin, circonstance qui, plus que toutes les autres, troublait le cœur anxieux du souverain de Mexico, c'est toujours de l'est qu'ils venaient. On avait vu paraître d'abord un détachement de ces mystérieux personnages qui semblaient n'être venus que pour reconnaître les côtes (expédition de Gryalva en 1518). Mais, un an plus tard, ils étaient revenus plus nombreux, étonnamment résolus, décidés à se rendre à Mexico même pour rencontrer Montezuma en personne et lui délivrer on ne savait trop quel message dont ils se disaient chargés.
Ce que nous avons dit de la religion mexicaine suffirait pour expliquer ces terreurs d'un roi qui commandait pourtant à une puissante armée et qui n'était pas dépourvu de courage personnel. C'était le retour de Quetzalcoatl qu'il redoutait, ce retour constamment prédit par les prêtres du •dieu-serpent disparu. Montezuma n'avait pas les mains nettes.
Son élection avait été le résultat des intrigues du parti aristocratique sacerdotal, mécontent des faveurs dont les rois ses prédécesseurs avaient comblé la classe des marchands pour l'élever et s'en servir comme d'un contre-poids aux prétentions d'une noblesse fière et turbulente. Pour écarter des compétitions dangereuses, il avait fait périr un grand nombre de ses frères (son père avait eu cent cinquante enfants) et marié ses sœurs à ceux qu'il voulait s'attacher. Son gouvernement était despotique, il frappait le peuple de lourds impôts, la moindre violation de l'étiquette était punie de mort. Dès qu'il fut monté sur le trône, en 1503, il paya la dette qu'il avait contractée envers le parti de la noblesse en destituant tous les plébéiens à qui son père avait confié des emplois publics et en ne souffrant dans son entourage immédiat que de jeunes nobles. Il régnait donc dans l'empire mexicain un esprit de mécontentement, non seulement chez les confédérés de Tezcuco et de Tlacopan dont il voulait ouvertement faire ses vassaux, non seuleilient chez les peuples vaincus, courbés sous la terreur de ses armes et forcés de fournir les dîmes vivantes réclamées par ses dieux sanguinaires, mais chez les Aztecs eux-mêmes. Tel était pourtant le prestige de la maison royale de Mexico, l'espèce de culte que l'on rendait h la personne du souverain, l'éclat des victoires remportées par ses troupes, qu'il était encore aveuglément obéi. Mais lui-même ne se sentait pas tranquille, et l'annonce de l'arrivée des Espagnols vint comme à poin nommé ajouter les transes de la superstition à des
craintes politiques qui n'étaient que trop fondées (1). • Le Père Sahagun (2) raeonte qu'après avoir réuni et consulté les principaux personnages de son empire, en leur montrant ce qu'on lui avait apporté de la part des Espagnols, il fut persuadé que c'était positivement le dieu Quetzalcoatl qui était revenu du pays de Tlapallan, et vraisemblablement dans l'intention de changer les institutions, les lois, Tétat social tout entier. Pouvait-il espérer d'échapper lui-même aux justes vengeances du dieu restaurateur de l'ordre, et qui n'aurait pas pour lui les mêmes égards que Ses dieux aztecs Uitzilopochtli et Tezcatlipoca ? Il est à présumer qu'il trouva dans le sacerdoce de ces dieux rivaux de Quetzalcoatl une opinion moins favorable à la supposition du retour du dieu-serpent. Ce sont les prêtres de Uitzilopochtli et de Tezcatlipoca qui paraissent toujours, dans les récits de la conquête, au premier rang du parti de la guerre à outrance aux Espagnols. Ne serait-ce pas pour être témoin d'une sorte de confrontation entre le dieu prétendu, Fernand Gortez, et les dieux aztecs qu'il fit à celui-ci les honneurs d'une présentation solennelle aux deux grosses idoles du grand teocalli de Mexico (3) ? Leurs prêtres ont dû par position et par rivalité professionnelle incliner les premiers vers l'opinion que les Espagnols n'étaient après tout que des hommes comme les autres. Quant à ceux de Quetzalcoatl, ils
(1) Comp. Bancroft, II, 182-183; V, 457-458, 473-474.
(2) XII, 3 suiv. Trad. Jourdanet, 798 suiv.
(3) C'est la visite au temple si vivement racontée par Bernai Diaz, ch. XCII.
semblent par la même raison avoir gardé dans toutes ces complications un rôle très réservé et comme s'ils eussent plu^ volontiers caressé que repoussé Fidée que leur dieu pouvait bien avoir à la fin tenu ses promesses (i).
Montezuma, jusqu'à sa mort, resta perplexe, partagé entre ses craintes superstitieuses et les conseils de son clergé national. Lors môme qu'il vit Cortez trop longtemps et de trop près pour se figurer toujours qu'il était Quetzalcoatl en personne, il ne parait pas s'être jamais senti tout à fait rassuré sur la nature et les
(1) n est fâcheux que la profonde ignorance des premiers narrateurs en tout ce qui concernait les croyances et les diversités religieuses des indigènes ne leur ait pas permis de comprendre des faits qu*ils rapportent, mais sans en saisir la signification. Ainsi À Cholula, vieux centre toltec et où le culte de QuetzalcoaU avait conservé un grand prestige à côté de celui des dieux mexicains, une terrible conjuration fut ourdie contre Femand Cortez et ses soldats que les caciques et les prêtres de Tendroit avaient accueillis avec le^ apparences d^une cordiale hospitalité. Le capitaine espagnol pénétra le complot, grâce surtout â Tintelligence de sa fidèle interprète, Dona Marina, Mexicaine convertie, trouvée par lui à Tabasco où elle avait été réduite à la condition d'esclave et sur le dévouement de laquelle il pouvait compter. Opposant la ruse â la ruse, il tira une vengeance sanglante des chefs et de la population de Cholula. La ville fut pillée et saccagée pendant plusieurs jours consécutifs par les soudards de Cortez et ses alliés de Tlascala qui campaient dans le voisinage. Mais Bernai Diaz, témoin oculaire, nous dit que Cortez prit soin d'épargner tout un quartier soumis à la direction des prêtres qui s'étaient montrés ses amis, et que ce quartier faisait « comme bande â part » dans Cholula. Il me paraît certain qu'il ne peut être question là que des prêtres et du grand teocalli, avec ses dépendances, du dieu-serpent. Les prêtres de Quetzalcoatl n'avaient pas voulu tremper dans la conjuration. Comp. Bernai Diaz, ch. LXXXIII.
De même, â Mexico, on ne signale jamais leur intervention dans la lutte acharnée que les Espagnols eurent à soutenir.
pouvoirs de ce chef étonnant, qui disposait de choses si merveilleuses et dont l'audace ne s'expliquait que par la certitude d'être assisté par des puissances surhumaines. Il pouvait bien être le précurseur etTenvoyé du dieu-serpent, s'il n'était pas ce dieu luimême. Le langage de Cortez, qui se disait toujours chargé d'une mission providentielle pour amener les peuples du Mexique à la vraie foi, dut contribuer à le confirmer dans cette supposition. Sans donner une forme aussi précise à leurs appréhensions, une foule d'indigènes appartenant aux divers éléments de la population du Mexique, Tlalcastecs, Totonacs, Cholultecs, Tezcucans, etc., inclinèrent à voir dans les Espagnols des êtres supérieurs à l'humanité. Le nom qu'ils leur donnèrent, les Teules, en est la preuve (t). C'est, prononcé à l'espagnole, le pluriel de teotl, être divin. Plus de huit ans après la conquête, le Père Sahagun rencontrait des indigènes qui lui demandaient si ses compagnons et lui-même ne venaient pas du pays de Tlapallair, où Quetzalcoatl avait fixé sa résidence (2).
(1) C'est le nom qui revient constamment dans les récits de Bernai Diaz.
(2) Millier, p. 579. — Les Espagnols, après la conquête, firent grand cas des signes, prodiges et prédictions qui avaient annoncé aux Mexicains la prochaine destruction de leur état. Il est fort probable, en effet, que le mécontentement causé par la politique de Montezuma, joint aux attentes et aux craintes nourries par le culte de Quetzalcoatl, se donna plus d'une fois carrière dans ce genre de prophéties où les opprimés de tous les temps, qui espèrent que « cela ne durera pas », cherchent leur consolation et des encouragements à la patience. Il se peut aussi que de vagues rumeurs sur rétablissement des Espagnols aux Antilles eussent pénétré dans TAmérique
La conquête espagnole fut un véritable écrasement. Tout Tédiflce politique, social et religieux de l'ancien Mexique s'écroula et ne laissa que des ruines. La destruction de cet empire aztec, qui passait pour invincible, fut en même temps l'arrêt de mort de la religion qui en était le fondement. Gomment pou-
centrale et remonté de là ju8qu*& Mexico. Cela n*empéche que sous lemr forme, telle que nous Tont transmise les historiens de la conquête, on ne peut voir dans ces prédictions et ces annonces d*une révolution imminente que des oracles composés post eventum. On trouve une liste curieuse de ces prétendus présages dans le livre du P. Sahagun, XII, 1. La plus étrange de ces prophéties est celle de Papan, sœur de Montezuma, qui avait épousé le gouverneur de Tlatelolco. Elle mourut de maladie peu de temps avant le débarquement des Espagnols, et elle fut inhumée dans un jardin attenant & son palais. Le lendemain, une petite fille, sa nièce, fut bien étonnée de la trouver assise près d'un bassin. On eut beaucoup de peine & persuader & Montezuma que sa sœur, qu*il avait vu inhumer, n'était pas morte, mais enfin il dut céder aux instances de son entourage, et il se rendit chez la ressuscitée, qu'il trouva couchée, mais très vivante. Elle lui raconta qu'elle avait été dans une vallée immense où eUe avait fait la rencontre d'un beau jeune homme ailé, rayonnant comme le soleil, avec une croix sur le front et faisant le même signe avec deux doigts. Ce jeune homme la conduisit vers un endroit plein d'ossements et d'où sortaient des gémissements. De^ hommes noirs, cornus, A pieds de cerf, construisaient en hâte une maison. Puis, tournant les yeux vers l'est, elle vit venir sur les eajux, montés sur de grands navires, des hommes au teint clair. Le jeune inconnu lui dit qu'elle devait revenir sur la terre des vivants pour être témoin des événements qui allaient se passer et qui feraient de ces nouveaux-venus les maîtres du royaume. La maison que construisaient les hommes noirs et cornus était destinée & ceux qui mourraient dans les batailles qu'il faudrait leur livrer. Mais elle devrait reconnaître la grâce qui lui était faite en se présentant des premières au baptême.
Montezuma se retira très troublé. Il ne revit plus sa sœur, mais les événements prouvèrent qu'elle n'avait dit que la vérité. Elle survécut encore de longues années âsa résurrection, se fit baptiser
vait-on croire désormais à la puissanee de ces dieux qui ravalent laissé tomber, malgré les prédictions et les promesses de leurs prêtres ? Quant à ceux qui avaient la naïveté de croire que le dieu-serpent allait fonder la prééminence de son culte sur les autels démolis des dieux rivaux, Texpérience ne tarda pas à leur démontrer que les Espagnols n'avaient pas la moindre idée de restaurer ceux de Quetzalcoatl. Leur ambition fut, au contraire, de confondre avec leur triomphe celui de la foi catholique, et de substituer partout, de gré ou de force, le culte du Dieu chrétien et de sa famille divine à celui des divinités qu'ils croyaient issues du diable en personne.
Nous n'avons pas à faire le tableau des mesures despotiques prises par le nouveau gouvernement pour fonder sa domination d'une manière qui mît les vainqueurs à l'abri d'un retour offensif de la population indigène et tout à la fois satisfît leur cupidité. La noblesse avait péri presque tout entière. Les possesseurs du sol furent expropriés, le sol lui-même •réparti en commanderies ou encomiendas entre les conquérants. Ceux des indigènes qui ne furent pas réduits à l'esclavage, marqués au fer rouge en signe de servitude, devinrent des espèces de serfs attachés à la glèbe, condamnés à de véritables travaux forcés,
dès que les Espagnols furent arrives à. TIatelolco et fit peindre sa merveilleuse histoire. Les vieillards de Tendroit avaient bien connu Dona Maria Papan (c'est sous ce nom qu'elle avait été baptisée) et tenaient toute cette histoire pour très certaine. Torquemada, qui nous Ta transmise, n'en doute pas davantage, malgré son caractère si visiblement apocryphe. Elle se trouve reproduite p. 872, dans la traduction de Sahagun par le D' Jourdanet.
envoyés aux mines pour les exploiter au profit de leurs maîtres et dans les conditions les plus lamentables. La dépopulation ne tarda pas à faire des pro* grès effrayants. Beaucoup cherchèrent dans le suicide le seul remède qui s'ofTrit à leur intolérable situation. Il y eut des endroits où les indigènes s'engagèrent par serment à ne plus avoir d'enfants ou à faire avorter leurs femmes, plutôt que d'avoir des descendants exposés aux maux affreux dont ils souffraient eux-mêmes. Enfin les maladies apportées par les Européens, la petite vérole surtout, firent d'effrayants ravages (1).
Il faut rendre cette justice au gouvernement espagnol, qu'alarmé par les rapports indépendants qui lui étaient envoyés de la Nouvelle-Espagne, il fit des efforts sincères pour porter remède à la situation. C'est dans ce but surtout que Charles-Quint fonda en 1524 le Conseil Royal des Indes, qui eut pour mission spéciale de protéger les indigènes contre la cupidité de leurs conquérants. Mais ou bien les membres de ce Conseil se laissèrent dominer par d'autres considérations, ou bien leurs décisions ne furent pas exécutées; ce qui est certain, c'est qu'il s'écoula un long temps avant que l'état de choses fût amélioré.
Dans de telles conjonctures, ébranlés dans leur foi traditionnelle, ne pouvant plus compter sur des dieux qiai s'étaient montrés si impuissants, convaincus qii'il était, aussi dangereux qu'insensé de songer à
(!.> Voir le tableau navrant que fait Iztlilxochitl des misères de ses compatriotes, Cruautés des conquérants du Mexique^ éd. Ternauz, P8rifi,1840.
une révolte, les indigènes devaient nécessairement se tourner vers les moines que l'Espagne leur envoyait aussi en grand nombre. Ils trouvaient en eux des hommes qui leur parlaient avec douceur, qui s'intéressaient à leur sort, qui se faisaient souvent leurs interprètes et leurs avocats et qui les consolaient, quand ils ne pouvaient faire mieux. Les Franciscains arrivèrent assez nombreux, dès 1524, à Mexico. Les Dominicains et les Augustins les suivirent de près. Leurs travaux- missionnaires, pour toutes les raisons que je viens d'indiquer, furent couronnés des plus grands succès. On ne signale guère de résistance que du côté de Jalisco,. ancien pays chichimec, où plusieurs convertisseurs furent victimes de leur zèle. En vingt ans, le nombre des baptisés s'éleva à plusieurs millions. Quand un moine prédicateur était annoncé, des milliers d'indigènes accouraient pour lui demander ses enseignements et ses bénédictions. Ils y mettaient même quelquefois trop de bonne volonté; car on s'aperçut que beaucoup d'entre eux se faisaient baptiser chaque fois qu'ils voyaient arriver un nouveau missionnaire. C'était pour être plus certains qu'ils avaient reçu le bon et vrai baptême. Ils entouraient le missionnaire, le protégeaient, le guidaient, le soignaient, et, si pauvres qu'ils fussent, ils trouvaient encore moyen de réunir des offrandes pour l'en gratifier (1).
(1) Comp. Waitz, Anthropologie, IV, 188 suiv. On peut relever cet aveu naïf de Francesco Bologne, Tun des convertisseurs (dans les Pièces relatives d la conquête du Mexique, p. 219), qui prouve simplement combien les circonstances poussaient irrésistiblement les
Il y eut toutefois des revers à ces médailles. Le désintéressement personnel des moines ne pouvait pré- Taloir sur la tendance de tous les ordres religieux à accumuler des richesses aux dépens des populations cù ils s'établissent. Elle se fit sentir au Mexique comme partout et contribua à l'appauvrissement des indigènes (1). De plus, les moines furent excellents pour leurs convertis tant qu'il ne s'agit que de soulager leurs misères temporelles. Mais ils ne pouvaient se dégager de l'esprit de leur temps et de leur pays natal au point de renoncer à l'emploi de la force matérielle pour hâter et consolider leur œuvre de con- Aversion. Il faut lire le curieux récit que fait le brave Père Sahagun, l'un de ceux certainement qui portèrent le plus d'intérêt à la population asservie, des moyens mis en œuvre pour ramener à la vraie foi ceux qui se laissaient entraîner à quelques superstitions du régime précédent (2). On y voit que les moines les plus doux ne craignaient pas d'employer la flagellation pour punir ceux qui retombaient dans des pratiques de l'idolâtrie. Ce fut bien pis lorsqu'on 1570 Philippe II lança l'ordonnance qui établissait l'Inquisition à Mexico, à Lima et à Carthagène. Le premier auto-da-fé fut consommé à Mexico l'an
indigènes dans les bras de TEglise : « Ces gens-là ont tant de con- » âance en nous quHl n^est plus besoin de miracles. » O) Comp. Torquemada, XVU, 19.
C^) X, 27. Ce chapitre est reproduit à la fin de la traduction de V^H^istoire véridique de Bernai Diaz, p. 936. On y trouve aussi Tare u qtie la brusque destruction de Tétat social antérieur a la conq.u.éte amena une démoralisation effrayante parmi les indigènes.
1574 (1). Ce ne fut pas le dernier, le nombre des victimes dépassa parfois la centaine, et en vérité les indigènes terrifiés eurent le droit de se demander si le Dieu des chrétiens était réellement plus miséricordieux que Uitzilopochtli et Tezcatlipoca (2). Enfin Tesprit monacal, toujours enclin à faire prédominer en religion les pratiques extérieures, les menues dévotions, les observances mécaniques, ne pouvait ifiitier les convertis à la mysticité pure, aux sentir ments élevés, vraiment moraux et dégagés de toute niaiserie superstitieuse, où le christianisme vraiment évangélique fait consister l'essence de la vie religieuse. La conversion des indigènes les laissa dans l'état où se trouvent encore aujourd'hui leurs descendants. De vieilles habitudes païennes persistèrent sous l'étiquette chrétienne. C'est ce qui nous explique la prodigieuse stérilité de l'Eglise mexicaine, qui compte parmi les plus arriérées, les moins morales de la chrétienté.
Il est vrai que, même avant la fin du régime espagnol, Tétatdes choses s'était amélioré. La population, moins opprimée, avait recommencé à croître en nombre. Aujourd'hui le Mexique, d'après des calculs nécessairement approximatifs, est habité par
(1) Llorente, Histoire de V Inquisition d'Espagne^ trad. Pellier^ Paris, 1818 ; II, 198-199. — Comp. Torquemada, XVII, 19. Dès 1519 Ferdinand V avait décrété rétablissement de Tlnquisition « aux Indes et aux Iles de TOcéan ». Ce décret fut confirmé par Charles- Quint en 1520. ^ordonnance de Philippe II ne fit qu'étendre au continent américain le régime inquisitorial, déjà en vigueur aux Antilles.
(2) Voir aussi, dans le grand ouvrage de lord Kinsborough, Fauteur Anonymey VIII, 153 suiv.
nombre d'habitants différant fort peu de celui uquei on pouvait* les évaluer au temps de la con- ^i^iuéte (9 à 10 millions). Malgré les révolutions et les uerres qui ont retardé si tristement ses progrès, il st entré dans Torbe de la civilisation et du progrès énéTBl. A côté des descendants pur sang des Enrobons, il existe une population métisse que Ton -^alue aux 2/7*» de la population totale, tandis que les i :«:3idigènes proprement dits en feraient les 4/7". Ces i :r3.digènes se font remarquer par leur caractère séi-i ^ux et même sombre, bien qu'ils aient persévéré d£t.ûs le goût de leurs ancêtres pour les fleurs, les p 1 "limes, les parures en général (1), la danse publi- (i;-ui.e. Un témoin digne de foi m'affirme qu'il n'y a pas loxigtemps encore ils dansaient dans les églises de vil- Icige à certains jours de fête, et qu'il fallut des ordres se frères de l'épiscopat mexicain pour mettre fin à c^tte coutume qui engendrait facilement des désordres. Mais ils continuent de danser devant les églises. Ils ont conservé un fond d'antipathie contre les Européens. Ils n'ont pas oublié qu'ils furent un jour les maîtres du sol. Il y a même, au rapport de plusieurs voyageurs, une Légende de Montezuma qui circule encore parmi eux. Elle raconte qu'il y eut une fois dans le pays un roi très puissant de ce nom, que le oiel avait beaucoup favorisé, qui était très ambitieux, très courageux aussi, mais qui à la fin irrita la Puî ssance divine par son orgueil et ses injustices. Alois le ciel irrité envoya les Espagnols pour le pu-
i^y Comp. Waitz, liv, c, IV, 194 suiv.
nir, et c'est ainsi que son empire croula. Mais il n'esl pas mort, il fait pénitence quelque part dans l'ouest lointain, et quand il sera réconcilié avec le ciel, il reviendra, chassera les usurpateurs d'Europe, restaurera l'ancien empire et fera régner partout la paix et la prospérité (1).
Cette légende, qui est surtout populaire dans la région de Test, est une contre-partie et un écho de la vieille croyance mexicaine au retour de Quetzalcoatl. Il s'y mêle le souvenir confus des torts du monarque et de la splendeur de son empire si promptement détruit. Mais c'est de l'ouest maintenant que viendra le redressement des abus et des iniquités, la révolution dont les auteurs sont venus de l'est n'a pas tenu ses promesses, et le futur vengeur ne viendra plus du pays rouge de Tlapallan.
Pendant l'impression de ce volume nous avons pi: prendre connaissance, grâce à une communication d( M. Henry Phillips J' (États-Unis), d'un documen intéressant sur l'ancienne religion mexicaine et qu paraît avoir échappé à la connaissance des auteur! que nous avons consultés. Ce document porte le non de Codex Ramirez et doit son origine à l'évêque di Cuenoa, Ramirez de Fuen Leal, qui réunit, peu d'an nées après la conquête espagnole, un certain nombr de prêtres et de notables indigènes pour s'entendr avec eux sur les lois, l'histoire et la religion du pay conquis. On le trouve aujourd'hui à Madrid sous 1 titre de Lihro de oro y thesoros Indicos, in-fol. Il a et
(1) Bancroft, liv, c. , III, 76-77.
Tobjet d'une traduction et d'une annotation de M. Henry Phillips, qui a lu son travail à la séance du 19 octobre 1883 de VAmerican Philosophical Society.
Ce document souffre, comme tous ceux du môme genre, de l'embarras où se trouvaient les derniers et rares survivants de l'ancien sacerdoce mexicain pour expliquer à des maîtres redoutés des croyances et des rites dont ils savaient que la simple énonciation scandalisait au plus haut degré Torthodoxie de leurs auditeurs. Il porte aussi les traces de la difficulté non moindre qui empêcha les traducteurs espagnols de comprendre et de reproduire nettement ce qui leur était présenté sous forme obscure et ce qui cadrait si mal avec leurs idées préconçues. L'orthographe des noms propres varie très souvent et ces noms sont visiblement estropiés. On discerne sans peine les raccordements arbitraires que firent les scribes espagnols en rattachant tant bien que mal les données incohérentes qui leur furent transmises. Cependant nous sommes bien aise de trouver dans ces renseignements mal rédigés la confirmation essentielle de tout ce qui précède.
La primauté du Soleil et de la Lune, dont les autres grands dieux sont les fils (Ch. I), une genèse du monde qui diffère considérablement de celles que nous avons retracées (Ch. II) et qui confirme ce que nous supposions ' de la nature flottante et inconsistante des croyances mexicaines au chapitre de la cosmogonie (le feu créé en premier lieu, puis un demi-soleil, un premier homme et une première femme dotés du maïs, un couple infernal devant régner sur le Mictlan, la terre sortant de l'eau comme un énorme alligator, le dieu de l'eau TIaloc formé par l'œuvre simultanée dé tous les dieux anté-
rieurs, etc.), Tezcatlipoca devenant lui-même le soleil pour que Tastre soit complet (Gh. III), Timportance cosmique attachée au cycle de cinquantedeux ans, et des mythes obscurs racontant les luttes entre Quetzalcoatl et les autres dieux (Gh. lY), Fidée que le Soleil réclame surtout des cœurs humains pour s'en repaître (Gh. VIII et passim), la ruine de Tulla par les artifices de Tezcatlipoca (ibid,), le départ du pays d'Aztlan à la recherche d'un nouvel habitat (Gh. IX), l'incarnation de Uitzilopochtli (Gh. XI), rimportance extrême que les Àztecs attachaient au sacrifice humain comme au gage par excellence de leurs succès comme conquérants (passim et notamment Gh. XI-XIII), la transformation de Uitzilopochtli en une idole beaucoup plus grande que celle qui le représentait auparavant (Gh. XX), la vénéra^tion particulière de Montezuma II pour Quetzalcoatl {ibid.)y sa croyance à la nature divine des Espagnols débarqués près de le Vera Gruz (ibid,), — telles sont les principales confirmations des vues précédemment émises que nous pouvons relever dans ce document d'ailleurs très confus.
On peut remarquer la mention de plusieurs créations du soleil qui est successivement identifié avec plusieurs dieux, mais sans qu'il en résulte un système cosmique à révolutions totales comme celui qu'on attribue ordinairement à la religion mexicaine. Au chap. Y il est fait mention d'un déluge au cours duquel le ciel lui-même tomba sur la terre. Tous les hommes existants furent enlevés par les eaux et devinrent les poissons qui peuplent aujourd'hui les rivières et les mers. Il n'est pas question de couple sauvé. Les dieux (Gh. VI) refont ensuite les hommes tels qu'ils étaient auparavant.