LES RELIGIONS DE L*ÂMÉRIQUE CENTRALE
*^ Mechoagan. — Tlascala. — Les Zapotecs. — Les Mayas du Vucatan. — Décadence morale des Mayas. — Hunab Ku. — Zamna. — Les Zemès. — L*lle de CozumeL — > Cukulcan. — Les Quiches. —HuhnApu. — Qucumatz et Hurakan. — La genèse des Quiches. — Mythe de la princesse Xquiq. — L*08 du cheval de Cortez, — La Dame blanche. — Famagostat. — Les Mosquitos. — Le dieu Yotan. — La conversion des peuples conquis. — > Le Nagualisme.
On ne doit pas oublier que la description que nous venons de faire de la religion mexicaine la retrace telle qu'elle était à la veille de la conquête, c'est-àdire non pas unifiée, systématisée, — car elle offrait de nombreuses incohérences, beaucoup de variétés locales, — mais jusqu'à un certain point organisée par la prépondérance aztèque. Sauf l'exception remarquable de Quetzalcoatl, c'étaient les dieux dztecs, ou adoptés par les Aztecs pendant leurs longues migrations, qui jouissaient de la prééminence. Il y a donc quelque intérêt, avant de compléter l'étude de noire premier groupe américain par celle de l'Amérique centrale proprement dite, à jeter un rapide coup d'œil
sur deux peuples de la région mexicaine qui avaient jusqu'alors résisté aux armes des Aztecs et où la religion locale n'avait pas, au moins directement, subi leur influence. On verra se confirmer notre assertion qu'un môme fond commun, en dépit des différences locales, sert de substr&tum à toutes les religions de ce groupe.
 l'ouest de l'empire mexicain, sur les bords du Pacifique, il y avait un peuple que les Espagnols appelèrent les TarasccTs (1) et dont le pays est connu sous le nom de Mechoagan. On a peu de détails sur ce peuple qui fut tellement impressionné par l'écrasement des Aztecs quMI se soumit sans coup férir aux envahisseurs venus d'Europe. Il semble avoir été inférieur à Tétat mexicain au point de vue de la civilisation. Les montagnes du Mechoagan renfermaient encore beaucoup de peuplades sauvages. Le dieu principal de cette population s'appelait Curicanari, dont le culte était étroitement associé à celui du feu. M. Brasseur de Bourbourg croit que c'était un dieusoleil. C'est toujours à lui, en premier lieu, qu'on présentait les offrandes. Il avait une compagne Xaratanga, probablement la lune. Sa légende racontait qu'elle avait changé en serpents les membres d'une dynastie qui avait autrefois régné sur le pays, parce qu'ils avaient eu l'insolence de venir à Tune de ses fêtes en état d'ivresse. Gela prouve que ce vice inspirait au Mechoagan la même répulsion qu'éprouvaient à sa vue les sévères Aztecs. On adorait aussi un dieu
(1) Herrera, III, 3, 9.
dé la chasse, Manovapa ou Taras, fils des précédents, analogue au mexicain Mixcoatl, un dieu-serpent, Coaltzirij devant lequel les victimes étaient, non pas égorgées, mais étouffées, ce qui fait supposer un dieu de la terre; enfin, un dieu-prophète, Surit^ qui annonçait pour l'avenir des temps meilleurs et dont les niissionnaires tirèrent un bon parti. Les prêtres mangeaient les cœurs des victimes humaines, et les Otomis, qui erraient en grand nombre dans les montagnes du Mechoagan, étaient encore complètement anthropophages. En temps de sécheresse prolongée, ils immolaient une jeune fille sur le sommet d'une montagne. — On reconnaît dans ces traits divers une religion plus pauvre que celle des Mexicains, mais reposant sur un fond d'idées semblables (1).
De l'autre côté, non loin de l'Atlantique, se trouvait la petite république de Tlascala, entourée par les forces de Montezuma, mais qui résistait encore avec énergie aux attaques des Mexicains. Elle trouvait sur son territoire des vivres suffisants pour supporter le blocus auquel le souverain de Mexico l'avait condamnée, et telle était son horreur du joug aztec qu'elle se passait de sel depuis plus de vingt ans. Le sel était une denrée qu'elle tirait auparavant du Mexique. C'était une république oligarchique, formée par la fédération de quatre cantons. La civilisation n'y était pas aussi avancée qu'à Mexico. Les quipos ou franges à nœuds y étaient encore en usage
(1) Comp. Bancroft, Native Races^ HI, 445-447.
et les monuments faisaient défaut. On y trouvait le culte de plusieurs divinités adorées aussi par les Âztecs, telles que Tlaloc et Genteotl. Us n'adoraient pas Uitzilopochtli, mais ils avaient un dieu de la guerre, Camaxtlij qui en était le pendant. Gamaxtli ne semble pas avoir alterné, comme à Mexico, avec un Tezcatlipoca tlascaltec. Ils avaient aussi le culte de Ometecutli, le soleil, et de Mixcoatl, le dieu-chasseur. Nous avons parlé du point de vue aristocratique sous lequel on comprenait à Tlascala l'existence d'outre-tombe. Les prêtres se faisaient des incisions sanglantes pour plaire aux dieux. Le sacrifice humain n'y était pas inconnu, mais il n'atteignait pas les terribles proportions que lui avaient données les Aztecs (1). En revanche, le culte du phallus est signalé à la fête de Xochiquetzal, la Vénus tlascaltèque (2).
A mesure qu'on s'avançait vers le sud, sans sortir encore des pays soumis par les Aztecs, on voyait poindre des différences religieuses que les vainqueurs n'avaient pas voulu supprimer, se bornant à superposer leur religion à celle des vaincus. Ainsi le peuple des Zapotecs, qui occupait à peu près le territoire correspondant aujourd'hui à la province d'Oajaca, vivait sous un régime absolument théocratique. Son souverain, ou plutôt son principal gouverneur sous la suzeraineté du souverain aztec, c'était
(1) V. les données éparses dans Millier, pp. 456, 526 suiv., 574, G38, avec les citations àTappui. L*historien Camargo était originaire de Tlascala.
(2) Bancroft, III, 506.
]e grand-prêtre qui recevait des honneurs divins. Ses pieds ne devaient jamais toucher la terre, pas plus que ceux du Soleil son père et son dieu, et il ne sortait que porté en litière. Une bizarrerie de cette religion zapotèque vaut la peine d'être signalée. Les prêtres devaient vivre dans la continence absolue, et pourtant la dignité pontificale était héréditaire. Voici comment rantinomic se résolvait. A certains jours de fête le pontife était tenu de s'enivrer, et, dans cet état divin, il devenait Tépoux momentané de la plus belle des vierges consacrées au service des dieux. S'il naissait de ce rapprochement un enfant mâle, il était élevé comme un prince de famille souveraine, et c'est parmi les enfants issus de ces unions sacerdotales qu'on élisait les pontifes zapotecs (i).
Parmi les peuples de l'Amérique centrale proprement dite que nous allons passer en revue, les plus intéressants sont les Mayas du Yucatan, qui descendaient de la population la plus anciennement civilisée, et les Quiches, leurs voisins du sud, que Ton range ordinairement parmi lesToltecs refoulés vers Tisthme par les invasions chichimèques et aztèques. Lors de la conquête, les traces de l'ancienne civilisation maya persistaient encore au Yucatan, au Honduras, au Nicaragua; mais à mesure qu'on se rapprochait de l'isthme proprement dit, la sauvagerie redevenait
(1) Bancroft, II, 143.
profonde. Elle était aussi complète que possible à rislhme même.
Chez les peuples de l'Amérique centrale, où la civilisation s'était conservée, on peut dire qu'elle était bien déchue. Quand les Espagnols y arrivèrent, il y avait à peu près un siècle que l'ancien royaume du Yucatan s'était disloqué à la suite de révolutions intestines (1). Ses ruines imposantes, qui sont l'objet de la juste admiration des explorateurs modernes, témoignent d'une splendeur et d'une richesse dont les Mayas et les Quiches du seizième siècle ne possédaient plus que l'ombre. Il ne leur en était resté que la connaissance des arts d'application au bienêtre matériel, l'humeur pacifique, et aussi cette mollesse, cette énervation qui s'attache si souvent aux civilisations incapables de se renouveler. Telle fut probablement la cause profonde, irrémédiable, de celte décadence. Là où manque le ressort du renouvellement continu, la civilisation acquise ne cherche plus que le raffinement dans le bien-être et la jouissance. Elle est par là condamnée à la putréfaction lente, et les vices honteux, n'ayant pas même l'excuse du penchant naturel, germent sur ce fumier comme des plantes vénéneuses qui absorbent bientôt tous les éléments de vie.
On peut remarquer dans les sculptures de Palenqué, de Chiapa, d'Uxmal, de la vieille capitale quiche Utatlan, un goût artistique et une habileté de
(1) Waitz, IV, 294, d'après CogoUudo, HisU de Yucatan, Madrid. 1688.
main qui remportent sur les meilleurs spécimens de Fart mexicain. Cette obseiTation est déjà justifice par l'examen des nombreuses « colonnes du soleil », si fréquentes surtout au Yucatan. Ces colonnes sont en même temps des statues ; seulement il faut un peu d'attention pour découvrir ce dernier caractère. La tête se trouve ordinairement au milieu de la colonne, et tellement surchargée d'ornements ou d'attributs, qu'on a quelque peine à la distinguer. Souvent, à la base de la colonne, est taillé un petit autel de pierre. Ces colonnes, aimées du soleil, qui chaque jour en dessinait Tombre sur le sol et qui servaient, de mesure du temps, étaient aussi des symboles des forces génératrices.
Le bon Las Casas, toujours désireux de présenter les indigènes sous le jour le plus favorable, attribuait aux Mayas du Yucatan une sorte de trinité divine qu'il suflisait presque de baptiser autrement pour eu faire la trinité catholique. Le fait est qu'ils avaient un panthéon mythologique au grand complet, en tête duquel se trouvait le dieu Hunab Ku, le « dieu unique », mais non pas dans le sens de l'unité numérique. C'est son excellence qui était unique. Il s'appelait aussi Kinebahan, « bouche et yeux du soleil ». C'était la partie la plus vivante que l'on prenait pour le tout, et M. Brasseur de Bourbourg n'hésite pas à y reconnaître une personnijBcation du soleil. Son épouse, Ixazaluoh, très probablement l'eau, avait inventé le tissage. Comme au Mexique, le soleil avait un fils ou plutôt un double de forme humaine, le dieu Zamna, héros civilisateur, inventeur
du dessin, et qui donna leur nom à toutes les localités du pays. On le représentait ordinairement sous la forme d'une main rouge, Kab Ul, « la main qui travaille », et les malades venaient adorer cette main pour recouvrer la santé. On croit le reconnaître encore dans une statue appelée Kinich Kakmo, face ou œil du soleil, sculptée dans l'attitude d'un sacrificateur indiquant du doigt un rayon du soleil de midi. Il est fort difficile d'indiquer avec précision les noms et les attributs d'un grand nombre de divinités découvertes dans les ruines. On a seulement le droit d'en conclure qu'il y avait là une mythologie très développée. On peut citer toutefois lesBacabs, quatre dieux du vent, qui soutenaient les quatre coins du ciel, et Echua, dieu des voyageurs, analogue au Yacatecutli des Mexicains. Le voyageur yucatec lui élevait chaque soir un petit autel de six pierres, trois à plat, trois debout, sur lesquelles il brûlait de l'encens. Il y avait aux carrefours des monceaux de pierres devant les images de ce dieu, et chaque passant devait en ajouter une. Mentionnons encore Yuncemil, seigneur de la mort, qu'on apaisait par des offrandes alimentaires; Acat, dieu de la vie, qui formait les enfants dans le sein de leur mère ; Bachlum Chaam, le Priape maya, et même un dieu Chin, qui présidait au vice contre-nature. Au Yucatan, le culte phallique est beaucoup plus commun qu'au Mexique, où il déplaisait aux Aztecs (1). Nous sommes beaucoup trop mal renseignés sur le compte de
(1) Bancroft, III, 505.
ces divers dieux pour conjecturer rélément ou le phénomène naturel auxquels ils se rapportent (1).
De niéme que les Mexicains avaient leurs Tepitoton, les Yucatecs avaient leurs Zemès, petites idoles domestiques, représentant les esprits familiers ou de second ordre (2). On remarquera la ressemblance du nom de ces esprits du Yucatan avec celui qu'on donnait aux mêmes esprits dans les Antilles (3). C'est au Yucatan surtout que la croix, déjà fréquente au Mexique, était adoptée comme symbole religieux et, comme au Mexique, elle est un emblème des quatre vents porteurs de pluie et de fécondation (4). C'est dans l'île de Cozumel, sur la côte orientale du Yucatan, que les Espagnols, à leur grande surprise, découvrirent pour la première fois ce signe qui passait pour être par excellence celui de la chrétienté. Les indigènes lui faisaient leurs dévotions pour avoir de la pluie. A Palenqué on remarquait, entre autres, une grande croix sculptée de forme latine. Un oiseau, symbole du vent, est perché sur le sommet, et de chaque côté on voit un prêtre. L'un d'eux offre un enfant en sacrifice (5).
Cette île de Cozumel, voisine du cap Catoche, passait pour nie sainte et pour le sanctuaire le plus révéré par les Mayas du Yucatan. Au milieu s'élevait le
(1) Comp. Herrera, UI, 3, 15; HI, 4, 7. — Gomara, p. 264. — Clavigero, I, 486; U, 485suiv. — Bancroft, HI, 462-464.
(2) P. Martyr, De rébus oceanicis et novo orbe, Cologne, 1574. Dec. IV, 1, 4.
(3) Relig. des peuples non-civ., 1,317.
(4) Comp. Kinsborough, VI, 4 suiv.
(5) Herrera, II, 3, 1 ; 4, 1. — Gomara, 135, 305. — MiiUer, p. 498.
grand temple, une pyramide tronquée sur laquelle se dressait une tour carrée. Là se trouvait la statue du dieu, de proportions gigantesques. Elle représentait un guerrier tenant une flèche, dressé debout contre la muraille. On prétend que cette statue était creuse, et que le prêtre montait à l'intérieur jusqu'à la hauteur de la bouche pour rendre ses oracles à ceux qui venaient l'interroger. Si la prédiction était démentie par l'événement, c'est que les offrandes avaient été insuffisantes, ouïes péchés du pénitent mal expiés ('). Ce trait, s'il est authentique, dénote la dégénérescence de la religion maya. Les religions jeunes et confiantes n'ont pas recours à ces procédés charlatanesques. Du reste, Taffluence des pèlerins était si considérable qu'il fut nécessaire de faire des routes partant de toutes les villes du pays, et même du Tabasco et du Guatemala, pour aboutir à Polé, petit port de terre ferme situé en face de l'île sainte. Le dieu adoré à Gozumel, à celte ultima Thule du continent dans la direction de l'est, est une de nos vieilles connaissances, bien qu'il se présente sous un autre nom (2).
C'était le dieu Cukulcan, dont le nom signifie oiseau-serpent (3). On raconte qu'à une certaine époque il arriva au Yucatan, venant de l'ouest. Il était suivi de dix-neuf compagnons, dont deux étaient dieux de poissons; deux autres, dieux de l'agriculture; un,
(1) Brasseur de Bourbourg, Hist. des nclio/is civil, du Mexiqvs^ II, 46, d'après Cogolludo.
(2)Bancroft, in,466.
(3) De kiik^ oiseau, et ca/?, serpent.
dieu du tonnerre; tous ayant la tête nue, de longues barbes, de longues robes et des sandales. C'est toute une mythologie qui Ht aveclui son apparition, et il est rare de pouvoir vérifier aussi facilement que dans cette légende notre assertion que les âges mythiques reportent régulièrement sur les dieux Tœuvre de leurs sacerdoces, surtout, comme c'est si souvent le cas au Mexique et dans l'Amérique centrale, lorsque les prêtres portent le nom des divinités qu'ils desservent. Gukulcan resta dix ans au Yucatan et y établit des lois sages. Puis il s'embarqua à Potonchan et disparut du côté où le soleil se lève. On reconnaîtra aisément le fond mythique des légendes de Quetzalcoatl. Lorsque les Espagnols arrivèrent sur ces côtes peu de temps avant l'expédition du Mexique, les prêtres les encensèrent avec du copal (1). Il est probable que Zamna et Gukulcan sont, au fond, identiques, mais que le second représente un nouvel étage de formation mythologique (2).
Les prêtres du Yucatan se partageaient en plusieurs associations, les uns pratiquant assidûment ce culte de Gukulcan, et appelés pour cette raison cocome (3) ou serpents, les autres plus spécialement attachés au service des anciens dieux. G'est un rapport inverso de celui que nous avons pu constater à Mexico. Ou disait aussi que Gukulcan était ennemi des sacrifices
(1) Beraal Diaz, I, 3.
(2) Comp. Baacroft, HI, 465.
(3) Pluriel de coai/. Comp. Ixtlilxochitl, dans la collection Ternaux-Compans, XII, 38. Au temple de Campêehe se trouvait un énorme serpent de pierre qui engloutissait un lion.
OQO
humains, qu'il les avait abolis, mais qu'ils avaient recommencé après son départ (1). On affirme que ses prêtres avaient aussi introduit le rite de la confession, mais, détail assez curieux, il n'était pas permis de se confesser à des prêtres célibataires. Les prêtres portaient le nom général d'Ahkin, c'est-à-dire sorciers. Leur costume était blanc. Ils ne se coupaient et ne se lavaient jamais les cheveux, ils les portaient roulés autour de la tête et imbibés de sang (2).
Comme on vient de le voir, on faisait aussi des sacrifices humains dans le Yucatan. Mais ils n'avaient ni la même fréquence, ni la même ampleur qu'au Mexique. Les victimes étaient ordinairement des jeunes filles et des enfants, mais aussi des criminels (3). Il y a, dans cette différence, l'indice d'un certain adoucissement. On songe moins à régaler les •dieux d'un mets de cannibale qu'à leur procurer des serviteurs et des épouses. Celles-ci étaient chargées d'user de leur influence conjugale pour bien disposer leurs augustes maris en faveur des sacrifiants (4). Les victimes mouraient percées de flèches ou sous le couteau. En attendant l'heure de l'immolation, elles
(1) CogoUudo, Hist, YucaU, 25, 180. — Bancroft, UI, 470.
(2) Bernai Diaz, III, trad. Jourdanet, p. 8.
(3) Gomara, 305. — Herrera, IV, 10, 3 suiv. — P Martyr, 345,
(4) Comp. Bancroft, III, 471. On raconte à ce propos l'histoire semicomique d'une jeune fille destinée au sacrifice qui regimba carrément contre la mission qu'on voulait lui confier, et qui déclara que, si on l'immolait, elle prononcerait dans le ciel les plus terribles malédictions contre ses bourreaux. Elle fit si bien que les prêtres jugèrent prudent de la relâcher et d'en chercher une autre plus traitable ou plus ambitieuse.
étaient bien traitées et menées de ville en ville en procession solennelle. Comme au Mexique, l'anthropophagie, disparue des habitudes privées, s'était conservée comme un rite religieux. Les prêtres se réservaient la tête et le cœur. C'est ainsi que furent sacrifiés et mangés les compagnons naufrages d'Aguilar, l'interprète que Gortez délivra de la captivité à laquelle il était réduit chez un chef du Yucatan (1). Cela suppose une idée de communion avec la substance divine comme celle que nous avons vue si répandue au Mexique. Les enfants recevaient aussi une sorte de baptême d'eau. Le prêtre, après mainte cérémonie, humectait la tête, les doigts et les pieds de l'enfant. C'était pour en chasser les mauvais sorts (2). Il y avait aussi au Yucatan des communautés de Vierges du Soleil. Une princesse, Zuhinkak, « la vierge du feu », avait fondé un ordre de ce genre. Mais les religieuses qui y entraient ne s'engageaient que pour un temps. Elles pouvaient toutefois rester dans l'ordre, si telle était leur préférence. Elles devaient observer la loi d'une stricte chasteté et entretenir constamment le feu sacré. Celles qui se rendaient coupables d'oubli de Tune ou de l'autre obligation, mouraient percées de flèches (3). Les croyances
(1) Gomara, 304. Comp. Bernai Diaz, XXIX. L'idée qu*on se faisait des Espagnols comme 8*ils eussent ëté des êtres divins, bien loin de détourner les indigènes de les sacrifier, les y poussait au contraire, en vertu de la croyance que les victimes partageaient par le fait même de leur destination la nature des êtres divins.
(2) Herrera, IV, 10, 4. — CogoUudo, dans la collection Kinsborough, VI, 113.
(3) Comp. Bancroft, III, 473.
relatives à la vie à venir étaient fort semblables à celles qui régnaient au Mexique. Toutefois, s'il faut en croire un historien, elles auraient fait des pas plus marqués vers la doctrine de la rémunération future (1).
Si nous ajoutons que nous retrouvons aussi au Yucatan les rites du jeûne et des émissions sanglantes, ainsi que le goût passionné des fêtes, processions et cortèges, il sera démontré que le Yucatan ne différait au fond de la région voisine que par l'absence des éléments tragiques apportés par les Aztecs et superposés par eux à un état religieux moins sévère et moins discipliné que celui qu'ils établirent.
Nous passerons maintenant au Guatemala et au Honduras où nous trouvons cette nation des Quiches que Ton peut regarder comme formée de Toltecs refoulés vers le sud par les invasions septentrionales. Nous avons dit que le Popol Vuh reconstitué par les travaux de MM. Scherzcr et Brasseur de Bourbourg pouvait nous servir de guide pour décrire les croyances de celte population intéressante, et que malheureusement, tant par son mode de composition que par ses incohérences, ce document ne nous rendait pas les t>ervices que nous aurions pu en attendre. Ce n'est donc pas sans faire de fortes réserves que nous nous appuyons sur son autorité.
Quand les Espagnols vinrent au Guatemala, ils trouvèrent le peuple Quiche vivant paisiblement sur
(1) Cogolludo, coll. Kinsborough, VI, 113 note.
des terres bien cultivées, dans des maisons bien bâties, mais, comme les Yucatecs, tombé au-dessous d'un état social dont on peut discerner Téclat disparu dans ses traditions et dans les ruines qui, depuis longtemps, jonchaient le sol. La constitution était monarchique, mais en même temps très aristocratique. A côté du souverain siégeait un conseil de vingt-quatre nobles, dont les maisons attenaient à autant de temples élevés sur une colline qui n'était accessible que d'un côté. Gela laisse supposer que cette aristocratie était en môme temps sacerdotale. Une très grande différence de classe séparait la noblesse du petit peuple. Les mésalliances étaient interdites et punies. Gel état de choses doit avoir été le résultat d'une conquête, et, en efTet, divers indices -tendent à montrer dans le peuple Quiche un état formé par l'assujettissement do ki population maya primitive à l'immigration toltèque venue du nord (1). Il en résulta au point de vue religieux un certain ixiclangc.
Nous devons d'abord signaler, parmi les dieux, « le » 3rand-pcro et la grand'mère », c'est-à-dire le Soleil o t la Lune. Gesi est de fondation pour toute la région. Ils s'appellent Iîun Aiipu Vugh et Hun Apu Miyr:. Fî-tippelons-nous le Hanab Ku du Yucatan. On les rv::i)rôsentuit sous k forme d'un homme et d'une fornine avec des museaux de tapir, animal sacré qui Vi t dans l'eau ot en rassort comoae font chaque jour 1^- soleil et la lune. Us ont un lilo Gucumatz, le ser-
(l)Cof^:; . Waltz, Aathrop., IV, 2C2 suiv.
pent emplumé, où nous retrouvons le type de Quetzacoatl. Il est multiforme, se change en divers animaux, visite également le ciel et Tenfer. Il est aussi agriculteur et civilisateur. Toutefois on croit aussi à un autre dieu qui lui ressemble beaucoup, HuRAKAN, connu aussi aux Antilles et qui pourrait bien être le plus ancien des deux, dieu-serpemt maya, tandis que Gucumatz serait toltec. Cet Hurakan préside à la tempête, aux grondements de Forage, il est aussi générateur et auteur des êtres, au point d'être adoré même par Gucumatz. Il a pour surnom Tohil (( le bruissant », qui était également, si Ton s'en souvient, l'un des surnoms de Quetzalcoalt. Les Quiches avaient deux grands-prêtres, l'un pour Gucumatz, l'autre pour Hurakan. Ce dernier a donné le feu à son peuple en frottant ses sandales. Il avait son temple à Utatlan. C'était une pyramide tronquée au sommet de laquelle on montait par des degrés très raides pratiqués sur une des faces. En haut il y avait un temple couvert. L'idole, très richement ornée, était adorée perpétuellement par des escouades de treize prêtres qui se succédaient à tour de rôle. Mais elle Tétait aussi par des escouades de dix-huit nobles, qui se relayaient de même. Neuf de ces derniers jeûnaient, pendant que les neuf autres encensaient (1).
Les mythes quiches, tels qu'ils nous sont transmis, sont compliqués et obscurs. On en jugera par les deux
(1) Comp. Bancroft, HI, 474-478, où se trouvent bien résumées les données que Ton possède sur la religion quiche.
échantillons que nous reproduisons, en les abrégeant, d'après le Popol Vuh.
A Torigine tout était sous Teau. Au-dessus planaient Huracan, Gucumatz, les dominateurs, ceux qui donnent la vie. Ils dirent : Terre I et à Tinstant la terre fut formée. Les montagnes s'élevèrent sur Teau comme des homards. Cela remplit de joie Gucumatz qui complimenta Hurakan. La terre s'étant couverte de Tégétation, les formateurs la peuplèrent d'animaux €t leur enjoignirent de leur rendre hommage. Mais les animaux ne surent que dire. Ils ne pouvaient jDarler. Chacun mugit, hurla, siffla, miaula, croassa, xnais ce n'était pas un discours. Alors les dieux pour l€s punir leur déclarèrent qu'ils seraient tués et rïiangés.
Ils firent alors des hommes d'argile, qui ne pouvaient remuer la tête, ni regarder derrière eux, ni parler, ni comprendre. Il fallut les dissoudre dans i'eau. Ils s'avisèrent alors de façonner des hommes de bois; mais ils étaient sans intelligence, sans cœur, sans connaissance de leurs auteurs. Les dieux les détruisirent pour la plupart. Ceux qui survécurent ont formé les petits singes des bois.
Celte fois les dieux tinrent conseil et formèrent quatre hommes de maïs jaune et blanc. Mais ils trouvère nt bientôt qu'ils étaient trop parfaits et ils racoourcirent leur vue. Pendant qu'ils dormaient, ils leur firent quatre femmes. Ce sont les ancêtres de \a î'ace Quiche. Cependant ils se plaignaient de n'y pas voir clair, le soleil n'ayant pas encore paru, et ils partirent pour Tullan où ils acquirent la connaissance
de leurs dieux. Lii il faisait froid et ils reçurent le feu de Tohil (Hurakan) qui pour cola frotta ses sandales. Mais le soleil ne paraissait toujours pas, la terre restait humide et froide, les langues s'étaient divisées et les quatre ancêtres no se comprenaient plus. Alors ils quittèrent Tullan sous la conduite do Tohil et, après un voyage aussi long que pénible, ils arrivèrent au pays quiche. Là enfin parut le soleil, qui fut bientôt suivi de la lune et des étoiles. Les animaux et les hommes en furent ravis. Le peuple chanta un bel hymne où il est dit que, ruinés à Tullan, ils ont vu le soleil dans leur nouvelle patrie, et ils offrirent aux dieux le sang de leurs oreilles et ce leurs épaules. Plus tard seulement ils pensèrent qu'il valait mieux verser le sang des victimes. Enfin les quatre ancêtres sentirent que leur fin approchait, ils prirent congé de leurs enfants et on ne vit plus à leur place qu'un grand paquet d'étoffe (reliquaire américain) (i).
Ce mythe, joint à une cosmogonie assez originale, où l'on voit les puissances créatrices sV prendre à plusieurs fois avant de réussir à faire rhomme, reflète les souvenirs de la migration forcée des Toltecs de Tulla, chassés par les Aztecs et refoulés vers le sud. C'est au fond une histoire parallèle à celle de Quetzalcoatl fuyant devant Tezcailipoca. Le mythe semble pour une bonne part fondé, comme certains récits dé l'Ancien Testament, sur la compréhension littérale d'un chant poétique d'où Ton
(1) Comp. Popol Vuh, 196 suiv. — Bancroft. HI, 45 siiiv.
pouvait inférer que les Quiches n'avaient vu le soleil qu'en arrivant dans le pays. Cela voulait dire simplement que là seulement ils furent tranquilles et heureux. Mais le mythe en tire la conclusion que le soleil n'avait pas encore paru (i).
On serait tenté de voir dans ce mythe la tradition des dominateurs toltecs et dans celui qui suit, beaucoup plus embrouillé, celle de la population assujettie.
Le grand-père et la grand'mère avaient deux fils, Jîunhxin Ahpu et Vuhkab Hun Ahpu (c'est au fond le môme nom que celui du Soleil cité plus haut). Ces deux fils furent invités à une partie de balle par les princes de Xiballa, qui semblent ici jouer le rôle des puissances célestes ennemies. Traîtreusement ceux-ci coupèrent la tête à leur invités. La tête du premier fut placée dans les branches d'un calebassier qui se couvrit immédiatement de fruits et la tête devint elle-même une calebasse. Alors le roi déclara que cet arbre était sacré et défendit qu'on y touchât (on croirait presque à une réminiscence de quelque ciiose d'analogue au tabou polynésien). Mais la princesse Xquiq, fille du roi, piquée par la curiosité, voLilut cueillir une des calebasses. Elle toucha préciséiTicnt la tête transformée, qui lui cracha dans la mai XI. Aussitôt elle devint enceinte. Son père furieux vovxl ut la mettre à mort et ordonna aux exécuteurs
0-^ C'est absolument en vertu du môme procédé que le narrateur ^^ Wvre de Josué, X, 12-16, conclut du chant de guerre cité K?- Y3 c\ue le capitaine israélite arrêta le soleil dans sa marche.
de lui rapporter son cœur en preuve de leur obéissance. La jeune fille parvint à persuader ses bourreaux de lui laisser la vie sauve et leur remit une masse de résine gélatineuse en forme de cœur pour qu'ils l'apportassent à son père. Elle-même se rendit chez sa grand'mère où elle donna le jour à deux jumeaux, Ilun Ahpuy portant le même nom que son père décapité, et Xbalenque^ le jaguar. Ces deux frères ne lardèrent pas à devenir des princes accomplis. Objets de la jalousie et des embûches de leurs compagnons d'âge, ils les transforment en singes (on retrouve ici le parallèle de l'un des traits du mythe précédent). Un rat leur révèle leur origine et l'endroit oii ils découvriront la tête de leur père. Ils se rendent donc à Xiballa. Ici la légende devient très confuse. Ils sont les héros victorieux de grands combats que leur livrent les princes de Xiballa, et pourtant ils Unissent par être brûlés vifs. Mais de leurs cendres jetées dans l'eau surgissent deux beaux hommes-poissons qui reviennent à Xiballa, se vengent de leurs ennemis et opèrent l'apothéose de leur père qui de\j[ent le soleil, de leur mère qui devient la lune, d'eux-mêmes et de leurs amis qui deviennent des étoiles (1).
M. Brasseur de Bourboug a vu d'abord dans ce mythe complique une représentation du vent du matin qui chasse les nuages et découvre les splendeurs
(1) Corap. avec le texte du Popol Vuli l'exposé de M. Bancroft, III, 479-481, et Ximcnès, éd. Scherzer, Las Historias.., de Guatemala Vienne. 1857, p. 150 suiv.
du soleil et du ciel. Plus tard il a abandonné cette explication qui ne rendait aucun compte des péripéties du drame pour y chercher des indices de cataclysmes et de révolutions géologiques, dont en réalité le mythe ne porte aucune trace. Autant qu'on en peut juger par analogie avec d'autres composés mythiques, il faut voir dans celui-ci Tagglulination plus ou moins forcée de plusieurs mythes antérieurs roulant sur un même thème. L'idée fondamentale est celle du Soleil qui meurt et revit. Le Grand-père, Hunhun Ahpu, Hun Ahpu, sont au fond identiques. Le soleil est décapité ou brûlé, il revient toujours. La Grand'mère et la vierge-mère Xquiq sont également la lune. Les deux fils des deux drames consécutifs, dont un disparaît régulièrement de la scène mythique, sont les étoiles du soir et du matin, Dioscures quiches, ramenant au ciel leur père et leur mère. Le soleil et la lune sont toutefois, comme nous l'avons vu au Mexique, des personnages aussi bien terrestres que célestes. De là ce tour de la légende qui en fait des héros. Il doit s'y joindre le vague souvenir d'une lutte engagée entre deux peuples et entre deux religions, les princes de Xiballa représentant les esprits ou les dieux d'une religion antérieure. Mais nous n'osons aventurer cette explication qu'à titre de conjecture fondée sur des analogies nombreuses.
Ce qui est plus certain, c'est que chez les Quiches le naturisme avait conservé quelque chose de plus poétique et de plus immédiat que chez la plupart des peuples que nous avons passés en revue. Le nombre
de leurs dieux était très grand, et ils cherchaient leur présence surtout dans les lieux paisibles, obscurs, mystérieux, au fond des bois, près des sources, dans les ravins très encaissés, au sommet des montagnes. Ils aimaient à faire des chapelles souterraines. On se rappellera que nous avons discerné un trait du même genre dans les particularités du culte du dieu toltec Quetzalcoatl au Mexique. Ils avaient aussi un dieu des voyageurs auquel ils érigeaient des autels sur les routes. Le passant devait arracher une touffe d'herbe, s'en frotter la jambe, y mêler sa salive et la déposer pieusement sur l'autel avec une petite pierre. S'il était fatigué, cela lui rendait des forces. Il devait laisser de plus sur Tautel quelques bribes d'aliment ou de marchandises. Cela rappelle tout à fait les dévotions nègres aux esprits qui hantent les routes du désert (1). La même coutume était observée au Nicaragua. Les Quiches avaient aussi des dieux domestiques, chahalha, gardiens de la maison. On leur faisait des offrandes abondantes pendant qu'on la construisait ^2).
Ce serait se perdre dans une répétition indéfinie de détails monotones que de décrire toutes les religions locales du reste de l'Amérique centrale. Nous nous bornerons à quelques particularités intéressantes.
Ainsi, chez les Itzas, près du lac Peten, voisins du
(1) Religions des peuples non^cii)»^ I, 74.
(2) Bancroft, 111,481.
Yucatan, il y avait une grande idole métallique creuse dans laquelle on faisait griller des hommes, tandis que tout autour les sacrificateurs dansaient au son du tambourin. Cela rappelle le taureau de Phalaris (1). Sur les bords de ce même lac Peten on trouva, en 1697, un os d'un cheval deCortez, entouré d'ornements superbes et qui était l'objet d'une dévotion très populaire. L'animal était mort pendant la campagne de Gortez au Honduras. Les indigènes considérèrent les premiers chevaux qu'ils connurent comme des êtres surnaturels, lançant la foudre. Les Itzas adorèrent cette relique sous le nom de Tziminchac, dieu du tonnerre (2). Nous avons déjà mentionné le culte direct du soleil chez les Lacandons, leurs voisins (3) .
Dans le Honduras, où le Soleil et la Lune étaient adorés comme Grand-père et Grand'mère et représentés par deux idoles, on racontait une légende assez curieuse. Une femme blanche, d'une beauté extraordinaire, serait descendue du ciel sur la ville de Cealcoquin. Là elle construisit un palais orné de figures étranges d'hommes et d'animaux et plaça dans le temple principal une pierre qui, sur trois de ses faces,' présentait aussi des figures mystérieuses. Cette pierre était un talisman avec lequel elle vainquit tous ses ennemis. Bien que demeurée
(1) Waitz, d'après Villaguttiere, Htst. de la cvnquUta de la pro^' f^incia deel Itza y Lacandon, Madrid, 1701, VHI, 11. — Bancroft, III, 483*
(2) Waitz, IV, 313. — Bancroft, UI, 483.
(3) Ch. I.
vierge, elle donna le jour à trois fils entre lesquels, devenue vieille, elle partagea ses états ; puis, elle fit porter son lit au plus haut du palais et disparut dans le ciel sous la forme d'un bel oiseau. La légende de la Dame blanche du Honduras ressemble beaucoup à un mythe lunaire. Les trois fils, nés en dehors de toute génération bi-sexuelle, pourraient être les trois phases visibles de la lune. Du reste, on remarquait au Honduras de grandes analogies religieuses avec le Mexique (1).
Au Nicaragua, nous retrouvons, sous le nom de Mictanteot, dieu du monde souterrain, le Mictlan tecutli du Mexique (2). Mais on y adorait aussi la déesse du volcan Masaya, dans le cratère duquel on jetait des victimes humaines lors des tremblements de terre. Les prêtres la voyaient sortir du gouffre, nue, la peau noire, les seins pendants, les cheveux épars, les dents aiguës et allongées, une vraie furie. On ne l'en consultait pas moins pour avoir des oracles auxquels on attachait une grande valeur. Là aussi les affinités religieuses avec le Mexique étaient grandes. On reconnaissait deux divinités suprêmes, Tamagostat ou Famagostat et Cipattonal, couple céleste qui a fait le monde, et, à côté d'eux, les divinités de Teau, de Tair, du commerce, de la chasse, etc. Parmi elles nous distinguons Ecalchot dit Ueue, «le vieux», qui ressemble au mexicain Eecaf/, souffle,
(1) Comp. Herrera, IV, 1,6; 8, 3, 6. — Pour la légende, Bancroft, III, 486.
(2) Waitz, IV, 280, d'après Buschmann, Akad. d. Wissensch, zu Berlin, 1852, p. 768.
vent, et Ciagaty divinité aquatique (1). Le sang humain était aussi offert aux dieux du Nicaragua. Les temples pyramidaux étaient munis d'un escalier à rintérieur, réservé aux prêtres qui le montaient pour annoncer du haut de l'édifice les fêtes prochaines et les sacrifices. Comme à Mexico, les victimes étaient immolées sur une pierre et déifiées. L'anthropophagie religieuse n'y était pas inconnue ; mais les femmes passaient pour n'offrir aux dieux qu'un régal de deuxième catégorie. Leur chair était indigne du grand-prêtre qui ne devait manger religieusement que de la chair mâle. On communiait avec des gâteaux de maïs imbibés du sang des victimes ou du sang tiré des corps vivants, spécialement ex genitali^ bus. On y connaissait aussi la confession. On choisissait un confesseur général parmi les vieillards non mariés les plus respectables. Une calebasse pendue à son cou était le signe distinctif de sa mission (2). Tout autorise la supposition que des influences mexicaines avaient exercé leur action dans cette contrée. Avec les Mosquitos, sur la côte orientale se rapprochant de l'isthme, on retombait en pleine barbarie, et le niveau religieux ne dépassait pas celui des indigènes des Antilles (3). Il faut en dire autant des populations de l'isthme proprement dit. Gomara affirme qu'elles étaient tout à fait semblables, sous le rapport religieux, à celles, de Haïti et de Cuba (4). Elles
(1) MiiHer, p. 503. — Bancroft, III, 491.
(2) Comp. Bancroft, III, 494-495.
(3) Ibid,, 497. Comp. Waitz, IV, 288.
(4) Hist. Ind„ 255.
adoraient le soleil et la lune, mais Tanimisme et la sorcellerie prédominaient comme chez presque tous les non-civilisés.
N'oublions pas enfin de rappeler, avant de quitter cette région de TAmérique centrale, le culte très répandu, mais indigène surtout chez les Chiapas (entre le Tabasco et le Guatemala), du dieu-serpent Votan, qui était aussi un serpent-oiseau ou emplumé, civilisateur, inventeur du calendrier, et qui pourrait bien être l'ancêtre commun des Quetzalcoatl, des Zamna, des Kukulcan, des Gucumatz. C'est un dieuhéros maya qui a reçu Tordre de peupler l'Anahuac, où cependant on ne refrouve aucune trace de lui, à moins que Quetzalcoatl ne soit son double. Puis il ramène son peuple vers le sud, au Guatemala, et lui communique avant de le quitter les arts de la civilisation, en particulier le tissage et la fabrication du mobilier de table. Son symbole était une émeraude sur laquelle on voyait en haut un oiseau, en bas un serpent. Son nom doit signifier « le cœur », sans doute le cœur du ciel, dont il est la partie excellente. C'est le prototype du Vaudou des Nègres des Antilles (1), et peut-être faudrait-il chercher du côté des vieilles légendes concernant ces dieux-serpents, qui reviennent pour punir les oppresseurs et rétablir un meilleur ordre de choses, le charme très puissant que ce culte exerça sur les esclaves importés d'Afrique (2).
(1) Reliff. des peuples non^civ.^ I, 318.
(2) Comp. sur Votan, Clavigero, I, 364, 412 ; II, 281. — Humboldt, Monum,, 74, 148. Cet auteur fait venir Votan du nord, apporté par
L'histoire des peuples de TAmérique centrale après la conquête espagnole ressemble beaucoup à celle du Mexique. Ce fut la môme stupeur, le même éblouissement, la même crainte superstitieuse, le même découragement. Alvarado, le beau capitaine espagnol, fut appelé TonatiUj le soleil, et reçut comme tel les honneurs divins (1). Nous avons parlé de Tos du cheval de Cortez. Il y eut aussi un même penchant à adopter la religion des vainqueurs, dont les dieux se montraient si supérieurs en puissance aux anciens dieux du pays. Cependant la conversion fut moins rapide, moins facile qu'au Mexique. Bon nombre de missionnaires périrent de mort violente, mais plus peut-être parce qu'on voyait en eux les représentants d'une, race abhorrée que parce qu'on voulait venger les dieux outragés. Il est à noter que ce furent précisément les Lacandons, les adorateurs du Soleil pur et simple, sans idoles et sans mythologie, qui se montrèrent les plus récalcitrants. En 1552, ils étaient en pleine révolte religieuse et nationale. Il fallut lixiger contre eux une véritable croisade (2).
d&sf Toltecs. Mais alors on le retrouverait & Mexico, ou à Tlascala, ou
A dI5 liolula. — Millier, p. 486-490. Nous relevons dans Texposé du
P^^I:>-^e88eu^ de Bâle, p. 489, un trait qui confirme notre supposition
9u ^^ Quetzalcoatl et Votan sont au fond identiques. L'un des attributs
de '^h^otan serait, d'après quelques auteurs, un sceptre terminé par
^n^^ tête qui souffle. C'est bien évidemment un symbole du vent,
*^ H^ -ï. Bancroft penche aussi pour l'identité des deux conceptions,
(^■^ > Bancroft, HI, 183.
(:^> Waitz, IV, 316.
C'est pourtant près de leur territoire que le bon Las Casas établit le centre de sa mission pacifique, c'est-à-dire à la Vera-Paz (Guatemala). Ce nom fut substitué au nom indigène Tuzulutlan, qui signifiait a pays de la guerre». C'est là que, pour convertir plus aisément les populations, il fit composer dans leur langue et sur des airs du pays des chansons qui exposaient les doctrines catholiques. Ce moyen réussit, et même de divers côtés on invita les Padres à se transporter dans les villages, à la condition qu'ils n'amenassent pas d'autres Espagnols avec eux. On comprend qu'à la longue cette condition ne fût pas tenable. Nous n'aurions, au surplus, qu'à répéter ce que nous avons dit des lacunes encore aujourd'hui si sensibles du christianisme enseigné à ces populations démoralisées. Une extrême prudence avait fini par devenir leur disposition foncière dès qu'il s'agissait d'orthodoxie. Quand on leur demandait s'ils croyaient à tel ou tel article du catéchisme, la réponse des indigènes était d'ordinaire : « Cela se peut bien » (1). Toutefois, au bout d'un temps, la grande masse adopta les symboles et professa les doctrines de la religion nouvelle.
Mais ce qui prouve qu'elle eut plus de peine à s'implanter là qu'ailleurs, ce ne sont pas seulement les vestiges d'anciennes coutumes idolâtriques et païennes, les superstitions découlant de la même source, qui se sont perpétuées, c'est aussi que, dans une proportion qu'il est impossible d'évaluer, la
(1) Waitz, IV, 316.
vieille religion s'est maintenue secrètement chez une