LA RELIGION DES MUISGAS
Tunj a, Sagamozo et Bogota. — L'Eldorado. — Sources historiques.
Les Muiscas. — Leur civilisation. — Le Calendrier muisca. —
L»^ palais de Bogota. — Le Gouvernement. — Le mythe de Bo- <ilxîca. — Le Guesa. — Sacrifices humains et autres. — L'oiseau ^^^•"tidique. — Le dieu Fomagata. — Les Xequés. — Ascétisme. — Lat madone muisca. — Le Canot de toiles d'araignée. — La con- Q.'U. été espagnole .
^ous franchissons Tisthme, et nous allons nous troxxver en face de civilisations aussi originales que ^^lles de l'Amérique centrale et du Mexique, de religions formées sur le sol même, différentes des relisions américaines du nord, et pourtant offrant à nos ^^gards ce qu'on peut appeler une étroite ressemt^^ance de famille avec ces dernières. Il serait faux ^G dire que la nature ambiante et le climat soient les
seuls facteurs qui déterminent le genre et les particularités des religions d'une même région ; mais on ne peut nier qu'il n'y ait parmi les causes du développement religieux d'une même partie du monde des influences régionales, difficiles h définir, qui impriment à l'esprit des directions parallèles, aboutissent à des fins identiques et provoquent les coïncidences les plus étonnantes.
C'est le Pérou et la célèbre théocratie des Incas qui feront le sujet principal de cette seconde partie- Mais, à l'appui de ce que nous venons de dire el comme intermédiaire entre les religions au nord de l'isthme, et celle dont le lac sacré de Titicaca fut le foyer principal, nous devons parler d'abord d'une civilisation et d'une religion très peu connues, fort curieuses, qui s'étaient développées ensemble, l'una portant l'autre, et qui eurent pour théâtre le territoire actuel de la Nouvelle-Grenade (États-Unis de Colombie).
Il ne s'agit pas du territoire entier de cette république, mais des vallées du bassin de la Magdalena qui se rattachent au cours moyen de ce fleuve. Là se trouve un lac connu sous le nom de lac de Guatavista, situé entre les deux villes principales de la région, Tunja et Bogota, comme s'il était écrit que les civilisations autochthones de l'Amérique ont dû toujours avoir pour foyer primitif un pays lacustre. Nous l'avons déjà constaté dans l'Amérique centrale et au Mexique, nous reverrons le même phénomène au Pérou.
Tunja, Sagamozo et Bogota, celle-ci appelée à de-
venir la capitale du pays conquis par les açmcs espagnoles sous le nom de Santa-Fé de Bogota, furent les trois centres d'une civilisation relative dont nous allons indiquer les traits principaux. Leur ancien domaine représente à peu près la partie centrale de la Hépublique moderne. Tout autour régnait la sauvagerie, qui dominait, depuis l'isthme proprement dit, tout le long de cette méditerranée américaine connue sous le nom de mer des Antilles. Il fallait, ea prenant de la mer, pénétrer assez loin dans l'intériexxr pour rencontrer l'oasis de Tunja, Sagamozo et Bogota. Là, entre le 4° et le 6* degrés de latitude nord, sur un espace d'environ deux mille kilomètres carrés, s'étendait une terre à part où une population sédentaire vivait à l'abri d'institutions politiques, sociales, religieuses, qui dénotent un état sérieux de civilisation. Au sud, à l'est, à l'ouest, la sauvagerie reprenait ses droits, jusqu'à ce qu'on arrivât au royaume de Quito (1), incorporé depuis quelques années à l'empire des Incas lors de l'arrivée des Européens, et à cet empire lui-même, dont le centre était tien loin vers le sud, à Cuzco. Le nom générique des populations qui habitaient ce pays exceptionnel était celui de Muiccas ou Moxas, ou en-jore Chibcas, le premier étant le plus généralement adopté, li signifie simplement « les hommes », « les gens », comme Meu d'autres noms de peuples primitifs toujours enclias à supposer qu'ils font l'humanité proprement dite. Il est à présumer qu'ils auraient fini par attirer
0) Hëpublique actuelle de l'Equateur.
de leur côté les armées péruviennes qui étendaient toujours plus leurs conquêtes vers le nord, mais le fait est qu'au commencement du seizième siècle ils étaient encore complètement livrés à eux-mêmes. Il est bon de constater dès ce moment, parleur exemple, que dans l'Amérique du Sud Taptitude à la civilisation était disséminée en divers lieux, et non pas exclusivement concentrée au foyer péruvien dont les Incas sont sortis. Cette remarque aura son intérêt pour le Pérou lui-même.
Cette civilisation relevait encore de l'âge de pierre, puisque les Muiscas ne connaissaient ni le fer, ni le cuivre, ni l'étain. Leurs outils et leurs armes étaient de bois ou de pierre. Mais ils connaissaient bien l'or qui, sous la forme de petits disques, leur servait de monnaie d'échange, et dont ils possédaient imo grande quantité à Tétat d'ornements, de vases et de statuettes. C'est, pour le dire en passant, les bruits, répandus sur un peuple n'employant que de l'or pour parer à ses besoins vulgaires, qui engendrèrent la légende de rEIdorado, où tout était en or, où il y avait jusqu'à des palais et à des temples d'or massif. Cette chimère détermina nombre d'aventuriers à s'enfoncer dans les profondeurs du continent, à la recherche de ce pays merveilleux. On cite Philippe de Hutten et Walter Raleigh parmi les plus célèbres. Et, malgré les démentis prolongés de l'expérience, le prestige de la légende persista longtemps. Il y a un siècle à peine, en 1780, l'Espagnol Antonio Santos partait encore pour découvrir cette terre de promission que personne n'avait jamais vue, mais dont on
avait fait, au seizième siècle, des cartes détaillées et d'amples descriptions.
OUVRAGES A CONSULTER
Les sources où Ton peut puiser des renseignements sur la religion des Muiscas ne sont pas très nombreuses, mais elles sont instructives. Nous avons, en premier lieu, le rapport circonstancié du conquérant de la Nouvelle-Grenade, Gonzalo Ximenès de Quesada, rapport adressé à Charles-Quint et que Ton peut lire dans la grande collection Ternaux Compans. — Pie- DRAHiTA, évêque de Panama, écrivit VHistoria de las conquista del nuovo reyno de Grenada^ Madrid, 1687. Il mit à profit, outre le précédent, les manuscrits d'un curé de Bogota nommé Castellanos, et de deux franciscains, Medrano et Aguada. — Pedro Simon, Noti^ dos historiales de las conquisias de tierra firme, Cuença, 1627. La seconde partie, la plus intéressante pour notre étude, se trouve dans la collection de Lord Kinsborough, VUI. — Herrera, Dec. VI, liv. V, ch. VI, donne aussi des détails intéressants. — M. de Humboldt s'est également occupé des Muiscas dans ses Vues des Cordillères et monuments des peuples de l'Amérique, Il s'est beaucoup servi de Piedrahita, mais aussi des manuscrits d'un jésuite espagnol, Domingo Duguesne ou Duquesne. — Citons encore le travail de M. Famin, dans la collection de VUnivers pitto^ resque. I, 9 suiv,
Nous voyons par ces divers auteurs que les Muiscas ou Chibcas avaient atteint un certain degré de civilisation sans qu'il y ait lieu de supposer une influence quelconque venue de rAmérique centrale
OU du Pérou. Tout au plus la ressemblance d'un nom divin pourrait-elle appuyer l'hypothèse d'une ramification antérieure à l'histoire avec un des peuples de la région isthmique ; mais les deux civilisations sont tellement différentes qu'on ne peut attacher d'autre importance à ce détail. Cette civilisation, formée spontanément, était par certains côtés déjà raffinée, en même temps qu'elle conservait des restes d'une extrême barbarie. Dépourvus d'instruments de fer et de bêtes de somme ou de trait, les Muiscas cultivaient soigneusement leur sol au point de faire des irrigations artificielles pour en augmenter la fertilité. Ils récoltaient en abondance le maïs, la patate et la pomme de terre. Ils cultivaient le coton et en tiraient leurs vêtements, une sorte de chemise recouverte d'un manteau blanc ou bariolé. Leur coiffure se composait d'un bonnet de peau orné de plumes, et ils portaient aux oreilles des pendants en or, au nez des anneaux du même métal, sur le front un croissant d'or ou d'argent. Leurs maisons étaient construites en bois et en terre, très solidement. Ils avaient des routes et traversaient les fleuves sur des ponts de lianes. Ils travaillaient l'or avec habileté et ils étaient bons potiers. Il est douteux qu'ils aient employé les Quipos ou franges à nœuds comme moyen mnémonique à la manière péruvienne. En revanche, ils avaient des dessins assez compliqués pour figurer les nombres, et leur calendrier était original (1).
(1) Comp. Piedrahita, IV, 4 ; V, 2. — Herrera, VIII,4, 11. — Ilumboldt, Vîtes, etc., 262. ,
La semaine ou plutôt la division du temps correspondante ne comptait que trois jours, et chaque troisième jour était jour de marché. Dix de ces semaines formaient un mois. Les dix premiers jours étaient nommés comme les signes de 1 à 10, on répétait la série en ajoutant les signes 2 et 3 pour les vingt derniers jours du mois. Vingt de ces mois formaient une sorte d'année qui comptait par conséquent six cents jours. Mais il y avait une année agricole de douze mois qui allait d'une saison des pluies à l'autre, et nous retrouvons chez les Muiscas ce que nous avions déjà vu chez les Mexicains, c'est-à-dire une année sacerdotale distincte de l'année civile et qui comptait trente-sept mois. Les prêtres raccordaient les deux années agricole et sacerdotale en ajoutant tous les trois ans un mois dit « muet » aux douze mois de l'année agricole. Au bout de trentesix de ces années on avait donc gagné la trente septième pour concorder avec le cycle sacerdotal. Le siècle muisca comptait vingt années sacerdotales ou soixante années agricoles. On le divisait en quatre parties, de quinze années agricoles chacune, à la fin desquelles avait lieu un grand sacrifice humain (1).
On comprend aisément qu'un calendrier aussi compliqué nécessitait des explications et des ordonnances continuelles du sacerdoce qui, là comme ailleurs, présidait à la mesure du temps. C'est lui qui réglait les coïncidences et qui annonçait chaque année le
(1) Comp. Waitz, AnthropoL, IV,ft'(y-371.
temps propice aux différentes moissons. Cela devait augmenter beaucoup son prestige et son pouvoir. Il observait, pour établir ses calculs, les ombres dessinées sur le sol par les « Colonnes du soleil » dressées dans ce pays comme dans TAmérique centrale et au Pérou dans un but à la fois religieux et utilitaire. Par ce détail, nous pouvons déjà prévoir que la religion des Muiscas était, comme toutes les religions de la civilisation américaine, essentiellement solaire.
Les ruines de leurs monuments antérieurs à la conquête espagnole dénotent qu'ils connaissaient l'art de la sculpture et qu'ils étaient bons architectes. Le palais du souverain de Bogota était de bois, comme tous les autres bâtiments, mais ses murs de bois étaient très épais, très solides et de grandes dimensions. Les fondements avaient été arrosés de sang humain et reposaient, dit-on, sur des corps de jeunes filles immolées aux puissances souterraines. L'édifice était rond; au milieu, de forme pyramidale. La distribution intérieure était calculée de façon qu'un intrus s'y serait promptement égaré, parce que les couloirs étaient disposés en labyrinthe. Tout autour étaient les habitations des femmes, au nombre de plus de deux cents. La polygamie était ordinaire chez les Muiscas; mais une seule femme, la première, jouissait de tous les privilèges de l'épouse. Outre ce palais, le souverain possédait dans les environs des maisons de plaisance où l'on a retrouvé les traces d'étangs artificiels et des bains. Nous entrons dans ces détails ptur montrer que nous n'exa-
gérons rien en parlant d'une civilisation réelle des Muiscas de Tunja et de Bogota (i).
Le gouvernement était essentiellement théocratique, et par conséquent absolu. Tout était minutieusement réglé par la loi. C'est ce que nous retrouverons au Pérou, et probablement pour les mêmes causes. Les lois pénales étaient très sévères et fixées de telle sorte que le souverain tirait un grand profit de leur application (2). Quand la condamnation était capitale, le souverain était l'héritier du . condamné. Le viol, l'inceste et le vice contre nature, qui par là aussi paraît avoir nécessité des lois de répression rigoureuses, étaient punis de mort. Les voleurs avaient les yeux crevés, le nez et les oreilles coupés. Ceux qui se montraient lâches à la guerre étaient condamnés à porter désormais des habits de femme (3).
La contrée fut tantôt soumise à un seul chef ; tantôt, à la suite de guerres ou de révolutions, partagée entre plusieurs souverains. Mais Tunja et Bogota
(1) Comp. Pedro Simon, Notieias historiales^ U* partie, 4, 7, dans le VU* Yol. de la collection Kinsborough. — Piedrsôiita, I, 5.
(2) Gomme particularité bizarre, nous citerons le régime auquel étaient soumis ceux qui refusaient de payer TimpAt ou les amendes qui leur avaient été infligées. On attachait à leur porte un jaguar, et ils étaient tenus de le nourrir jufqu*& parfait paiement. Si ce moyen ne réussissait pas, on éteignait le feu dans la maison, on enlevait tout ce qui pouvait servir à le rallumer, il était sévèrement interdit aux voisins d'en donner au condamné ; il peut faire très froid sur ces hauts plateaux, malgré le voisinage de la ligne, et il fallait payer ou geler (Piedrahita, II, 5).
(3) Piedrahita, I, 5; H, 5. — P. Simon, n, 4, 7.
demeurèrent toujours les deux villes principales (1). Il y avait une noblesse, mais elle était personnelle, non héréditaire, ou du moins à chaque changement de titulaire d'un domaine la confirmation du souverain devait intervenir. Personne n'osait se présenter devant le souverain sans lui apporter un présent. Le premier fonctionnaire de l'Etat' était le héraut chargé de transmettre ses ordres. Par respect on lui tournait le dos quand on était en sa présence, et, quand il crachait — détail dont l'analogue se retrouve au Pérou et ailleurs encore, — les principaux dignitaires recevaient respectueusement TexpectoratioYi dans des mouchoirs de coton blanc. Il sortait porté en 11* tière. Devant lui on nettoyait le chemin, on le jonchait d'éloifes et de fleurs. Nul ne pouvait sans sa permission se faire porter de la sorte (2) .
L'héritier du trône ou des trônes était un des fils de la sœur du souverain régnant, ce qui nous reporte au droit si fréquent des tribus polygamiques où la famille se perpétue plus naturellement par la ligne féminine que par les hommes. L'héritier présomptif menait une vie très austère. A partir de sa seizième année, il était confiné dans un temple, soumis à une retraite absolue, ne pouvant ni voir le Soleil, ni user de sel dans ses aliments. Au bout de plusieurs années et après de nombreuses épreuves, on lui perçait le nez et les oreilles, et il était préposé au gouveme-
(1) Lors de la conquête espagnole, les trois grands chefs étaient les souverains de Tunja, de Bogota et de Sagamozo, & Test de Tunja.
(2) P. Simon, II, 4, 6. — Gomara, 201. — Oviedo, Hist, generaly ruttural de las Indias, Madrid, 1851, XXVI, 13. — Piedrahita, 1, 5; U, 5.
ment d'un petit district appelé C/iia, la lune, en attendant qu'il devint « le Bogota », c'est-à-dire le soleil. Car les Espagnols donnèrent au pays le nom qui servait de titre au souverain. Tous ces détails supposent une base théocratique de l'état ou des états muiscas, et nous allons trouver dans la mythologie de ce peuple singulier l'explication de la plupart de ces bizarreries (1).
Le nom indigène de la contrée était Gundinamarca. Parmi les phénomènes qu'elle présente, il faut assigner upe place de premier rang à la grande cataracte de Tequendana. La Magdalena, après être sortie du lac de Guatavista à vingt-quatre kilomètres environ de Bogota, passe tout près de cette ville et, à quelque distance de là, franchissant le col de Tequendana, tombe dans la plaine sous-jacente d'une hauteur de soixante-quatre mètres, c'està-diré dépassant de quatorze mètres celle du Niagara. Il est vrai que la chute est beaucoup moins abrupte. C'est ce phénomène imposant qui se reflète dans le mythe fondamental de Bogota.
Il y a bien longtemps, nous dit ce mythe, le grand plateau de Gundinamarca était absolument fermé par les montagnes qui l'entourent. La passe de Tequendana n'existait pas. Les Muiscas étaient alors de purs sauvages, sans mœurs, sans religion, sans agriculture et sans organisation. Un matin parut sur la rive du lac un vieillard à barbe grise qui s'appelait Bochica. Sa femme, qui parut après lui, s'appelait
(1) p. Simon, ibid. — Piedrahita, I, 5. — Oviedo, XXVI, 11.
Chia. Elle était d'une grande beauté, mais elle était méchante et se plaisait à contrecarrer tout ce que son époux prétendait faire. Celui-ci voulait donner aux Muiscas une religion, des lois, la connaissance de l'agriculture. Elle sut faire en sorte que le fleuve gonfla, déborda et recouvrit tout le plateau. Une faible partie des Muiscas échappa à la destruction en gagnant le sommet des montagnes. Bochica fut très courroucé contre Ghia, il la bannit de la terre et la relégua dans le ciel, où elle est toujours visible sous la forme de la lune. Pour remédier au mal qu'elle avait fait, Bochica fendit les montagnes, afin que les eaux pussent s'écouler, et de cette opération provient la grande cataracte de Tequendana. Le lac de Guatavista demeura comme le témoin de ce déluge local. Les Muiscas, réfugiés sur les montagnes, furent rappelés par Bochica qui leur donna des lois, leur apprit à cultiver la terre, institua le culte du soleil avec un sacerdoce spécial, des fêtes périodiques, des sacrifices et des pèlerinages. Il régla aussi le calendrier, nomma un chef temporel et un chef religieux, et enfin il disparut dans le ciel après avoir séjourné deux mille ans sur la terre.
Des légendes analogues avaient cours au sujet d'autres dieux dont Bochica semble avoir concentré les attributions et pris les noms variés. Il en est de même de son épouse Chia, qui s'appelle aussi Huytaca. On peut affirmer dès l'abord que Chia est la lune, et, comme chez les Peaux-Rouges (1), la lune
(1) Religions des peuples non-civilisés ^ I, 220.
passe à Bogota pour un astre perfide, animé d'intentions malveillantes. Bochica, à son tour, et les dieux parallèles qu'il absorbe en lui, c'est évidemment le Soleil, représenté par son sacerdoce terrestre. C'est Tœuvre civilisatrice et organisatrice de ce sacerdoce que raconte le mythe de Bochica, en l'associant au mythe naturiste suggéré par la conformation du plateau et la fissure abrupte qui donne lieu à la cataracte (1).
C'était sans doute la prétention du sacerdoce solaire de Bogota qu'avant Tœuvre bienfaisante et civilisatrice de son fondateur Bochica, les Muiscas étaient dépourvus de toute loi et de toute religion. Nous retrouverons la môme prétention chez les Incas. Elle est probablement aussi mal fondée d'un côté que de l'autre, et nous allons voir que le culte du soleil s'était annexé, sans les détruire, d'autres divinités et d'autres traditions d'une provenance différente. C'est ce que prouvent les particularités de la grande fête qui se célébrait tous les quinze ans et qui avait une valeur de premier ordre dans tout le pays muisca, indépendamment des divisions politiques. C'était la grande fête en l'honneur du soleil, qu'on appelait la fête du Guesa.
Le Guesa était un adolescent voué plusieurs années auparavant à l'immolation, et qui devait être fourni
(1) Millier, liv. c, p. 427, signale un mythe tout pareil dans llndoustan. Les eaux de la vallée de Cachemire s*ëcoulent de même par une fente qu*on dirait pratiquée tout exprès dans la montagne. La vallée classique de Tempe [est ouverte aussi & son extrémité par Zeus, Poséidon ou Héraclès.
par un village portant aujourd'hui le nom de San Juan de los Llanos. C'est là, disait-on, que Bochica s'était montré pour la première fois. Le Guesa signifie « l'errant d, <x le vagabond )», et on dirait qu'il personnifie l'ancienne vie nomade, instable, la vie sauvage vaincue par l'œuvre de Bochica. Jusqu'à sa dixième année, le Guesa était élevé dans le temple du Soleil à Sagamozo. Depuis lors, il en sortait et résidait consécutivement dans tous les lieux où la tradition prétendait que Bochica avait lui-même séjourné. Nous retrouvons ici le trait si marqué dans les religions de l'Amérique centrale et du Mexique, d'après lequel la victime représente le dieu auquel elle est vouée et finit même par s'identifier avec lui. Pendant tous ces voyages, le Guesa était l'objet 4es plus grands honneurs et des soins les plus attentifs. Mais, à l'expiration de la quinzième année, le jeune homme était conduit processionnellement dans une enceinte où s'élevait une grande colonne dédiée au Soleil. Le cortège se composait de prêtres masqués et costumés de manière à représenter Bochica, sa femme et beaucoup d'autres divinités. Une fois arrivé à sa destination, le pauvre Guesa était attaché à la colonne et tué à coups de flèches. On lui arrachait ensuite le cœur, ce qui nous rappelle la coutume mexicaine, mais du moins on n'avait pas la cruauté de faire cette opération sur le corps vivant, et on recueillait son sang dans des vases sacrés (1).
(1) Comp. Piedrahita, I, 2-5. — Humboldt, Monum,y 259 suiv., 128, 244 suiv. — Herrera, VI, 5, 6.
Le sacrifice humain chez les Muiscas, sans aller jusqu'à la fréquence eflOroyable que nous avons dû signaler chez les Aztecs, n'était pas une rareté. On immolait au soleil, en d'autres occasions, un adolescent fait prisonnier dans la guerre, c'est-à-dire qu'on le décapitait en plein air et que Ton teignait de son sang \m rocher que frappaient les rayons du soleil levant (1). Ou bien on attachait le prisonnier au sommet d'un arhre dépouillé, peint en rouge, et on tirait sur lui d'en bas à coups de flèches. On recueil; lait le sang qui tombait pour l'offrir aux dieux (2). Mais il y avait en beaucoup plus grand nombre des offrandes moins tragiques en l'honneur des lacs, des rivières, des rochers. Les prêtres pouvaient seuls servir d'intermédiaires et, détail curieux, devaient en cette occasion se dépouiller complètement de leurs vêtements (3). Ce trait doit être ramené à la catégorie des « survivances rituelles » qui maintiennent dans le culte tant d'usages remontant à une haute antiquité et tombés en désuétude, complètement oubliés ou abandonnés dans la vie ordinaire. Les offrandes consistaient alors en or, en pierres précieuses, en vases, en statuettes, en animaux, et particulièrement en oiseaux. On venait de très loin en pèlerinage au lac de Guatavista. Le chef de la caravane des pèlerins se saupoudrait de poudre d'or et se baignait dans le lac (4). Dans les temples il y avait des coffres
(1) Simon, H, 4, 5.
(2) Piedrahita, IV, 4 suîv.
(3) Simon, n, 4, 5.
(4) Piedrahita, 1, 3.
destinés à recevoir les offrandes. Quelques-uns de ces coffres affectaient la forme humaine, d'autres étaient enfoncés dans le sol. Les temples étaient nombreux^ richement ornés, contenaient les images du soleil et de la lune et bien d'autres idoles d'or, d'argent, de coton ou de cire. Les particuliers avaient aussi leurs idoles domestiques (1).
C'est dans la procession du Guesa que l'on voyait figurer les autres dieux de la mythologie muisca, sur lesquels, il est vrai, nous avons très peu de données. Il en est qui ne peuvent guère avoir été autre chose que des dédoublements ou des parallèles locaux de Bochica. Leurs légendes se confondent^ le thème fondamental en est identique et, parfois, on nous représente Bochica comme ayant eu trois noms et trois tètes (2), c'est-à-dire qu'il s'appelait aussi Nemferequetaba (ou Nemquetheba) et Zuhé. Sa femme Chia s'appelle aussi Huythaca et Yubecayguaya. Zuhé est un nom du soleil (3), et ce nom fut appliqué aux Espagnols. On parle aussi d'un dieu des tisserands Nencatacoa, d'un dieu protecteur des limites C/iaquerij d'un dieu des semailles Bachué^ de l'arc-enciel Cuchavira^ qui soulageait les malades et protégeait les femmes en couches (4); enfin d'un dieu de l'ivresse qui ne jouissait pas d'une grande vénération. En un mot, là comme partout, le naturisme s'était déployé en une pluralité de divinités de rangs divers,
(1) Oviedo, XXVI, 28, 30. — Piedrahita, IV, 5. (2)Mûller, 423.
(3) Piedrahita, 1,3.
(4) Simon, II, 4, 4.
mais c'était le couple suprême, le Soleil et la Lune, qui recevait les premiers honneurs. Au-dessous, des rochers, des cours d'eau, des arbres, toujours l'objet d'un culte fervent, représentaient l'étage inférieur et primitif du culte direct des objets naturels. Le respect des arbres, parait-il, était poussé très loin (1). Des témoins d'un état religieux dilférant de celui dont on attribuait l'introduction àBochicasubsistaient encore en bien des lieux. Par exemple, on cite un antre sacré, non loin de Tunja, où l'on allait adorer un grand oiseau de bois couvert de plumes qui rendait des oracles (2).
Mais le plus curieux de ces reliquats d'un état religieux dépassé était la présence, dans la procession du Guesa, d'une vieille divinité qui s'appelait Fomagata. C'était, disait-on, un dieu du feu, descendu jadis du ciel en terre près de Tunja. Ce Fomagata était un tyran capricieux, cruel, un méchant sorcier qui se plaisait à changer les hommes en animaux. Bochica dut déployer son irrésistible pouvoir pour délivrer le pays de cet être malfaisant. Il lui fit subir le même sort que Kronos à son père et prédécesseur Uranus. Depuis lors, Fomagota fut réduit à l'impuissance, mais il n'en garda pas moins ce qu'on appelle ses entrées à l'assemblée des dieux et son droit de figurer dans la grande procession du Guesa (3).
Si tout ce qui concerne ce dieu Fomagata se bor-
(1) Piedrahita, I, 3. — Oviedo, XXVI, 31.
(2) Waitz, IV, 363.
(3) Comp. rexposition et la discussion du mythe de Fomagata dans MttUer, liv. c, pp. 435-438.
nait là, nous n'aurions qu*à relever cette preuve nouvelle de la persistance des vieux cultes au sein et môme sous le patronage des cultes plus développés qui ont cherché à les supplanter. Dans nos processions du moyen-âge, Satan avait aussi très souvent sa place, une place de vassal humilié et vaincu dans le cortège de son suzerain vainqueur, mais il n'en flgu^ rait pas moins parmi les grands personnages. Fomagâta serait donc le dieu principal de la religion antérieure à celle dont Bochica passait pour le fondateur. Ce culte dépassé devait être plus grossier que celui qui lui succéda, un culte de sauvages, mêlé à l'adoration des animaux et à des rites plus cruels. Qui sait si rimmolation du Guesa n'était pas elle-même la continuation de l'un de ces rites féroces que la religion antérieure avait établis ?
Mais, ce qui est plus étrange, c'est l'étroite ressemblance de ce nom de Fomagata avec la divinité céleste qu'on adorait dans TAmérique centrale, au Nicaragua, sous le nom de Famagoztat. Il est vrai que la ressemblance ne s'étend guère au-delà du nom. Il n'en reste pas moins qu'on est tenté de supposer, en s'appuyant sur elle, qu'il exista dans les temps antérieurs à toute supputation quelque lien de parenté entre certains peuples de l'Amérique centrale et ceux de la région de Bogota. En tout cas ce lien, s'il a jamais existé, était depuis longtemps oublié. Surtout il n'entre pour rien dans l'explication de la civilisation relative des Muiscas, puisque c'est Bochica, et non Fomagata, qui est dans leur tradition le dieu civilisateur. Fomagata représente
au contraire un état inférieur, marqué par la grossièreté des mœurs et la cruauté des coutumes religieuses (1).
Les prêtres, Jequés ou XequéSj se recrutaient dans les hautes familles et recevaient une éducation sévère. Ils étaient clôturés dès leur tendre jeunesse, maigrement nourris et assujettis à un pénible régime de veilles et de travaux fatigants. Nous retrouvons chez eux le même type sacerdotal qu'à Mexico, avec les mêmes incisions sanglantes et les mêmes fonctions absorbantes. Seulement, ils sont tous célibataires, ils parlent peu, dorment peu et mâchent le coca pour se tenir éveillés (2) . Ces détails tendent à nous suggérer l'idée que la religion solaire des Muiscas, comme celle du Mexique, était engagée dans la voie de l'ascétisme et plus logiquement qu*à Mexico, puisque dans l'antagonisme de Ghia et de Bochica, il y avait un élément dualiste déjà très prononcé.
L'histoire politique des Muiscas, sur laquelle nous n'avons que des renseignements très vagues, parait avoir consisté dans les luttes fréquentes que se livrérent les chefs de Tunja, de Bogota et de Sagamozo, sans que jamais un seul d'entre eux soit parvenu à fonder une hégémonie durable. Cependant, le mythe de Bochica et les honneurs quasi-divins dont la personne du souverain était l'objet nous démontrent que la prétention au moins des chefs était théocrati-
(1) Comp. dans U XTV* Tolume de la coUection Ternauz le récit d'Oriedo, pp. lO^passim.
(2) Simon, U, 4-d. — Piedrahita, 1, 3.
que. C'étaient eux qui donnaient Tinvestiture aux jeunes prêtres (1). C'est par un état de choses analogue que le Pérou et le Mexique passèrent eux-mêmes, jusqu'à ce que la dynastie sacerdotale des Incas dans le premier de ces pays et la prépondérance des Aztecs dans le second eussent imposé une imité relative aux éléments divergents. En résumé, la civilisation et la religion des Muiscas sont, comme le pays qu'ils habitent, une transition entre le Mexique et le Pérou. Il n'y a qu'à élever le Bogota en puissance pour en faire un Inca, fils du Soleil, à la tête d'un grand empire. Les sacrifices humains, sans être aussi cruels et aussi multipliés qu'à Mexico, occupent dans leur culte une place beaucoup plus essentielle que dans celui des Incas. C'est un même idéal de dévotion qui domine dans l'Ânahuac et dans la vallée de la Magdalena ; mais en même temps on voit poindre la discipline religieuse appliquée à la vie sociale et que les Incas pousseront jusqu'à la minutie. On ne signale pas chez les Muiscas de mythes cosmogoniques, des «c âges du monde », comme chez les Mexicains (2).
(1) Cette remarque est de Waitz, IV, 365.
(2) Il est pourtant question d'un dieu Chiminiqvuigtia (gardien du soleil) qui ouvrit la maison dans laquelle cet astre était renferme. Il en sortit alors de grands oiseaux noirs qui répandirent les rayons solaires sur le monde entier. C'est, & vrai dire, un mythe de Taurore reporté ft Torigine des choses. Le genre humain serait né d*une femme qui parut sur le bord du lac Iguaque tenant son enfant dans ses bras. Tous deux, par la suite, furent changés en serpents et rentrèrent dans le lac, auquel, pour cette raison, les Muiscas faisaient beaucoup d'offrandes. On retrouve encore bon nombre d'images de cette première mère avec son enfant, et on les a souvent prises pour des madones. (P. Simon, II, 4, 2.) — Ajoutons enfin qu'au chapitre
L'arrivée des Espagnols plongea dans une stupeur indicible ce peuple qui avait toujours vécu replié sur lui-même, ignorant le reste du monde. Plusieurs se pendirent de frayeur (1). La conquête efTectuée, ils refusèrent de travailler et s'enfuirent dans les montagnes, où beaucoup périrent. Les Espagnols, là comme partout, furent des maîtres durs. Us traquèrent les indigènes comme un gibier, se servant pour cela de chiens dressés tout exprès. Il y eut des révoltes, celle surtout de 1572, qui fut acharnée. Pour cultiver les champs dépeuplés, on y transporta beaucoup de Péruviens qui étaient de nature plus soumise. Les moines missionnaires, qui depuis 1551 entreprirent la conversion des indigènes, brûlèrent une énorme quantité d'idoles, mais là, plus qu'ailleurs peut-être, ils se contentèrent de conversions purement extérieures. Les indigènes de la Nouvelle-Grenade comptent parmi les plus médiocres chrétiens que Ton connaisse. Il est à noter que, par haine contre les blancs établis sur leur territoire, ils prirent parti en 1820
de la vie future, les Muiscas ne s^écartaient pas du type ordinaire des croyances primitives. Ils croyaient ft la sunrivance dans des conditions très semblables & celles de la vie actuelle. Il faut un peu se défier ici des chroniqueurs espagnols qui leur attribuent des croyances presque chrétiennes. (Comp. Piedrahita, I, 3.) Les morts d^un rang élevé étaient ensevelis avec leurs trésors et on les faisait suivre d*un certain nombre de leurs esclaves et de leurs serviteurs que Ton enivrait avant de les tuer. (Simon II, 4, 10.) Une chose assez remarquable, c'est que l'on croyait que les âmes des morts étaient transportées dans « Tau-dela » sur un canot fait de toiles d*araignée qui les menait au centre de la terre en suivant un grand fleuve. De là un grand respect pour les araignées. (Simon II, 4, 3.) (1) Piedrahita, IX, 2.
pour la couronne d'Espagne contre les républicains. C'est un pays gui possède de grandes ressources naturelles, qui est sans doute appelé à d'heureux progrès à mesure que la véritable civilisation de l'Europe étendra son action jusqu'à lui, mais c'est un pays à refaire. La vieille civilisation des Muiscas, écrasée dans sa fleur, est morte et ne reviendra pas.