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CHAPITRE II

l'ancien PÉROU ET SA CIVILISATION

Limites et géographie. — François Pizarro. — La dynastie des Incas. — Ouvrages â consulter. — Les Quipos. — Garcilasso el Inca de la Vega, — Les Incas de Marmontel . — Division du pays et constitution sociale. — Le tribut de Pasto. — Les fonctionnaires. — Les mariages d'office. — Politique impériale. — Monuments. — Etiquette. — Courriers d*état. ^ L'armée. — La justice. — L'éducation. — L'agriculture. — Villes, routes, ponts, refri" geria, —Habileté politique des Incas.

Le Pérou, découvert et conquis par les Espagnols au seizième siècle, était plus grand que le Pérou d'aujourd'hui, puisqu'il comprenait, outre le Pérou actuel, Ja République de l'Equateur au nord (royaume de ^uito), et une partie notable de la Bolivie au sud-est., m s'étendait aussi sur une partie du Chili, mais il est difficile de préciser ses limites dans cette région méridionale. C'était donc un pays immense, bien que, sur nos cartes, il ne soit guère représenté que par la Jbande mince de terrain qui s'allonge le long des Cordillères entre ces montagnes et l'océan Pacifique. Alais il faut se rappeler que cette bande de terrain s'étend sur une longueur de 4,000 kilomètres, près de

cinq fois la longueur de la France, et qu'elle présente une largeur variant de 60 à 800 kilomètres.

Gomme au Mexique et dans le sens longitudinal, on distingue trois parties ou zones bien distinctes : 1° la Côte^ le long de la mer, série de vallées et de petits estuaires, où il fait très chaud, où cependant la température est supportable grâce aux brises marines, où il ne pleut pour ainsi dire jamais; seulement les rosées sont d'une abondance extraordinaire et les productions du sol sont celles des tropiques ; 2*» la Sierra^ formée par les premiers contreforts des Cordillères, déjà assez élevée pour offrir les productions des régions plus tempérées ; là sont les grands plateaux couverts de riches moissons de maïs et nourrissant de grands troupeaux de vigognes et de lamas; 3^ la Montagne j c'est-à-dire la région la plus élevée des Cordillères, encore aujourd'hui imparfaitement explorée, couverte d'immenses forêts que hantent Tours, le jaguar, le zorille, le chinchilla, de grands serpents venimeux et des oiseaux au plumage éclatant. Cette chaîne majestueuse supporte des pics d'une hauteur exceptionnelle : le Nevado de Sorata (6,480"), l'IUimani (6,450"), le volcan de Gualatiera (7,100"); plus haut, vers le nord, le Chimboraço (5,600"). Le phénomène naturel le plus remarquable est ensuite le grand lac de Titicaca, élevé de 4,000 mètres environ au-dessus de la mer, semé dlles et mesurant près de sept fois la surface du lac de Genève. Ce lac de Titicaca joue un grand rôle dans l'histoire politico-religieuse des Incas. C'est de là que partit leur domination.

Du reste, les anciens Péruviens, bien qu'habitant un pays bordé par la mer sur un espace aussi considérable, n'étaient pas plus marins que les Mexicains. Ils étaient isolés du reste du monde par l'océan et par les montagnes à peu près infranchissables qui, du côté de Test, les séparaient de la sauvagerie. Leur civilisation une fois formée se défendait aisément le long de ce formidable rempart et pouvait facilement concentrer ses forces au nord et au sud sur un espace relativement restreint.

Tel est le pays, unique en son genre, dont l'Espagne fit la conquête peu d'années après celle du Mexique, en 1531, grâce à Taudace de François Pizarre, ancien gardeur de pourceaux. Cette conquête du Pérou est, en un sens, moins merveilleuse que celle du Mexique, parce que Pizarre n'eut le plus souvent qu'à suivre l'exemple déjà donné par Fernand Cortez. Il sut comme lui s'introduire, s'imposer, s'emparer de la personne du souverain, devenir redoutable en mettant à profit les divisions des indigènes. Il n'eut pas à venir à bout d'une résistance acharnée comme celle qu'opposèrent à son émule les Aztecs enfin réveillés de leur torpeur. Les révoltes péruviennes éclatèrent plus tard et quand la domination espagnole était déjà consolidée. Il n'en reste pas moins qu'il s'élança dans ce pays inconnu avec moins de deux cents hommes. C'est encore là un de ces paradoxes historiques qui donnent aux annales de l'Espagne, à cette époque, je ne sais quelle apparence d'épopée fabuleuse. L'étonnement des envahisseurs fut grand, lorsqu'ils découvrirent dans cette contrée,

la veille encore inconnue du monde entier, des villes, des monuments, des routes, un bien-être matériel très réel, une agriculture avancée, des institutions, des armées, ime police, un système savamment organisé de gouvernement. Il est vrai que, comme il arrive toujours dans ces civilisations qui se nourrissent de leur propre substance et ne sont jamais vivifiées par le contact avec d'autres sociétés civilisées, il y avait, à côté de progrès très marqués, des restes nombreux de l'ancienne sauvagerie, des ignorances et des imperfections qui rendaient la force de Tédiflce des Incas plus apparente que réelle. Ce qui le minait surtout, c'était l'absence de tout individualisme, absence déjà impliquée dans le fait que la propriété individuelle n'existait pas. Le régime établi par les Incas n'était guère autre chose qu'un communisme savamment organisé, très brillant en haut, mais aux pieds d'argile. Jamais le régime du couvent ne fut appliqué à une société entière avec plus de méthode et d'une manière plus minutieuse. Il en résulta que lorsque « le père abbé » futsupprimé, tout croula, et il ne se trouva pas de frère Jean pour casser la tête à coups de bâton de croix aux intrus qui mettaient à sac le clos de l'abbaye. Il n'en fallut pas moins une singulière audace à ceux qui n'hésitèrent pas à attaquer ce colosse avec si peu de ressources. La conquête du Pérou fait pendant à celle du Mexique et de l'Amérique centrale comme un des événements les plus prodigieux de l'histoire.

Le fait prépondérant dans toute l'histoire antérieure de ce pays, c'est le pouvoir prolongé d'une

famille sacerdotale et royale qui produisit, peudant une suite de siècles, des hommes d'une rare capacité politique, et qui travaillèrent à fonder leur grand empire avec cette suite dans les idées, cette clarté de dessein et cette patience qui caractérisent les grandes dynasties. Mais cette histoire politique est en même temps une histoire religieuse. Nulle part la politique et la religion n'ont été plus étroitement unies. Les Incas sont des prètres-rois et des rois-prêtres. Ce sont aussi des civilisateurs, et s'ils ne surent pas donner à la civilisation dont ils furent les patrons et les propagateurs cette assiette solide qui permet de survivre aux catastrophes, il serait injuste de méconnaître ce qu'il y eut de bienfaisant dans leur action séculaire. Il faut tenir compte, en les jugeant, de leur manque d'expérience ou, pour mieux dire, de comparaison. Il est facile de comprendre qu'en lutte continuelle avec l'incohérence et le décousu de la vie sauvage, ils crurent trouver dans la réglementation poussée jusqu'à la minutie la meilleure des méthodes et la plus sûre des préservations. Les jésuites, au Paraguay, ont suivi la même direction avec le même succès et les mêmes illusions. Malgré leurs erreurs et leurs fautes, les Incas demeurent une des dynasties justement célèbres de l'histoire, et leur religion, plus humaine et plus morale que celles qu'ils lui subordonnaient par la conquête ou par les moyens pacifiques, est une des grandes religions du passé.

OUVRAGES A CONSULTER

Nous avons malheureusement moins encore de sources indigènes à consulter au Pérou qu'au Mexique. A côté de progrès très remarquables dans le sens de la civilisation, les Péruviens étaient restés en arrière des Mexicains dans la connaissance des arts qui permettent à l'homme de fixer ses souvenirs et ceux de sa race. Ils ne connaissaient pas l'écriture. Ils n'avaient pas môme les dessins hiéroglyphiques des Mexicains. Leur moyen mnémonique consistait simplement dans les Quipos, franges dont les fils étaient noués de manières différentes, selon ce qu*on voulait exprimer. Ce moyen est sujet à de nombreux inconvénients, dès qu'il s'agit de fixer autre chose que des idées très simples, des calculs ou des faits élémentaires. Quand on l'applique à des souvenirs quelque peu compliqués, le commentaire oral est indispensable. Or, ce commentaire traditionnel n'était connu que des prêtres et des savants, amautas, et il paraît qu'ils n'étaient pas eux-mêmes d'accord dans leurs interprétations. La destruction de leurs ordres, de leurs collèges, leur dispersion, leur mort, la répugnance de leurs derniers élèves à communiquer leurs connaissances techniques aux oppresseurs de leur nation, tout cela fit que l'on conserva des kilomètres de Quipos sans que personne sût ce qu'ils signifiaient. Nous sommes donc réduits aux historiens européens qui écrivirent après la conquête, sauf une brillante exception dont nous parlerons bientôt.

La plus ancienne relation espagnole concernant le Pérou est celle de Francisco de Xérès, secrétaire de François Pizarre. Elle parut à Séville en 1534, et à

Salamanque en 1547. Il en existe une traduction française qu'on peut lire dans le IV* volume de la collection Temaux-Gompans. — Il y a aussi une traduction française (1700-1717) de VHistoria del descu' brimiento y conquista del PerUf imprimée à Anvers en 1555, due à Don Augustin Zarate, qui avait été envoyé au Pérou par le gouvernement espagnol pour régulariser l'administration des finances. C'est comme la suite de l'ouvrage précédent. — Outre une histoire manuscrite de Pedro Pizarre, jeune parent du célèbre conquérant, qui fut utilisée par Herrera et Prescott, on connaît encore VHistoria del Peru, de Dœgo Fer- NANDEz Palentino, historiographo du Pérou sous la vice-royauté de Mendoce (Séville, 1571). Elle avait été précédée dans la même ville (1553) par une Chro* nica del Peru, de Pedro Gieza de Léon, qui fut soldat pendant dix-sept ans au Pérou, et qui étudia très attentivement le pays et ses habitants. Sa Chronique, écrite avec simplicité et une certaine rudesse de soldat^ est consciencieuse, exacte, et compte parmi les meilleures sources de renseignements que l'on puisse consulter sur l'ancien Pérou. — Il faut citer ensuite deux travaux restés à l'état de manuscrits, mais que l'historien Prescott a lus et mis à profit. C'est d'abord la Relacion de la succession y govierno de las Ingas, de Juan de Sarmiento, qui recueillit sur les lieux mômes de nombreuses traditions roulant sur le passé des Incas. C'est ensuite les Relaciones du licencié Polo de Ondegardo, corregidor de Cuzco (1561-1571). — Miguel Cavello de Baldoa passa vingt ans au Pérou, de 1566 à 1586« en qualité de prêtre missionnaire, et écrivit une Historia del Peru, restée longtemps inédite. On en trouve des extraits dans le tome XV de Ternaux-Compans. — Le jésuite José Agosta publia à

Séville, en 1590, une Ilistoria natural y moral de las Indias (traduction française en 1600 et 1G06). Cet ouvrage se recommande par une exactitude qui a frappé les juges les plus compétents, entre autres Alexandre de Humboldt. — L'historiographe do Gastille, Her- RERA, déjà mentionné dans la première partie, s'est aussi occupé du Pérou dans son Ilistoria gênerai de las Indias occidentales (1601 à 1615).

Pendant longtemps ces divers ouvrages furent éclipsés dans l'opinion par celui de Garcilasso de la Vbga, à qui ses liens de parenté avec la famille des Incas assuraient d'avance une autorité toute particulière. Garcilasso était le fils d'un des compagnons do Pizarre qui avait épousé une Nusta, c'est-à-dire une princesse de la famille des Incas, arrière-petite-fille de l'illustre Inca Yupanqui. Il était très fier de son origine et signait toujours Garcilasso el Ikca de la Vega^ bien que, d'après la loi péruvienne, le titre d'Inca ne fût pas transmissible par les femmes. C'est en Europe, où il passa encore jeune, qu'il écrivit ses Commentarios reaies (1609) et son Ilistoria gênerai del Peru (1617, traduite en français en 1706). Né lui-môme en 1540, il avait reçu de sa mère beaucoup de renseignements sur l'état de la nation péruvienne antérieurement à la conquête. Il avait encore vu les anciennes coutumes en vigueur, il avait appris, dit-il, à lire les Quipos, et il avait enfin puisé la connaissance des anciennes traditions nationales auprès d'un oncle de sa mère, par conséquent de la famille des Incas. Il écrivit l'histoire de ses ancêtres avec une véritable ferveur, et le fait est qu'il nous a transmis des renseignements d'une grande valeur que lui seul pouvait connaître. C'est ainsi qu'il devint en quelque sorte l'historien classique du Pérou. Comme il dépeignait

les caractères et les actes de ses aïeux sous le jour lo plus favorable, Tétat de choses fondé ou maintenu par eux comme une ère de félicité quasi-paradisiaque — ne mettant de sourdine à sou enthousiasme qu'au point de vue religieux, car il était ou se disait catholique zélé — le dix-huitième siècle s'engoua de Thistorien venu des bords du lac de Titicaca. C'était le temps où Ton croyait d'avance aux vertus idéales des peuples lointains, à peu près civilisés, que l'influence chrétienne n'avait pas modifiés. De nos jours, le tableau enchanteur que Garcilasso avait dressé de l'état social et moral des peuples soumis au sceptre de ses ancêtres a été l'objet de nombreuses critiques. On lui reproche d'avoir systématiquement caché les revers de ses médailles, d'avoir tu ou gazé les faits montrant que bien des imperfections, bien des restes de barbarie, bien des excès despotiques avaient aussi marqué le régime établi par les Incas. En un mot son» histoire a trop souvent la valeur d'un plaidoyer indirect, et on ne peut s'en servir qu'avec précaution. — Au dix-septième siècle il faut encore citer l'ouvrage de Joseph de Arriaga, chargé par le siège archiépiscopal de Lima de parcourir le Pérou pour y chercher les i-estes d'ancien paganisme dont la population indigène était encore imbue. Cet objet fit la matière de son livre intitulé Extirpadon de la Idolatria de los Indios del Peru (1621), On en trouve des extraits intéressants dans Ternaux-Gompans, tome XVIL — Le même volume contient aussi l'œuvre inédite et remarquable de. MoNTEsmos, qui fit un séjour de quinze ans au Pérou, vers le milieu du dix-septicme siècle. Sos Mémorias antiquas historiales del Peru ont le tort de vouloir faire remonter l'histoire de ce pays par des combinaisons fort arbitraires jusque vers le temps du

délage de Noé; mais quand il rentre dans des temps pins historiques, il fait preuve d'un Jugement perspicace et d'un savoir très réel. Il rectifie le récit de Garcilasso sur plusieurs points importants. Il prouve, par exemple, que la civilisation péruvienne n'est point du tout, comme le prétendait le fils de la Nusta, l'œuvre exclusive des Incas ; s'ils l'ont protégée et développée, elle existait en dehors d'eux et avant eux. Il a aussi le grand mérite, rare de son temps, de ne pas reculer devant l'exposition des traditions fabuleuses et des absurdités légendaires. — Dans le même siècle, nous trouvons encore à signaler les œuvres du Hollandais de Laet et du jésuite Hazart, déjà mentionnés dans le premier volume des Religions des peuples non-civilisés f à propos des indigènes de l'Amérique du Sud.

Au dix-huitième siècle, nous citerons seulement pour mémoire le grand ouvrage de Picard sur les Religions des différents peuples, remarquable surtout par ses gravures, et, pour ce qui concerne le Pérou, se bornant à résumer l'ouvrage de Garcilasso (1723), ainsi que la fastidieuse et déclamatoire Histoire philosophique et politique des établissements des Européens dans les deux Indes^ de l'abbé Raynal (1770). — Ulloa, Voyage historique de l'Amérique méridionale, traduction française de 1752, 2 vol. in-4o; Mémoires philosophiques sur VAmérique, traduction française,

Mais nous devons mentionner à part un roman français du même siècle. Les Incas, de Marmontel, bien peu lu dans le nôtre, qui eut toutefois une vogue immense pendant les années qui suivirent celle de sa publication, 1777. C'est presque uniquement Garci-^ lasso qui lui fournit l'élément historique de son

récit. Le style emphatique, ampoulé, de ce roman où la sensilnlité déborde en ruisseaux de larmes intarissables, où tout le monde prêche, où Tinvraisemblance des épisodes s'ajoute au faux des sentiments, expli* que parfaitement l'oubli où il est tombé. Cependant il ne faut pas méconnaître que Marmontel a saisi avec justesse les causes de la chute irrémédiable des deux empires du Mexique et du Pérou. Il a bien compris le régime d'apparence patriarcale maintenu par les Incas, où tout était si minutieusement réglé, où la vie devait être mortellement ennuyeuse et qui ne brillait que par des fêtes dont il a très bien rendu l'éclat pittoresque. Au fond, ce roman était un plaidoyer en faveur de la tolérance, ce qui contribua aussi à son succès, et aujourd'hui, quand on peut opposer l'histoire réelle aux amplifications du romancier-philosophe, on peut le relire avec un certain intérêt. — En 1789, l'ex-jésuite Velasco, qui avait quitté l'Amérique après la suppression de son ordre, écrivit en Italie une Historia del reino (royaume) de Quito, Extraits bien choisis dans la collection Ternaux-Gompans, tom. XVIII et XIX.

Dans notre siècle, outre Alexandre de Humboldt, Prescott, Waitz, Mùller (qui m'a servi de guide principal dans cet exposé de la littérature relative au Pérou), nous citerons l'ouvrage intitulé Peru, Reise" skizzen de M. de Tschudi, Saint-Galle, 1846, les études sur le Pérou de Lacroix (Univers pittoresqite, vol. TV), VHistoire de V Amérique méridionale au xvi" siècle, par Paul Ghaix, 1'® partie, Genève, 1853, Two Years in Peru wiih exploration of ils Antiquities, par Thomas J. Hutchinson, 2 vol., Londres, 1873; enfin, The Temple ofthe Andes, par Richard Inwards, Londres,

Il importe, avant de clore ce chapitre, de nous faire une idée de la civilisation péruvienne si étroitement unie h la religion que nous voulons décrire. Nous reportons au chapitre suivant les origines légendaires de cette famille des Incas dont le rôle historique fut si prolongé et si puissant. •

Nous verrons comment il se faisait que llnca régnant fût le fils et le représentant du dieu-soleil. Il concentrait en sa personne sacrée tous les pouvoirs et passait pour infaillible (1). On lui obéissait aveuglément et, après sa mort, il recevait les honneurs divins. On peut ajouter qu'il les recevait déjà pendant sa vie, tant les marques de déférence et d'humilité devant sa personne étaient profondes. Tout le territoire de Tempire était divisé en trois parties. La première était la propriété du Soleil, c'est-à-dire en réalité du sacerdoce attaché à ses nombreux temples; la seconde appartenait à Tlnca régnant comme domaine particulier du souverain; la troisième était au peuple. Chaque année, une répartition des terres de cette troisième catégorie attribuait à chaque famille un lot proportionné au nombre des individus dont elle se composait. L'impôt se payait en journées de travail sur les terres du Soleil et celles de Tlnca. Le surplus des produits obtenus des terres du Soleil était consacré à l'entretien des veuves, des orphelins, des infirmes, des malades. C'est sur sa part personnelle, équivalente à un tiers du revenu total, que rinca devait subsidier Tarmée. Il y avait des maga-

(1) Garcilasso, II, 15.

sins d'état où Ton amassait du grain en prévision des années de disette. On peut mesurer, à ces seuls traits de l'organisation sociale péruvienne, la puissance énorme qu'elle assurait au souverain et au sacerdoce, la richesse qu'elle leur réservait, et, si l'on tient compte du temps, un sentiment remarquable de justice distributive, de prévoyance et même d'humanité. Marmontel, dans son roman, en est tout ému. Il admire naïvement ce système qui, appliqué chez nous, produirait la misère de tout ce qui ne serait pas prêtre ou inca et serait, comme il Tétait déjà au Pérou, inconciliable avec la liberté individuelle, les exigences de l'industrie et les progrès de n'importe quel genre. On remarquera aussi la tendance visiblement imprimée à tout ce système, qui consiste à favoriser très peu les fortunes privées pouvant rivaliser d'importance avec la dotation du clergé et la richesse du souverain. C'est un communisme, joint à des privilèges réservés au clergé et à la couronne, pour que nul particulier ne puisse leur porter ombrage, et nous verrons, chemin faisant, plus d'une preuve de l'art avec lequel ces prêtres politiques et ces souverains sacerdotaux avaient su prévenir toute rivalité capable de les tenir en échec.

Par exemple, le Pérou avait sur le Mexique cette grande supériorité de posséder un bétail, le llama ou lama avec ses trois espèces, le lama proprement dit ou guanaco, l'alpaga et la vigogne. Cet animal, qui tient du chameau par la forme, du mouton par sa riche toison, est d'une force médiocre. Il servait pourtant de bête de somme ; sa laine se prête au tis-

sage et sa chair à ralimentation. Il y avait au Pérou de nombreux troupeaux de lamas, mais ils étaient la propriété exclusive des temples du soleil et de Flnca. C'est également au souverain seul qu'appartenaient les mines d'or et d'argent. Ces doux métaux pouvaient entrer à Cuzco, capitale de l'empire, mais ne pouvaient pas en sortir. Tous les objets précieux qu'on en fabriquait étaient destinés aux temples et aux palais de l'Inca, qui pouvait aussi les recevoir et en recevait beaucoup sous forme de cadeau (1). Les artisans des divers métiers payaient l'impôt en fournissant à l'état les objets dont il avait besoin, des vêtements, des armes pour les soldats, et à chaque province, à chaque bourgade, était assignée très exactement la nature et la quantité de ce qu'elle avait à fournir (2). C'était un des principes fondamentaux de la politique des Incas qu'aucune partie de l'empire ne pouvait être exemptée de ce genre d'obligation. Le soleil marche et luit pour tous, il faut que tous paient leur part de ses services. C'est au point que des historiens graves nous affirment que l'Inca Huayna Capac, s'étant convaincu que les habitants de Pasto étaient si pauvres, si inhabiles à quoi que ce fût, si sales, qu'ils ne pouvaient rien fournir du tout, leur imposa le tribut annuel d'une certaine quantité de vermine, aimant mieux, disait-il, qu'ils s'acquittassent de ce singulier tribut que de ne rien payer (3). C'est au moyen des Quipos que cet ordre

(l)Garcilasso, IV,5; V, 7.

(2) Ibid,, V, 6. — Acosta, VI, 13.

(3) Herrera, V, 4, 2.

fiscal était maintenu. Les Quipos servaient de régis* très publics et privés. C'est surtout comme instrument de calcul et de comptabilité qu'ils étaient entrés dans les habitudes, si bien que plus tard et longtemps encore après la conquête les Péruviennes recouraient aux Quipos pour se rappeler leurs péchés et en faire rénumération consciencieuse à leurs confesseurs (1).

L'organisation des fonctions publiques se rattachait au même principe de centralisation et d'inquisition minutieuse. Il y avait un surveillant officiel pour chaque dizaine de familles ; un supérieur de ces dizeniers pour chaque centaine; puis, pour un millier et pour dix milliers. Chacun de ces fonctionnaires était responsable devant Tlnca de ce qui survenait dans le groupe qui lui était assigné. Les dizeniers devaient enregistrer les morts, les naissances, les travaux imposés à chacun de leurs subordonnés, et poursuivre ceux qui se rendaient coupables de quelque délit (2). Ils étaient eux-mêmes soumis à Tins* pection de leurs supérieurs. Les plus hautes fonctions étaient héréditaires, et pour les fonctions inférieures on nommait de préférence le fils du dernier titulaire (3). On peut voir que les Incas adoptèrent aussi pour maxime le principe que chacun doit travailler. Les vieillards et même les enfants depuis T&ge de cinq ans devaient s'acquitter de certains travaux. Le

(1) Le P. Pauke, ReUe in die Missionen von Paraguay (1749 ; édit. de Vienne, 1829), p. 111.

(2)Aco8ta, VI, 13.

(3) Qarcilasso, V, 13.

dizcnier était là pour rappeler les indolents à leur devoir. Cette confiscation de la liberté individuelle pouvait aller très loin. Nul ne pouvait, sans autorisation, quitter le lieu de sa résidence. Les mariages se concluaient d'office. L'âge en était fixé de dix-huit à vingt ans pour les filles, à vingt-quatre pour les jeunes gens. Les unions étaient décidées par Tlnca lui-même dans les familles de rang élevé, par ses représentants dans les classes inférieures (1), et il fallait obéir. Voilà une institution qui arrache des larmes d'attendrissement à ce bon M. de Marmontel. Chaque province de Tempire avait son costume distinct, avec défense d'en adopter un autre. Le Ijeu de naissance était indiqué par le ruban qui ceignait la tête (2).

Les peuples conquis étaient traités avec une douceur relative. On leur laissait leurs institutions particulières quand elles n'étaient pas contraires à celles de l'empire. On les exemptait même de tout tribut pendant les premières années. Mais cette règle fut l'objet d'exceptions nombreuses pendant les derniers temps de la domination des Incas. Ils s'avisèrent, en effet, du même procédé qui avait paru si efficace aux souverains de Ninive et de Babylone, c'est-à-dire qu'ils transplantèrent des populations vaincues dans d'autres parties de leur empire ou bien les répartirent sous des chefs différents (3). Guzco, comme Babylone, était habitée en proportion considérable

(1) Garcilasso, IV, 8.

(2) Acosta, VI, 16.

(3) Garcilasso, V, 12, Vif, 1. — Acosta. VL 12.

par des fractions de tribus transportées. Cela faisait comme un raccourci de Tempire entier et on y parlait des langues très différentes. C'est Tlnca Yupanqui (xv* siècle) qui aurait été l'inventeur de la méthode. C'est lui aussi qui astreignit les chefs des peuples vaincus à vivre à sa cour sous sa surveillance directe, et qui leur imposa, de même qu'à leurs anciens sujets, l'usage du Quechua, la langue proprement dite de Cuzco. D'après Garcilasso (1), il y avait des écoles instituées pour répandre, par tout l'empire, la connaissance de cette langue officielle. Enfin, de même qu'à Mexico il y avait une chapelle servant à la lettre de prison aux idoles des peuples vaincus, de même, dans les environs de Cuzco, il y avait un grand temple contenant soixante-dix-huit chapelles où les images de tous les dieux du Pérou étaient réunies. Chacune avait un autel où Ton sacrifiait conformément aux rites du pays d'origine (2). Malgré ces précautions, ce fut parmi les fils des transportés que les Espagnols recrutèrent leurs meilleurs alliés contre la domination des Incas.

Chaque province avait à sa tête un représentant de l'Inca, ordinairement choisi parmi les membres de la famille souveraine. Chaque ville de quelque importance renfermait un palais des Incas et un temple du Soleil. Car, tout en laissant subsister les religions des peuples vaincus, les Incas établissaient partout la prééminence de leur culte oflOlciel.

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