VI
(2) Garcilasso, V, 12. — Herrera, V, 4, 4. — Hazart, H, 4.
Ces monuments aujourd'hui sont tous en ruines. Ce qu'on en sait dénote une grande recherche du luxe et du confort. Il y avait dans ces palais des salles de deux cents pas de long sur cinquante à soixante de large (1), des bains où coulait à volonté Teau chaude et l'eau froide, des plaques d'or étendues sur les murs et sous les toits généralement en forme de coupole, des cours intérieures, des statues, des bas-reliefs en grand nombre. On veut même qu'Atahualpa ait possédé un jardin tout rempli de plantes, d'arbustes et d'animaux sculptés en or massif (2).
Des dilférences de costume distinguaient l'Inca régnant des autres membres de la famille du Soleil, ceux-ci des nobles ou Curacas. Les hommes et les femmes du plus haut rang pouvaient seuls, comme rinca, se faire porter en litière ; encore fallait-il en obtenir l'autorisation du fils du Soleil, qui seul avait le droit inné de se faire porter de la sorte, de même que le Soleil, son ancêtre, qui va d'un lieu à l'autre sans toucher terre et qui semble porté sur un palanquin céleste. Les membres de la famille des Incas ne pouvaient se parer de ce titre que s'ils étaient mâles et à partir de leur mariage. Tout était calculé pour affermir cette puissance politico-religieuse qui vivait de prestige. Les fils de la haute noblesse étaient élevés à la cour avec ceux des Incas, et toute sorte de prescriptions forçaient les grands vassaux à y résider (3). Pour paraître devant l'Inca, il fallait se
(1) Garcilasso, VI, 4.
(2; Gomara, 232.
(3) Gomara, 232. — Garcilasso, VH, 2.
déchausser, se dépouiller de tout habit de luxe, por« ter un fardeau quelconque sur les épaules, le tout en signe d'humilité et sous un prétexte semblable à celui que nous avons dû mentionner à Mexico. De plus, il fallait tenir les yeux baissés pendant toute la durée de l'audience. On ne regarde pas le Soleil en face. Les Espagnols furent témoins de toutes ces marques de déférence rendues à Atahualpa prisonnier, et ils remarquèrent aussi le masque d'impassi« bilité, en quelque sorte lapidaire, que llnca savait garder devant ces choses inouïes pour lui comme pour ses sujets, Téquitation, le tir des escopettes, la détonation des petits canons de Pizarre, qui provoquaient chez les indigènes tant de marques de surprise et d'effroi. Tout cela dénote un art de gouvernement poussé très loin (1). Gomme pendant au fameux « mouchoir de Bogota j» dont nous avons parlé, mais en vertu d'un sentiment de vénération poussé encore plus loin, lorsque l'Inca venait à éternuer ou à cracher, c'était la main d'une de ses femmes qui faisait l'office du mouchoir (2) .
De même qu'au Mexique, il y avait au Pérou des courriers d'état pédestres qui apportaient les nouvelles et transmettaient les ordres avec une grande célérité. Ils étaient espacés à des distances moyennes d'une lieue et demie dans de petites maisons construites à cet effet. Us portaient souvent aussi des
(1) Gomara, 232. — Prescott, I, 363 suiv.
(2)Gomara,231.
mets recherchés, provenant des régions lointaines et destinés à la table de llnca (1).
A la mort de Tlnca, le pays entier prenait le deuil pour toute Tannée. Tous les trésors que le défunt avait pu amasser étaient mis à part, consacrés à son culte, et son successeur n'osait y toucher (2). Les jeunes Incas étaient élevés d'une manière austère. Quand Tlnca régnant mourait, son successeur devait jeûner tout un mois (3) avant de se rendre au temple du Soleil de Cuzco où il recevait en grande cérémonie les insignes de la royauté. C'était le fils aîné de la principale épouse qui succédait h son père, si toutefois il était sain d'esprit; à son défaut, c'était l'alné des autres descendants mâles du Soleil (4).
Le service militaire était organisé sur le principe de l'obligation imposée à tous de faire partie de l'armée. Tous les hommes valides de vingt-cinq à cinquante ans pouvaient être levés par catégories (5). Ce système procurait à l'Inca des armées nombreuses, et du reste le courage militaire était mis à si haut prix que la seule chose qui pût diminuer le prestige de Tlnca, c'était de passer pour lâche à la guerre (6). Il parait.
(1) Acosta, VI, 17. — Garcilasso, VI, 7.
(2) Garcilasso, V, 5. — Acosta, VI, 12.
(3) Herrera, V, 3, 7.
(4) Garcilasso, IV, 10. — Quelques historiens ont cru que d'après Tordre de succession c'était au fils aîné de la sœur de Tlnca que revenait le trône. Mais ils ont oublié que le plus souvent Tlnca régnant et sa principale épouse étaient frère et sœur.
(5) Herrera, V, 10, 8.
(6) Ibid., V, 4, 1.
si toutefois on peut s'en rapporter là-dessus aux dires de Garcilasso (1), que les Incas avaient tâché de rendre les guerres moins dévastatrices et moins cruelles, qu'ils interdisaient le pillage et qu'ils avaient aboli Tusage des flèches empoisonnées.
La justice était rendue d'après des lois fixes, mais, comme il arrive toujours dans les théocraties, très minutieuses et très sévères. En effet, le point de vue théocratique aggrave le caractère criminel des transgressions en ajoutant l'idée de sacrilège à celle du délit. La peine de mort était fréquemment appliquée, même pour de légères transgressions. La débauche, la magie secrète, les offenses à la religion de l'état encouraient la peine capitale. Le supplice du feu menaçait les gens convaincus de vices contre nature (2). Dans certains cas, la famille entière était envoyée au supplice avec le délinquant, par exemple lorsqu'une des « Vierges du Soleil», dont nous aurons à reparler, manquait à son vœu de chasteté. La maison de sa famille était rasée, le sol recouvert de pierres et arrosé de sang. Comme le système des Incas avait organisé la surveillance jusqu'à la minutie et que tout devait être conforme à la règle dans la vie privée comme dans la vie publique, la prison ou la flagellation étaient réservées à ceux qui tenaient mal leurs demeures, qui préparaient leurs aliments contrairement aux prescriptions, ou qui menaient une vie oisive. C'était au dizenier de surveiller à tous ces
Çl) VI, 12.
(2) Comp. MiiUer, liv. c, pp. 321-324.
égards les dix familles soumises à son inspection et de poursuivre les coupables.
Il faut pourtant signaler à côté de ces raffinements du despotisme quelques principes de justice qui font plus d*honneur que ce qui précède à la législation de l'ancien Pérou. Ainsi les juges étaient responsables de leurs arrêts devant les inspecteurs de l'Inca. La loi était moins sévère contre une première transgression que contre la récidive, contre les crimes résultant d'un moment de passion que contre ceux qui étaient commis avec préméditation, contre le vol commis sous la pression de la nécessité que contre le vol tout à fait volontaire, contre les enfants que contre les adultes, enfin contre les gens de la classe inférieure que contre les grands et les hauts fonctionnaires (1).
La loi toutefois n'était plus la même quand il s'agissait de la famille des Incas. Il fallait qu'elle fût considérée comme distincte du reste de la nation. Ainsi les Incas n'étaient pas passibles de la peine de mort, la prison perpétuelle la remplaçait pour eux. Le droit d'épouser sa sœur, à la condition qu'elle ne fût pas de la môme mère, leur était exclusivement réservé. La polygamie était en usage au Pérou, mais dans la pratique elle était le privilège des Incas et de la haute noblesse (2). Herrera (3) fait mention d'établissements où les enfants abandonnés étaient élevés aux frais de
(1) Comp. pour la législation péruvienne Herrera, V, 4, 3. — Garcilasso, II, 12 suiv. ; V, 11. — Velasco, I, 4,11, 19.
(2) Acosta, VI, 18. — Herrera, V, 4, 3.
(3) Ibid.
rinca. Les veuves sans ressources étaient aussi soutenues par lui, bien que l'opinion jetât un certain mépris sur celles qui refusaient de mourir avec leurs maris (1).
L'éducation des enfants était laissée au père, mais il cadrait avec le système que les enfants des Incas et des classes élevées reçussent une instruction supérieure à laquelle ceux du commun ne pouvaient prétendre. C'est encore là un trait tout à fait théocratîque. El IncsL Garcilasso nous dit naïvement que son ancêtre Inca Roca, fondateur des écoles publiques, n'en ouvrit l'accès qu'aux enfants nobles, de peur, disait-il, que le peuple en s'instruisant ne devînt orgueilleux et n'ébranlât l'état (2). L'enseignement roulait sur les lois, les traditions et la religion. La gymnastique n'était pas non plus négligée. A seize ans, jeunes Incas et jeunes nobles, après mainte cérémonie religieuse, des jeûnes, des concours, des combats et d'autres épreuves, étaient amenés devant rinca qui leur perçait les oreilles (3) et leur remettait
(1) Oarcilasso, IV, 7. — Signalons aussi comme caractérisant ce gouvernement à la fois paterne et extrêmement rigoureux en tout ce qui touchait à son prestige, la loi qui envoyait à la mort tout individu faisant partie du cortège de Tlnca lorsqull dérobait la moindre chose sur la route parcourue par le Fils du Soleil. Celui des jeunes nobles, porteurs de la litière de Tlnca^ qui avait le malheur de trébucher sous son auguste fardeau, était également mis à mort, ainsi que toute personne convaincue d^avoir « blasphémé » contre le souveraîm Comp. Millier, liv, c, p. 406.