IV
(3) Les pendeloques dont les nobles étaient pourvus en signe de leur dignité étaient énormes, distendaient le lobe de Toreille, ce qui leur valut de la part des Espagnols le surnom d^Oreyons,
une écharpe, symbole de leur passage à l'âge viril (t).
Tous les historiens parlent de l'impulsion imprimée par les Incas à Tagriculture. L'Inca donnait luimême l'exemple du travail agricole lors d'une grande fête annuelle. Seulement nous ignorons si c'était en effet pour donner l'exemple ou, comme en Chine, pour assurer la bénédiction céleste aux semailles et aux moissons. Les Incas ordonnèrent l'exécution de grands travaux publics pour favoriser l'agriculture, murs de soutènement pour prévenir l'érosion des pentes, magasins de guano dont les Péruviens connurent bien avant nous les propriétés fertilisantes (2), canaux d'irrigation prolongés jusque dans les districts sablonneux et qu'on entretenait avec le plus grand soin. Les Espagnols ne surent pas rester au niveau de cette industrie agricole.
Le bien-être matériel avait favorisé la formation d'une classe nombreuse d'artisans, citadins et gens de métier. Les villes populeuses n'étaient pas rares. Guzco, d'après l'historien Prescott (3), même sans ses faubourgs qui étaient considérables, devait compter plus de 200,000 habitants. De grandes routes partaient de Guzco dans toutes les directions. Leur largeur variait de cinq à huit mètres. Humboldt en a encore vu des tronçons, tantôt ferrés de porphyre noir, tantôt cimentés et, à vrai dire, macadamises, frayés souvent à travers des ravins qu'on avait rem-
(1) Garcilasso, VI, 24.
(2) Garcilasso, V, 3.
blayés et des collines qu'on avait percées (1). On franchissait les cours d'eau sur des ponts dont quelques-uns, en petit nombre, étaient en pierre, d'autres en lianes solidement tressées et reposant sur de gros câbles qu'on avait attachés aux rochers de la rive. Souvent on pouvait remarquer deux ponts contigus, Tun à Tusage du peuple qui le franchissait en payant un péage, l'autre à Tusage exclusif des grands et des Incas. Parfois aussi le pont se composait simplement de deux cordes parallèles, mobiles, supportant une espèce de corbeille dans laquelle se plaçait le voyageur. On le tirait ensuite à l'autre bord (2). Sur les routes, les Incas avaient établi de distance en distance des réservoirs d'eau potable où le voyageur pouvait se rafraichir, et aussi pour eux-mêmes des pavillons où ils se reposaient dans leurs excursions fréquentes à travers leurs états. Ils ne faisaient jamais plus de trois à quatre lieues par jour.
La civilisation péruvienne, antérieurement à la découverte, était donc très sérieuse et très réelle, malgré les lacunes qu'on a pu remarquer. Si les Incas n'en sont pas, comme ils le prétendaient, les auteurs et, pour ainsi dire, les inventeurs, on ne peut contester qu'ils la développèrent et qu'ils mirent leur amour-propre, comme ils avaient vu leur intérêt, à passer pour la source unique de l'ordre, de la justice et du bien-être. Par opposition au décousu de la vie sauvage, il est présumable que la réglementation
(1) Ansicht, der Nat., H, 321, (8) Gomara, 277.
minutieuse, conventuelle, poussée à l'excès, de la vie publique et privée, faisait TefiFet d'une perfection, nullement d'un défaut. Ce qui nous frappe surtout, c'est l'habileté avec laquelle les Incas avaient conçu et poursuivi leur politique dynastique. La base de la constitution était une croyance religieuse. Les Incas régnaient de droit divin en qualité de « fils du Soleil », le dieu suprême. Mais en même temps, par leur effort persévérant pour centraliser et unifier administrativement leur vaste empire, par leurs mesures cauteleuses contre tout ce qui aurait pu développer l'esprit d'initiative et d'indépendance, par leurs institutions destinées à accréditer le sentiment . qu'ils étaient les bienfaiteurs et les pères du peuple, par l'esprit inquîsitorial, tracassier, de l'organisation judiciaire et policière, les Incas se montrent à nous en possession du plus étonnant esprit de gouvernement et d'une habileté raffinée dans l'art de consolider leur puissance. On dirait qu'ils ont été à l'école de l'histoire universelle, et qu'un Machiavel inconnu a formulé pour eux les principes et les règles qui assurent aux despotes la durée du pouvoir et même la popularité. Nous verrons d'autres preuves encore de cette virtuosité toute spéciale. Cette famille est, au fond, une famille de prêtres, et elle compte parmi les plus éclatants exemples de l'aptitude des sacerdoces à fonder des pouvoirs qui persistent. Il est intéressant de retracer les origines légendaires de cette étonnante famille de prêtres-rois.