CHAPITRE in
LES INGÂ8
La légende des Incas. — Manco Capac et Marna OgUo. — Explication de la légende. — Ingasman Cocapac. — La dynastie des Incas. —Leur politique. —Sont-ils les civilisateurs uniques du Pérou? — Huayna Capac. -« Huascar et Atahualpa. — Pizarre modèle sa conduite sur celle de F . Cortez. — Le Père Valverde. — Atahualpa prisonnier de Pizarre. — La rançon de l'Inca. — Huascar assassiné. — Jugement et supplice d* Atahualpa. — Les derniers Incas. — Les Incas sceptiques.
C'est à Garcilasso de la Vega que nous empruntons la légende des Incas telle qu'il l'avait reçue lui-même de son grand-oncle (1).
Autrefois, dit-il, les hommes vivaient comme de grossiers sauvages, nus, sans lois, sans constitution sociale, se nourrissant seulement des fruits de la terre inculte et des animaux dont ils parvenaient à s'emparer. Ils étaient adonnés aussi à l'anthropophagie, ils mangeaient leurs prisonniers de guerre, même leurs propres enfants, et ils offraient à leurs dieux des victimes humaines. C'est en interrogeant les cœurs et les poumons de ces victimes qu'ils cher- Ci) n, 9-17.
chaicnt à découvrir la volonté des dieux. Et ces dieux, c'était tout un monde, des végétaux, des fleurs, des arbres, des montagnes, des rochers, des pierres, des rivières, des lac3, des mers, des animaux, surtout des oiseaux, mais aussi des serpents, dos jaguars, des lions, des ours, des singes, des chiens et des poissons. Cette longue énumération concorde parfaitement avec ce que nous savons des cultes répandus parmi les populations non-civilisées de l'Amérique. On'remarquera seulement qu'il n'est pas question du culte des ancêtres.
Les hommes vivaient donc dans ce misérable état, lorsque le Soleil les prit en pitié et leur envoya ses deux enfants Manco Gapag et Mama Ogllo (pron. Ollio) pour améliorer leur sort et établir chez eux le culte du Soleil et de la Lune. Les deux enfants du Soleil sortirent donc un jour des profondeurs du lac de Titicaca, à quarante lieues au sud-est de Cuzco. Il leur avait été dit qu'une baguette d'or qui leur avait été remise s'enfoncerait dans le sol à Tendroit où ils devraient se fixer. Cette baguette s'enfonça sur remplacement où Cuzco fut bâtie. Ce nom de Cuzco paraît signifier l'ombilic ou nombril de la terre (1).
Cuzco fut, dans tous les cas, le centre ou Tombilic du grand empire des Fils du Soleil. Manco Capac et Mama Ogllo, continue la légende, enseignèrent et organisèrent le culte du Soleil et persuadèrent aux
(1) Aujourd'hui plusieurs savants péruviens rattacheraient plus volontiers le mot Cuzco au verbe cuzcanij défricher.
sauvages habitants de ce lieu prédestiné d'adopter un genre de vie plus régulier, plus correct. Le couple divin abolit les sacrifices humains, enseigna l'agriculture et les principaux métiers, fonda Tétude des sciences et des arts, fit construire des villes, des routes, des aqueducs. Marna Ogllo apprit aux femmes à filer et à tisser. Manco Gapac prit soin qu'un nombreux personnel d'employés veillât à Texécution de ses ordres et définit exactement les attributions de chacun d'eux. C'est ainsi que, d'une horde de sauvages, ils firent un peuple. Ce n'est pas que le territoire sur lequel ils commandaient fut à l'origine très étendu. Il ne dépassait guère un rayon de quatre lieues autour de Cuzco. Cela n'empêcha pas Manco Capac, toujours d'après la légende, d'être bientôt à la tête d'une grande armée. Quand, enfin, tout fut bien réglé et constitué, Manco Capac remonta au Soleil, Mama Ogllo à la Lune. Mais ils laissaient deux enfants, un fils et une fille, qui s'épousèrent, régnèrent après eux et firent souche de cette famille des Incas destinée à maintenir et à propager l'ordre de choses conforme à la volonté du Soleil.
On remarquera, dans cette légende, le triple trait qui caractérisera jusqu'à la fin le gouvernement des Incas. La source de l'autorité est divine; seule, la famille du Soleil est en droit de commander aux hommes, et elle est en réalité d'origine surhumaine. Cette prétention, toutefois, ne détourne pas les Incas du souci de consolider leur autorité par des moyens qu'on pourrait dire humains. Leur pouvoir doit être bienfaisant, paternel, dirigé dans le sens de l'amé-
lioration du sort des hommes, il doit être ce que nous appellerions aujourd'hui civilisateur. Mais, pour que les Fils du Soleil puissent réaliser ce mandat de leur père, il faut que leur autorité soit reconnue et obéie du haut en bas de la population : de là cette mention des nombreux fonctionnaires, qu'on est un peu étonné de trouver au beau milieu d'une légende mythique. L'organisation d'une armée nombreuse et bien exercée fait aussi partie des conditions d'origine de ce gouvernement théocratique.
On aura dû faire aussi l'observation qu'on revoit au Pérou la tendance à rattacher à la divinité l'origine des familles souveraines . On peut constater la même tendance chez nombre de peuples de l'ancien monde. Les rois de Sparte descendaient d'Hercule, ceux de Colchos d'Hélios. En Egypte et dans l'Inde, on relève des prétentions semblables.
Le mot Inca signifie Seigneur dans le sens de dominateur. Le sang des Incas était considéré comme sacré. Aucun mélange impur ne devait le souiller. Ils étaient superposés à la nation et en restaient distincts. Leurs vêtements, leurs insignes ne pouvaient être portés par d'autres, et le respect que leur vouait le peuple était une véritable adoration (1). Bien des singularités du tableau que nous avons tracé de la constitution politique et sociale de l'ancien Pérou s'expliquent par cette légende des Incas qui devenait croyance officielle partout où ceux-ci étendaient leur empire.
(1) Robertson, liv. VI, p. 163. Trad. Panckottcke.
La seule explication de cette légende qui nous paraisse acceptable, c'est qu'en effet la civilisation locale de Guzco fut intimement liée à la prépondérance que le culte du Soleil obtint finalement sur les autres religions qui y étaient pratiquées. Le culte du Soleil dut être primitivement favorable à la civilisation, parce que c'est un culte d'agriculteurs. C'est le Soleil qui détermine le travail quptidien, qui fait Tannée, qui indique le moment favorable aux semailles et aux moissons, qui mûrit les productions du sol, et surtout qui conduit l'homme à se rendre compte des avantages attachés à la conformité avec le dieu qu'il adore. Gomme lui, l'homme aura des occupations régulières, il comprendra la nécessité de lois fixes pour que tout marche sur la terre comme au ciel, il transformera, par une analogie que nous saisissons encore facilement, l'amour de son dieu de lumière physique en amour de la lumière intellectuelle,
La civilisation locale de Guzco dut, par conséquent, un grand essor au prestige supérieur du culte du Soleil et à celui du sacerdoce qui s'était formé pour le service du grand astre. A la longue, ce sacerdoce se vit au premier rang et en mesure d'exercer la souveraineté sur ce petit état ; en d'autres termes, le prêtre-chef en devint le dominateur absolu. Les traditions péruviennes, qui ne parlent que de treize Incas ayant régné depuis Manco Gapac (1), prouvent
(1) Capac est un adjectif exprimant le sens de richesse, de puissance, de vertu supérieure. Manco Capac veut dire « Thomme puissant ».
simplement que les souvenirs liîstoriques ne remontaient pas plus haut. Il se peut aussi qu'en réalité ce fut seulement à partir du commencement de la série des treize Incas que l'autorité du sacerdoce solaire venu du lac de Titicaca fut assez fortement établie à Guzco pour que son chef assumât toutes les prérogatives de la souveraineté. L'idée très américaine, que nous avons vue généralement répandue au Mexique et même chez les Peaux-Rouges, qui est très probablement aussi à la base du mazdéisme iranien, d'après laquelle le pontife d'un dieu porte son nom et s'identifie avec lui, conduisit à admettre que l'action civilisatrice et la domination de ce sacerdoce étaient l'action et la domination du Soleil en personne. Il n'est pas douteux que Manco Gapac et Mama Ogllo (1) sont deux noms du Soleil et de la Lune, considérés comme puissances créatrices et ayant pris la forme humaine pour être les auteurs de l'ordre social substitué à la sauvagerie. Leur œuvre achevée, ils retournent l'un au soleil, l'autre à la lune. Il y a une forme plus simple, et probablement plus antique, de la légende d'après laquelle, après une longue période de ténèbres, le Soleil sortit enfin du lac de Titica et fut depuis lors adoré comme le dieu suprême.
Manco Gapac et Mama Ogllo, Soleil et Lune, sont à la fois frère et sœur et époux. G'est ce dont les deux astres font l'effet, et c'est pourquoi les Incas
(1) Mama répond à peu près à « matrone, mère vénérable», Mama Ogllo veut dire « la mère œuf».
seuls, dans tout l'empire péruvien, pouvaient épouser leurs sœurs (1) .
(1) U^yh^mërisme 8*e8t attaqaë aux mythes américains comme k ceux de l'ancien monde. Uanglais Stevenson (Travels in Arauco^ Chili ^ Peru and Columbia^ I, S94), prétend avoir recueilli de la bouche des indigènes, vers 1620, la version suivante.
Le fondateur de la religion et de Tempire des Incas aurait été un Anglais, un Inffosman, manière péruvienne, paralt-il, de prononcer le mot Engliskman, Un jour, Cocapac, chef indigène, se trouvant au bord de la mer, rencontra un homme blanc qu^un naufrage avait jeté a la eôte. Il lui demanda par signes qui il était et reçut pour réponse : Je suis Anglais, Englishman. il 8*intéressa au naufragé, le mena dans sa demeure et lui donna sa âUe en mariage. De cette union naquirent un fils et une fille. Le vieux chef donna au garçon le nom dlngasman Cocapac et a la fille celui de Manca Oelle. Les enfants tenaient de leur père des yenx bleus, des cheveux blonds, un teint blanc et rose. Ils étaient habillés autrement que les enfants indigènes. Stimulé par le récit de son gendre qui lui décrivait souvent la vie et les arts de TEurope, Cocapac conçut des projets ambitieux. Il se rendit avec ses petits enfants sur le territoire de Cuzco où demeurait une tribu nombreuse. Là il annonça aux habitants que le Soleil, leur dieu, leur avait envoyé deux de ses enfants pour les gouverner et les rendre heureux. Il leur conseillait donc de se rendre le lendemain matin sur une montagne (où il avait caché les enfants) pour chercher les envoyés du Soleil. Ils les reconnaîtraient a ceci qu'ils avaient les cheveux couleur du soleil et les yeux couleur du ciel. Les gens de Cuzco se rendirent au lieu indiqué, trouvèrent les enfants, mais ne voulurent pas croire qu'ils fussent envoyés par le Soleil, et a cause de leur couleur, de leurs traits étranges, ils les prirent pour des sorciers et les envoyèrent au pays des sorciers, Rimac Malca, aujourd'hui pays de Lima. Mais Cocapac ne fut pas découragé par cet insuccès. Il alla reprendre les enfants et les mena sur les bords du lac de Titicaca où résidait une autre tribu puissante. La il forgea le même conte qu'a Cuzco et trouva des auditeurs plus faciles k persuader. Les enfants furent reconnus divins, ayant droit & la souveraineté. La-dessus Cocapac annonça k ces indigènes que Ingasman Cocapac — et de ,1a serait venu Inca Manco Capac — avait reçu l'ordre du Soleil son père de se chercher une résidence. Us devaient donc se rendre en armes
En réalité la série des monarques incas auxquels on peut reconnaître un caractère historique en tant que chefs de l'Etat et de la religion, ne remonte pas plus haut que le douzième siècle, tout au plus le onzième. Nous la reproduisons d'après Garcilasso qui, sur ce point, a dû être le mieux renseigné des chroniqueurs (1) :
Manco Gapac apparut vers Tan 1000
Sinchi Roca, son successeur 1 1 00
Lloque Yupanqui, mort vers 1126
Mayta Gapac 1156
Gapac Yupanqui 1197
jusqu^À Tendroit où ils Terraient un b&ton d*or s^enfoncer dans le sol. Le b&ton d'or s*enfonça dans le voisinage de Cuzco, dont les habitants, intimidés par la réapparition des enfants et par le nombre de lenrs alliés, prirent peur et firent leur soumission. C'est ainsi que Inca Manco Gapac et sa sœur devinrent souverains de Cuzco et fondèrent la d^rnastie des Incas.
En admettant la sincérité de Stevenson, et elle n^est pas à Tabri de tout soupçon, il est clair que la légende des Incas travestie de cette manière ne saurait être prise au sérieux. Le misérable jeu de mots dérivé de Ingasman Cocapac justifie tous les deutes. L'idée de faire de la civilisation péruvienne un rayonnement de la civilisation anglaise du onzième siècle (date a laqueUe remontent les traditions historiques des Incas) est tout ce qu'on peut imaginer de plus burlesque. A la rigueur, il se peut que depuis la conquête et lorsque aucun enseignement officiel ne maintenait plus les traditions dans les mémoires, les légendes des Incas se soient altérées et aient subi des modifications inspirées par le point de vue évhémériste. Mais le récit de Stevenson est une preuve de plus du ridicule qui s'attache forcément aux prétendues explications que ce point de vue suggère.
(1) Comp. le résumé critique de l'histoire des Incas dans l'^nthropoîogie de Waitz, IV, 396 suiv.
Inca Roca 1249
Tahuar Huacac 1289
Yiracocha Inca Ripac 1340
Inca Urco, qui ne régna que onze jours, manque dans Garcilasso.
Tito Manco Capac Pachacutec, mort vers 1400
Yupanqui , en 1439
Tupac Yupanqui 1475
Huayna Capac 1525
Huascar et Atahualpa « 1532 el 1533
Jusqu'au quinzième siècle les dates indiquées sont seulement approximatives et môme conjecturales. Les listes fournies par les autres historiens antérieurs à Garcilasso ou ses contemporains diffèrent notablement de la sienne. Mais les différences s'expliquent aisément par Tidentité des noms qui a fait que les copistes ont pu sauter des anneaux de la chaîne. Garcilasso lui-même a pu çà et là confondre le père et le fils quand ils portaient le même nom. Nous laisserons aux spécialistes le soin de discuter cette question obscure, sans intérêt pour le sujet proprement dit de nos études •
Ce qui n'est pas douteux, c'est que les Incas étendirent indéfiniment leurs possessions territoriales en s'arrondissant autour de Guzco qui resta leur capitale. Il semblerait, toutefois, autant qu'on peut se reconnaître au milieu des incohérences et des contradictions des chroniqueurs, que, sous les premiers règnes, Guzco se révolta plus d'une fois ou fut enlevée aux
Incas pendant un certain temps par une puissance rivale. Ce serait seulement à partir de Gapac Tupanqui (fin du xii« siècle) que leur domination fut définitivement consolidée. Mais la force qu'un état en voie de formation retire de la permanence d'une dynastie, dont les chefs successifs obéissent à des principes fixes et sont doués d'un grand esprit politique, finit par avoir raison des rivalités qui retardèrent longtemps la réalisation de leur idée traditionnelle. Cette idée, c'est qu'ils devaient étendre l'empire du Soleil et l'ordre social qu'il suppose entre l'Océan et les Cordillères, aussi loin que possible et sans se prescrire de limites. Ils y procédèrent avec méthode et prudence, n'avançant qu'après avoir affermi les conquêtes récentes. Ds absorbèrent ainsi dans l'unité de leur empire un grand nombre de petits états, principautés ou tribus encore sauvages. C'est sous le quatrième Inca, Mayta Capac (xu® siècle) que leur empire reçut le premier agrandissement notable. Ce ne fut pas toujours la conquête à main armée qui recula les limites de cet empire. Les annexions pacifiques et consenties par les populations ne furent pas rares. Il semble que la prospérité et la sécurité des peuples soumis à leur autorité, le prestige de leur nom et de leur autorité divine exercèrent souvent une sorte d'attraction. Garcilasso représente les progrès de la puissance de ses ancêtres comme plus rapides qu'ils ne le furent en réalité. C'est un des points où il faut se défier de son esprit de famille. Il voudrait bien aussi nous laisser l'impression d'une sorte d'âge d'or fondé et
maintenu par les Incas pendant une longue suite de siècles. Mais lui-même nous laisse entrevoir, et d'autres historiens confirment, que le ciel de la famille du Soleil ne fut pas toujours sans nuages. Il y eut parmi les Incas, comme dans toutes les dynasties, des souverains incapables et cruels. Plus d'une fois ils durent écraser de formidables insurrections et leurs palais furent témoins de plus d'une tragédie. C'est le sixième Inca (xiii^ siècle), Inca Roca, qui nous est signalé comme ayant le premier entouré d'une grande pompe la personne et la résidence des souverains, en même temps qu'il établissait la coutume de rendre un culte aux Incas défunts. Sous Vîracocha, huitième Inca (xrv* siècle), il y eut une grande insurrection qui ne fut domptée qu'avec peine et Viracocha ne put faire accepter pour son successeur son fils aîné, Inca Urco, qui s'était attiré le mépris des grands et du peuple par ses vices et sa lâcheté à la guerre. Ce fut son plus jeune frère, Pachacutec, qui monta sur le trône et qui rétablit le prestige de la famille par ses exploits et ses conquêtes. Ses successeurs furent des hommes énergiques et capables, qui poursuivirent ses succès, et la puissance des Incas atteignit son apogée sous Huayna Capac (fin du xv* et commencement du XVI" siècle) qui lit la conquête du royaume de Quito.
Un autre point sur lequel il faut rabattre des prétentions de Garcilasso, c'est sa- tendance opiniâtre à présenter les Incas comme les civilisateurs uniques du Pérou et comme si, en dehors de leur influence, la pure sauvagerie eût couvert toute la contrée com-
prise entre les Cordillères et le Pacifique. La légende des Incas repose déjà sur cette présomption. Mais nous rencontrerons d'autres mythes péruviens de civilisation qui n'ont aucune connexion avec celui des Incas. Ce que nous avons vu chez les Muiscas démontre qu'il pouvait y avoir dans l'Amérique du Sud d'autres foyers de civilisation solaire que celui de Guzco. Il y a, dans la vallée de la Jejetepèque, au nord de Truxillo, des rochers couverts de dessins hiéroglyphiques, de sens inconnu, mais qui dénotent, en tout cas, un certain développement intellectuel (1), et ce détail est d'autant plus important que les Incas furent, par politique, ennemis de l'écriture, hiéroglyphique ou autre. On raconte même que l'un d'eux fit périr dans les flammes un amauta (savant) qui avait inventé une sorte d'alphabet (2). Le « Temple des Andes d, étudié par M, Inwards (3), lequel est situé au nord-est du lac de Titicaca, paraît avoir été un centre religieux antérieur aux Incas, et ses proportions, son ornementation ne permettent pas d'admettre qu'il ait été construit par des non-civilisés. Il en est de même du grand temple de Pachacamac dans la vallée de Lima. Antérieur à la conquête de ce pays par les Incas, il fut conservé par les vain-
(1) Voir les deux gravures reproduites dans le 2* vol. de J. Hut-« chinson, Ttoo years in Peru, II, pp. 174 et 176. Le même auteur nous fournit aussi de nombreux spécimens de poterie et d*idol&trie dites préhistoriques, c*est-à-dire antérieures aux Incas et qui ne peuvent avoir été Tœuvre de tribus encore enfoncées dans la sauvagerie (Comp. II, pp. 185, 187, 266 et 268).
(2) Montesinos, S3.
(3) The Temple of the Andes, Londres, 1884.
queurs, à qui il inspirait une grande vénération. C'est en particulier le long de la côte que l'archéologie péruvienne a signalé de vieux centres de civilisation qui furent absorbés par celle dont le foyer était à Guzco, mais qui l'avaient précédée ou qui, du moins, s^étaient formés en dehors d'elle. Les Ghimus, les derniers conquis sur la côte, présentaient entre autres un type d'organisation sociale et de civilisation différant notablement de celles que les Incas firent prévaloir (1).
Il résulte de toutes ces données éparses que les populations distinctes réunies au seizième siècle sous le sceptre des Incas n'avaient pas toutes attendu, pour sortir de la sauvagerie, le moment où elles seraient incorporées dans l'empire du Soleil. Il y avait eu, çà et là, des peuples déjà parvenus à la vie sédentaire, agricole et relativement policée. La dernière grande conquête des Incas, le royaume de Quito, bien que renfermant des peuplades encore très arriérées, était pourtant arrivé de lui-même à une civilisation comparable, jusqu'à im certain point, à celle de Cuzco.
Il reste pourtant le fait que les Incas eurent l'habileté de faire rentrer dans leur système ces foyers éparpillés de vie supérieure, et de les réduire à l'état de satellites de leur astre vainqueur. Leur civilisation, accrue et fortifiée par ces adjonctions successives, finit par éclipser toutes les autres. C'est un mérite historique incontestable, et si l'amour-propre
(1) Je dois cette intéressante commnnîcation à M. Gonzalez de la Rosa, ez-bibliothécaire À Lima.
se joignit chez eux & l'intérêt dynastique pour propa^ ger partout Tidée que d'eux seuls provenaient les rayons lumineux qui chassaient les ténèbres et la sauvagerie, on ne peut leur refuser l'honneur d'avoir gouverné de telle sorte que cette prétention finit par s'accréditer dans Tesprit de tous leurs sujets.
Il faut maintenant raconter la fin tragique de cette dynastie. Sa fin fut celle aussi d'une religion.
Lorsque les Espagnols touchèrent au Pérou pour la première fois, Tlnca régnant, Huayna Capac, s'at-* tachait à consolider sa conquête récente encore du royaume de Quito. On peut dire que cette conquête creusa le tombeau où devait disparaître la gloire et la puissance des Incas. Elle fut cause, en effet, que Huayna Capac se laissa entraîner à rompre avec certaines maximes que ses prédécesseurs avaient tenues pour fondamentales. Ainsi, pour des motifs politiques peut-être, mais aussi pour donner satisfaction à une inclination tardive, il lit entrer dans sa couche la fille du roi vaincu, il en fit une de ses épouses, et cela était contraire à la règle qui interdisait à Plnca tout mariage avec une étrangère. Il eut de sa Nusta, quitienne un fils qu'il nomma Atahualpa, et quand il mourut à Quito, en 1529, il légua à ce fils le royaume de son grand-père maternel, laissant à l'Inca Huascar, héritier légitime de l'empire, tout le reste de ses états, c'est-à-dire l'ancien Pérou.
Ce partage était encore en contradiction avec les anciennes maximes, qui n'admettaient pas la division de l'empire du Soleil. Huascar, qui régnait à Cuzco, saisit la première occasion de sommer son demi*
irèté de reconnaître sa suzeraineté. Atahualpa refusa, la guerre éclata entre les deux souverains, et comme Atahualpa avait avec lui les vieilles troupes de son père, respectueuses avant tout de la volonté de leur chef défunt, il fut aisément victorieux de Huascar. Il fit mettre à mort bon nombre des Incas existants, tout en épargnant Huascar lui-même, qu'il retint prisonnier, afin de pouvoir donner des ordres en son nom dans l'ancien empire, où l'opinion incli-nait à ne voir en lui qu'un usurpateur (1).
Cette lutte sanglante, qui absorbait l'attention et les forces des deux partis, fut très favorable à Pizarre lors de son second débarquement. Il put s'avancer assez loin dans l'intérieur sans rencontrer de résistance, d'autant plus que les indigènes partagèrent la crainte qui paralysa tant de Mexicains à l'arrivée de F. Cortez; ils se crurent en présence d'êtres surnaturels. Imitateur de son illustre devancier, Pizarre chercha dans les divisions des Péruviens le moyen de s'imposer tour à tour aux deux partis, et Huascar lui-même vint au-devant de ses vœux en lui envoyant, du fond du palais qui lui servait de prison, des affidés chargés de lui demander son alliance.
Pizarre promit tout ce qu'on voulut, mais en même temps conçut le projet de s'emparer de la personne d'Atahualpa, de même que Cortez s'était rendu maître de Montezuma. Atahualpa, de son côté, lui faisait des avances, et Pizarre l'invita à une entrevue non
(1) Herrera, V, 1, 2; ni, 17. Garcilasso est très acerbe contre Ata^ hualpa, qu*il accuse de tous les malheurs de la dynastie.
loin de Gaxamalca, où ses Espagnols et lui s'étaient établis (1).
L'Inca, voulant faire impression sur les étrangers et ne sachant pas qu'il excitait seulement leur cupidité, déploya toute la splendeur dont il était capable. Précédé de quatre cents coureurs richement parés, entouré de danseurs et de chanteurs, il s'avança sur une espèce de palanquin tout resplendissant d'or, d'argent, de pierres précieuses. C'étaient, comme nous le savons, ses principaux officiers qui portaient sa précieuse majesté. Alors se passa Tune des scènes les plus odieuses et les plus extraordinaires de l'histoire.
Le père Valverde, aumônier de l'expédition espagnole, vint à sa rencontre un crucifix d'une main, son bréviaire de l'autre, et tint à l'Inca un discours qu'un interprète traduisit tant bien que mal et plutôt mal que bien . Il lui déroula les principaux articles de l'orthodoxie chrétienne et lui déclara que le pape Alexandre VI avait donné au roi d'Espagne toutes les terres de l'Amérique. Le pape avait fait cette donation en sa qualité de successeur de saint Pierre, vicaire lui-même du Fils de Dieu (2). Il somma donc le souverain péruvien d'abjurer la religion de ses
(1) Comp. Herrera, V, I, 3 et en général les historiens de la conquête, Robertson, Prescott, etc.
(2) Robertson (II, note 34, trad. Panckoucke) fait observer que la harangue du P. Valverde est moins extravagante qu'elle ne le parait» en ce sens qu'elle reproduisait simplement les idées contenues dans un formulaire de 1509, dressé par une réunion de prêtres et de jurisconsultes espagnols pour justifier les prétentions du roi d'Espagne & l'empire du Nouveau-Monde.
ancêtres, de recevoir le baptême et de reconnaître la suprématie du roi d'Espagne. A cette condition il pourrait continuer de régner sous la protection du plus puissant des monarques ; autrement, il devait s'attendre à tous les malheurs.
Atahualpa fut littéralement abasourdi, ne comprenant à peu près'rien de ce qu'on lui disait, révolté par le peu qu'il avait compris. Il répondit qu'il régnait sur ses Etats par droit héréditaire, et qu'il n'admettait pas qu'un prêtre étranger disposât de terres qui ne lui appartenaient pas. Il entendait rester dans la religion du Soleil, qui était celle de ses pères, d'autant plus, ajoutait-il, que son dieu, le Soleil, était toujours vivant, et que celui qui lui était proposé sous la forme d'un crucifix lui faisait l'effet d'être mort. Enfin il désirait savoir d'où son interlocuteur tirait toutes ces choses étranges dont il n'avait jamais entendu parler. — De ce livre, dit Valverde en lui présentant son bréviaire. L'Inca, de sa vie, n'avait vu de livre; il prit cet objet nouveau pour lui, l'ouvrit, l'approcha de son oreille dans l'idée qu'il pourrait saisir quelque son, et comme le livre ne lui disait rien, il le jeta à terre avec dédain.
Ce fut le moment choisi par Pizarre pour exécuter l'attentat qu'il méditait. Criant à l'impiété, au sacrilège, il donna à ses soldats l'ordre d'attaquer. Les armes à feu et la charge de ses cavaliers produisirent leur effet d'épouvante. A la tête de quelques soldats d'élite, l'Espagnol marcha droit à l'Inca, que ses officiers tâchaient de défendre, les dispersa, saisit l'Inca par le bras et l'entraîna vers son quartier. Toute son
escorte s'enfuit terriAée, les Espagnols en firent un effroyable massacre et ne perdirent pas un seul homme dans ce combat qui leur valait im empire .
Pizarre, imitant toujours Gortez, se montra plein d'égards et de prévenances envers son prisonnier,, qui s'était cru perdu et qui se reprit à espérer. Atahualpa n'avait pas tardé à s'apercevoir que l'or était l'objet suprême des convoitises des envahisseurs. Il espéra recouvrer sa liberté en promettant une rançon énorme. Il s'engagea à remplir d'or jusqu'à hauteur d'homme la chambre de sept mètres environ de long sur trois de large où il était gardé. Obéissant à ses ordres, ses sujets se hâtèrent d'apporter tous les vases, tous les ustensiles d'or qu'ils purent rassembler et lui-même recommanda de bien recevoir les petits détachements que Pizarre envoya pour reconnaître le pays et hâter l'achèvement de la rançon. Un de ces détachements entra même en relations avec Huascar, Tlnca prisonnier, qui se hâta de promettre aux Espagnols encore plus d'or qu'Atahualpa ne leur en avait offert. Atahualpa en fut informé, et craignant que les Espagnols ne prissent parti pour son frère, il donna Tordre de l'étrangler dans sa prison. Cet ordre fut exécuté avec la ponctualité aveugle à '.laquelle les Incas Rivaient habitué leurs sujets (1).
Cependant la fameuse rançon s'entassait, la chambre se remplissait. Pizarre, après avoir prélevé la part du roi et une forte somme pour les hommes de renfort que lui avait amenés Almagro, distribua à
(1) Gomara, cap. 115. — Herrera, V, 3, 2.
chaque fantassin 4,000 pesos et 8,000 à chaque cavalier (1). Et quand ce fut fait, comme Atahualpa n'avait pas, comme Montezuma, à craindre ses sujets insur-^ gés, Pizarre résolut de s'en défaire comme Gortez s'était débarrassé de Guatemozin.
Il faut dire qu' Atahualpa n'était pas sans fomenter des armements dans les parties éloignées de son empire. Pizarre recevait des nouvelles qui l'inquiétaient. L'interprète, qui lui servait d'intermédiaire avec rinca prisonnier, furieux de ce que celui-ci lui avait refusé une de ses femmes dont il était épris, le desservait auprès du chef espagnol en lui adressant des rapports malveillants. Enfin un incident assez ridicule en soi acheva d'indisposer Pizarre contre son prisonnier. L'Inca admirait beaucoup cet art de l'écriture au moyen duquel ses gardiens fixaient et .transmettaient leurs pensées. Il avait appris qu'en Europe tous les hommes en possession de quelque instruction savaient écrire et lire. Il demanda à l'un des soldats qui le surveillaient d'écrire sur l'ongle de son pouce le mot Dio. Il montra son pouce à ses visiteurs et s'émerveilla de voir que tous lisaient le même mot de la même manière. Pizarre vint à son tour, Atahualpa voulut répéter l'expérience avec lui, et Pizarre ne sut que lui dire. Pizarre ne savait pas lire ! Atahualpa lui dit alors en face qu'il voyait bien
(1) Robertson, liv, c, U, 176, évalue le peso à une livre sterling de son temps, ce qui ferait cent mille francs environ pour chaque fantassin et le double pour chaque cavalier. Mais il faudrait au moins quadrupler les deux chiffres pour exprimer la valeur utile de ces sommes aujourd'hui.
par là que, dans son pays, lui Pizarre n'était qu'un homme du commun. Le dépit chassa les derniers scrupules du conquistador. Atahualpa fut traduit devant un tribunal dérisoire. On Taccusa d'idolâtrie, de polygamie, d'usurpation du trône, du meurtre de son frère Huascar, de conspiration contre l'autorité du roi d'Espagne. C'est en vain qu'il demanda d'être jugé par ce souverain dont on lui avait vanté la sagesse et la puissance. Il fut condamné à être brûlé vif, et comme on allait procéder à l'exécution de la sentence, le père Valverde lui offrit d'être étranglé au lieu d'être brûlé, s'il consentait à recevoir le baptême. L'Inca accepta et mourut garrotté à l'espagnole (1).
Quand le lendemain ses obsèques furent célébrées conformément au rit catholique en présence de Pizarre et de ses soldats, la cérémonie funèbre fut interrompue par une troupe de femmes qui se précipitèrent dans le lieu consacré en hurlant et en donnant les signes du plus profond désespoir. C'étaient les épouses et les sœurs d'Atahualpa qui voulaient prendre part à ses funérailles selon le mode traditionnel et qui annonçaient leur intention de se suicider pour suivre l'Inca dans la tombe. On eut de la peine à les empêcher de se tuer sur place. Plusieurs de ces femmes rentrées dans leur demeure mirent leur projet à exécution (2).
Assurément Atahualpa inspirerait plus de pitié si lui-même n'avait pas été sans miséricorde pour les
(1) Herrera, V, 3, 4. — Garcilasso, 1, 36-S8.
(2) Prescott, Conquest of the Peru^ 212.
autres Incas et notamment pour son frère Huascan Mais il faut tenir compte pour le juger de sa demi* barbarie et surtout de ces raisons d'état si facilement acceptées dans les gouvernements despotiques, même en pleine civilisation. En tout cas, ce n'était pas à Pizarre et à ses complices de s'ériger en juges d'un conflit comme celui qui s'était élevé entre Huascar et Atahualpa et dont ils avaient eux-mêmes si largement profité.
Atahualpa est le dernier des Incas qui ait été véritablement souverain du Pérou. Après sa mort, Pizarre comprit qu'il ne pouvait se dispenser d'instituer un autre Inca pour gouverner sous ce nom respecté un empire qui se disloquait et s'en allait par morceaux. Il lui donna pour successeur son frère Manco que l'on appelle tantôt Manco Gapac II, tantôt Manco Inca Yupanqui. Ce jeune homme, humilié et maltraité par les conquérants, sentit se réveiller en lui la fierté de sa race. Après deux tentatives manquées, il réussit à s'échapper et à organiser une révolte qui dura plusieurs années et se termina par sa défaite totale en 1544. Les Espagnols trouvèrent des alliés parmi les populations assujetties et déportées autrefois par les Incas et qui, ne les redou* tant plus comme des dieux, voulurent venger de vieilles injures. Ce fut surtout le cas des Mitimas et des Tanaconas. Ces derniers avaient été condamnés à l'état de perpétuel esclavage par les Incas irrités de leur opiniâtre résistance (1). Manco Capac II alla
(1) Herrera, V, 3, 17 ; 8, 1 suiv.
mourir au loin dans les montagnes en 1553. Un de ses trois fils, Sayri Tupac, fut reconnu Inca dans la province du Maragnon, près des sources du grand ileuve des Amazones, tandis que les Espagnols investissaient à Guzco de la même dignité un fils de Huascar. Sayri Tupac fut pris de découragement et se rendit secrètement à Lima où il se livra volontairement aux Espagnols. Mais ses sujets du Maragnon ne le suivirent pas dans cette soumission et reconnurent pour Inca son frère Gusitito Yupanqui, vulgairement nommé Tito. Retranché dans sa position des Cordillères, il avait encore tout un gouvernement, une cour, et il continuait le culte du Soleil selon les rites de ses ancêtres. Il mourut en 1569. Son oncle Tupac Amarou, dernier frère survivant de Manco Gapac II, lui succéda. Mais en 1578 le vice-roi Francisco de Tolède réussit à pénétrer dans son repaire, s'empara de sa personne et le fit décapiter. Depuis longtemps, le fantôme d'Inca encore maintenu à Guzco par la politique espagnole avait disparu et le Pérou n'était plus qu*une vice-royauté gouvernée directement par des vice-rois envoyés de Madrid.
Telle fut la fin de cette famille extraordinaire, qui pendant plusieurs siècles, pouvant se croire unique, sans rivale sur la terre, sut joindre au prestige de son caractère sacerdotal les règles et les maximes que de longues expériences avaient apprises aux dynasties de Tancien monde dans l'intérêt de leur durée. Le fait est que sa chute suivit de près la première grande infidélité d'un fils du Soleil
aux principes de gouvernement que la sagesse de ses ancêtres avait prescrits. Nous verrons d'autres preuves encore de cette habileté dynastique qui suppose chez les gouvernants des idées abstraites, générales, en quelque sorte spéculatives, sur la méthode et Tart de gouverner. Quand on voit tant de rationalisme mis au service de l'intérêt politique, on ne peut s'empêcher de se demander quelle idée les Incas se faisaient eux-mêmes de cette Teligion dont ils étaient l'incarnation vivante et qui formait la base première de leur autorité. 11 est fort difficile de répondre pertinemment à une pareille question, vu que ces majestueux souverains n'ont pas laissé de confessions à la postérité. Il y a pourtant quelques traces d'un certain scepticisme que plusieurs d'enfre eux n'aïu'aient pas toujours dissimulé. Ainsi, d'après Garcilasso (1), Tlnca Tupac Yupanqui (xv* siècle) aurait tenu le raisonnement que voici : <x On dit que le » Soleil vit et qu'il est l^auteur de toutes choses. » Mais quand on fait une œuvre quelconque, on » doit être auprès de ce qu'on fait. Pourtant bien des » choses se font tandis que le Soleil est absent. Ce » n'est donc pas lui qui fait toutes choses. Et puis, » s'il était vivant, ne serait-il pas fatigué de sa course » perpétuelle? S'il vivait, il connaîtrait la fatigue » ûomme nous, et s'il était libre, il visiterait d'au-
(1) Vm, 8. Ce curieux passage est en réalité la traduction d'un fragment d*un manuscrit latin rédigé par un jésuite, le père Blas Valera. Mais Garcilasso croit & Tauthenticité de cette tradition et, sans répondre de la forme, nous avons des raisons d'admettre le caractère historique du fond.
ai
» très parties du ciel où il ne se rend jamais. Il est, » dirait-on, comme un objet sans volonté qui par- » court toujours le même cercle, ou comme une flè« » che qui va là où on la lance et non là où elle veut x> aller. »
Le raisonnement est médiocre dans ses détails, mais au fond il est rigoureux. Le mouvement du soleil est mécanique, impersonnel, ne révèle pas un être doué de* personnalité et de volonté. Ce n'est pas quelqu'un, c'est quelque chose, telle est la traduction en pensée moderne de cette observation de rinca sceptique. Ce qui nous incline à admettre l'authenticité foncière de son raisonnement, c'est qu'il contient des notions encore tout imprégnées de naturisme et qu'un narrateur chrétien n'eût pas inventées. Par exemple, l'Inca se dit que si le Soleil est vivant, il doit être bien fatigué de sa course incessante. La même notion se retrouve dans plus d'une mythologie européenne. Tantôt on en conclut que le Soleil est un être malheureux, souffrant, par conséquent un coupable condamné à une tâche pénible en punition de quelque grande faute ; tantôt on part de là pour lui attribuer une nature de métal, de fer ou d'airain, ce qui explique pourquoi il ne s'use pas dans sa perpétuelle locomotion.
Tupac Yupanqui n'aurait pas été le seul de sa famille à douter de la divinité du Soleil. Herrera nous dit que l'Inca Viracocha la niait catégoriquement (1). D'après Garcilasso, Huayna Capac, le conquérant de
Quito, le père de Huascar et d'Atahualpa, aurait aussi nourri des opinions très rationalistes (1). Un jour, pendant qu'on célébrait une fête du soleil, il se serait mis à le contempler longuement, et si longuement que le prêtre principal lui aurait adressé d'humbles remontrances en lui faisant comprendre qu'il n'était pas respectueux de le fixer de cette manière. On se rappellera qu'à la cour des Incas l'étiquette ne permettait pas que Ton regardât le souverain en face. Là-dessus, Huayna Capac lui répondit : « Je te demanderai deux choses. Je suis votre roi et votre seigneur. L'un de vous serait-il assez hardi pour m'ordonner de me lever de mon siège pour faire une longue roule ? Et le plus riche, le plus puissant de mes vassaux oserait-il me désobéir si je lui ordonnais de partir sur-le-champ et de courir jusqu'au Chili? » — Et comme le prêtre répondait négativement : « Eh bien ! » continua l'Inca, « il doit y avoir au-dessus de notre père le Soleil un maître plus grand et plus puissant que lui qui lui ordonne de faire ce chemin qu'il suit tous les jours sans jamais se reposer. S'il était lui-même le Maître souverain, il ne parcourrait pas toujours la même route, il varierait sa course selon son bon plaisir, et sans que la nécessité l'y forçât. »
On voit bien que c'est toujours au fond le même genre de raisonnement, et comme s'il eût été transmis d'une manière ésotérique d'une génération d'Incas à l'autre. Ce qui rend probable le scepticisme
(1) IX, 10, Comp. Balboa, 59.
attribué à Huayna Gapac, c'est que le premier, et au grand détriment de Tempire du Soleil, il rompit avec des maximes qui avaient toujours été respectées comme fondamentales par ses prédécesseurs. Ainsi s'expliqueraient cette habileté étonnante, cette diplomatie gouvernementale, que la dynastie déploya pour maintenir son prestige et son autorité. Les sacerdoces fervents, fermement croyants, n'éprouvent pas le besoin de recourir aux moyens artificiels pour affermir leur pouvoir. Mais ce rationalisme fut un « secret de la monarchie x>, qui ne perça qu'en des rares occasions et devant des intimes. Le peuple ne s'en douta jamais, et les Incas firent toujours ostensiblement tout ce qu'il fallait pour consolider la croyance qu'ils commandaient au nom et comme fils du Soleili le dieu suprême de la religion de l'empire.
Il est d'ailleurs à présumer que, l'ignorance et l'orgueil de race aidant, il y en eut aussi qui furent complètement convaincus de leur origine solaire et de leur droit divin. Qui sait même si les sceptiques dont nous avons rapporté les raisonnements subversifs ne passèrent pas eux-mêmes par des périodes de foi sans mélange? En religion surtout, il faut admettre la possibilité d'oscillations entre le doute et la croyance, l'intermittence de la foi et de l'incrédulité est possible chez tous les hommes, et il ne faut pas juger toute une vie d'après un moment de ratiocination hérétique.
Quoi qu'il en soit, il demeure constant que l'ancienne religion péruvienne avait pour base le culte
du Soleil comme dieu suprême et la soumission à rinca régnant comme à son lieutenant terrestre. Mais à ce principe fondamental se rattachait tout un amalgame de mythologie et de croyances plus ou moins hétérogènes qu'il nous faut maintenant décrire.