LES DIEUX DU PÉBOU
Inti, le Soleil. — Marna Quilla, la Lune. — Cuycha, raro-en-ciel. — Chasca, la planète Vénus. — Viracocha. — Marna Cocha. — Pachacamac. — Le mythe de Pacari Tambo. — Harmonistique. — Culte des ëlëments. — Catequil ou Illapa, le tonnerre. — Culte des animaux. — Le gr&nd serpent Urcaguay.— Culte des Tégëtauz.— ^ Les Guacas.
La prééminence du culte du Soleil comme dieu suprême et de la Lune, son épouse et sa sœur, n'était pas seulement un article de foi théorique et en quelque sorte constitutionnelle comme au Mexique. Elle était marquée par toute sorte de rites, de coutumes, de fêtes populaires. Le nom péruvien du Soleil était Inti ou Intip, avec le sens de « seigneurie ». Les villages péruviens étaient le plus souvent construits de manière que les maisons regardassent Torient. C'était pour que, chaque matin, les habitants pussent saluer le soleil dès son apparition. Son image ordinaire était un disque d'or représentant un visage humain entouré de rayons et de flammes. L'or était son métal
consubstantiel. Les pépites arrachées aux flancs des montagnes passaient pour des larmes du Soleil (1).
Immédiatement après lui venait sa sœur et son épouse, la Lune, Marna Quilldj celle qui, apparue sous forme humaine dans la légende des Incas, s'appelle Marna Ogllo. Son image était un disque d'argent, ayant des traits humains, et l'argent jouait dans son culte le même rôle que l'or dans celui du Soleil. Il paraît toutefois qu'on lui faisait beaucoup moins de sacrifices qu'à son auguste époux. On a même prétendu qu'on ne lui en faisait pas du tout, ce qui doit être exagéré. Cette différence est en rapport avec la condition inférieure des fenunes dans la so* ciété péruvienne (2). Si, pendant son incarnation sous forme humaine, Mama Ogllo apprend aux Péruviennes l'art de filer et de tisser, c'est un trait parallèle à beaucoup d'éléments mythiques de même genre que l'on peut recueillir dans les mythologies de l'ancien monde, notamment chez les Grecs. Seléné, en Grèce, est aussi une tisserande. Elle tisse surtout dans les belles nuits de printemps avec une activité prodigieuse, et l'on peut voir le matin avec quelle ardeur elle a travaillé pour couvrir la terre de son beau tapis de verdure semée de fleurs. Cette notion mythologique assimile les rayons de la lune à des fijls qui se croisent et s'entrelacent pour faire celte superbe étofle.
Le Soleil et la Lune ont leurs officiers et leurs ser-
(1) Comp. Prescott, I, 71, 73, 74, — CoUection Temaux-Compans, XVII, 13.
{2) Comp. Prescott, 1, 75.
viteurs, objets aossi d'une grande vénération, entre autres rarc*en-ciel Cuychdj dont la chapelle était contiguè au temple du Soleil. Son image était constituée par des plaques d'or de nuances variées qui couvraient tout un côté de l'édifice. Quand un arcen-ciel se montrait, le Péruvien fermait la bouche de peur d'avoir les dents gâtées (1). Je ne saurais expliquer l'origine de ce préjugé.
Les étoiles faisaient naturellement partie de la suite du Soleil. La planète Vénus, Chasca, c'est-à^ dire « l'astre aux longs cheveux », passait pour un être masculin et pour servir de page au Soleil, tantôt suivant, tantôt précédant son maître. Les Pléiades étaient ensuite les plus vénérées. D'autres étoiles étaient les demoiselles d'honneur de la Lune. Les comètes étaient regardées comme des annonciatrices de la colère des dieux (2).
Cette religion astrale où le Soleil et la Lune occupaient les places d'honneur, la religion proprement dite des Incas, n'avait pourtant pas supprimé d'autres cultes qui se perpétuaient à son ombre et en quelque sorte sous son patronage, en vertu de cette habile politique de la dynastie qui se contentait d'assurer à sa religion la prééminence officielle. Il y avait même deux grands dieux originairement séparés du panthéon des Incas, plus anciens selon toute apparence que la suprématie dévolue au sacerdoce solaire du Titicaca, et tellement enracinés dans les
(1) Velasco, 1, 130.
(2) Comp. Aco8ta,V, 4. — Velasco, I, 130. — Prcscott, 1, 71.
croyances populaires que les Incas, au lieu de chercher à les destituer, préférèrent les annexer à leur cycle divin. Ces deux grandes divinités étaient Vira- COCHA, et Paghagamag.
Yiracocha signifie Vécume ou la graisse du lac, ou en général de l'eau (1). Sa légende lui donne aussi pour résidence le lac de Titicaca, et il y a tout lieu de croire qu'il était dans ces parages le grand dieu reconnu dans le temps qui précéda l'essor de la famille du Soleil. Ce grand lac, formé par les eaux qui descendent des Cordillères, n'a pas de débouché visible. Ses eaux se perdent dans Iq Desaguadero qui disparait lui-même sous terre (2). Yiracocha en représente la force fertilisante et génératrice. Ce qui prouve encore en faveur de la haute antiquité de son culte, c'est que son nom finit par devenir un nom commun pour désigner les êtres divins ou supérieurs à l'humanité. Ceux qui crurent, en voyant arriver les Espagnols, avoir affaire à des êtres surnaturels, les appelèrent des Viracoc/ias.
Nous résumerons d'après Mîiller (3) le mythe originel de Yiracocha.
Avant que le Soleil parût, la terre était déjà peuplée. Alors Yiracocha sortit des profondeurs du lac. Il fabriqua le soleil, la lune, les étoiles, et leur prescrivit leurs cours réguliers. Après cela, il forma plusieurs statues de pierre qu'il anima et à qui il
(1) Gomp. Prescott, 1, 70.
(2) C'est M. Gonzalez de la Rosa qui m*a rendu attentif & cette circonstance si favorable aux représentations myUiiques.
(3) Amerik» Urreligionen, p. 314.
ordonna de sortir des cavernes où il les avait sculptées. Puis il alla à Guzco et donna AUca Vica pour roi aux habitants de cette ville. C'est de cet AUca Vica que les Incas descendent. Cela fait, Viracocha s'éloigna et disparut dans les eaux.
Il est clair que ce mythe ne provient pas des Incas, puisqu'il attribue la création du soleil à un dieu antérieur et supérieur. Quand il est dit qu'il y avait des hommes et des villes avant l'apparition du soleil, cela doit signifier : avant l'établissement du culte prépondérant du soleil. Viracocha serait donc un dieu démiurge, fabricateur ou générateur du monde. Ce serait à la fois un parallèle masculin de l'Aphrodite grecque et, en sa qualité de dieu aquatique, le correspondant du Tlaloc mexicain. Sa nature de dieu des eaux se révèle encore dans ces autres traits de sa légende : il n'a ni chair ni os, et pourtant il court très vite, il abaisse les montagnes et il élève les vallées, il disparait et il revient. On le représente barbu, ce qui est l'insigne ordinaire des dieux aquatiques. Il avait pour sœur et pour épouse Marna Cocha, la pluie et Teau en général dont Viracocha représente la force génératrice. Cette déesse était très populaire dans cette contrée agricole. Parmi les restes bien rares de l'ancienne poésie religieuse du Pérou, nous connaissons, grâce à M. de Tschudi (1), l'hymne qu'on chantait pour rengager à venir. Il faut savoir qu'on la représentait portant sur la tête une urne pleine
(1) Reise, II, 391.
d'eau et de neige que son frère Viracocha brisait, pour que le contenu se répandit sur la terre.
Belle princesse.
Aujourd'hui ton frère
Frappe ton urne
Et la brise.
A ce coup,
Il tonne, il éclaire,
La nue reluit.
Mais toi, princesse.
Tu épanches
Et répands tes eaux.
En même temps
Tu envoies
Grêle et neige.
Viracocha,
Qui forme le monde.
Qui anime le monde.
T'a destinée
Et consacrée
A cette fonction (i).
Quant à ces statues que, dans sa légende, Viracocha fait et anime dans les cavernes, nous verrons bientôt que ce trait se rapporte vraisemblablement à un ancien culte des pierres remplacé par celui des idoles représentant des dieux déûnis.
L'autre grand dieu péruvien, étranger par son origine au cycle des dieux in cas, c'est Pac/iacamac, dont
(1) GarcilasBO ayait aussi retronyë cet hymne (II, 17) dans les papiers du père Valera, mais son texte mal imprime et défiguré a été reconstitué par M. de Tschudi.
le nom signifie celui qui anime la terre (1) . Ce dieu était la divinité suprême des populations se rapprochant de la mer. Sa légende originelle a pour foyer la vallée de Lurin, au sud de Lima, à l'ouest de Guzco. C'est là aussi que s'élevait son principal sanctuaire. Quand les Incas firent la conquête de ce pays, ils laissèrent subsister le temple et le culte de Pachacamac (2). Une variante de sa légende fait de lui un rival de Viracocha qui avait été longtemps le dieu de la contrée, mais qui s'enfuit devant lui. Pachacamac renouvela le monde en changeant les hommes existant lors de son arrivée en jaguars et en singes, et en créant une race nouvelle à laquelle il enseigna les arts et les divers métiers (3). Nous sommes donc en face d'un dieu civilisateur qui n'a rien de commun à l'origine avec les dieux incas. Sa rivalité avec Viracocha, dieu aquatique, nous met sur la trace de son substratum physique. Ce doit être un dieu du feu, de la chaleur vivifiante, une sorte de Dyonisos péruvien. Aussi les Incas en firenfc-ils un dieu fils du Soleil et le patron spécial des géants qui auraient construit son grand temple. Or les géants en mythologie signifient le plus souvent les populations sauvages, antérieures à la civilisation. Mais les indigènes de la vallée de Lurin et de celle de Rimac ou Lima voyaient en Pachacamac leur civilisateur, celui qui avait appris aux hommes les arts et les métiers. Il y avait
(1) De caman, animer, et de poLcha^ terre. Comp. de Laet, X, I.
(2) Prescott, 1, 1. — Garcilasso, VI, 30.
(3) Gomara, p. 223. — Velasco, II, 2, 4.
toutefois dans son culte quelque chose de sombre et de violent. Il exigeait des victimes humaines. Il rendait des oracles mystérieux. La vallée de Rimac signifie littéralement a la vallée de celui qui parle », qui répond quand on l'interroge. Une certaine impression de mystère, comme si Ton avait eu affaire en Pachacamac avec un dieu moins visible, moins palpable que les autres, semble s'être attachée jusqu'à la fin au culte de ce dieu du feu cosmique. Garcilasso, qui exagère là comme ailleurs, fait presque de Pachacamac un dieu de Tesprit qu'on adorait seulement dans son cœur, sans temple et sans sacrifices. C'est Pachacamac qui est désigné quand on veut doter les anciens Péruviens d'un monothéisme prinJitif que rien absolument ne décèle (1).
Ce qui est plus certain, c'est qu'il y avait parmi les légendes péruviennes de vieux récits qui parlaient de rivalités et d'inimitiés ayant autrefois divisé les dieux du Pérou. Ainsi, à l'est de Cuzco, circulait un mythe des Collas ou montagnards de Pacari Tambo, c'est-à-dire <c de la maison du matin », et voici ce qu'il racontait :
Des cavernes de Pacari Tambo sortirent un jour quatre couples de frères et de sœurs. L*atné gravit la montagne et lança une pierre dans les quatre directions cardinales, ce qui était sa manière de prendre possession de tout le pays. Cela mécontenta les trois autres dont le plus jeune était le plus rusé. C'était un ambitieux qui résolut de se débarrasser de ses
(1) Comp. Garcilasso, II, 2, 3.
trois frères pour régner seul. Il engagea son frère aîné à entrer dans une caverne et la ferma derrière lui avec une pierre énorme, de façon que cet atné fut emprisonné pour toujours. Cela fait, il persuada au second de monter avec lui sur une haute montagne pour chercher leur frère perdu. Mais quand ils furent arrivés au sommet, il le précipita du haut en bas de la montagne et le changea en pierre par le moyen de Tart magique. Le troisième s'enfuit épouvanté et ne parut plus. N'ayant plus de concurrents à craindre, le plus jeune b&tit Guzco, se fit adorer comme fils du Soleil sous le nom de Pirrhua Manco et construisit encore d'autres villes sur le même modèle (1) .
Ce mythe fait évidemment allusion à d'anciennes compétitions religieuses. Le premier dieu enfermé dans la caverne est probablement Pachacamac, le dieu du feu souterrain, qui révèle son existence dans les volcans et qui lance des pierres dans toutes les directions. Le second, transformé en pierre, nous est inconnu, à moins qu'il ne personnifie simplement ce culte des pierres qui resta populaire au Pérou, mais qui dut se contenter d'un rang inférieur ^n présence du culte radieux du Soleil proclamé et favorisé par les Incas. Le troisième, qui s'enfuit, doit être Viracocha, le dieu qui disparaît et qu'on ne voit plus. Le plus jeune, Manco, a donc réussi à éclipser les autres et il a fondé à Guzco sa domination sans rivale. Pirrhua est la contraction de Viracocha^ pris dans le
(1) Comp. Acosta, I, 25; VI, 20. — Montesinos, p. 3 suiv. — Garci lasso, I, 18. — Balboa, p. 4 suiy.
sens collectif d' « être divin ». Pirrhua Manco n'est qu'un autre nom de Manco Gapac.
Evidemment cette vieille légende n'était pas reconnue officiellement sous les Incas. Elle était répandue seulement chez un peuple de montagnards qui s'ex-pliquait de cette façon les changements religieux dont il avait gardé le souvenir. Les Incas usèrent d'une méthode plus conciliante. Ils enseignèrent que le Soleil avait trois fils, Choun (un des surnoms de Viracocha) , Pachacamac et Manco Capac, et que ce dernier avait été destiné par le père commun h instruire et à gouverner les hommes (1). On a voulu voir dans cette quaternité un pendant du dogme de la trinité. Il y a simplement une preuve nouvelle de rhabileté des Incas. Us sanctionnent de cette manière la légitimité du culte rendu à Viracocha et à Pachacamac, mais ils ont soin de réserver à leur ancêtre Manco Gapac les fonctions de l'enseignement et du gouvernement, les deux choses essentielles à leur point de vue.
Nous pouvons maintenant reprendre la nomencla-* ture des divinités péruviennes reconnues officiellement sous les Incas, soit par annexion, soit par fusion de dieux analogues faisant également partie, sous des noms divers, des religions locales et de la religion impériale.
Le naturisme est visiblement le principe de ces cultes variés. Tous les éléments de la nature y sont représentés. Ainsi. le feu occupait une place de pre-
(1) Velasco, I, 95.
mJer rang dans la religion des Incas, et c'est ce qui permit de trouver aisément des points connexes avec le culte de Pachacamac. Les demeures du feu étaient des pierres, ce qui rappelle les temps primitifs où le feu était obtenu au moyen des étincelles produites par le choc des pierres. Un feu perpétuel brûlait dans les temples du Soleil et dans la demeure des Vierges du Soleil dont nous parlerons bientôt. Â la grande fôte d'hiver le feu nouveau était allumé par le grand prêtre du Soleil au moyen d'un miroir d'or concave. Ce fait, pour nous bien simple, passait pour un miracle annuel dans l'esprit des populations ignorantes, et le grand-prôtre lui-même pouvait parfaitement croire à quelque influence ou force surnaturelle se révélant dans le phénomène qu*il ne savait expliquer scientifiquement. Si toutefois le temps était couvert, on recourait au procédé de la friction du bois (1).
L'eau, adorée dans la personne de Viracocha et de sa sœur Mama Cocha, recevait encore d'autres honneurs divins pendant son cours le long des berges des fleuves et dans les canaux d'irrigation. C'est surtout sa puissance fertilisante que l'on invoquait dans ce genre de dévotion.
La terre recevait un culte dans les grottes et ca« vemes, si souvent considérées comme les lieux d'origine des hommes et des dieux. Plusieurs de ces grottes vénérées rendaient des oracles (2).
(1) Prescott 1, 72, 82.
(2) Collection Ternaux-Compans, XVII, 13, 93.
Ce qui prouve combien la suprématie décernée au Soleil par la religion des Incas était complète, c'est que le dieu, qui ailleurs eût été suprême, le dieu du ciel et de la foudre, Catequilj était lui-même son subordonné. Pourtant les Péruviens, comme d'autres peuples de l'Amérique, avaient une peur puérile du tonnerre. Il n'est pas très rare d'entendre parler de Péruviens s'évanouissant ou même mourant de peur à la vue d'un éclair. Il y avait aux montagnes un très grand rocher qui portait le nom de Catequil et qui passait pour sa demeure. Ce rocher, que la foudre frappait peut-être très souvent, rappelle encore le vieux culte des pierres associé à celui du feu. Du reste, on connaît encore d'autres divinités tonitruantes qui ne sont que des variantes ou des synonymes de Catequil, telles que Chuquillay tonnerre, Catuilla, éclair, Intiallapa ou Illapa, le seigneur Tonnerre. Les Incas firent de Catequil ou lUapa le plus redoutable des serviteurs du Soleil et lui érigèrent des temples spéciaux, mais en ayant toujours soin de ne lui accorder qu'une place de second rang (i). On le représentait portant une fronde et une massue. On lui sacrifiait des enfants. S'il naissait des jumeaux, on les considé'*ait comme des enfants de l'éclair, et, s'ils mouraient jeunes, on conservait leurs restes dans de grands vases comme de précieuses reliques. Enfin nous retrouvons au Pérou le préjugé que nous avions dû constater en d'autres lieux, notamment au sud de l'Afrique : la
(1) Prescott,!, 71.
maison ou le champ foudroyés ne peuvent plus être utilisés. Gatcquil en a pris possession et il serait dangereux de les lui disputer (1).
Sur d'autres points encore, on assiste à la survivance des notions religieuses primitives que la religion plus raffinée des Incas a encadrées et sanctionnées. Ainsi, le culte des animaux tenait une grande place dans les dévotions populaires. Mais il était rattaché au culte des astres. 11 était admis que chaque espèce animale avait au ciel son prototype, c'est-àdire son étoile génératrice. Telle étoile était la mère des ours, telle autre des jaguars ou des serpents. L'étoile de la Lyre passait pour un lama et par conséquent était très vénérée des bergers. Les poissons avaient aussi leur étoile-mère, et sur les côtes on la bénissait de ce que, pour nourrir les hommes, elle envoyait une quantité de ses enfants qui venaient à époque fixe par bancs d'une prodigieuse abondance (2).
On a dit que les Incas avaient proscrit et combattu ce culte des animaux (3). Il est constant, au con. traire, qu'ils le laissèrent subsister, tout en le subordonnant à leur religion d'état. Les serpents surtout furent, comme en Afrique, des objets de grande vénération. Dans tous les bâtiments construits sous les Incas et par leur ordre, il y avait de gigantesques serpents peints ou sculptés. Le dieu des trésors souci) Acosta, V, 4. — Prescott, 1, 71, 72. — Ternauz-Gompans, XVII, 13-14; XVIII, 114.
(2) Acosta, V, 4. — Collection Ternaux-Compans, XV, 58.
(3) Montesinos, 48.
terrains, Urcagriay, était un grand serpent avec des chaînettes d'or à la queue et une tête cornée à la façon d'un cerf. La baleine et le requin étaient aussi adorés sur les côtes. On voyait des dieux-poissons sculptés dans le temple de Pachacamac, probablement à cause de leur prodigieuse faculté de multi plication. La tribu des Collas considérait les poissons d'un fleuve comme ses frères et refusait d'en manger, parce que, selon ses traditions, ses premiers ancêtres étaient sortis de ce fleuve (1). Ceci nous ramène à des points de vue tout semblables à ce que nous avons signalé chez les Peaux-Rouges. Le Condor passait pour le messager du soleil, et son image, fixée sur le sceptre des Incas (2), est souvent reproduite sur les monuments. Cela suppose que primitivement le soleil était considéré comme un condor céleste.
On attribuait aussi un caractère divin à certains arbres et à certaines plantes, surtout aux plantes nourricières telles que le maïs et la pomme de terre, qui avaient leur divinité spéciale, Zarap Conopa pour lé maïs, Papap Conopa pour la pomme de terre. On façonnait parfois une statue de femme avec des feuilles de maïs et de coco, et on l'adorait comme la mère des plantes (3).
Nous descendons insensiblement des hauteurs impériales de la religion des Incas dans les bas-fonds
(1) Velasco, 1, 104. — Coll. Ternaux-Compans, XV, 73.
(2) TêchudCs Reiscj II, 397.
(3) Acosta, V, 4. — Velasco, I, 104, — Ternaux-Compans, XVII, 13-14.
que recouvrent toutes les religions supérieures et qui remontent à des états d'esprit et de société que leurs adhérents sont censés avoir dépassés. Le fait est qu'à chaque instant ces reliquats d'un temps bien antérieur tiennent une plus grande place dans la vie quotidienne des populations que les notions ou les doctrines plus élevées de la religion dominante. C'est ainsi que nous avons à parler, en dernier lieu, de ces Gitacas ou Huacas péruviens qui correspondent aux Tepitotons du. Mexique, et qui finissent par nous ramener au fétichisme.
Le sens du mot Guaca ou Huaca avait perdu sa précision dans la bouche des Péruviens eux-mêmes. Il n'est donc pas étonnant que les chroniqueurs européens aient varié dans la signification qu'ils lui ont donnée. Il en est un peu comme du mot tabou chez les Polynésiens et du mot fétiche chez les Nègres. II est souvent difficile de savoir où leur sens commence, et presque impossible de dire où il finit. Par exemple, le tabou polynésien signifie ce qui est défendu, inferdif. Cette interdiction provient de ce que l'objet tabou est propriété divine, et qu'ainsi l'homme n'a pas le droit d'y toucher. Mais, par extension, il s'appliquera à tout ce qui est, à un titre quelconque, en rapport avec la divinité, et revêtira dès lors un sens analogue à celui de notre mot sacre, mis en opposition avec le mot profane (1). De la même manière, Guaca avait fini par désigner en général tout ce qui était religieux, objet de culte, personne
(\) Religions des peuples non civilisés, H, 56 suiv.
sacerdotale, temple, tombeau, etc. Le Soleil luimême était guaca. Le grand-prêtre de Cuzco était Hua,c3L ou Gitacajnjiliac, celui qui converse avec le Guaca (1).
Mais, dans Tusage familier, ce mot avait un sens un peu plus restreint qui s'appliquait surtout aux objets de bois, de terre, de métal et surtout de pierre qui recevaient un culte, tels que ces vieux dieux de pierre qui appartenaient à la vieille religion antérieure aux Incas, et se ra ttachaient à ce culte conjoint du feu, de Téclair et de la pierre dont nous avons signalé les traces dans les légendes rapportées plus haut. Une de ces légendes raconte qu'un Inca ayant voulu supprimer une pierre guaca à laquelle on rendait les honneurs divins, il sortit de cette pierre un perroquet qui alla s'enfermer dans une autre pierre, et qu'alors l'Inca sanctionna le culte de ce nouveau Guaca (2). Gela ressemble fort à un essai de réforme religieuse locale qui n'aboutit pas, et qu'avec leur prudence traditionnelle les Incas ne jugèrent pas à propos de pousser plus loin. Mais il ne s'agît encore là que d'un grand Guaca. Il ne faudrait pas le faire rentrer dans la masse des petits Guacas de pierre ou d'autres matières, portatifs, recherchés comme de véritables fétiches, et que l'on trouvait en quantité dans les demeures ou sur la personne des Péruviens. C'était le domaine conservé par l'animisme au-dessous du naturisme développé de la re-
(1) Comp. Ternaux-Compans, XVII, 15.
(2) Montesinos, p. 147.
ligion impériale. Le peuple péruvien croyait aux esprits, soit qu'il les redout&t comme des li;tins malveillants, soit qu'il les prit pour protecteurs et révélateurs. Il y avait des esprits patrons de la vallée, de la tribu, du temple, du chef. Ceux d'entre eux qui pouvaient passer pour des Pœnates publici étaient reconnus par les Incas et dotés par eux de troupeaux et de présents divers. Souvent une pierre au milieu du village passait pour la résidence de l'esprit patron de la localité. On l'appelait alors Guacacoal^ n la pierre guaca » (1), tandis que les Guacas de la maison s'appelaient Conopas. Ils revenaient par droit d'héritage au fils aîné (2). Les esprits protecteurs des champs étaient aussi en pierre (3). Naturellement on recherchait comme des Guacas de première puissance les météorites ou pierres de foudre, et les amoureux en étaient fort avides, parce qu'on leur attribuait la propriété de communiquer l'amour (4). Il coûta plus de peine aux missionnaires chrétiens d'extirper le culte de ces petits Guacas que celui du Soleil ou de Pachacamac, et de nos jours encore bien des superstitions populaires maintiennent la vieille croyance aux pierres de bonheur ou de divination. Il est facile de voir que la religion du Pérou, sous les Incas, était un syncrétisme habilement ménagé par la dynastie solaire, de manière à coordonner avec le culte officiel toutes les croyances de niveaux
(1) Comp. Ternaux-Compans, XVII, 14.
(2) Ibid.
(3) Acosta, V, 4.
(4) Montesinos, p. 161,
divers, assez enracinées dans les populations pour qu'il fût impolitique de chercher à les proscrire. D'autre part, les Incas avaient réussi à élever leur culte impérial à une hauteur exceptionnelle et à lui assurer une primauté que personne ne songeait à contester. Cette politique religieuse prouve encore plus en faveur de leur savoir-faire que leurs succès comme conquérants et gouvernants, et, du reste, il est facile de comprendre qu'elle fut la condition et le rouage de leur longue domination.