RÉVOLU' T I O H S
envoya un oourier (i), et lui mandoit que le roi vouloit être instruit par sa bouche et conférer avec lui de l'état où étoient les troupes et les places de Portugal ; qu'il étoit fort souhaité à la cour par ses amis , et qu'il ne devoit pas douter qu'il n'y fût reçu avec toute la distinction qui étoit due à sa naissance et à son mérite.
Un coup de foudre ne I'auroit pas surpris davantage qu'il le fut par cette nouvelle. Les empressements et les différents prétextes que l'on emplpyoit pour le tirer de Portugal , le confirmèrent dans la pensée que l'on en vouloit à sa personne , et que sa perte étoit résolue. Ce n'est plus par des emplois ou de feintes caresses qu'on l'attaque , ce sont des ordres précis , et qui seront suivis de la force et de ia violence s'il désobéit. La crainte d'être trahi s'empara de son esprit ; et comme ceu^ qui roulent de grands desseins dans leur tête croient que le monde appliqué à leurs démarches devine toujours leur secret , ce prince habile , mais un peu timide et défiant , se crut précipité dans les plus grands malheurs.
Cependant t pour gagner temps , et pour avoir le loisir d'avertir les conjurés du péril où
(i) L« 9o octobre 1640.
u r. ronTL'cir,. 67 il se trouvoit, il dépêcha à Madrid , par l'avis de la duchesse sa femme , un gentilhomme de sa maison , homme d'esprit et fidèle, pour assurer le ministre qu'il se rendrait incessamment auprès du roi (1). Mais il lui avoit ordonné en secret de prendre de temps en temps différents prétextes pour excuser son retardement , et prétendoit ainsi prévenir l'orage en avançant la conspiration. Ce gentilhomme ne fut pas plutôt à Madrid qu'il assura le roi et le premier ministre que son maître le suivoit. Il prit un grand hôtel qu'il fit meubler magnifiquement; il arrêta en même temps un nombre considérable de domesliques, à qui il donna par avance des livrées : il faisoil tous les jours des dépenses considérables; enfin il n'oublia rien pour faire croire que ce prince arriverait incessamment , et qu'il vouloit paroi tre à la cour dans tout l'éclat de sa naissance.
Il feignit quelques jours après d'avoir reçu avis qu'il étoit malade considérablement. Ensuite ayant usé ce prétexte , qui ne pouvoit durer long-temps, il présenta un mémoire au premier ministre, où il demandoit au nom du duc son maître que le roi réglât le rang qu'il devoit avoir à la cour. Il croyoit faire durer
(1) Caftan Puur, lib. I, p. 18.
EÉVOLUTIOSS
long - temps cette affaire par l'opposition des grands qui pourroient intervenir pour soutenir leurs droits. Mais le ministre , à qui tous ces retardements devenoient suspects , appla nit toutes les difficultés, et fit décider la chose par le roi en sa faveur, et d'une manière qui lui devoit être fort honorable , tant il avoit de passion de le faire sortir de son pays et de le voir à Madrid.
Les conjurés n'eurent pas plutôt appris les ordres que le duc avoit reçus de la cour que ( craignant qu'il n'y déférât trop promptement, ils firent partir incessamment Mendoze pour le rassurer, et pour le déterminer en même temps à prendre généreusement son parti, lis tirent choix de ce seigneur pareequ'étant gouverneur d'une place proche Villaviciosa ( i ) , le prétexte d'aller à son gouvernement cachoit aux Espagnols l'intention secrète de son voyage. Il prit son temps pour rencontrer ce prince à la chasse. Ils s'enfoncèrent aussitôt dans le bois (a), et, s'étent arrêtés dans un endroit écarté , Mendoze lui remontra le péril où il s'alloit jeter en allant à la cour; qu'il ruinoit absolument l'espérance de la noblesse et du
fil Mouraon.
'a) La forfo d« Tapa de".
peuple en se remettant avec trop de confiance entre les mains de ses ennemis; qu'il y avoit lin très grand nombre de gentilshommes qualifiés, résolus de sacrifier leurs biens et leurs vies pour son service, qui n'attendoient que son aveu pour éclater; que le moment étoit venu où il falloit choisir ou la mort ou la couronne; qu'il étoit dangereux de différer davantage, et qu'il ne devoit pas douter qu'une affaire de cette importance répandue parmi tant de gens ne vint enfin à la connoissance des Espagnols. Le duc lui répondit qu'il eutroit dans ses sentiments, et qu i) pouvoit assurer ses amis qu'il étoit entièrement résolu de se mettre à leur tête.
Mendoze s'en retourna d'abord chez lui pour faire perdre à ceux qui eussent pu l'observer les soupçons que pouvoit causer son voyage; il se contenta, de mander aux conjurés qu'il s'étoit trouvé à une partie de chasse, et que le gibier s'étoit fait battre long-temps, mais qu'à la fin la chasse avoit été heureuse. H s'en retourna peu de jours après à Lisbonne ; il apprit à ses amis le succès de son voyage, et que le prince demandoit Pinto. Ils le firent partir en même temps (i) avec toutes les inslruc-
(1) 1 novembre 1640.
tions nécessaires pour l'informer du plan et des moyens de l'exécution (i). Pinto lui apprit en arrivant que la cour de Lisbonne étoit sérieusement brouillée ; que la vice-reine se plaignoit hautement de l'insolence et de la fierté de Vasconcellos ; qu'elle ne pouvoit plus souffrir que toutes les dépêches de la cour d'Espagne lui fussent adressées, pendant que, revêtue d'un titre imaginaire, elle demeuroit sans fonction et sans autorité. Ses plaintes étoient d'autant mieux fondées que c'étoit une princesse d'un grand mérite, et qui se sentoit capable de remplir dignement toute l'étendue de son emploi; mais elle ne s'appercevoit pas que c'étoit son mérite même et la grandeur de son esprit qui étoient principale raison pour laquelle on lui donnoit si peu de part dans le gouvernement. Pinto St remarquer à son maître combien cette mésintelligence étoit favorable à ses desseins; qu'il ne pouvoit prendre une conjoncture plus heureuse que les divisions du palais, qui laissotent moins d'attention au ministre d'Espagne pour observer ses démarches.
Le duc de Bragance, depuis le départ de Mendoze, étoit retombé dans ses irrésolutions
(i) De li.-]]i> lu>itano, lib. 1 , p, as.
ordinaires; pins l'affaire s'engageoit et plus ses incertitudes au gm en I oient. Pinto fit tous ses efforts pour l'empêcher de balancer davantage ; et, mêlant des menaces à ses raisons et à ses prières , il lui déclara qu'il seroit proclamé roi malgré qu'il en eût, sans qu'il pût tirer d'autre fruit de son irrésolution que de courir uiî plus grand péril et faire de plus grandes pertes. La duchesse sa femme se joignit à ce fidèle domestique, et lui reprocha sa lâcheté de préférer la sûreté d'une vie caduque à la dignité royale. Le duc, honteux de faire paroître moins de courage qu'une femme , se rendît à ses reproches et à ses raisons: il se trouvoit encore pressé par ce gentilhomme qu'il avoit envoyé à Madrid. Il lui écrivoit tous les jours qu'il ne pouvoit plus soutenir son absence et ses retardements auprès du ministre j qui commençoit à ne vouloir plus écouler ses excuses. Ainsi, voyant bien qu'il n'avoit pas de temps a perdre , il résolut d'éclater sans différer davantage. Il manda cependant à ce gentilhomme, pour gagner temps, de représenter au comte duc d'Olivarès qu'il seroit déjà arrivé à Madrid s'il avoit eu assez d'argent pour en faire le voyage et pour y paraître selon sa naissance et le rang qu'il tenoit dans le royaume, et que sitôt qu'il aurait pu recou-
vrer les fonds nécessaires il partirait pour se rendre à la cour.
Il examina ensuite avec la duchesse et avec Pinte- plusieurs moyens différents pour l'exécution de son dessein. Et enfin le duc s'arrêta à celui-ci, que l'on s'assurcroit d'abord de Lisbonne, qui, étant la capitale, donneroît le branle à tout le royaume; que le même jour qu'ils feraient déclarer celte grande ville en sa faveur, il se. (eroit proclame! rai de Por tugaldans toutes les villes de ses dépendances; que ceux de ses amis qui étaient gouverneurs de place, en fissent autant dans les lieux où ils commandoient ; que jusques aux bourgs et aux villages, dont les conjurés étoient seigneurs, on y fit soubver le peuple , afin que cette grande nouvelle, comme un embrasement général , se répandant dans tout Je royaume, entraînât lous les peuples, sans que le peu d'Espagnols qui étôient restés dans le Portugal sussent où porter leurs armes.
Qu'il ferait entrer son régiment dans la ville d'Eluas, dont le gouverneur étoit tout à lui. Que pour la manière dont ils se rendraient maîtres de Lisbonne, il ne pouvoit leur prescrire rien de particulier, cela dépendant des occasions du jour où ilî l'entreprendraient.
Que cependant il étoit d'avis qu'ils tournassent
un poitua 4 l. ^3 leurs premiers efforts du côté du palais, afin de s'assurer de la personne de la vice-reine , et de tous les Espagnols qni pourroient servir d'otage» pour faire rendre la citadelle , qui sans cela pourrait incommoder la ville quand ou en seroit maître.
Il lui donna deux lettres de créance pour d'Almeïda et Mendoze, où il leur marquoit que le porteur étant chargé de ses intentions , il ne leur écrivoit que pour leur dire seulement qu'il souhaitoit qu'ils ne manquassent ni de fidélité à leurs promesses , ni de courage et de vigueur dansl'exécution. Cela fait, le duc renvoya promptement Pinto à Lisbonne , après lui avoir donné toutes les marques de confiance qui pouvoïent l'assurer de tenir toujours la même place auprès de lui , quelque heureux que fût le changement qu'il espéroit dans sa fortune.
H ne fut pas plutôt à Lisbonne , qu'il rendit les lettres à d'Almeïda et à Mendoze. Ils envoyèrent quérir aussitôt Lemos et Corée, que Pinto avoit mis dans les intérêts de son maître depuis long-temps (i). C'étoient deux riches bourgeois , qui avoient beaucoup de crédit parmi le peuple, ayant passé par toutes
(i) Lnsitania libérât», lil>. III , cap. 3.