‹ Histoire des révolutions de PortugalChapitre 13 sur 18 · KF.V. 1>F, PORT · texte numérisé non relu

KF.V. 1>F, PORT

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les charges de la ville, et disposant d'un nombre considérable d'artisans qui étoient à leurs gages. Ils avoient pris soiu l'un et l'autre de fomenter de longue main, et d'entretenir l'aversion des bourgeois contre les Espagnols , par les bruits qu'ils répandnient sourdement de nouveaux impôts qu'on devoit exiger au commencement de l'année. Ils avoient même congédié exprès plusieurs de leurs ouvriers, principalement les plus mutins , sous prétexte que le commerce étant ruiné, ils ne pouvoient plus les entretenir ; mais en effet afin que la misère et la faim les portât plus aisément à se soulever: et cependant ils les assistoient de temps en temps, afin de les avoir toujours à leur dévotion. Ils avoient outre cela des intelligences secrètes avec les principaux de chaque quartier , en sorte qu'ils assurèrent les conjurés, que pourvu qu'ils fussent avertis la veille de l'exécution, ils s'engageoient à faire soulever la plus grande partie du peuple à telle heure qu'on voudroît.

Pinto, assuré des artisans, tourna ses soins du côté des aulres conjurés : il les exhorta tous en particulier de se tenir prêts pour l'exécution, au premier avis qu'ils en recevroient; qu'ils s'assurassent de leurs amis sous prétexte de quelque querelle particulière , sans leur

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confier l'occasion où on les vouloit employer: bien des gens pouvant fournir décourage et de résolution l'épée à la maïn, qui ne sont pas capables de soutenir de sang froid tout le poids d'un secret important.

Les ayant trouvés tous fermes , intrépides , pleins d'ardeur et d'impatience de se venger des Espagnols, il en conféra avec d'Almeïda , Mendoze, d'Almada et Mello , qui, trouvant toutes choses dans l'état qu'on lepouvoit souhaiter, fixèrent le jour de l'exécution à un samedi , premier décembre (i). On en donna avis aussitôt au duc de Braganee, afin que de son côté il se fit proclamer roi le même jour dans toute la province d'Alentejo, qui relevoit presque tout entière de lui; et ils convinrent devant que de se séparer, de se trouver encore une fois ensemble, afin de prendre les dernières mesures pour l'exécution.

Le 2 e » novembre ils se rendirent la nuit à l'hôtel de Braganee, comme ils en étoient convenus. Ils trouvèrent qu'ils pou voient compter à-peu-pris sur cent cinquante gentilshommi'5 , la plupart chefs de maison , avec tous leurs domestiques , et environ deux-cents bourgeois et artisans , tous gens de main , dont on

étoit assuré, et qui par leur crédit dans la

ville en traineroïent aisément le reste du peuple.

La mort de Vasconcellos fut résolue , comme d'une victime qui étoit due au ressentiment de tout le Portugal, II y en eut qui proposèrent de traiter de même l'archevêque de Brague :

tls représentèrent que c'étoit un homme redoutable par la grandeur de son génie ; qu'on ne devoit pas croire qu'il regardât d'un œil indifférent le mouvement qu'ifs alloient faire ; qu'il pourroït remplacer le secrétaire" en se mettant à la tête des Espagnols et de leurs créatures qui étoient dans la ville; que pendant qu'on seroit attaché à se rendre maître du palais, il pourront se jeter dans la citadelle, ou venir au secours de la vice-reine, à laquelle on savoit bien qu'il étoit tout dévoué ; que dans une affaire aussi importante , il ne falloit point laisser d'ennemis derrière eux , qui pussent les faire repentir d'une fausse pitié et d'une compassion qu'ils auroïent eue à contretemps.

Ces raisons firent consentir la plus grande partie de Vv^anbUe à sa mort; et ce prélat couroit le même risque que Vasconcellos, si don Michel d'Almeïda (i) n'eût pris son parti.

(0 Sousa de Macedo dit que ne fut d'Almada , p. 554.

Il remontra aux conjurés, que la mort d'un homme de ce caractère, et revêtu d'une aussi grande dignité, les rendrait odieux à tout la inonde ; que c'était attirer sur le duc de Bragance la haine de tout le clergé et de l'inquisition, gens redoutables aux plus grands princes, et qui joindre i en t aux noms de rebelle et d'usurpateur celui d'excommunié ; que le prince lui-même serait au désespoir que l'on marquât son avènement à la couronne par une action si cruelle; qu'il s'offroit de veiller sur sa conduite de si près le jour de l'exécution qu'il ne pourroit rien entreprendre au préjudice de l'intérêt public. Enfin il parla si fortement en sa faveur qu'il obtint de ses amis la vie de ce prélat, qui ne la purent refuser à un homme de ce mérite.

Il ne restoit plus qu'à régler la marche et l'ordre de l'attaque. Us arrêtèrent qu'ils se partageraient en quatre bandes pour se jeter dans le palais en même temps par quatre endroits différents, afin d'occuper toutes les avenues sans que les Espagnols pussent communiquer ensemble ou se secourir mutuellement ; que dom Michel d'Almeïda attaquerait la garde allemande qui étoit à l'e ntr ce du palais ; que le grand veneur Metlo son frère, et don Estevan d'Acugna, à la tète des bourgeois, sur-

prendraient une compagnie d'Espagnols qui montent tous les jours la garde devant un endroit du château qu'on appeloit le Fort; que Teillo de Menezès, le grand chambellan Emmanuel Saa, et Pinto, se rendraient maîtres de l'appartement de Vasconcellos , dont ils se déferaient sur-le-champ, et que dom Antoine d'Almada, Mendoze, dom Carlos Norogna, et Antoine de Salsaigne s'assureroicnt de la personne de la vice-reine et de tous les Espagnols qui étoient dans le palais pour servir comme d'otages s'il en étoit besoin; que pendant qu'ils seroient occupés à se rendre maîtres chacun de leurs postes on détacherait quelques cavaliers avec des principaux bourgeois pour proclamer dans la vilîe dom Juan, duc de Bragance, roi de Portugal; qu'ayant assemblé Je peuple dans les rues ils s'en serviroient pour se jeter du côté où il paroitroît encore quelque résistance. On se sépara dans la résolution de se trouver le samedi, premier décembre, les uns chez dom Michel d'AImeïda, et les autres chez d'Almada et Mendoze, où les conjurés dévoient s'armer.

Pendant que les amis du duc de Bragancr travailloient à Lisbonne avec tant de chaleur pour ses intérêts, et quelui-méme n'oublioit rien pour s'assurer de toute sa province, le

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premier ministre, alarmé de ses retardements, lui dipêcha un eourier qui lui portoit un ordre exprès de partir incessamment pour se rendre à la cour ; et , afin que ce prince ne pût prétexter le défaut d'argent pour faire son voyage, le eourier lui remit entre les mains , de la part du comte duc, une ordonnance de dix mille ducats à prendre sur le trésor royal (i).

C'étoit s'expliquer en termes clairs et intelligibles. Le duc ne pouvoit différer davantage sans se rendre suspect avec justice. Il n'avoit plus aucune raison pour se dispenser d'obéir aux ordres du roi; il devoit craindre qu'un plus long retardement n'attirât enfin de Madrid des ordres fâcheux qui auroient pu déconcerter tous ses desseins et ruiner absolument l'entreprise. Ce nefutpasaussila manière dont il se servit pour parer à des ordres si pressants : il fit partir aussitôt la plus grande partie de sa maison , à laquelle il fil prendre le chemin de Madrid.

11 donna tous les ordres dans son gouvernement, à la vue du eourier, comme une personne qui est prête à faire un grand voyage.

Il dépécha dans le même moment un gentilhomme à la vice-reine pour lui donner avis de

(i) Cattsn !'»ssar , p. a8.

son départ. Il écrivit au premier ministre qu'il seroit au plus tard dans huit jours à la courj et, afin d'avoir un témoin qui déposât en sa faveur, il intéressa le courier par une somme d'argent qu'il lui fit donner, sous prétexta de payer sa course et de reeonnoitre la peine qu'il avoit prise de lui apporter les ordres du roi. Il avertit en même temps les conjurés des nouveaux ordres qu'il avoit reçus de la cour , leur faisant voir la nécessité qu'il y avoit d'exécuter leurs desseins le jour dont on étoit convenu, de peur d'être prévenus par les Espagnols, Mais ils étoient eux-mêmes dans un embarras qui ne leur permettoit guère de pouvoir rien entreprendre si promptement(i).

Il y avoit à Lisbonne un homme de qualité qui faisoit paroître dans toutes les occasions une haine violente contre le gouvernement des Espagnols; il ne les appeloit jamais que des tyrans et des usurpateurs. Il déclamoit publiquement contre leurs injustices, mais sur-tout il paroissoit déchaîné contre le voyage de Catalogne, sur lequel il faisoit mille pronostics fâcheux. D'Ahnada, Tayaut entretenu plusieurs fois, crut qu'il n'y avoit pas dans tout Lisbonne un meilleur Portugais , et qu'il seroit

(0 Caétaa Piusw, lib. I,p. a5.

U E PO RT UO 1 L, Si

ravi d'apprendre que l'on travailloit efficacement à la liberté de son pays. Mais quel fut son étonnement quand, l'ayant conduit dans un lieu écarté pour lui découvrir la conjuration, cet homme, en effet aussi timide et aussi lâche qu'il étoit audacieux dans ses paroles , se défendit d'y avoir part et de vouloir prendre aucun engagement avec les conjurés , sous préLexte du peu de solidilé qu'il voyoit dans cette affaire! Fier et intrépide tant qu'il crut la chose fort éloignée , mais timide et retenu à la vue du péril qu'il falloit partager : « Où soni, « dit-il à d'Aimada , les forces nécessaires pour » soutenir un aussi grand dessein? Quelle ar- « mée avez -vous à opposer aux troupes Espa-

* gnoles qui se répandront dans tout le pays « au premier mouvement que vous ferez pa- « roitre? Quels sont les grands qui sont à la

• tète de cette affaire ? et ont-ils eux-mêmes les « fonds nécessaires pour subvenir aux frais n d'une guerre civile? Je crains bien, ajouo la-t-il, qu'au lieu de travailler à nous venger « des Espagnols, et à la liberté du royaume, » vous ne contribuiez à sa ruine en leur don- « nant le prétexte qu'ils cherchent depuis si ■ long-tempsd'acheverde ruiner le Portugal. »

D'Aimada, qui ne s'ottendoit à rien moins qu'à ces sentiments, au désespoir d'avoir si

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mal placé son secret, ne lui répondit qu'en mettant l'épée à la main; et le pressant vivement, les yeux pleins de colère: « Il faut, lui

■ dit-il, que tu m'arraches la vie avec mon se- « cret, ou que je te punisse de l'avoir surpris

■ par tes discours pleins d'imposture ». Mais l'autre, dont la prudence alloit toujours à éloigner le péril le plus présent, consentit à la vue d'une épée nue à tout ce que d'Almada voulut. Il offrit d'entrer dans la conjuration; il trouva même des raisons pour détruire les premières qu il avoit avancées. Il fit plusieurs serments de garder inviolablement le secret: enfin ÎI n'oublia rien pour persuader à d'Almada que ce n'étoit ni faute de courage ni manque de ressentiment contre les Espagnols s'il n avoit pas goûté d'abord les propositions qu'il lui avoit faites.

Ses promesses et ses serments ne rassurèrent pas si fort d'Almada qu'il ne lui restât beaucoup d'inquiétude de cette aventure. Sans perdre son homme de vue, il avertit les principaux conjurés de l'accident qui lui étoit arrivé. L'alarme se répandit aussitôt parmi eux: on fit plusieurs réflexions sur la légèreté et l'inconstance de cet homme; on craignit que la vue du péril qu'il faudroit partager, ou l'espérance d'une grosse récompense, ne le

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rendit infidèle malgré toutes leurs précautions. Là dessus ils résolurent de différer l'exécution de leurs desseins, et ils forcèrent Pinto d'écrire à son maître de remettre de son côté à faire éclater l'entreprise qu'il eût reçu de leurs nouvelles (i). Mais Pinto, qui connoissoit bien de quelle importance il est dans de pareilles affaires de différer d'un seul jour, écrivit secrètement au prince de n'avoir aucun égard à sa lettre; que cen'étoit qu'une terreur panique des conjures, et dont ils seroient revenus devant que le courier fût arrivé à Villavieiosa (a).

En effet, voyant le lendemain que personne ne branloil, ils eurent honte d'avoir pris l'alarme si chf.udemcnt; et celui qui leur avoit causé cette inquiétude leur ayant donné de nouvelles assurances de la fidélité qu'il leur avoit promise, soit qu'il eût pris des sentiments plus géjiéreus, ou parla crainte de s'embarquer mal- à-propos dans l'accusation de tant de gens de qualité, Us remirent l'exécution au jour déterminé. Mais à peine étoient-ils sortit de cet embarras qu'ils retombèrent dans un autre qui ne leur causa pas moins d'inquiétude.

fij CaëtanPassar, lib. I, p. a5.

Ja) Sonsa, lib. III. cap. a.

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Pinto avoit pris la précaution de lenir toujours plusieurs des conjurés répandus dans le palais pour découvrir ce qui se passoit. Us affectoient de se promener indifféremment, comme des courtisans oisifs , lorsque , la veille de l'exécution, qui devoit commencer 'par la mort de Vasconcellos , ils apperçurent ce ministre qui s'embarquoit sur le Tage. D'autres que des conjurés n'y auroient seulement pas fait d'attention, parcequ'il étoit aisé de voir qu'il pouvoit passer de l'autre côté du fleuve pour plusieurs raisons où. ils n'avoient point de part. Cependant l'alarme se répandit aussitôt parmi eux; ils se persuadèrent que cet homme fin et habile, qui avoit des espions de tous côtés , avoit découvert quelque chose de la conjuration. On ne douta point qu'il ne fût passé de l'autre côté du fleuve pour faire entrer dans la ville quelques troupes qui étoienl répandues dans les villages voisins. Aussitôt l'image des supplices avec toutes les horreurs de la mort se présenta à l'esprit de plusieurs; la peur leur faisoit voir leurs maisons environnées d'officiers de justice pour les arrêter: déjà quelques uns songeoient à se sauver en Afrique ou en Angleterre pour se dérober à la cruauté des Espagnols. Enfin ils passèrent une partie de la nuit dans ces agitations, et

pour ainsi dire entre la vie et la mort, lorsque ceux des conjurés qui étoient restés sur le port pour observer ce qui se passeroit vinrent leur apprendre que le secrétaire étoit rentré au bruit des hautbois , n'étant sorti que pour une féte où il étoit convié (1). La joie succéda parmi les conjurés à leurs inquiétudes , et ils se retirèrent après être assurés que rïen ne branloit dans le palais, que tout le monde dormoit dans une profonde tranquillité , et qu'on n'y songeoit à rien moins qu'à ce qui s'y devoit passer le lendemain.

Il étoit fort tard quand ils se séparèrent , et de là au moment de l'exécution il ne restoit que quelques heures de la nuit , et dans ce peu de temps il arriva encore un accident aux conjurés avant que la conjuration eût pu éclater; tant il est vrai que dépareilles entreprises sont toujours très incertaines et souvent fort périlleuses , sur-tout quand la crainte des supplices ou l'espérance des récompenses peut faire des traîtres et des infidèles, (a) George Mello, frère du grand veneur, logeoit ordinairement chez un de ses parents qui demeurait dans un faubourg éloigné de la ville. Ce seigneur crut

(i) Sou*, lib. [U, cap. a, p. 55 7 .

(a) Gaétan Passai-, lib. I , p. a6.

que, comme il touchoitau moment que la coa.

juratîon alloit éclater, son parent, et qui étoit son ami depuis quelque temps, auroit lieu de se plaindre qu'il lui eût caché une affaire de cette importance , et où le bien commun de la patrie lintéressoit comme lui; qu'il l'engageroit aisément dans la conspiration , et qu'il le meneroit avec lui au rendez-vous des conjurés. Dans cette vue il monta à sa chambre au retour de l'assemblée, et, le tirant dans son cabinet, il lui fît part de toute l'entreprise, l'exhortant à se joindre à tant d'honnêtes gens, et de s'y porter comme un homme de sa qualité devoit faire, et en véritable Portugais. L'autre, surpris d'une si étrange nouvelle, ne laissa pas d'affecter quelque démonstration de joie de voir son pays prêt à recouvrer sa liberté. Il remercia Mello de la confiance dont il l'honoroit , et l'assura qu'il se tiendroit heureux d'exposer sa vie et de partager le péril avec tin t de gens de bien pour un dessein si juste et si glorieux.

Sur cela ils se séparèrent pour se reposer quelques heures avant que de partir pour le rendez-vous. A peine Mello fut-il dans sa chambre qu'il se repentit de l'excès de sa confiance; il se reprocha d'avoir mis inconsidérément la destinée de tant de gens de mérite entee lei

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nains d'un homme dont il n'étoït pas assez assuré : il lui sembla même qu'il avoit démêlé dans ses yeux et.dans toute sa contenance une inquiétude secrète et des marques de surprise et de frayeur à la vue d'une entreprise si périlleuse. Enfin il craignit que la peur des supplices ou l'espérance d'une récompense assurée ne le déterminât à révéler son secret.

Plein de ces réflexions qui agitoient son esprit , il se promenoità grand pasdans sa chambre lorsqu'un bruit confus de gens qui parloient assea bas, et comme en secret, ayant attiré son attention , il ouvrit la fenêtre pour mieux entendre ce qui se disoit. A la faveur d'une lumière assez sombre il apperçut son parent à la porte de la maison, prêt à monter achevai. Aussitôt, la colère et la fureur s'emparant de son ame , il descendit brusquement de sa chambre, et, courant à lui l'épée à la main, il lui demanda fièrement quelle affaire extraordinaire le faîsoit sortir de sa maison au milieu de la nuit, quel dessein il avoit, et où il vouloit aller. L'autre, extrêmement surpris, cherchoit de mauvaises raisons pour justifier sa sortie; mais Mello, le menaçant de le tuer, le contraignit de remonter dans sa chambre, et, s'étant fait apporter les clefs de la maison, il le garda à vue jusqu'à ce que l'heure de

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l'exécution étant arrivée il le détermina à venir avec lui se joindre aux autres conjurés.

Enfin le jour parut (i) où le succès alloit décider si le duc de Bragance méritoit le titre de roi et de libérateur de la patrie, ou le nom de rebelle et d'ennemi de l'état.

Les conjurés se rendirent de grand matin chez dom Michel d'Almeïda et chez les autres seigneurs où ils dévoient s'armer. Ils y parurent tous avec tant de résolution et de confiance qu'ils sembloîent aller à une victoire certaine. Ce qui est de remarquable , c'est que dans un si grand nombre, composé de prêtres , de bourgeois, et de gentilshommes, qui étoient la plupart animés par des intérêts différents, il n'y en eut pas un qui manquât à sa parole et à la fidélité qu'il avoit promise. Chacun pressoit le moment de l'exécution comme s'il avoit été le chef et l'auteur de l'entreprise, et que la couronne dût être la récompense des périls où il s'exposoit. Plusieurs femmes même voulurent avoir part à la gloire de cette journée. L'histoire (a) conserve la mémoire de dona Philippe de Villenes , qui arma de ses propres

fi) Samedi i décembre 1640.

M C.Ma n p aasar ,n>. t, p. a 7 .

de PoaiuciL. 89 mains ses deux fils; et après leur avoir donné leurs cuirasses: « Allez, mes enfants, lear dit- . elle, éteindre la tyrannie, et nous venger de « no» ennemis; et soyez sûrs que, si le succès « ne répond pas à nos espérances, votre mère • ne survivra pas un moment au malheur de ■ tant de gens de bien. »

Tout le monde étant armé , ils se rendirent au palais par différents chemins , et la plupart en litières , afin de mieux cacher leur nombre et les armes qu'ils portoient. Ils se partagèrent en quatre bandes, comme on en étoit convenu, attendant avec bien de l'impatience que huit heures sonnassent , qui étoit le moment marqué pour l'exécution. Jamais le temps ne leur avoit paru si long. La crainte qu'on ne s'apperçùt de leur grand nombre, et que l'heure extraordinaire où ils paroissoient au palais ne fit soupçonner au secrétaire quelque chose de leur dessein leur causoit de cruelles inquiétudes. Enfin huit heures sonnèrent ; et Pinto ayant aussitôt tiré un coup de pistolet pour signal , comme on en étoit con*venu , ils se virent en liberté d'agir.

Ils se poussèrent en même temps brusquement , chacun du côté qui lui étoit assigné.

Dom Michel d'Al me ïd* tomba avec sa bande

go HÉVOLUTIOK»

sur la garde allemande , qui prise au dépourvu , la plupart sans armes, fut bientôt défaite sans avoir presque rendu de combat.

Le grand veneur , Mello son frère , et dom Estevan d'Acugna, chargèrent la compagnie espagnole , qui étoit en garde devant un endroit du palais qu'on appcloit le Fort. Us étoient suivis de la plupart des bourgeois qui avoient part à l'entreprise. Us se jetèrent avec beaucoup de courage l'épée à la main dans le corps-de-garde où les Espagnols s'étoient retranchés. Mais personne ne s'y distingua davantage qu'un prêtre du bourg d'Ajeinbuza; il marchoit à la téte des conjurés tenant un crucifix d'une main et une épée de l'autre : il animoi lie peuple avec une voix terrible à mettre en pièces leurs ennemis ; au milieu de ses plus vives exhortations il chargeoit lui-même les Espagnols, tout fuyoit devant lui; car paroïssant armé d'un objet que la religion nous apprend à révérer, personne n'osoit l'attaquer ni se défendre ; en sorte qu'après quelque résistance l'officier espagnol avec ses soldats fut obligé de se rendre, et, pour sauver sa vie, de crier comme les autres , Vive le duc de Bragance roi de Portngal I

Pinlo s' étant ouvert le chemin du palais , se mità la téte de ceux qui dévoient attaquer l'ap-

DE PORTUGAL. yi

parlement de Vasconcellos. Il marchoit avec tant de confiance et de résolution, que rencontrant un de ses amis qui lui demanda en tremblant où il alloït avec ce grand nombre de gens armés, et ce qu'il vouloit faire : « Rien

■ autre chose , lui dit-il en souriant , que de

■ changer de maître, et vousdéfaired'un tyran

■ pour vous donner un roi légitime. »

En entrant dans l'appartement dusecrétaire ils trouvèrent au bas de l'escalier Francisco Soarez d'Albergaria , lieutenant-civil (i) , qui ne faisoit que de sortir de chez lui. Ce magistrat , croyant, d'abord que ce tumulte ne fût qu'une querelle particulière, voulut interposer son autorité pour les faire retirer; mais entendant crier de tous côtés, Vive le duc de Bragance! il crut que son honneur et le devoir de sa charge l'obligeoient de crier Vive le roi d'Espagne et de Portugal ! ce qui lui coûta la vie ; un des conjurés lui tira un coup de pistolet , et se fit un mérite de le punir d'une fidélité qui commençoit à devenir criminelle.

Antoine Correa , premier commis du secrétaire , accourut au bruit. Comme il étoit le ministre ordinaire de ses cruautés, et que, semblable à son maître , il traîtoït la noblesse

(l) Corrpgi^or de riTil.

avec beaucoup de mépris, doin Antoine de Menezès lui enfonça le poignard dans le sein . Mais ce coup ne suffit pas' pour faire sentir a ce malheureux que son autorité é toit fiuie; car ne pouvant comprendre qu'on osât s'attaquer à lui, et croyant qu'on l'avoit pris pour un autre, il se tourna fièrement vers Menezès, et 'e regardant avec des yeux pleins de vengeance et de ressentiment , « Quoi ! tu oses me « frapper » ? lui dit-il. A quoi l'aube ne répondit que par trois ou quatre coups redoublés , qui le jetèrent sur le carreau. Cependant ses blessures ne s'étant pas trouvées mortelles, il en réchappa pour perdre la vie quelque temps après , d'une manière plus honteuse , par la main du bourreau (i).

Les conjurés s'étant ainsi défaits de ce commis qui les avoit arrêtés sur l'escalier, se prèsserent d'entrer dans la chambre du secrétaire. Il étoit alors avec Diego Garcez Palleia , capitaine d infanterie, qui , voyant tant de monde armé et plein de fureur, se douta bien qu'on envouloit à la vie de Vasconcellos. Quoiqu'il n'eût aucune obligation à ce ministre , la seule générosité le fit jeter l'ëpée à la main hors de la porte pour en défendre l'entrée aux conjurés,

(i}ftonu , lib. î , rop. 3.

11' PO«Tll)lL. o. î

et lui donner le temps de se sauver ; mais ayant été blessé au bras, et ne pouvant plus tenir son épée, accablé de la multitude, il se jeta par une fenêtre , et fut assez heureux pour ne se pas tuer.

Aussitôt les conjurés entrèrent en foule dans la chambre du secrétaire : on le cherche par-tout , on renverse lits , tables , on enfonce les coffres pour le trouver, chacun vouloii avoir l'honneur de lui donner le premier coup.

Cependant il ne paraissait point, et les conjurés étoient au désespoir qu'il échappai à leur vengeance , lorsqu'une vieille servante, menacée de la mort , fit signe qu'il étoit caché dans une armoire ménagée dans l'épaisseur de la muraille , où il fut trouvé couvert de papiers.

La frayeur où le jeta la vue d'une mort qu'il voyoitprésente de tous côtés l'empêcha de dire un seul mot (i). Dom Rodrigo deSaa , grand chambellan , lui donna le premier un coup de pistolet ; ensuite percé de plusieurs coups d'épée , les conjurés le jetèrent par la fenêtre en criant: « Le tyran est mort; vive la liberté, et • dom Juan roi de Portugal ! »

Le peuple, qui étoit accouru au palais,

(i) Sousa.lib. III, cap. 3, p. 565.

g/, RÉVOLUTIONS

poussa mille cris de joie en le voyant précipiter , et répondit par de grandes acclamation» aux conjurés. Ensuite il se jeta avec fureur sur le corps de ce malheureux; chacun en le frappant crut venger l'injure publique , et donner les derniers coups à la tyrannie.

Telle fut la fin de Michel Vasconcellos, Portugais de naissance, mais ennemi juré de son pays, et tout Espagnol d'inclination. Il étoit né avec un génie admirable pour les affaires , habile, appliqué à son emploi, d'un travail inconcevable , et fécond à inventer de nouvelles manières de tirer de l'argent du peuple , et par conséquent impitoyable , inflexible, et dur jusqu'à la cruauté , sans parents, sans amis , sans égards : personne n'avoit de pouvoir sur son esprit; insensible même aux plaisirs, et incapable d'être touché par les remords de sa conscience : il avoit amassé des biens immenses dans l'exercice de sa charge , dont une partie fut pillée dans la chaleur de la sédition. Le peuple se fit justice lui-même, et se paya par ses mains des torts qu'il prétendit avoir reçus durant son ministère.

Pinto sans perdre de temps marcha pour se joindre aux autres conjurés qui dévoient se rendre inaitres du palais et de la personne de la vice- reine. Il trouva que c'en étoit déjà fait,

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et qu'ils avoient eu un pareil succès par-tout. En effet ceux qui étoient destinés pour attaquer l'appartement de cette princesse s'étant présentés à la porte , et le peuple furieux menaçant d'y mettre le feu si elle ne faisoit ouvrir promptement, la vice-reine, accompagnée de. ses lillesd'honneuret de l'archevêque de Brague , se présenta a l'entrée de sa chambre , se flattant que sa présence appaiseroit la noblesse, et feroit retenir le peuple. « J'avoue, « messieurs, leur dit-elle en s 'avançant vers les principaux des conjurés , « que le secrétaire

■ s'est attiré justement la liai ne du peuple et

■ votre indignation par la dureté et l'inso- « lence de ùa conduite : sa mort vient de vous « délivrer d'un ministre odieux. Votre ressen- « timent ne doit-il pas être satisfait? Songez

■ que ces mouvements peuvent encore se don- « ner à la haine publique contre le secrétaire : « mais si vous persévérez plus long-temps « dans ce tumulte, vous ne pourrez vous dis- « culper du crime de rébellion, et vous me « mettrez moi-même hors d'état de pouvoir

■ vous excuser auprès du roi. »

Dom Antoine deMenezes lui répondit que tant de gens de qualité n'avoient pas pris les armes seulement pour ôter la vie à un misérable qui la devoit perdre par la main dubour-

yS A b, l|o t U T 1 0,H S

reau ; qu'ils étaient assemblés pour rendre « duc de Bragance une couronne qui lui appartenoit légitimement , qu'on avoit usurpée sur sa maison, et qu'ils s a cri fier oient Cous leurs vies avec plaisir pour le remettre sur le trône. Elle vouloit lui répondre , et interposer l'autorité du roi; mais d'Aimeïda craignant qu'un plus long discours ne ralentît l'ardeur des conjurés , l'interrompit brusquement, lui disant , Que le Portugal ne reconnoissoit plus d'autre roi que le duc de Bragance ; et en même temps tous les conjurés crièrent à l'envi, Vive dom Juan roi de Portugal 1

La vice-reine, voyant qu'ils ne gardoient plus de mesure , cru t trouver plus d'obéissance dans la ville , et que sa présence imposerait davantage au peuple et aux bourgeois , qua nd ils ne seroient plus soutenus des conjurés.

Mais comme elle vouloit descendre , dom Carlos Norogna la supplia de se retirer dans son appartement, l'assurant qu'elle y seroit servie avec autant de respect que si elle commandoit encore dans le royaume , et qu'il n'étoit pas à propos d'exposer une grande princesse aux insultes du peuple encore en mouvement, et plein de chaleur pour sa liberté. Elle comprit aisément par ces paroles qu'elle étoit prisonnière. Outrée de dépit elle lui demanda avec

hauteur : « Eh ! que me peut faire le peuple ? A quoi Norogna lui répondit avec beaucoup d'emportement: « Rien autre chose, madame, « quedejetervotre altesse par lesfenêtres (i). »

L'archevêque de Brague ne put entendre ■Norogna sans frémir de colère; il arracha l'épée à un soldat qui se trouva auprès de lui (a), et plein de fureur, voulant se jeter au travers des conjurés pour venger la vice-reine, il alloit se faire tuer , lorsque dom Michel d'Almeïda l'embrassant , le conjura de songer au péril où il s'exposoit ; et le tirant par force à l'écart, il lui dit que sa vie ne tenoïtà rien , et qu'il avoit eu bien de la peine à l'obtenir des conjurés , à qui sa personne étoit assez odieuse, sans qu'il les aigrit davantage par une bravoure mutile et peu convenable à un homme de son caractère. Il fut donc obligé de se retirer , et même de dissimuler toute sa colère , dans l'espérance que le temps lui fourniroit une occasion favorable pour faire éclater sa vengeance contreNorogna , et son attachement pour les intérêts de l'Espagne.

Le reste des conjurés s'assura des Espagnols qui étoient dans le palais ou dans la ville. Us

i) Sonia, Ub. III, cap. 3,p,56 7 .

a) De fiello lusitaoo, lib. I, p. i, Ilrfv. UE POUT. g

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arrêtèrent le marquis de Puëbla , major-dome de la vice-reine , et frère aîné du marquis de Leganez, dom Didace Cardenas , mestre-decamp général , dom Fernand de Castro , intendant de marine , le marquis de Baynetto , Italien, grand-écuyer de la vice-reine , et quelques officiers de marine qui étoïent dans le port. Cela se passa avec autant de tranquillité que s'ils avoient été arrêtés par un ordre du roi d'Espagne. Personne ne branla pour les secourir , et eux-mêmes n'étoïent guère en état de se défendre , ayant été arrêtes la plupart dans le lit.

Ensuite Antoine de S al daigne , à la tête de ses amis et d'une foule de peuple dont il étoit suivi , monta à la chambre souveraine de Rniaçion. Il exposa à la compagnie le bonheur du Portugal qui avoit recouvré son roi légitime; que ia tyrannie venoit d'être détruite , et que les lois , si long-temps méprisées , alloient reprendre leur ancienne vigueur sous un prince si sage et si juste. Son discours fut reçu avec un applaudissement général; on n'y répondoit que par de vives acclamations en faveur du nouveau prince. Et Gonzalezde Souza de Macedo , premier président de cette cour souveraine , et pere de l'historien que noua

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avons consulté , prononça aussitôt ses arrêts au nom de dom Juan, roi de Portugal.

Pendant qu'Antoine de Saldaigne disposoit la chambre de Relaçion à reconnoitre le duc de Bragance pour roi , dom Gaston Coutingno tiroit des prisons tous ceux que la dureté des ministres d'Espagne y tenoit enfermés. Ce»

pauvres gens , passant tout d'un coup d'un affreux cachot, et de la crainte continuelle d'une mort prochaine, au plaisir de trouver leur liberté dans celle de leur pays , touchés de sentiments de reconnoissance , et agités de la peur qu'ils avoient de retomber dans leurs chaînes , composèrent comme une nouvelle compagnie de conjurés , qui n'eut pas moins d'ardeur pour affermir le trône du duc de Bragance, que le corps de noblesse qui en avoit formé le premier dessein.

Au milieu de la joie que eausoit aux conjurés le succès favorable de l'entreprise, Pinto avec les principaux n'étoit pas sans inquiétude.

Les Espagnols étoîent encore dans la citadelle , d'où ils pouvoient foudroyer la ville , et faire repentir le peuple d'une joie inconsidérée. C'étoit d'ailleurs une porte assurée au roi d'Espagne pour rentrer dans la ville , et y ré-

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tabiir son autorité. Ainsi croyant n'avoir rien fait tant qu'ils ne seroient pas maîtres de cette place , ils allèrent trouver la vice-reine , à laquelle ils demandèrent un ordre pour le gouverneur, afin qu'il la remit entre leurs mains.

Elle rejeta bien loin cette proposition, et leur reprochant leur rébellion , elle leur demanda avec indignation s'ils vouloient aussi la rendre complice. D'Almada, irrité de son refus, plein de feu, et la colère dans les yeux, jura que si elle ne signoit prempteraent l'ordre qu'on lui demandoit , il alloit sur-le-champ poignarder tous les Espagnols qui étoient ar. rêtés. La princesse, effrayée de l'emportement de cet homme, et craignant pour la vie de tant île gens de qualité, crut que le gouverneur savoit trop bien son devoir pour déférer à un ordre qu'il devineroit aisément avoir été extorqué par violence: ainsi elle signa cet ordre; mais il eut un autre effet qu'elle ne pensoit : le gouverneur espagnol dom Louis Del ■ campo , homme de peu de résolution , voyant à la porte de la citadelle tous les conjurés en armes , suivis d'une foule de peuple , qui menacoit de le mettre en pièces avec toute sa garnison s'il ne se rendoit à l'instant , se trouva fort heureux de sortir à si bon marché, et avec un titre apparent qui couvroit sa lâcheté.

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Il rendit la citadelle. Les conjuré* , assurés de tous côtés, dépêchèrent aussitôt Mendoze et le grand veneur au duc de Bra^ance pour lui porter ces heureuses nouvelles , et l'assurer de la part de toute la ville qu'il ne manquent plus au bonheur du peuple que la présence de son roi.

Ce n'est pas que sa présence fût également souhaitée de tout le monde. Les grands du royaume ne voyoient son élévation qu'avec une secrète jalousie ; et ceux de la noblesse qui n'avoient point eu de part à la conjuration observoient un silence qui marquoit leur incertitude. Il y en avoit même qui s'avançoient jusqu'à dire qu'il n'étoit pas sûr que ce prince toulùt avouer une action aussi hardie , et qui auroit infailliblement des suites terribles. Les créatures des Espagnols sur-tout étoient dans une consternation étrange ; ils n'osoient paraître , de peur de s'attirer le peuple encore tout furieux de sa nouvelle liberté : chacun ae tenoit renfermé chez soi , en attendant que le temps. lui apprit ce qu'ils dévoient craindre ou espérer des desseins du duc de Bragance.

Mais ses amis , qui étoient bien instruits de ses intentions, marchoient toujours leur chemin, Ils s'assemblèrent au palais pour donner quelques ordres en attendant l'arrivée du roi.

ioi aiTOLCTiom Ils déclarèrent unanimement l'archevêque de Lisbonne président du conseil , et lieutenantgénéral pour le rot. Il s'en défendît d'abord, remontrant que l'état présent de la ville et de tout le royaume demandoit plutôt un général qu'un homme de son caractère. Enfin, faisant semblant de se rendre aux prières de ses amis , il convint de se charger de signer les ordres, pourvu qu'on lui donnât l'archevêque de Brague pour collègue dans l'expédition des affaires et des dépêches qu'il falloit faire avant l'arrivée du roi.

Par là ce prélat , fin et habile , espéroit , sous prétexte de partager avec lui l'autorité , Je rendre complice , et par conséquent criminel envers les Kspagnols s'il acceptoit la qualité de gouverneur , de laquelle, après tout , il ne lui auroit jamais laissé que le titre , ou , s'il larefusoit, le perdre auprès du prince, et le rendre odieux à ses peuples mêmes et à tout le Portugal , comme un ennemi déclaré de tout le royaume.

L'archevêque deBrague sentît bien le piège qu'on lui tendoit; mais comme ilétoit tout dévoué au parti des Kspagnols par l'attachement qu'il avoit pour la vice-reine , il refusa hautement de prendre aucune part au gouvernement. Ainsi l'archevêque de Lisbonne s'en

trouva chargé seul, et on lui donna pour conseillers d'état dom Michel d' Al meïda, Pierre Mendoze, et dom Antoine d'AImada.

Un des premiers soins du gouverneur fut de se rendre maître de trois grands galions es. pagnols qui étoient dans le port de Lisbonne. On arma quelques barques, où tonte la jeunesse de la ville se jeta, dans l'impatience de se signaler; mais on trouva ces vaisseaux sans résistance , les officiers et la plupart des soldats ayant été arrêtés dans la ville dans le temps que la conjuration éclata.

Il dépêcha le soir du même jour des couriers dans toutes les provinces pour inviter les peuples à rendre grâces à Dieu de ce qu'ils avoient recouvré leur liberté, avec ordre à tous les magistrats des villes de faire proclamer le duc de Braganceroi de Portugal, et de s'assurer delous les Espagnols qu'on pourrait trouver. Ensuite il fit préparer toutes choses dans Lisbonne pour recevoir magnifiquement le nouveau prince qu'on attendoit à tous moments. L'archevêque fit entendre à la vicereine qu'il étoit à propos qu'elle se retirât du palais pour faire place au roi et à toute sa maison. Il lui fit préparer un appartement dans la maison royale de Xabregas , qui étoit dans une extrémité de la ville. La princesse sortit

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du palais aussitôt qu'elle eut appris les intentions de l'archevêque; mais d'un air fier et sans dire un seul mot elle traversa toute la ville pour s'y rendre. Ce ne toit plus cette foule de courtisans qui l'aecompagn oient ordinairement ; à peine avoit-elle quelques domestiques , et le seul archevêque de Brague , toujours constant dans son attachement, lui en donna des marques publiques dans uu temps qu'elles n'êtoient pas sans danger pour sa vie.

Cependant le duc de Bragance souffroit de cruelles agitations dans l'incertitude de sa destinée : tout ce que l'espérance la plus flatteuse a d'agréable , et tout ce que la crainte la plus cruelle a de terrible , lui passoient tourà-tour dans l'esprit : l'éloignement deVillaviciosa , qui est à trente lieues de Lisbonne , l'euipéchoit d'en apprendre des nouvelles aussitôt qu'il eût bien souhaité. Tout ce qu'il savoit c'est que dans ce moment on y décidoit de sa vie et de sa fortune. Il avoit résolu d'abord , comme nous avons dit , de faire soulever le même jour toutes les villes de ses dépendances : mais il trouva plus à propos d'attendre des nouvelles de Lisbonne , afin de prendre son parti conformément à ce qui se seroit passé dans cette ville. Il lui restoit le royaume des AJgarves , et la ville et la citadelle d'E-

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lùas , où il pouvoit se retirer si le succès n'éloit pas favorable dans la capitale ; et il crut même pouvoir encore se défendre d'avoir eu part à la conjuration, dans un temps sur-tout oùles Espagnols consentiroient aisément qu'il voulût bien être innocent.

Il avoit envoyé plusieurs couriers sur la route de Lisbonne ; et quoiqu'il attendit des nouvelles à toutes les heures , il avoit déjà passé toute la journée et une partie de la nuit dans ces agitations ; lorsqu'enfin Mendoze et Mello ayant fait une extrême diligence , arrivèrent à Villaviciosa. Ils se jetèrent d'abord aux pieds du prince , et par cette action respectueuse et la joie quibrilioit sur leur visage , ils lui apprirent encore mieux que par leurs paroles qu'il étoit roi de Portugal.

Ils vouloient lui rendre un compte exact du succès de l'entreprise. Mais le prince , sans leur donner le temps d'entrer dans le détail de cette affaire , les conduisit lui-même avec empressement dans l'appartement de la duchesse. Ces deux seigneurs la saluèrent avec le même respect que si elle eut été déjà sur le trône ; ils l'assurèrent de tous les vœux de ses sujets , et pour lui marquer qu'ils la reconnoissoient pour leur souveraine, ils la traitèrent toujours de majesté : ce qui lui devait être d'autant plus

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agréable , que l'on ne se servo'it auparavant que du mot d'altesse pour les rois de Portugal.

On peut juger de la joie du prince et de cette princesse par les cruelles inquiétudes dont ils sortoient, et par la grandeur de la fortune où ils se trouvoient heureusement élevés. Tout le château retentit alors de cris de joie : la nouvelle se répandit en un moment aux environs. Le même jour i! fut proclamé roi de Portugal dans toutes les villes de ses dépendances. Alphonse de Mello en fit faire autant dans la ville d'Eliias. Chacun accourut en foule rendre ses devoirs au nouveau roi: et peut-être que ces premiers hommages, quoique rendus confusément , ne touchèrent pas moins l'ame de ce prince que ceux qu'il reçut quelque temps après dans un jour de cérémonie.

L'archevêque régent dép échoit couriers sur couriers au duc de Bragance pour lui représenter de quelle imporlaoce éloît sa présence à Lisbonne. Son dernier courier le trouva le lundi à moitié chemin dans la plaine deMontemor, où, pour couvrir sa marche , ce prince timide frignoit de chasser à l'oiseau; mais il n'eut pas plutôt ouvert le paquet du régent qu'il prit la poste pour se rendre à AIdegalegue , dont il étoit éloigné de dix lieues;

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et y ayant trouvé une barque avec deux pécheurs, il se jeta dedans, et se fit conduire à Lisbonne en traversant le Tage , qui en cet endroit a trois lieues de largeur. D'Ablancourt, envoyé du feu roi en Portugal, rapporte dans ses mémoires que ce prince aborda à la place du palais, qui est un quarré long, fort spacieux , fermé de trois cours du palais de l'Àlfardegue et de quelques maisons particulières , et de l'autre du Tage , qui n'en est séparé que par un mur d'appui fait en forme de terrasse ; que cette grande place éloit remplie d'une infinité de personnes de toutes conditions , qui attendoient depuis deux jours leur prince les yeux toujours tournés vers Aidegalegue ; mais que pas un , dit cet écrivain , coiijecturoit en voyant aborder celte barque de pécheur qu'elle portoit le roi; qu'il ne fut point connu d'abord de tout ce peuple qui occupoit la place ; qu'il passa au travers de la foule comme un particulier, et que ce ne fut qu'après être monté sur une espèce d'écbafaud où on avoit placé son trône qu'il fut salué et proclamé roiavec une joie infime de tous les Portugais.

Le soir il y eut des feux d'artifices disposés dans toutes les places publiques. Les bourgeois en particulier en avoient fait chacun de-

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vant leurs maisons, toutes les fenêtres brillèrent pendant toute la nuit d'un nombre infini de flambeaux et de bougies; il sembloit que toute la ville fût en feu: ce qui fit dire à un Espagnol que ce prince étoit bien heureux qu'un si beau royaume ne lui contât qu'un feu de joie.

En effet un soulèvement général de tout le royaume suivît incontinent celui de Lisbonne. Il sembloit qu'à l'exemple de cette capitale chaque ville eût une conspiration toute prête à faire éclater, tant cette révolution fut prompte et générale, 11 arrivoit tous les jours des couriers au roi pour lui apprendre que les villes et les provinces entières avoïpnt chassé les Espagnols pour se mettre sous son obéissance. Les gouverneurs de places ne furent pas plus fermes que celui de la citadelle de Lisbonne ; et soit qu'ils n'eussent pas assez de troupes pour contenir le peuple, ou qu'ils manquassent de courage ou de munitions , ils sortirent honteusement , la plupart sans se faire tirer un coup de mousquet: chacun d'eux craignoit pour soi le même traitement que celui de Vasconcellos; rien ne leur par ois soi t si terrible que le peuple en fureur. Ainsi on peut dire qu'ils s'enfuirent de Portugal avec

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la même précipitation que des criminels qui échappent de leurs prisons, sans qu'il restât dans tout le royaume un seul Espagnol qui ne fût arrête; et tout cela en moins de quinze jours.

Il n'y eut que dom Fernand de la Cuéva, gouverneur de la citadelle de Saint-Joam , à l'embouchure du T âge, qui parut vouloir tenir contre la révolution générale, et conserver la place au roi son maître. Sa garnison n'étoit composée que d'Espagnols, commandés par de braves officiers , qui firent une vigoureuse résistance aux premières approches des Portugais. Il fallut se résoudre à l'assiéger dans les formes; on fit venir ducanon de Lisbonne; la tranchée fut ouverte , et poussée jusqu'à la contrescarpe , nonobstant le feu continuel et les sorties fréquentes que faisoient les assiégés. Mais comme la voie de la négociation est toujours la plus sûre , et souvent la pins courte , le roi fit faire des propositions si avantageuses au gouverneur , qu'il n'eut pas la force d'y résister. Il fut ébloui des sommes considérables qu'on lui offrit, jointes à une coinmanderie de l'ordre de Christ dont ce prince l'assura. Ii fit son traité, et rendit la ciladelie, sous prétexte qu'il n'avoit pas de troupes suffi-

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santés pour la défendre , malgré cependant les principaux officiers de sa garnison, qui refusèrent de signer la capitulation.

Le roi jugea à propos de ne différer pas davantage à se faire eouronner , afin de consacrer sa royauté , et rendre sa personne plus auguste à ses peuples. La cérémonie s'en fit Je i5 décembre avec toute la magnificence possible : le duc d'Aveïro , le marquis de Vif lareal , le duc de Camine son fils , le comte de Monsano , et tous les autres grands du royaume s'y trouvèrent. L'archevêque de Lisbonne , à la tète de son clergé, et accompagné de plusieurs évêques , le reçut à la porte de la cathédrale , et il fut reconnu solennellement pour roi de Portugal par tous les états du royaume, qui lui prêtèrent le serment de fidélité.

Peu de jours après la reine arriva à Lisbonne avec une suite nombreuse. Toute la cour sortit bien loin au-devant d'elle : les officiers qui étoient nommes pour composer sa maison s'étoient déjà rendus auprès d'elle: le roi même sortit de Lisbonne pour la recevoir. Ce prince n'oublia rien de toutes les magnificences qui étoient convenables à sa nouvelle dignité, et qui pouvoient lui faire croire qu'il étoit persuadé qu'elle n'avoit pas peu contribué à lui mettre la couronne sur la tète. On remarqua

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