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de peur de laisser à son successeur' des ennemis redoutables dans des sujets trop puissants ; que lui et le duc d'Aveiro , tons deux du sang royal de Portugal , étoient éloignés des emplois, pendant que toutes les charges de l'état et les dignités du royaume dcvenoient la récompense d'une troupe de séditieux ; que tous les gens de bien voyoient avec douleur le mépris qu'on faisoit de sa personne: qu'il alloit languir dans une indigne oisiveté au fond de sa province ; qu'il songeât qu'il étoit trop grand par sa naissance et ses grands biens pour être sujet d'un si petit roi ; et qu'il venoit de perdre un maître dans la personne du roi d'Espagne , qui pouvoit seul lui donner des emplois conformes à sa naissance, par le nombre considérable de royaumes et de gouvernements où il avoit à pourvoir.
Voyant que ces discours faisoient impression sur l'esprit de ce prince , il lui dit qu'il avoit ordre de la cour d'Espagne de lui promettre la vice-royauté de Portugal pour récompense de sa fidélité. Ce n'étoit pourtant pas l'intention de l'archevêque; il vouloit uniquement la liberté et le rétablissement de la princesse de Mantoue. Mais il f alloit intéresser le marquis deVillareal par les motifs les plus puissants. Os considérations, que l'a r-
iso tiïOLiiTiows chevêque sut lui remettre plusieurs fois et en plusieurs manières devant les yeux, le firent consentir à se mettre à la tête de cette affaire avec le duc de Camine son fds.
L'archevêque , s'étant bien assuré de ces deux princes , engagea aussi le grand Inquisiteur, son ami particulier. Cet homme étoit d'autant plus important au dessein de l'archevêque , qu'il étoit sûr en 1 engageant d'y faire entrer tous les officiers de l'inquisition , nation souvent plus formidable aux gens de bien qu'aux scélérats, et qui peut beaucoup parmi les Portugais. Il le prit par des motifs de conscience, le faisant souvenir du serment de fidélité qu'ils avoient fait au roi d'Espagne , et qu'ils ne dévoient pas violer en faveur d'un rebelle ; peut-être aussi par des vues fort intéressantes , en lui faisant envisager qu'ils ne pouvoient ni l'un ni l'autre espérer de conserver long-temps leurs charges , sous un prince qui aimoit à remplir tous les emplois de gens qui lui fussent dévoués.
Il passa plusieurs mois à faire beaucoup d'autres conjurés. Les principaux furent le commissaire de lacmzade, le comte d'Armainar , neveu de l'archevêque, le comte de Ballerais , dom Augustin Emmanuel , Antoine Corrca, ce commis de Vasconcellos , à qui
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Ménezes donna quelques coups de poignard quand la conjuration éclata , Laurent Pidez Carvable , garde du trésor royal , tous créatures des Espagnols, à qui ils dévoient leurs charges et leur fortune, et qui n'en espéroient la conservation ou le rétablissement que par le retour de la domination des Castillans.
Les Juifs même, qu'on sait être eu grand nombre à Lisbonne, et qui y vivent en s'accommodant au dehors de la religion chrétienne , eurent part à ce dessein. Le roivenoit de refuser des sommes considérables , qu'ils lui avoient offertes pour faire cesser les poursuites de l'inquisition, et pour obtenir Ja permission de professer publiquement leur religion. L'archevêque se servit habilement du ressentiment où ils étoient de ce refus , pour les engager dans son entreprise. Il s'aboucha avec les principaux, qui étoient au désespoir de s'être déclarés mal -à-propos , et qui se voyoientpar là exposés à toute la cruauté de l'inquisition.
Ce prélat habile fit servir leur frayeur à ses desseins ; il les assura de sa protection auprès du grand inquisiteur, qu'on savoit bien qui n'agissoit que par ses mouvements : ensuite il leur fit craindre d'être chassés de tout
lia révolutions le Portugal par un prince qui affeetoit une grande catholicité; et en même-temps il leur promit au nom du roi d'Espagne la liberté de conscience , et celle d'une synagogue dans le royaume , s'ils pouvoient contribuer à y rétablir son autorité.
La passion de cet archevêque étoit si violente , qu'il n'eut point de honte d'emprunter le secours des ennemis de Jésus-Christ pour chasser du trône son roi légitime : ce fut peutêtre la première fois que l'on vit l'inquisition agir de concert avec la synagogue.
Les conjurés après plusieurs projets différents, s'arrêtèrent enfin à celui-ci, qui étoit le sentiment de l'archevêque , et qu'il avoit concerté avec le premier ministre d'Espagne:
que les Juifs mettroient le feu la nuit du 5 août aux quatre coins du palais, et en même temps à plusieurs maisons de la ville, afin d'occuper le peuple chacun dans son quartier : que les conjurés se jeteroient dans le palais sous prétexte d'apporter du secours contre l'incendie, et qu'an milieu du trouble et de la confusion que causent nécessairement ces sortes d'accidents, ils s'approcheroient du roi, et le poignarderaient ; que le duc de Camine s'assureroit de la reine et ries princes ses enfants pour s'en servir, comme on avoit fait de la princesse
ni POSTccAi. !i3 de Mantoue, pour faire rendre la citadelle; qu'il y auroit en même temps des gens tout prêts avec beaucoup de feux d'artifice pour mettre le feu à la flotte ; que l'archevêque et le grand inquisiteur avec tous ses officiers marcheroient par la ville pour appaiser le peuple et l'empêcher de remuer, par la crainte qu'il a de l'inquisition; et que le marquis deVillareal prendroit le gouvernement de l'état, en attendant les ordres d'Espagne.
Comme ils n'étoient pas sûrs que le peuple voulût se déclarer en leur faveur, ils avoient besoin de troupes pour soutenir leur entreprise. Ils convinrent qu'il falloit obliger le comte-duc à envoyer une flotte considérable sur les cotes , prête à entrer dans le port au moment que la conjuration éclaterait ; et que sur l'avis du succès , il fit avancer aussitôt vers Lisbonne des troupes qui seraient sur la frontière, pour achever de soumettre ce qui ferait encore quelque résistance.
Mais il étoit difficile aux conjurés d'entretenir pour celalescorrespondancesnécessaires avec le premier ministre d'Espagne. Depuis que le roi avoit su que la vite-reine avoit écrit à Madrid , il avoit mis des gardes si exacts sur les frontières, qu'il ne sortoit plus personne du royaume sans sa permission expresse ; et
il n 'étoit pas sur d'entreprendre de corrompre les gardes, de peur que par une double trahison ces gens ne les trahissent eux-mêmes , en livrant les lettres , ou en déclarant qu'oïl les avoit voulu corrompre.
Enfin presses de faire savoir de leurs nouvelles au ministre d'Espagne, sans lequel ils ne pouvoient rien entreprendre ; et ne sachant de quelle voie se servir, ils jetèrent les yeux sur un riche marchand de Lisbonne , qui étoit trésorier de la douane , et qui à cause de son grand commerce dans toute l'Europe, avoit permission particulière du roi d'écrire en Castille. Cet homme appelé Baése faisoit profession publique de la religion chrétienne, mais il étoit de ceux qu'on appelle en Portugal chrétiens nouveaux, et qu'on soupçonne toujours d'observer en secret les lois de la religion juive. On lui offrit une grosse somme d'argent pour l'engager dans l'entreprise. Cela joint aux exhortations des Juifs qui avoient le secret de la conjuration, il accepta les offres, et se chargea de faire tenir les lettres au comteduc d'Olivarès.
Il adressa son paquet au marquis d'Aïamonté, gouverneur de la première place frontière d'Espagne, croyant ses lettres en sûreté,
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sitôt qu'elles seroient hors des terres de Portugal.
Ce marquis, proche parent et ami de la reine de Portugal , et qui étoit actuellement en négociation avec le nouveau roi , surpris de voir des lettres cachetées du grand sceau de l'inquisition de Lisbonne, et adressées au premier ministre d'Espagne, les ouvrit aussitôt , dans la crainte que ce ne fût quelque avis qu'on lui donnât de la liaison qu'il entretenoit secrètement avec le roi et la reine de Portugal ; lorsqu'il trouva que c'étoit le projet et le plan d'une conjuration prête à éclater contre lui, et qui alloit perdre toute ta maison royale. Il renvoya aussitôt le paquet au roi de Portugal. On ne peut dire l'étonneraent où il se trouva à l'ouverture de ces lettres, envoyant que des princes ses parents, un archevêque et plusieurs des grands de sa cour, qui sembloient avoir marqué le plus de joie de son élévation , conspiroient non seulement contre sa couronne , mais en vouloient encore à sa vie.
Il fit aussitôt assembler son conseil secret; et quelques jours après on exécuta ce qui y i'ut résolu. Le 5 août étoit le jour où la conspiration devoit éclater, sur les onze heures du soir, suivant le projet qui avoït été inter-
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ceplé; le roi fit entrer ce jour là même dans Lisbonne, à dix heures du matin, toutes les troupes qui étoient en quartier dans les -villages voisins, sous prétexte d'une revue générale qu'il devoit faire dans la grande cour du palais. Il donna de sa propre main et en secret plusieurs billets cachetés à ceux de sa cour dont il étoitle plus assuré, avec un ordre précis à chacun de n'ouvrir son billet qu'àmidi, et pour lors d'exécuter ponctuellement ce qu'il portoit. Ensuite ayant fait appeler dans son cabinet l'archevêque et le marquis de Villareal , sous prétexte de quelque affaire qu'il leur vouloit communiquer , on les arrêta sans brnit environ à midi ; et un capitaine des gardes dans le même temps arrêta le duc de Camine dans la place publique. Ceux qui avoient reçu du roi ces billets cachetés , les ayant ouverts , y trouvèrent un ordre pour chacun d'eux, d'arrêter un des conjurés, de le conduire en telle prison , et de le garder à vue jusqu'à nouvel ordre. Ces mesures étoient prises si justes, et furent exécutées si ponctuellement qu'en moins d'une heure les quarante-sept conjurés furent arrêtés, sans qu'aucun songeât à échapper.
Le bruit de cetle conjuration s'étant répandu dans la ville, tout le peuple accourut
en foule au palais , demandant avec de grands cris que l'on lui livrât les traîtres. Quoique le roi apperçût avec plaisir l'affection que le peuple lui portait, ce concours de monde qui s'étoit assemblé si brusquement ne laissoit pas de lui faire de la peine. Il craignit que le peuple ne s'accoutumât à ces sortes de mouvements, qui ont toujours quelque chose de séditieux. Ainsi après les avoir remerciés du soin qu'ils prenoient de sa vie, et les avoir assures de la punition des coupables, il se servit du magistrat pour les faire retirer.
Cependant de peur de laisser ralentir la haine du peuple , qui passe aisément de la fureur et de la colère la plus violente contre les criminels aux sentiments de pitié et de compassion, dès qu'il ne les regarde plus que comme des malheureux, ce prince fit publier que les conjurés avoient eu dessein de l'assassiner, et toute la maison royale, et démettre le feu à la ville; que ce qui seroit resté de l'incendie auroit été en proie aux séditieux, et que la politique d'Espagne , pour s'épargner désormais toute crainte de nouvelles conspirations , et pour assouvir pleinement sa vengeance, avoït résolu de peupler la ville d'une eolonie de Castillans, et d'envoyer tous les bourgeois aux mines de l'Amérique, et là de
les ensevelir tout vivants dans ces abyuies où
ils font périr tant de monde.
Ensuite il donna des juges aux conjurés, qu'il prit du corps de la chambre souveraine; il y joignit deux grands du royaume à cause de l'archevêque de Brague , du marquis de Villaréal , et du duc de Camine.
Le roi avoit ordonné aux commissaires de ne se servir des lettres qu'il leur remit qu'en cas qu'ils ne pussent d'ailleurs convaincre les conjurés de leur crime, de peur qu'on ne démêlât en Espagne ses liaisons avec le marquis d'Aïamonté, et par quelle voie ces lettres étaient tombées entre ses mains. Mais il ne fut pas besoin de les employer pour découvrir la vérité. Baése se coupa dans son interrogatoire sur tous les chefs sur lesquels il fut interrogé; et ce malheureux ayant été présenté à la question, à peine en eut-il senti les premières douleurs que , le courage lui manquant , il confessa son crime, et déclara tout le plan de la conspiration. Il avoua qu'ils avoient eu dessein de faire périr le roi; que l'office de l'inquisition étoit pleine d'armes, et qu'ils n'attendoien t que la réponse du comte-duc pour exécuter leurs desseins.
La plupart des autres conjurés furent exposés à la question , et leurs dépositions se
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trouvèrent conformes à celles du juif. L'archevêque, le grand inquisiteur, le marquis de Villaréal , et le duc de Camine , confessèrent leur crime pour s'épargner la douleur de la question. Les juges condamnèrent les deuï derniers d'avoir la tete tranchée, les autre» conjurés à être pendus et mis par quartiers , et réservèrent au roi le jugement des ecclésiastiques.
Le roi assembla aussitôt son conseil , et dit à ses ministres qu'il craignoit que le supplice de tant de gens de qualité, quoique criminels, n'eût des suites dangereuses; que les chefs des conjurés étant des premières maisons du royaume, leux3 parents seroient autant d'ennemis secrets qu'il auroit, et que la passion de venger leur mort seroit une malheureuse source de nouvelles conjurations. Que la mort du comle d'Egraont en Flandre et celle des Guïses en France avoicnt eu l'une et l'autre des suites funestes; que la grâce qu'il accorderoit à quelques uns, et un traitement moins rigoureux que la mort pour les autres, luigagneroient tous les cœurs, et les mettroieut eux, leurs parents, et leurs amis, dans l'obligation d'agir dorénavant par des motifs de reconnoissance; que cependant, quoique son avis penchât à la douceur, il ne les avoit assemblés
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que pour savoir leur sentiment et suivre celu i
qui seroit trouvé le meilleur.
Le marquis de Ferreira opina le premier à les faire exécuter promptement. Il soutint fortement qu'un roi dans ces occasions ne doit écouter que la justice seulej que la douceur pourroit avoir de dangereuses suites ; que l'on attribueroit le pardon des criminels à la foiblesse du prince , ou à la crainte que l'on avoit de leurs amis, plutôt qu'à sa bonté; que l'impunité attirerait le mépris sur le gouvernement présent, et donnerait la hardiesse à leurs parents de vouloir les délivrer de prison, et peut -être de pousser la chose plus loin ; qu'il devoit un exemple de sévérité à son avènement à la couronne pour intimider ceux qui seraient capables d'entreprendre quelque chose de semblable. Enfin que les criminels n'étoient pas seulement coupables envers la personne de sa majesté, mais qu'ils étoient coupables envers l'état qu'ils alloient bouleverser, et qu'il devoit encore plus considérer la justice qu'elle doit à son peuple en les punissant comme ils le méritoient que de faire attention au penchant qu'il avoit à la clémence dans une occasion où la conservation de sa majesté et la sûreté publique étoient des intérêts inséparables.
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Tout le conseil ayant été du même avis, le roi s'y rendit, et l'arrêt fut exécuté le lendemain. L/archevêque de Lisbonne voulut sauver un de ses amis; il demanda sa grâce à la reine, et la sollicita avec toute la confiance d'un homme qui croyoit qu'il n'y avoit rien qu'on pût refusera ses services. Mais la reine, qui avoit compris la justice et la nécessité indispensable de la punition, et qui voyoit combien une distinction de cette nature aigrirait les parents et les amis des autres conjurés , persuadée qu'il pouvoit y avoir des actions de clémence très injustes , sut faire céder dans ce moment le penchant qu'elle avoit à la douceur au devoir de la justice. Elle ne dit qu'un mot à l'archevêque, mais d'un ton qui ne lui permit pas de réparlir. « Monsieur l'ar- «chevêque, lui dit-elle, la plus grande grâce ■ que vous pouvez attendre de moi sur ce que ' vous me demandez , c'est d'oublier que vous * m'en avez jamais parlé. *
Le roi , voulant ménager le clergé du royaume, et sur-tout la cour de Rome, qui, par considération pour la maison d'Autriche, refusoit de recevoir ses ambassadeurs, changea la peine de l'archevêque et du grand inquisiteur en prison perpétuelle. On publia peu de temps après que l'archevêque y étoit mort de
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maladie, accident assez ordinaire à certains prisonniers d'état que la politique ne permet pas de faire monter sur un échafaud. On fut long-temps à la cour de Madrid sans pouvoir démêler par quel moyen le roi de Portugal avoit découvert cette conjuration ; et ce ne fut que par une nouvelle conspiration qui se tramoit en même temps contre le roi d'Espagne que ce prince connut celui qui avoit fait passer à Lisbonne les premiers avis des desseins de l'archevêque de Brague.
Le roi de Portugal entretenoit toujours, comme nous avons dit, une étroite relation avec les ennemis de la monarchie espagnole.
Ses porls étoient ouverts aux flottes de France et d'Hollande : il avoit un résident à Barcelone et parmi les révoltés de Catalogne , et il s'appliqua à exciter de nouveaux troubles dans le cœur même de l'Espagne qui laissassent moins d'attention à Philippe IV pour les affaires de Portugal. Le nouveau roi avoit déjà jeté quelques semences de rébellion dans l'esprit du duc de Medina-Sidonia son beau-frere; le marquis d'Aïamonté, seigneur castillan, et leur confident mutuel, acheva de le séduire:
il étoit proche parent de la reine de Portugal et du duc de Médina ; ses terres , situées à l'era-
boucliure de la Guadiane, et proche les frontières de Portugal, favorisoient ie commerce secret qu'il entretenoit avec celte cour, et il espéroit augmenter sa fortune et trouver son élévation dans celle de ces deux maisons. C'éloit un homme hardi, entreprenant, mécontent du ministre, et prévenu de cette indifférence pour la vie si nécessaire à ceux qui tententdehautesentreprises.
Il écrivit secrèlement an duc de Médina- Sidonia pour le féliciter sur la découverte de la conjuration de l'archevêque qui avnit pensé faire périr la reine sa sœur et toute la maison royale, et il lui ïnsinuoit en même temps combien il devoit souhaiter que le nouveau roi pût conserver une couronne qui devoit passer un jour sur la tête de ses neveux; que le Portugal, contigu à la Cas tille, lui assuroit un asile dans des temps fâcheux, et sur-tout pendant le ministère du comte-duc, dont la politique superbe et absolue n'avoit pour objet que l'abaissement des grands: il ajouta qu'il n'étoit pas même sûr que ce ministre, quoique son parent, lui laissât long-temps le gouvernement d'une grande province si voisine du Portugal; que c'étoit un sujet digne de ses réflexions, et que, s'il vouloit qu'il achevât de lui
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i!Î4 iiÉvoLDiiiisi communiquer celles qu'il avoit faites de son côté, il lui envoyât un homme de confiance avec lequel il pût's'ouvrir avec sûreté.
Le duc de Médïna-Sidonia, naturellement vain et superbe, et qui n avoit vu qu'avec une jalousie secrète l'élévation de son beau-frere, comprit bien que la lettre du marquis caclioit de plus hauts desseins; il fit partir aussitôt un certain Louis de Castille, son confident, pour conférer avec lui. Le marquis, ayant vu sa lettre de créance , s'ouvrit sans peine; et , après lui avoir fait voir avec quelle facilité le duc de Bragance s'étoit emparé de la couronne de Portugal, il lui dit que le duc de Médina ne trouveroit jamais une conjoncture plus favorable pour assurer la fortune de sa maison, et la rendre indépendante de la couronne d'Espagne.
Il lui représenta que le roi étoit épuisé par la guerre qu'il soutenoit depuis si long-temps contre la France et la Hollande; que la Catalogne seule occupoit ses principales forces; qu'il falioit faire soulever l'Andalousie et porter la guerre jusque dans le centre du royaume; que le peuple toujours avide de la nouveauté, et d'ailleurs accablé d'impôts, changeront avec plaisir de souverain ; que le duc de Médina n'étoit pas moins aimé dans son gou-
de po»t oc At. i3!> vernement que celui de Bragance dans le Portugal ; qu'il devoit seulement s'appliquer à gagner les gouverneurs particuliers qui étoient sous ses ordres, sans cependant leur confier le secret de ses desseins ; qu'il mit ses créatures dans les postes les plus importants; qu'il lui seroit aisé ensuite de s'assurer des galions qu'on attendoit incessamment des Indes; que l'argent dont ils étoient chargés serviroit à soutenir la guerre, et que, pour faciliter l'exécution de ce projet, le roi de Portugal feroit entrer dans Cadix, de concert avec lui, une flotte considérable composée de ses vaisseaux et de ceux de ses alliés, et chargée de troupes de débarquement qui acheveroient de soumettre ceux qui s'opinîâtreroïent mal-à-propos à vouloir conserver une fidélité inutile au roi d'Espagne.
Le confident du duc de Médina lui ayant rendu compte de son voyage, ce seigneur se laissa éblouir par l'éclat d'une couronne. Il étoit maître des forces de terre et de mer comme capitaine général de l'océan et gouverneur de toute la province; il y possédoit en propre des villes considérables et de grandes terres : tout cela lui donnoit une autorité presque absolue, et il crut, dans les premiers mouvements de son ambition , qu'il ne lui
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manquoit que la volonté d'être roi pour mettre une couronne sur sa téte, et pour ne reconnoitre aucune autorité supérieure dan»
l'Andalousie.
Il renvoya aussitôt Louis de Castïlle au marquis d'Aïamonté pour l'assurer qu'il entroit dans ses vues, et pour prendre avec lui des mesures plus précises, par rapport sur-tout à la cour de Portugal. Il s'appliqua en même temps à s'assurer de ses créatures et à s'en faire de nouvelles ; il laissott échapper des plaintes contre le gouvernement; il plaiguoit les soldats qui n'éloient point payés, et le peuple qui étoit accablé d'impôts.
Le marquis d'Aïamonté, instruit de sa disposition, ne songea plus qu'à réduire leurs projets dans un plan fixe et déterminé ; il étoit question d'en conférer avec le roi de Portugal ; le marquis, trop connu sur les frontières, n'osa passer dans ce royaume; il jeta les yeux, pour une négociation si délicate , sur un moine intrigant attaché de tout temps à sa fortune et dont l'habit , si révéré dans ce pays d'inquisition , laissoit moins d'attention à ses démarches (i). Ce religieux , de l'ordre de saint François, et appelé le P. Nicolas de Vélasco, passa
(i) Caëtan Pastar, de Bello lmitano , lih. Il , p. yg.
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à Castro-Marin, première -pille de Portugal, sous prétexte d'y venir traiter de la rançon d'un Castillan qui y étoit prisonnier. Le roi de Portugal , de concert avec le marquis d'Aïamonté, le fit arrêter comme un espion, et on le fit venir à Lisbonne chargé de chaînes , ei comme un criminel que les ministres vouloient interroger eux-mêmes; on le jela dans une prison où il étoit gardé avec une sévérité apparente : on le relâcha peu après sous prétexte qu'il n'étoit entré dans le royaume que pour traiter de la liberté de l'officier espagnol, et on lui permît même devenir au palais la solliciter, afin qu'il pût conférer avec les ministres sans le rendre suspect auxespions secrets de la cour de Madrid.
Le roi le vit plusieurs fois , et l'assura , pour récompense de ses soins , de le faire évêque. Le cordelier, ébloui de celte espérance, ne partoit plus du palais; il faisoit sa cour à la reine et obsédoït les ministres ; il entroit même dans les intrigues des courtisans; il vouloit qu'on s'appercût de son crédit et de sa faveur; et, sans révéler expressément le fond de sa négociation, il en trahissoit le secret par des manières fastueuses et indiscrètes. Le courtisan, attentif et toujours jaloux de la faveur naissante , démêla bientôt que sa prison n'avait
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été qu'un prétexte pour l'introduire à la cour; onpublioit différentes conjectures sur le sujet de son -voyage, et un Castillan qui étoït prisonnier à Lisbonne en pénétra tout le secret.
Ce Castillan, appelé Sanche, étoit créature du duc de Médina -Sidonia; il faisoit la fonction de trésorier de l'armée avant la dernière révolution. Le nouveau roi l'avoit fait arrêter comme tous les Castillans qui se trouvèrent alors à Lisbonne , et il gémissoit dans une dure captivité ; il n'eut pas plutôt appris le nouveau crédit du cordelier, son pays, et sa conduite, qu'il soupçonna qu'il n' étoit à la cour que pour y ménager quelque intrigue; et il fonda sur ce soupçon le projet de sa liberté; il écrivit à ce religieux pour implorer sa protection, et en des termes respectueux et propres à flatter sa vanité. Il se plaîguoit par sa lettre de ce que le roi de Portugal retenoit si long- temps dans une dure prison un servi leur et une créature du duc de Médina son beau-frere; et, pour répandre quelque vraisemblance sur ce qu'il avançoit , il envoya au cordelier un grand nombre de lettres qu'il avoit reçues de ce seigneur avant la révolution , et dans lesquelles il lui recommandoit différentes affaires avec cette confiance et la supériorité que lui rton-
I) E POITCOAL 139 noieiit son rang et la protection dont il l'honoroit.
Le cordelier répondit en peu de mots à Sanche qu'il n' avoit rien en plus grande recommandation que les intérêts de ceux qui appartenoient au duc de Médina; qu'il alloit travailler à lui procurer sa liberté, et qu'il lui reconamandoït seulement le secret. L'adroit Castillan, pour se rendre moins suspect, attendit quelque temps l'effet de ses promesses ; il lui écrivit ensuite pour lui représenter qu'il y avoit sept mois qu'il gémissoit dans la captivité; que le ministre d'Espagne seinbloit l'avoir oublié dans les fers; qu'on ne parloit ni de sa rançon, ni de sou échange, et qu'il n'attendoit plus sa liberté que des soins qu'il en voudroit bien prendre.
Le cordelier , qui se vouloit faire un nouveau mérite auprès du duc de Medina de la liberté de Sanche , la demanda au roi et l'obtint. Il fut tirer lui-même le Castillan de prison , et lui oifrit de le faire comprendre dans un passeport que le roi avoit accordé à quelques domestiques de ia duchesse de Mantoue qui s'en retournoient à Madrid. Mais le rusé Castillan lui répondit que la ville de Madrid étoît devenue pour lui une terre étrangère ; qu'il ne
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pouvoit paroi tre à la cour sans s'exposer à rentrer dans une nouvelle prison ; qiie le ministre sévère et inexorable ne manqueroit pas de lui demander un compte rigoureux de sa recette, quoique dans la révolution on eût pillé sa caisse, et qu'on ne lui eût pas même laissé ses registres; et il ajouta, pour pressentir le cordelier , qu'il ne respiroit qu'à se voir auprès du duc de Médina son patron , et que ce seigneur étoit assez puissant pour faire sa fortune , sans qu'il fût obligé de sortir de l'Andalousie.
Le religieux ayant besoin d'une voie sûre pour rendre compte au marquis d'Aïamonté de sa négociation , et pour recevoir de nouveaux ordres , jeta les yeux sur le Castillan , qui affectoit de paroitre inviolablement attaché aux intérêts du duc de Médina , il le garda quelque temps , sous prétexte de lui ménager un passe-port, mais en effet pour l'observer et s'assurer de sa fidélité ; le commerce fréquent qu'ils avoientformainsensiblement une liaison étroite entre eux : le Castillan , plus habile , s'en servit pour tirer un secret qui échappa au cordelier par vanité. Ce religieux, pour le persuader de l'étendue de son crédit et de la considération qu'on avoit pour lui , ne put l'empêcher de lui dire qu'il le verroit bientôt
sous un autre habit; qu'il étoit assure duo évèché , et qu'il ne désespéroit pas même de se voir revêtu de la pourpre romaine. Sanche , pour achever de lui arracher son secret , affectoit de n'en rien croire: son incrédulité apparente piqua le cordelier j Et que direzvous , ajouta-t-il, quand vous verrez une couronne sur la tête du duc de Medina ? Sanche, par des doutes affectés, le conduisit peu-à-peu jusqu'à faire une entière confidence de ses desseins. Le cordelier lui avoua enfin qu'il étoit chargé d'une négociation où des rois entroient; qu'il verroit au premier jour le duc de Medina souverain de l'Andalousie ; que le marquis d'Aïamontéconduisoit cette grande affaire; quec'étoit à ce seigneur castillan que le roi de Portugal étoit redevable de la découverte de la dernière conspiration ; que les Espagnes alloient entièrement changer de face; et qu'à son égard il pouvoit l'assurer d'une fortune considérable, s'il vouloit seulement se charger dp rendre au duc et au marquis les lettres qu'il lui confieroit. Sanche , charmé de se voir maître d'un secret si important, lui renouvela les assurances qu'il lui avoït données plusieurs fois de son attachement aux intérêts du duc de Medina. Il prit les lettres du cordelier , et il lui assura que si on le ju-
i4a EÉVOLUTIONS geoit à propos il se tiendrait heureux d'en rapporter lui-même la réponse. Il partit pour l'Andalousie; mais il ne fut pas plutôt sur les terres d'Espagne qu'il prit la route de Madrid. Il fut droit en arrivant chez te ministre , auquel il fit dire que Sanche , trésorier de Portugal , échappé des prisons de l'usurpateur , avoit une affaire de conséquence à lui communiquer,
Le comte-duc, naturellement superbe et de difficile accès , lui fit dire de revenir aux jours ordinaires d'audience. Sanche , rebuté si durement , s'écria qu'il falloit absolument qu'il lui parlât , qu'il y alloit du salut d« la monarchie , et prît le ciel à témoin de sa fidélité, et de la diligence qu'il avoit apportée pour en avertir le ministre.
Ce discours véhément étant rapporté au comte-duc , il commanda qu'on le laissât entrer. Sanche se jeta à ses pieds, et lui dit que l'état étoit sauvé puisqu'il étoit parvenu en sa présence ; il lui rendit compte de la manière dont il avoit été arrêté dans la dernière révolution: il passa ensuite à la conjuration du duc de Medina-Sidonia ; il lui en développa tous les projets, les liaisons avec le roi de Portugal , le dessein de s'emparer des galions , de livrer Cadix aux ennemis de la cou-
DE roiTlIGJl,
ronne , et de tourner contre le roi même les armes qu'il comraandoit en Andalousie, pour son service; et pour justifier tout ce qu'il avaiv çoit il lui remit différentes lettres ducordelier, écrites en chiffres au marquis d'Aïamonté , et au duc de Mcdina , et qui contenoient le plan de la conspiration.
Le comte -duc parut d'abord consterné d'une nouvelle si surprenante; il resta quelque temps sans dire mot; mais après s'être remis il prit un air plus gracieux qu'il ne l*avoit ordinairement; il loua Sanche de sa fidélité envers son roi , et il ajouta qu'il méritoil une double récompense pour avoir découvert de si pernicieux desseins , et pour n'avoir pas balancé à les découvrir au plus proche parent du chef même de la conspiration ; il le fit conduire ensuite dans un appartement séparé, avec ordre de ne le laisser parler à qui que ce soit, et ilpassa aussitôt chez le roi, auquel il rendit compte de tout ce qu'il venoit d'apprendre ; et il lui présenta en même temps les lettres du cordelier,
Philippe fut frappé d'une si noire Irahison : il y avoit long-temps que la fierté extraordinaire des Guzman lui étoit suspecte et odieuse ; et songeant en même temps à la perte récente du Portugal , qu'il attribuoit à l'ainbi-
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lion de la duchesse de Bragance, il ne put s'empêcher de dire à son ministre par une espèce de reproche que tous les malheurs de l'Espagne venoient de sa maison. Ce prince ne manquoit ni de pénétration ni de délicatesse dans l'esprit; mais il ainioit les plaisirs, et haïssoit les affaires, toute attention lui étoit pénible , et il eût volontiers abandonné une partie de ses étals , pourvu qu'on lui eût laissé toute son oisiveté. Ainsi après avoir évaporé sa colcre il remit les lettres du cordelier au comte-duc sans les avoir décachetées , et il lui ordonna de les faire examiner par trois conseillers d'état, qui lui en feroient leur rapport.
C'étoit rendre le ministre maître de cette affaire. H choisit pour instruire ce procès trois de ses créatures. On déchiffra les lettres du cordelier ; Sanche fut entendu plusieurs fois. Il étoit question de le faire parler à la décharge du duc deMedina, que le ministre vouloït sauver : il le fit appeler avant qu'il parût devant les commissaires, et affectant ces manières pleines de confiance dont le* grands savent si bien se servir pour éblouir et pour gagner ceux dont ils ont affaire :
• (i) Comment , mon cher Sanche, lui dit-il ,
„. (i) Do Ii«llo huluno, Hb. II, p. 104.
DE POBTl'CAl. l4i
«pourrons-nous justifier le duc de Medina
■ d'une* accusation qui ne roule que sur le»
« lettres d'un moine inconnu, et qui vraisem-
■ blablement a été corrompu par nos ennemis, « pour rendre suspecte la fidélité du duc, qui d sert "si utilement le roi dans sa province « d'Andalousie, u
Sanche , pénétré de la vérité de sa déposition , et qui craignoit peut-être qu'en l'affoiblissant il ne se privât lui-même de la récompense qu'il espéroit, soutint toujours avec beaucoup de fermeté qu'il y avoit une conspiration formée contre l'état , que le duc en étoit le chef, le marquis d'Aïamonté le principal négociateur, qu'il en avoit vu des lettres entre les mains du cordelier, et qu'infailliblement on verrait l'Andalousie soulevée , si on ne prévenoit de bonne heure les mauvais desseins du gouverneur de la province.
Le ministre , qui ne vouloit pas que cette affaire s'approfondît , prit son temps pour en parler au roi; il dit à ce prince qu'on avoit déchiffré les lettres du cordelier , qui avoit été apparemment suborné pour perdre le duc de Medina ; que Sanche luî - même pouvoit avoir été trompé par ce moine intrigant ; qu'on ne produisoit ni lettres du duc , ni témoins qui déposassent formellement contre lui ; et
RKV. DE PORT. g
J',f> HÉVOLÏJTIOHS
que loute celte accusation rouloit sur des lettres qui pouvoient bien être l'ouvrage de la calomnie ; que cependant , comme on ne pouvoit prendre trop de précaution dans une affaire si importante ., qu'il croyoit qu'il falloit tirer adroitement le duc de son gouvernement, où il n'auroit pas été aisé de l'arrêter, ■faire entrer des troupes dans Cadix avec un nouveau commandant, et s'assurer en même temps du marquis d'Àïamonté , et que .s'ils se trouvoient criminels, le roi pourroit alors les abandonner à toule la rigueur de sa justice.
Les conseils du ministre étoient des lois encore plus impérieuses à l'égard du prince que pour le reste de ses sujets. Philippe , qui n'aiinoit pas à répandre du sang , et d'un caractère doux et paresseux , lui dit qu'il le laissoit mailre de cette affaire. Le eomte-duc fit partir aussitôt dom Louis de Haro, son neveu, avec ordre de dire au duc qu'innocent ou coupable il se rendit incessamment à ia cour ; qu'il étoit assuré de sa grâce s'il ('toi t criminel , mais qu'il étoit perdu s'il différoit un moment de déférer aux ordres du roi. Un autre courier fit arrêter le marquis d'Aïamonté , et le duc de Ciudadréal se jeta en même temps dans Cadix à la tête de cinq mille hommes.
Le duc de Medina fut accablé par cette nou-
DE PÛBTL'OII. I/,7
velle : il n'avoit point d'autre parti à prendre que celui d'obéir ou de se sauver en Portugal ; mais l'idée de passer le reste de sa vie comme un proscrit et dans un pays étranger lui paroissoit indigne d'un homme de son rang. Il ne voyoit point de place pour lui en Portugal ; et comme il connoissoit le pouvoir absolu que le comte-duc avoit sur l'esprit du roi, il résolut de s'al .an donner à la foi de ce ministre : il partit, et il fit une si grande diligence , que cette prompte obéissance disposa le roi à le croire innocent , ou à lui pardonner s'il étoit coupable.
Le duc fut descendre chez le ministre, et après en avoir reçu de nouvelles assurances de sa grâce, il lui déclara le plan île la conjuration , dontil rejeta tout le projet sur le marquis d'A.iamonté. Le ministre l'introduisit secrètement dans le cabinet du roi : le duc se jeta à ses pieds , qu'il mouilla de ses larmes et dans cette posture humiliante il'lui avoua son crime , et lui demanda sa grâce dans les termes les plus touchants. Le roi , naturellement doux, se laissa attendrir; il mêla ses larmes à celles du duc, et lui dit qu'il donnoil sa grâce à son repentir , et aux prières que lui en avoit faites le comte-duc d'Olivarez ; il le congédia ensuite : mais comme il n'etoit pas
l^S DÉVOLUTIONS
à propos/de l'exposer à une nouvelle tentation dans une conjoncture si délicate, il eut ordre de se tenir à la suite de la cour. On confisqua même une partie de ses grands biens , qui n'avoient servi qu'à lui inspirer des pensées d'indépendance , et le roi mit un gouverneur et une garnison dans la ville de Saint-Lucar de Barameda , résidence ordinaire des ducs de Médina- S idonia.
Le ministre, pour persuader le roi du repentir sincère de son parent, proposa à ee seigneur de faire appeler en duel le duc de Bragance. Le duc de Médina parut d'abord surpris d'une pareille proposition ; ïl dit au ministre que les lois divines et humaines défendoient le duel: mais comme il vit que le comteduc s'o|)iniâlroit dans son dessein, il ajouta qu'il auroit beaucoup de peine à en venir à ces extrémités avec son beau -frère , à moins que le roi n'obtint en sa faveur une bulle du pape qui le mît à couvert de l'excommunication majeure dont l'église punit les duellistes.
Le ministre lui repartit qu'il n'étoit pas temps de s'arrêter à ces scrupules ; qu'il devoit songer à mériter sa grâce par une action d'éclat , et qui fit perdre au public le soupçon qu'09, pourroit avoir de son intelligence avec les rebelles ; et il ajouta que s'il ne vouloit pas ab-
solument se battre , qu'il suf'fisoit qu'il ne désavouât pas le cartel qu'il pren droit soin de faire publier sons son nom. Le duc , qui comprit bien que tout ce qu'on exigeoit de lui n'abouliroit qu'à une comédie dont on vouloit amuser le peuple , consentit au cartel ; le comte-duc le dressa lui-même. On en répandit un grand nombre de copies dans l'Espagne , en Portugal, et même dans la plupart des cours de l'Europe. El nous le rapporterons ici comme une pièce singulière, qui convenoit mieux à un chevalier errant qu'à un grand d'Espagne et à un seigneur revêtu de si grandes dignités.
• Dora Gaspar Alonço Perez de Cuzman, a duc de Médina- S idonia , marquis, comte et « seigneur de Saînt-Lucar de Barameda . capi- « taine général de la mer oeeane, côtes d'Aun dalousie , et des armées de Portugal ; gentil- « homme de la chambre de S. M. catholique. «
Dieu ee carde.
« Je dis que comme c'est une chose notoire
■ à tout le monde que la trahison de Juan de
■ Bragance , jadis duc , que Ton sache aussi la « détestable intention avec laquelle il a voulu « tacher d'infidélité la très fidèle maisou des
l5o RÉVOLUTIONS
« Guzmans , laquelle par tanl de siècles est de- ■ meurée et demeurera à l'avenir en l'obéi s- « sance de son roi et maître, et vérifiée telle « par tant de sang de tous les siens répandu « pour ce sujet. Ce tyran a introduit dans l'esk prit des princes étrangers , et dans celui « des Portugais errants qui suivent son parti , n pour mettre en crédit sa méchanceté, les « animer en sa faveur , et me mettre mal , bien n qu'en vain , dans l'esprit de mon maître r ( Dieu le garde que je sois de son opinion ); a fondant et établissant sa conservation sur le « bruit qu'il en faisoit courir , et duquel il in- « fectoit un chacun, se promettant que s'il « pouvoit gagner ce point que de faire douter « au roi d'Espagne de ma fidélité à son servi- « ce, it ne trouveroit pas de ma part une si « grande opposition qu'il la rencontre en tous « ses desseins. E t pour y parvenir il s'est servi «. d'un frère religieux qui avoit été envoyé par « le corps de la ville d'Aïamonté à Castro-Ma- « rino en Portugal , pour délivrer un prison- « nier , lequel frère ayant été amené prisonnier « à Lisbonne , fut pratiqué pour dire que j'éo tois de son parti, publia même à cette fin « quelques lettres qui le confirmoient , et que « je donnerois libre entrçp et faveur à toutes
1>E POHTUCAL. l5l
11 les armées étrangères qui vienilroîent aux
■ côtes de l'Andalousie.
« Tout cela afin de faciliter l'envoi du se-
• cours qu'il dem an doit susdits princes étran- » gers; et plût à Dieu que cela fût, je ferois le « monde témoin de mon zele et de la perte de « leurs vaisseaux , comme ils auroient expéri- « menté par les ordres quej'avois laissés, s'ils n eussent entrepris quelque chose de sembla- » ble.
<c Voilà bien quelques uns de mes motifs; n mais le principal sujet de mon déplaisir est que sa femme soit de mon sang , lequel « étant corrompu par cette rébellion, je désire n le répandre, et me sens obligé de montrer « à mon roi et maître par cette action le res-
* sentiment que j'ai de la satisfaction qu'il téa moigne avoir de ma fidélité, et la- donner pa- « reillement au public , pour le relever du
■ doute qu'il a pu concevoir des fausses im- « pressions qu'on lui a données.
- C'est pourquoi je défie ledit Juan de Bra- \ gance , jadis duc , comme ayant faussé la foi « à son Dieu et à son roi , et l'appelle à un
■ combat singulier, corps à corps, avec par- « raïn,ou sans parrain; ce que je remets à son
■ choix , comme aussi le genre d'armes : la
■ place sera près de Valence cVAlcantara , à t l'endroit qiiï sert de limites aux deux royau- « mes de Portugal et de Castille , où je l'atten- « drai quatre-vingts jours, à commencer. dès « lepremierd'octobre,etànnirle 19 décembre « de la présente année; les vingt derniers «jours je serai en personne dans ladite place
■ de Valence ; et le jour qu'il me signifiera je k l'attendrai sur ces limites, lequel temps Lien k qu'il soit long je donne audit tyran, afin k qu'il lepuisse savoir, et la plupartdesroyau- « mes de l'Europe , voir tout le monde, à la
* charge qu'il assurera au désir des cavaliers
* que je lui enverrai une lieue avant dans le
■ Portugal , comme je l'assurerai aussi à ceux « qu'il enverra de sa part une lieue dans la Cas- « tille , et me promets de lui faire entendre
* lors plus à plein l'infamie de l'action qu'il a « commise. Que s'il manque à l'obligation « qu'il a de gentilhomme de se trouver à l'ap-
* pel que je lui fais , pour exterminer ce fan- « tônie par les voies qui seules me resteront en « ceci , voyant qu'il n'aura pas la hardiesse de
* se trouver en ce combat , et de m'y faire pa- « roitre tel que je suis, et tels qu'ont toujours
■ été les miens au service de leurs rois. Combine les siens, au contraire, ont été traîtres,
U E PORTUGAL. l5î
« j'offre dès à présent , sous le bon plaisir de « sa majesté catholique (Dieu le garde) à celui
■ qui le tuera ma ville deS.-Lucar de Bara- « meda, siège principal des ducs de Medina- « Sidonîa , et étant prosterné aux pieds de sari dite majesté, ne me donner point en cette «occasion le commandement de ses armées, « pour ce qu'il a besoin d'une prudence et te d'une modération que ma colère ne me pour- « roit dicter en cette occurrence ; me permet- « tant seulement que je la serve en personne
■ avec mille chevaux de mes sujets , afin que « ne m'appuyant lors que sur mon courage , « non seulement je serve à la restauration du «Portugal, et punition de ce rebelle, mais « que ma personne et celle de mes troupes , « en cas qu il refuse mon appel , puisse amener « mort ou prisonnier cet homme aux pieds de « sadite majesté; et pour ne rien oublier de « ce que pourra mon zele , j'offre une des « meilleures villes de mon état au premier goub verneur ou capitaine portugais qui aura « rendu quelque place de la couronne dePor- « tugal , trouvée tant soit peu importante , au « service de sa majesté catholique , demeu- * rant toujours trop peu satisfait de ce que je « pourrai faire pour sadite majesté , puisque
l54 RÉVOLUTIONS
« tout ce que j'ai je le tiens et le dois à elle et « à ses glorieux ancêtres. Fait à Tolède le 29 « de septembre 1641- >.
Le duc de Medina, en exécution de son cartel, ne manqua pas de se rendre sur le champ de bataille ; il y parut armé de toul.es pièces , et escorté par dom Juan de Garray , mestre-de-camp général des troupes espagnoles ; on fit les chamades et les appels ordinaires, sans qu'il parût personne de la part du roi de Portugal. Ce prince éloit trop sage pour faire un personnage dans cette comédie; et quand même l'affaire auroit été plus sérieuse, il ne convenoit pas à un souverain de se commettre avec un sujet de son ennemi.
Pendant que le ministre d'Espagne amusoït le public par ce vain spectacle , il songeoit en même temps à faire retomber sur le marquis d'Aïamonté l'indignation du prince et lou-tc la rigueur deslois. Ce seigneur avoit été arrêté; il étoit question d'en tirer un aveu de son trime : il le flatta de l'espérance de sa grâce , et il lui fit dire qu'il ne tiendroît qu'à lui d'éprouver comme le duc de Medina la clémence du meilleur roi du monde. Mais que les souverains , semblables à Dieu , don t ils sont sur la terre la plus vive image , n'accordoieut le par-
DE ronuGii. l55 don des fautes qu'au repentir sincère et à une confession ingénue de ceux qui avoient manqué à leur devoir.
Le marquis séduit par ces promesses, et sur-tout par l'exemple du duc son complice , signa tout ce qu'on voulut; on se servit de sa propre confession pour lui faire son procès : il fut condamné à perdre la tête. Ses juges lui prononcèrent sa sentence le soir:- il l'écouta avec une tranquillité surprenante, et sans se plaindre ni du duc ni du miuistre(i). Il soupa ensuite comme à l'ordinaire; il passa toute la nuit dans un profond sommeil ; il fallut que ses juges le fissent éveiller pour aller au supplice : il y marcha sans dire un seul mot , et il mourut avec une fermeté digned'une meilleure occasion. Telle fut la fin d'une conspiration dont le roi d'Espagne n'échappa que par un heureux hasard ; ou, pour mieux dire, par un ordre de la Providence , qui ne permet pas que tons les crimes soient heureux.
Le roi de Portugal, voyant ce projet manqué , ne songea plus qu'à se maintenir sur le trône à force ouverte, et par le secours de ses alliés. LaFrance l'assista puissamment; cette couronne se faisoit un mérite de protéger la
(i) De Betlo lusitnno, lth, TI, p. 108.
i56 Ri voniiioBS
plus ancienne branche de la dernière race de ses rois ; et d'ailleurs cette guerre étrangère causoit une diversion utile , et oecupoit une partie des forces de l'Espagne.
LesPortugais remportèrent différents avantages sur les Espagnols , qu'ils éloignèrent toujours de leurs frontières. Le roi de Portugal eût pu même pénétrer dans la Cas tille , s'il eût eu de plus habiles généraux , et un corps de troupes réglées ; mais la plus grande partie de son armée n'étoit composée que de milices, plus propres à faire des courses qu'à tenir la campagne: ce prince manquoit même souvent de fonds pour les payer. ïl avoit aboli la plupart des impôts à son avènement à la couronne, pour se rendre plus agréable au peuple; et il eût été dangereux de les rétablir au commencement d'une nouvelle domination. Il ne laissa pas de soutenir la guerre contre les Espagnols pendant près de dix-sept ans. L'Espagne n avoit pas alors de plus habiles généraux que le Portugal. L'une et l'autre nation se conserva plutôt par la foiblesse du parti contraire que par ses propres forces ; et l'épuisement d'argent où se trouva Philippe IV à la iin de son règne tint lieu de richesses au nouveau roi de Portugal. Ce prince mourut le 6 de novembre de l'année i656. Les Portu-
gais , au défaut de vertus plus éclatantes , forment son éloge de sa piété et de sa modération. Les historiens indifférents lui reprochent son peu de courage, et une extrême «M.
fiance de lui-même et des autres: qu'il étoit de difficile accès pour les grands , familier et ouvert seulement avec ses anciens domestiques , et sur-tout avec le compagnon de son confesseur. Ce qui paroit résulter de sa conduite, c'est que ce prince peu guerrier, et tout occupé de ses exercices de dévotion, eut plutôt les bonnes qualités d'un simple particulier que les. vertus d'un grand roi : et il ne dut sa couronne qu'à l'animosité extrême des Portugais contre les Espagnols, et à l'habileté qu'eut la reine sa femme de faire servir cette haine à l'élévation de sa maison. Le roi son mari la nomma par son testament pour régente , persuadé que celle qui par son courage l'avoit porté luimême sur le trône sauroitbien s'y maintenir pendant la minorité de ses enfants. Il en avoit trois, deux garçons et une fille ; l'aîné , appelé dom Alphonse, avoit près de treize ans quand il luisuecéda; jeuneprince d'une humeur sombre , et qui étoit perclus de la moitié du corps. L'infant dom Pedro, son frère, n' avoit que huit ans; et l'infante dona Catharina , plus âgée que tons les deuit , étoit née avant la ré-
l!>8 HÉtOLUTIONS
volntion. Boni Alphonse fut montré au peuple , et déclaré roi dans les formes ordinaires ; et Ja reine prit le moitié jour la régence de l'état.
Cette princesse eût bien souhaité d'en signaler les commencements par quelque action d'éclat; mais ses généraux étoient plus soldats que capitaines; il n'y en avoit aucun dans le Portugal qui fût capable de fortifier une place, ou de conduire un siège. Le conseil ne toit pas rempli de plus habiles ministres ; lus uns s'appliquoient bien plus à faire de grands discours sur les besoins de l'état, qu'à y remédier ; d'autres , sans faire attention au peu de forces qu'il y avoit dans le royaume, ne formoient que de vastes projets, et il ne sortoit souvent de ces suprêmes conseils que des desseins mal concertés , et suivis de mauvais succès.
De là vinrent les pertes considérables que les Portugais firent devant Olivença et Badajos,dont ils furent obligés de lever le siège (i); ils s'étoient d'ailleurs brouillés avec les Hollandais au sujet du commerce des Indes. Et la France , par la paix des Pyrénées , sembla depuis s'être détachée de leurs intérêts. La reine se voyoit sans alliance élrangere , sans troupes
UE PORTUGAL. l5o,
disciplinées, et sans habiles généraux: mais on peut dire qu'elle trouva toules ces choses dans la grandeur de son courage : le poids des affaires ne l'épouvanta point, la justesse et l'étendue de son esprit fournissoient à tout: il falloit pour ainsi dire une régence aussi agitée pour (aire éclater les grandes qualités de cette princesse; elle rappela toute l'autorité des conseils dans sa personne; elle lisoit ellemême les dépêches, rïen n'échappoit à ses soins et à sa prévoyance , et elle porta ses vues dans toutes les cours de l'Europe d'où elle pouvoit tirer du secours,
-Ce fut par de si nobles soins qu'elle mit d'abord le Portugal en étal derésister à toutes les forées de l'Espagne ; mais comme elle sentit bien dans la suite qu'elle avoit besoin de troupes étrangères pour former les siennes, et sur-tout d'un habile général, elle jeta le» yeux sur Frédéric comte de Schomberg, capitaine déjà célèbre par sa valeur et par sa capacité : cette princesse eût bien voulu lui confier le commandement général de ses armées ; mais elle ctoit obligée de ménager la fierté des gouverneurs des armes , qui n'auroient pas consenti aisément à recevoir les ordres d'un chef étranger : ainsi le comte de Soure , son ambassadeur en France, convint par son or-
iGo RÉVOLUTIONS
tin: avec le comte de Schomberg, qu'il ne passerait d'abord en Portugal qu'en qualité d« mestre-de-camp général de l'armée, mais qu'il la commanderait seul, si \e gouverneur des armes venait à mourir ou à quitter son emploi.
Le comte partit pourLisbonne avec quatrevingts officiers , tant, capitaines que subalternes , et plus de quatre cents cavaliers , tous vieux soldats, capables d'en former de nouveaux et de les commander. Le comte passa par l'Angleterre , il y vit le roi Charles II nouvellement rétabli dans ses états (i). Ilavoitdes ordres secrets de la régente de pressentir si ce prince protestant n'aurait point d'éloignement d'épouser l'infante de Portugal. Le comte s'acquitta avec adresse et avec succès de sa commission ; il fit désirer cette alliance au roi, et à Hyde, chancelier d'Angleterre. La reine , assurée de cette favorable disposition , envoya dans ce royaume le marquis de Sande pour continuer la négociation. Le roi d'Espagne , qui en vit les conséquences , n'oublia rien pour la traverser; il fit offrir à Charles jusqu'à trois millions s'il vouloit épouser une princesse protestante; et son ambassadeur lui
proposa les princesses de Danemarck,de Saxe, et u'Orange , et il lui dit que le roi son maître marïeroit comme sa fille la princesse sur laquelle son chois tomberoit: mais le chancelier d'Angleterre représenta si vivement au roi quel intérêt il avoit à maintenir la maison de Bragance sur le trône , et à ne pas souffrir que toutes les Espagnes fussent sous la domination du même prince, qu'il détermina Charles II à épouser l'infante : et on vit un ministre protestant faire épouser à son roi une princesse catholique , pendant qu'un prince de cette communion , et qui affectoit par préférence Je titre de roi catholique, offroit des trésors pour l'engager à ne se marier qu'avec une princesse protestante ; tant il est vrai que la raison d'état est la première religion des souverains qui ne consultent que leurs intérêts.
Le roi d'Angleterre , en faveur de cette alliance, ménagea un traité pour le commerce entre les états-genéraux et le Portugal ; il fit passer depuis dans ce royaume un corps considérable de troupes sous les ordres du comte d'Inchequin; maisl'ayantrappelé, il ordonna aux Anglois d'obéir au comte de Schomberg , en sorte que ce seigneur , peu après son arri-
(i) 5i mai 1662.
iGa RÉVOLUTIONS vée en Portugal , se -vit commander les troupes de trois rois. Ce n'est pas que les Portugais n'eussent leur général , mais ce n'étoit qu'un vain titre dont on flattoit l'ambition de quelque grand. Le comte avoit la confiance de la reine et toute l'autorité ; il s'en servit pour établir une exacte discipline dans l'armée; il apprit aux Portugais l'ordre qu'ils dévoient tenir dans leurs marches, et l'art de se camper avec avantage , et il fit faire dans la suite des fortifications régulières à la plupart des places frontières de ce royaume, qui avant son arrivée étoienthors de défense.
La régente , ayant trouvé un général si habile , poussa la guerre avec vigueur ; ses armes eurent presque par-tout d'heureux succès : jamais les troupes n'avoient été en si bon état ni si bien disciplinées ; le peuple bénissoit son gouvernement, et la crainte et le respect tenoil les grands dans une parfaite soumission; un état si heureux fut altéré par des chagrins domestiques et par des intrigues qui changèrent toute la face de la cour.
Pendant que la régente travailloit avec tant de succès à affermir la couronne sur la tête du roi son fils , ce prince s'en rendoit indigne par l'irrégularité de sa conduite: il avoit l'esprit bas , l'humeur sombre et farouche ; l'au-
DE FUKTUGAL. ï63
torité de la reine sa mere lui étoit insupportable ; il rejetoit avec mépris les avis de ses ministres ; il ne pouvoit souffrir la compagnie des seigneurs qu'on avoit mis auprès de lui; tout son plaisir étoit de s'entretenir avec des nègres et des mulâtres , ou avec dé jeunes gens de la lie du peuple ; il s'en étoit formé une petite cour malgré tous les soins de son gouverneur; il les appeloit ses braves, c'étoit son escorte ordinaire, et il couroit la nuit avec eux les rues de Lisbonne, et insulloit tous ceux qui étoient assez malheureux de se trouver à son chemin.
Le dérèglement de son esprit avoit sa source dans une paralysie dont il avoit été attaqué à l'âge de quatre ans, et qui lui avoit laissé de fâcheuses impressions. On avoit dissimulé d'abord ses défauts pour ne pas ajouter une éducation trop sévère à une enfance infirme et dans l'espérance que le temps, en fortifiant le corps, adouciroit son esprit; mais cette complaisance ne fit qu'augmenter son indocilité; sa santé devint à la vérité meilleure par le secours du temps et des remèdes ; les exercices les plus violents ne l'incommodoient point.il faisoit des armes et étoit fort bon homme de cheval ; mais son humeur fut toujours également féroce, il avoit plus rlVmpor-
1G4 RÉVOLUTIONS tement que de raison; et l'âge ayant amené le temps des passions, il faisoit venir jusque dans le palais des femmes perdues , et souvent il alloit les chercher lui-même dans des lieux de débauche , et il y passoit la plupart des nuits dans des plaisirs faciles et honteux.
La régente, pénétrée de douleur, jugea bien que de si grands déréglementa 1er oient dans la suite tomber ce prince du trône, et même qu'il ruineroit par sa seule incapacité l'ouvrage de tant d'années, et le fruit de ses soins: elle songea plus d'une fois à le faire enfermer, et à mettre l'infant en sa place. La crainte d'exciter une guerre ci vile, dont les Espagnols n'auroient pas manqué de profiter, fut la seule raison qui l'empêcha de tenter une action si hardie; elle se flatta même de pouvoir ramener l'esprit du roi en lui étant un certain Conti, fils d'un marchand , dont il avoit fait son favori, et le ministre secret de ses plaisirs. Il fut arrêté par son ordre, on l'embarqua aussitôt, et il fut conduit au Brésil , avec défense sous peine de la vie de revenir en Portugal. Le roi parut d'abord consterné de l'éloignement de son favori; il affecta ensuite un air plus tranquille: il parut même plus docile, la régente se savoit bon gré du parti qu'elle avoit pris; et ses ministres et les cour-
ilE PORTUGAL. l(15
lïsans la félicitoient d'une entreprise qui avoit si heureusement réussi.
Mais la tranquillité apparente du roi cachoit de profonds desseins dont la régente ne le croyoit pas capable; et cette princesse, si habile à pénétrer dans le cœur des courtisans les plus cachés, fut la dupe de la dissimulation d'un imbécille.
Le roi avoit confié sa douleur au comte de Castel-Mellior, seigneur portugais, d'une naissance illustre, habile courtisan, et plein d'ambition , mais plus capable de conduire une intrigue de cour que les affaires d'étal. Le comte se servit de celte ouverture pour prendre la place du favori, sous prétexte de plaindre sa disgrâce , et de vouloir contribuer à son retour. Il dit à ce prince qu'il ne devoit se prendre qu'à lui-même du malheur de Conti ; qu'il étoit roi , qu'il y avoit même long-temps qu'il étoit majeur, et qu'il n'avoit qn'^ témoigner qu'il vouloit régner, pour voir tomber le pouvoir de la régente, et qu'il feroit revenir ensuite Conti son favori , triomphant de la reine même et de tous ses ennemis.
Le roi, flatté par des conseils si conformes à sa disposition , lui abandonna toute sa confiance ; leur liaison étoit cependant cachée, sa faveur étoit encore un secret, le comte avoit
i fj£> ni. v o i. u t i o s s
exigé du roi cette précaution pour ne pas se rendre suspect à la reine: cette princesse ne laissa pas de s'appercevoir de son nouveau crédit, et l'ayant rencontré à la suite du roi, elle l'arrêta par le bras, et le regardant avec cet air de majesté qui faisoit trembler tout Je inonde : « Comte, lui dit-elle , je suis bien in- « struite que le roi prend créance en vous: s'il « fait quelque chose contre ma volonté , vous n m'en répondrez sur votre léte ».
Le comte ne repartit au discours menaçant de la reine que par une profonde révérence , et suivit le roi qui l'appeloit. 11 ne se vit pas plutôt seul avec ce prince, qu'il lui rendit compte de ce que la reine lui avoit dit; il ajoula qu'il étoit à la veille d'éprouver le même sort que Coati, mais qu'il s'en consoleroït s'il voyoit sen maître affranchi d'une régente si impérieuse , et qui ue lui laisseroil jamais que le vain titre de roi, sans puissance et sans autorité.
Ce discours artificieux jeta le roi dans des emportements ex Ira ordinaires; il vouloit aller sur-le-champ demander lui-même à la régente les sceaux de l'état, qui sont la parque de l'autorité souveraine; mais le comte, qui connoissoit sa faiblesse et l'empire que la reine avoit pris sur son esprit, lui conseilla de se
DE FOIIVGIL. 167
retirer à Alcantara sans la voir, et de là d'envoyer des couriers aux magistrats de Lisbonne , et aux gouverneurs des provinces, pour faire savoir qu'il avoit pris pn main le gouvernement de ses états. Ce prince , par son conseil , se travestit le soir, et suivi du comte seul et de ses amis , i! arriva la nuit à Alcantara; il écrivit le lendemain aux secrétaires d'état de se rendre auprès de lui ; il manda la garde allemande , et i! fit savoir dans tout le royaume que la régence de la reine sa mere étoit expirée par sa majorité.
La plupart des seigneurs de la cour se rendirent aussitôt à Alcantara; la cour de la reine fut déserte; et elle s'apperçut bientôt qu'une autorité empruntée ne subsiste qu'autant qu'elle est soutenue par la puissance légitime.
Cependant cette princesse ne s'abandonna pas elle-même; et la manière noble et généreuse dont elle se dépouilla de la souveraine puissance fit voir qu'elle méritoït de régner plus long-temps, et qu'elle n'avoit même prolongé sa régence que pour le bien de l'état (1). Elle écrivit un billet au roi son fils , pour lui mander qu'il ne devoit pas s'emparer de son propre trône d'une manière furlivc et comme
(1) Relation des troubles de Portugal , p. 67.
iGS ntToicTions un usurpateur, qu'il se rendit au palais le lendemain, et que dans une assemblée des grands et des principaux magistrats de la ville, elle lui remettroit entre les mains les sceaux et le gouvernement de ses états. Le roi revint à Lisbonne; et la reine, en exécution de sa parole, convoqua les grands du royaume, les titulaires et les chefs d'ordre , et en leur présence, prenant les sceaux renfermés dans une bourse : « Voilà , dit-elle en les présentant an n roi, les sceaux qui m'ont été confies avec la * régence de vos états , en vertu du testament n dn feu roi monseigneur: je les remets entre «les mains de votre majesté, avec l'autorité n qui les accompagne, et je prie Dieu que tout n réussisse sous votre conduite comme je le défi sire ». Le roi les prit et les donna au secrétaire d'état; l'infant et tous les grands furent baiser les mains de ce prince, qu'ils reconnurent de nouveau pour leur souverain.
La reine avoit déclaré que dans six mois elle se retirerait dans un couvent, et avoit pris ce terme pour voir quel train prendroit le gouvernement. Le favori, qui redoutait la grandeur de son génie et le pouvoir si naturel d'une mere sur l'esprit de son fils , engagea le roi à lui faire plusieurs incivilités, pour l'obJi-
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ger à précipiter sa retraite. La reine , naturellement hère et hautaine, ne put souffrir ce manque de respect. Elle se jeta dans un couvent ; désabusée alors des vaines grandeurs de la terre, elle ne parut plus occupée que de celle que les hommes ne peuvent ôter. A peine vécut -el le un an dans sa retraite: elle mourut le 18 de février de l'année 1660. Princesse d'un génie supérieur, et qui eut les vertus de l'un et de l'autre sexe: elle fit éc'ater sur le trône toutes les grandes qualités d'une souveraine, et il sembla qu'elle eût oublié dans sa retraite qu'elle eut jamais régné.
Le roi , n'étant plus retenu par l'autorité de cette sage princesse , s'abandonna ouvertement à son humeur féroce. Il attaquait de nuit avec ses braves tout ce qu'il rencontroit dans les rues, et il chargeoit même souvent le guet et ceux qui veillent à la sûreté publique. Il ne sortoît jamais la nuit, qu'on ne publiât le lendemain différentes histoires tragiques : on redoutoit sa rencontre comme celle d'une bête féroce qui seroit échappée de ses liens. Le comte de Castel-Melhor dissimuloit des désordres qui faisoient le fondement de son autorité , aussi bon courtisan que peu habile ministre, fier dans les bons succès, abattu