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LES NOUVELLES EGLISES

L'histoire militaire de Constantin a été conduite jusqu'à sa victoire sur Licinius, puis nous avons recherché quelles étaient ses croyances et quelles précautions il avait prises pour ne pas faire penser aux païens que la persécution se retournerait contre eux. Mais, s'il était parvenu à conserver la paix dans l'État, il n'avait pu la mettre dans l'Église ; et comme ces comhals d'idées auront de très-graves conséquences pour l'empire, nous sommes contraints de les raconter. Le concile de Nicée inaugurera le règne, nouveau dans le monde gréco-romain, de la religion mise sous la garde d'un puissant corps sacerdotal.

Après sa victoire du pont Milvius, Constantin était resté peu de temps à Home; au commencement de janvier 515, on le trouve à Milan, où devait se célébrer le mariage de sa sœur Constantia avec Licinius. Au milieu de ces fêtes, les deux empereurs proclamèrent, en termes dignes de la grande cause dont ils se faisaient les défenseurs, la plus complète liberté de conscience pour les chrétiens de toutes les églises et pour les païens de tous les cultes. « Que chacun, disaient-ils, embrasse la religion qui lui plaît et pratique librement ses rites particuliers. Dans les choses divines, personne ne doit être empêché de suivre la route qui lui convient » : paroles qui auraient dû être à jamais gravées en lettres d'or aux palais des princes et des pontifes. Venaient ensuite les légitimes restitutions faites aux chrétiens. « Leurs cimetières, leurs églises, les biens des communautés, leur seront rendus; et s'il y a des acquéreurs de bonne foi à indemniser, le fisc payera1. »

L'édit de Milan renouvelait, dans sa première partie, celui de

1 Lactance, de Morte pers., 48 ; Eusèbe, Hid. eccl., X, 5.

l'année 511 '; dans la seconde, il prescrivait les mesures d'exécution nécessaires pour que la promesse impériale ne restât pas lettre morte. Le principe n'était donc pas nouveau; mais la résolution de l'appliquer sincèrement l'était. A la tolérance accordée par Gallien en 260, par Galère en 511, Constantin et Licinius ajoutaient l'égalité avec l'ancien culte. Désormais le christianisme ne sera plus seulement toléré, le voilà officiellement reconnu et protégé par l'État, au même titre que le culte païen. Constantin fit plus en effet que d'accorder aux églises la restitution de leurs biens et aux confesseurs celle de leurs dignités ; le proconsul Anulius, chargé de porter la tète de Maxence en Afrique, pour que la province ne doutât point de la mort de son ancien maître, remit à l'évêque de Carthage, Cœcilianus, une constitution impériale qui reconnaissait au nouveau clergé les immunités dont l'ancien jouissait2.

L'édit de Galère avait été, pour les chrétiens, une délivrance. Les prisons s'étaient ouvertes; des mines et des carrières étaient sortis les confesseurs, qui regagnaient leurs cités en chantant, le long des chemins, les hymnes au Seigneur. Ils montraient aux frères accourus sur leur passage la trace des fers et des tortures; on baisait leurs plaies; on demandait leur bénédiction et l'on s'affermissait dans la foi, « parce que Satan pouvait être encore quelque jour déchaîné ». Avec l'édit de Milan, les dernières craintes disparurent ; le christianisme était légalement reconnu, l'âge des persécutions fini, celui du triomphe commencé. Les communautés s'assemblaient enfin au grand jour sans être poursuivies de menaces ou d'insultes; les dons pour les pauvres, ou « les contributions du Seigneur >->, étaient plus abondants, et les fidèles se pressaient plus nombreux aux solennités. Aussi fallaitil élever partout des églises pour contenir les néophytes attirés à cette doctrine, que maintenant l'empereur protège, par le dogme de la résurrection de la chair qui supprimait l'horreur de la destruction et par des promesses d'immortalité qui supprimaient la mort.

Les nouvelles maisons de prière ou maisons du Seigneur, oh.o$ y-upta/oç, se construisaient sur le plan des basiliques romaines ou sur le modèle agrandi des églises des catacombes r>. Au fond de l'édifice,

1 Voyez page 10.

2 Eusèbe, Hisl. ecel,, X, 7, et Code Théod., XVI, 2, 1 et 2. Voy. p. 74-78.

s Clément d'Alexandrie, Strom., III, 18. Pour les églises construites du temps de Constantin, voyez, dans Eusèbe, Hisl. ceci., X, 2-4, la description qu'il donne de la cathédrale de Tyr, et, sur l'église de Bctliléhem, de Vogué, les Églises de la terre sainte.

LES DONATISTES, L'ARIANISME ET LE CONCILE DE NICÉE. 91 là où le préteur avait siégé, Pévêque était assis sur son trône ou |3yjua,

Bas-relief d'un sarcophage du musée de Latran représentant deux églises du quatrième siècle.

ôpôvoq, avec les prêtres à ses côtés ; devant eux, la table eucharistique

Façade de la basilique Constantinienne, qui a été remplacée par l'église de" Saint-Pierre

au seizième siècle*.

et la table des offrandes, où le peuple déposait ses dons en argent

1 Lorsqu'au seizième siècle on démolit la basilique Vatieane, pour construire Saint-Pierre on trouva, dit-on, des briques au nom de Constantin. 11 a dû, en effet, faire commencer les travaux de cette église dont l'intérieur a un caractère très- ancien, niais la façade avait

et en nature pour l'entretien des clercs et des pauvres de la communauté1; plus loin, la foule des fidèles : les hommes d'un côté, les femmes de l'autre; derrière eux, les catéchumènes; hors des portes, les pénitents. Les catéchumènes écoutaient, durant deux ou trois ans, les instructions de l'évoque, la lecture par les diacres de l'épître et de l'évangile, mais ils devaient sortir de l'église avant

que commençât l'office véritable, qu'on appelait d'un mot énergique la missa ou le renvoi 2. A Eleusis, les initiés seuls assistaient aux mystères; seuls aussi les baptisés du Christ pouvaient communiquer avec lui. Au seuil du sanctuaire étaient l'eau et le sel, que le prêtre avait bénits en les mêlant, et qui « préservaient de l'atteinte des esprits de malice » ceux qui en usaient « pour chasser les démons de leur demeure, le péché de leur Ame, la maladie de leur corps ».

Habituellement, le baptistère, «jpojTtTr/îpiov ou lieu d'illumination3, était construit en dehors de l'église, comme on le voit encore à Saint-Jean de Latran.

Le temple, tourné à l'orient, parce que de ce côté était venue la lumière, est sombre et nu comme la catacombe d'où il est sorti. Des cierges y brûlent, flambeaux naguère indispensables dans la nuit souterraine, à présent symboles de la lumière divine qui a illuminé les esprits5. A ces premiers jours de la délivrance, l'Église n'a pas les

Le Christ

subi de nombreux remaniements qui ne permettent pas de la dater de l'époque constantinienne.

1 Saint Cyprien, au milieu du troisième siècle, appelait déjà la table eucharistique allure Dei (Epist., LXV, 1).

- Dans certaines églises, les catéchumènes devaient s'éloigner, même avant l'évangile. Le premier concile d'Orange, en 444, interdit cet usage. (P. Le Brun, Explication de la messe, p. '214.)

3 Voyez, au tome VI, page 171, Cyprien parlant de la lumière nouvelle descendue en son esprit par la grâce de son baptême.

4 Camée byzantin du cabinet de France (améthyste claire de 26 millimètres sur 15), n° 258 du Catalogue.

3 On allumait les cierges pour la lecture de l'évangile, en souvenir, dit saint Jérôme, de ce verset du psaume : « Votre parole est la lumière qui éclaire mes pas. » (Episl. adv. Vigi-

splendeurs qu'elle montrera quand tous les arts s'uniront pour remplir de leurs magnificences et pour retenir par les enchantements des sens les aines séduites par la douceur des paraboles évangéliques ou épouvantées par les terreurs de l'enfer. Point de vitraux aux fenêtres, de sculptures aux boiseries, de tableaux aux murailles1 : le grand Christ silencieux et sévère des églises byzantines n'y apparaît pas encore; point non plus de somptueux vêtements pour le prêtre, ni de (•liants harmonieux soutenus d'une musique céleste2, parce que « la

lantium.) La Chandeleur, commémoration de la présentation de Jésus au temple, fut appelée la fête des saintes lumières, et le cierge pascal était un symbole de la résurrection. 11 y eut, à l'origine, pour ce détail du culte, moins de symbolisme et plus de réminiscences païennes. Les flambeaux allumés en plein jour étaient un signe de royauté, de joie publique ou de piété. « Aux fêles de la Minerve de Sais, dit Themislius (Disc, IV, p. 49, éd. Hardouin), l'Egypte resplendit du feu des illuminations : c'est la fête des lumières, :h x*X.sûoi Xu/v&xaîav. Cet usage était général, et les temples étaient, comme nos églises, éclairés par des lampes. Le papyrus du Louvre n" 242"), intitulé V Antigraphe des luminaires, mentionne un don d'huile « pour les quarante-deux luminaires de la grande déesse Astarté. » (Revillout, Rev. d'Égyptol., 1881, p. 79.) Dans la Perse, les mages portaient le feu perpétuel devant les rois; on le porta à Rome devant, les impératrices (Hist. des Romains, t. YI, p. 7, n. I, et p. 278); des cierges étaient allumés aux entrées des princes, à leurs triomphes et pour leur fête, aux mariages, aux funérailles des particuliers; une lampe brûlait toujours devant l'autel des dieux lares, et quelquefois devant les statues des dieux. Lorsque Constantin entra au concile de Nicée, sa venue fut annoncée parle flambeau qu'on portait devant lui. (Eusèbe, Vie de Const., III, 10.) Le poète Corippus, dans un poëme en l'honneur de Justinien, a expliqué ce signal :

.... prsenuntius anle Signa dédit cursor, posita de more lucerna.

A l'entrée de Julien dans Sirmium, le peuple et les soldats allèrent à sa rencontre avec des (lambeaux et des fleurs, cum lumine multo et floribus. (A. Marcellin, XXI, 10.) L'Église aura voulu faire au roi du ciel les honneurs faits aux rois de la terre. Aujourd'hui encore les évoques entrent à l'église précédés d'un choriste qui tient un bougeoir allumé. Un passage d'Amm. Marcellin (XIV, I) montre que les grandes villes étaient éclairées la nuit .... ubi [à Antioche] pernoclantium luminum claritudo dierum solet imitari fulgorem.

1 Ne quod colitur et odoratur in parietibus depingatur (concile d'Elvire, canon 55). Eusèbe (Lettre à Constantia) blâme comme profane le désir d'avoir une figure du Christ (ap. Migne, II, 1545. Cf. id., Hist. ceci., VII, 18). Macarius Magnés ne voulait pas qu'on peignit des anges. (Tillemont, IV, 509.) Cette crainte d'éveiller des souvenirs païens s'effacera à mesure que le paganisme disparaîtra, et les églises se couvriront de peintures qui feront de leurs murailles un livre pieux ouvert sous les yeux des fidèles. Le symbolisme des catacombes avec ses figures vagues, impersonnelles, sera remplacé par un réalisme fécond, c'est-à-dire par des types déterminés que le plus ignorant reconnaîtra. Le passage de l'un à l'autre système est bien indiqué par la description de son église que Paulin de Noie envoie à son ami Sulpice Sévère. Voyez Miïntz, la Peinture et l'iconographie chrétienne. La sculpture ne se montre aussi sur les sarcophages chrétiens qu'au quatrième siècle. M. de Hossi en a réuni au inusée deLatran une très-curieuse collection, et M. Le lilaiil a décrit et expliqué ceux de la ville d'Arles.

- Ce fut saint Ambroise qui, vers la fin du quatrième siècle, organisa le chant sacré; mais de bonne heure on avait pris l'habitude, dans les églises d'Orient, pour soutenir l'attention des fidèles, que la prière muette ne pouvait occuper longtemps, de diviser l'assistance en deux

voix humains est la seule harpe digne du Verbe de Dieu » ; pas même d'encens, offrande païenne que le vrai Dieu repousse : la religion de la mort n'aime pas encore les splendeurs de la vie. Mais sur les murailles, sur les lampes, peut-être sur les vases de l'autel, de pieuses légendes, et à l'entrée du sanctuaire une promesse de paix : Pax intranti; comme au seuil de certains temples d'Esculape, qui prétendait guérir aussi les maux de l'âme, on lisait : « Entre bon ; sors meilleur l. » A l'autel, un culte simple et pur : au lieu du sang qui coule, de la victime qui gémit et du repas vulgaire copieusement ordonné auprès du temple païen , le Dieu qui a fait les moissons et la vigne se donne lui-même sous les espèces du pain et du vin, et tous les fidèles, en signe de fraternité, viennent boire à la même coupe, manger au . .

1 D Développement

même pain. Comme préparation au de la légende VaSèmerSiedïoSt mystère, renseignement dogmatique et dom/ci-contre. une légende dire- m0ral des Écritures, les tragiques récits

tienne *. ,

de la Passion et les adorables paraboles de l'Evangile, puis la prière silencieuse des fidèles, le Sursum corda de l'officiant, qui devrait être toujours le cri de l'humanité, et la foi de l'assemblée entière éclatant dans la récitation rhythmée des psaumes3, cette poésie lyrique des Hébreux, la plus belle qui soit au inonde. Que de moyens pour attirer les âmes délicates ou élevées! celles même

groupes qui psalmodiaient, en répondant alternativement l'un à l'autre. (S. Basile, Lettres, n" 65 et 04.) Les psaumes étaient chantés, dit-il (Homélie sur le psaume /), afin que la douceur de l'harmonie insinuât secrètement les préceptes dans les cœurs.

1 Bonus inlra, melior exi (C. I. L., t. VIII, n° 2584; et pour la formule chrétienne, ibid., n" 9712).

3 Cabinet de France, n° 5884. Ce vase a 56 centimètres de hauteur et une circonférence de 45 centimètres.

3 Prîmitiva Ecclesia ita psallebat, ut vox pronuncianli vicinior esset quant canenti (Isidore de Séville, de Eccles. offic., 1,5). Pline le Jeune (Episl., X, 94) montre que cet usage était fort ancien.... carmen Christo.... dicere secum invicem. Le chant et la musique accompagnaient aussi les cérémonies religieuses des juifs et des païens. L'ancienne Egypte avait dans son clergé des prêtresses chanteuses (Revillout, op. cit., p. 100), et Alexandrie possédait une grande école, où l'on formait, pour les solennités, des chantres et des musiciens. Voyez Miller, Décret deCanope, lignes 58-59; Julien, dans une lettre qui sera citée plus loin, et Ainm. Marcellin, XXII, 16.

jïiïts

l.e Christ byzantin. [Mosaïque de la chapelle de Martorana, à Païenne

des pécheresses qui, comme Marie-Madeleine, auraient arrosé de leurs larmes les pieds du Sauveur! Beaucoup allaient au fond de la doctrine et en tiraient les règles de conduite qui sont la condition du salut; ils vivront dans l'ombre, le silence et la méditation, avee la pratique des œuvres pieuses, et l'histoire ne saura pas leurs noms: ils sont le vrai troupeau du Bon Pasteur. Mais beaucoup aussi, n'ayant, [tas la force de soumettre leur caractère à leur croyance, se contenteront de prendre les formes extérieures de la foi et laisseront la passion maîtresse de leur âme, tandis qu'ils murmureront des lèvres les prières nouvelles. Ils seront les chrétiens de la politique et du monde que nous allons rencontrer à chaque pas dans cette histoire. D'autres avaient la foi vio-

, . . ., ., . , ,. ,. Le Bon Pasteur1.

lente et ils susciteront des querelles religieuses qui déchaîneront sur l'empire un nouveau genre de guerre intestine.

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