‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 14 sur 112 · LES DONATISTES · texte numérisé non relu

LES DONATISTES

L'église d'Afrique était déjà troublée par les donalistes, sectaires ardents et grands disputeurs, au cœur dur, à l'esprit violent, comme cette terre de feu en a toujours produit. C'est la plus rigide des sectes qui, sous les noms de montanistes, novatieus, rnéléciens, etc., protestaient contre le relâchement de la discipline et l'indulgence trop facile pour le péché. Ils rejetaient de leur communion les traditores et les lapsi qui avaient livré les Ecritures ou renié la foi. Leur farouche orgueil n'admettait point que l'Église pût pardonner à ceux qui avaient un instant faibli devant le bourreau. Sous prétexte que le diacre CaBcilianus, élevé par le peuple de Cartilage au siège épiscopal de cette ville, avait été ordonné par un traditeur, soixante-dix évêques de Numidic consacrèrent à sa place le diacre Majorinus, et après lui, en 513, Donatus. Carthage et beaucoup de cités numides curent alors

1 Intaille du Cabinet de France. (Nicole- de 10 millimètres sur 07. N° 2160 du catalogue.)

deux évêques. Ce schisme suscita des violences. A une offre de conférence, faite par Csecilianus, un des soixante-dix répondit : « Qu'il vienne et, au lieu de lui imposer les mains pour l'épiscopat, nous lui casserons la tète pour sa pénitence1. » Ces persécutés de la veille commençaient entre eux une guerre qui ne devait jamais finir. Ils étaient à peine plus réservés avec le pouvoir public. Quand ils apprirent que le gouverneur allait commencer une information contre eux : « Qu'ont de commun, dirent-ils, des chrétiens avec des rois, des évêques avec la cour? »

Cependant ni les uns ni les autres n'étaient encore de force à se faire justice eux-mêmes; ils demandèrent à Constantin de leur donner pour juges des évêques de la Gaule, parmi lesquels ne s'étaient point trouvés de traditores. L'empereur n'aimait le désordre nulle part; il souhaitait qu'il n'y eût dans tout l'empire qu'un seul culte, celui du Dieu suprême, comme il n'y avait qu'une seule volonté, la sienne. Ces clameurs, qui troublaient une province pour une élection épiscopale, l'irritaient : il se résolut à les faire cesser sans toutefois laisser intervenir l'autorité publique dans le débat. Imitant la sage conduite qu'Aurélien avait tenue au sujet de Paul de Samosate2, il renvoya le procès à une commission d'évêques italiens et gaulois qu'il constitua juges par une lettre où il disait : « Yoilà les évêques divisés, le peuple partagé en deux factions, et poussé aux excès. Il m'a plu que Ca?cilianus, dix de ses partisans et dix de ses adversaires vinssent à Rome. J'ai ordonné à Reticius, Maternus et Marinus, vos collègues, de s'y rendre, afin que la cause fût entendue. » Trois évêques gaulois et quinze italiens formèrent un tribunal; ils cassèrent le concile des soixante-dix, donnèrent raison à Cœcilianus, et envoyèrent leur décision, avec toutes les pièces de la procédure, à l'empereur, qui maintint l'évêque de Carthage sur son siège3.

Les donatistes refusèrent d'accepter l'arrêt du concile et incrimi-

1 Excat hic... et quasselur Mi caput de pœnitentia (Optât de Milève, p. 20*21, tklit. de 1679). Cet Optât, évêque de Milève, une des quatre cités de la fédération cirtéenne (voy. Hist. des Romains, t. V, p. 500 et 476, n. 5), écrivit, au témoignage, de saint Jérôme, son traité de Schismate Donalistorum avant 575.

2 Voy. t. VI, p. 475.

3 Eusèbe, Hist. eccl., X, 5. Cf. Optât de Milève, de Schismate Donatisl., I. p. 28, et Gesta pur- (jalionis Cœcil. Les donatistes avaient demandé que leurs juges fussent pris parmi les évêques de la Gaule. Constantin, déférant en partie à ce désir, avait désigné trois Gaulois, mais en leur adjoignant des évêques d'Italie et dit pays rhétique sous la présidence de l'évêque de Rome. Nous avons la lettre adressée par l'empereur à l'évêque romain Miltiadi episcopo urhis Romx et Marco; des lettres semblables furent certainement envoyées à tous les évêques convoqués

nèrent un autre évêque, celui d'Aptonge. Comme il s'agissait cette fois, non pas de doctrine, mais d'un point de fait, à savoir si l'évèquc avait été traditor et si Caecilianus était l'auteur d'une lettre incriminée, Constantin les renvoya par-devant le proconsul d'Afrique, qui les traita tous en justiciables ordinaires avec la froideur hautaine d'un magistrat romain qui commande '. Les donatistes curent encore le dessous; mais ils étaient nombreux et tenaces; ils assaillirent l'empereur de tant de réclamations pour obtenir de nouveaux juges, qu'il convoqua une seconde assemblée d'évèques dans la ville d'Arles en autorisant ceux qu'il y appelait à se servir de la poste impériale2. C'était leur donner le caractère de fonctionnaires publics et, à ses yeux, les évoques le devenaient, car il entendait gouverner par eux leurs turbulentes communautés. « J'avais espéré, écrivait-il au vicaire d'Afrique et à l'évèquc de Syracuse, voir le terme de ces disputes et de ces séditions qui, vraiment, n'ont pas d'objet sérieux. Mais vos lettres m'apprennent que ces hommes divisés en deux partis se livrent à des disputes obstinées qui les couvrent de honte. Je ne puis tolérer de tels scandales; ils finiront par irriter la Divinité contre moi, puisqu'elle m'a confié le gouvernement du monde3. »

Le concile d'Arles (314), où se trouvèrent réunis trente-trois évêques selon les uns, un beaucoup plus grand nombre selon les autres, condamna les donatistes et rédigea vingt-deux canons, dont trois seulement importent à l'histoire politique.

Les mariages mixtes ont toujours, et justement, déplu à l'Église,

à ce premier concile romain. Les Pères siégèrent au palais de Latran, propriété du domaine impérial que Constantin donna à l'évèque de Rome, probablement après la mort de Fausla, qui habitait cette demeure quand elle résidait à Rome. Cf. Tillemont, IV, 141. On a vu, au tome VI, p. 187-191, que, vers la fin du deuxième siècle, une primauté d'honneur était déjà reconnue à l'évèque de Rome. Amm. Marcellin (XV, 7) dit, au quatrième, que les évêques de la Ville éternelle jouissent d'une considération plus grande : .... poliores seternse Urbis episcopi, tout en racontant que Constance II fit arrêter le pape Libère tamquam imperatoris jussis et plurimorum sui consortium deerctis obsistens.

1 Optât de Miléve, Gcsta purgationis, p. 97-98. On ne trouve ni dans les Actes du proconsul d'Afrique, ni dans les lois ou dans les lettres vraiment authentiques de Constantin, les pieuses mièvreries qu'Eusèbe et les historiens ecclésiastiques mettent dans la bouche de l'empereur lorsqu'ils le font parler aux évêques.

2 Le droit de se servir du cursus publiais entraînait celui d'être hébergé et nourri dans les mansiones aux frais de l'Etat, ou plutôt à ceux des provinciaux qui supportaient cette dépense. A chaque groupe de deux évêques, Constantin accorda (Lettre à l'évèque de Syracuse) trois esclaves publics pour les servir. Amm. Marcellin verra, dans ces faveurs, une cause de ruine pour la poste impériale et pour le trésor (XXI, 16, ad ann. 561).

3 Ces passages sont extraits de deux lettres citées par Optât de Milève et par Eusèbe (Hist. ceci., X, 5). Plusieurs évêques s'étaient fait représenter par des prêtres ou diacres.

parce que la foi des siens y court de grands risques. Mais les chrétiens étant alors une minorité, et une minorité ardente, ces sortes d'union devenaient un moyen de propagande. Le concile eut pour elles beaucoup de mansuétude : il ne condamna qu'à une courte pénitence la jeune fille chrétienne qui se mariait à un païen (40e canon), dans l'espérance qu'elle saurait attirer son époux à l'Église. C'était du reste la doctrine de saint Paul1.

On sait ce que Tertullien et Origène pensaient de l'état militaire, et l'on a vu la dernière persécution commencer par le refus que firent des fidèles d'entrer au service ou d'y rester. Mais du moment que l'Église avait obtenu l'égalité avec le paganisme, elle devait désirer que tous les emplois, surtout ceux de l'armée, fussent accessibles aux chrétiens. Par une habile évolution, les Pères d'Arles, renonçant à l'ancienne doctrine, décidèrent que ceux qui abandonneraient les enseignes sans congé seraient rejetés de la communion des frères (5e canon).

Les membres d'une communauté chrétienne étaient soumis à la juridiction spirituelle de l'évoque; l'Église voulut les suivre dans les fonctions publiques qu'ils allaient remplir, môme dans les plus hautes. « Le fidèle nommé à une charge, dit le 8e canon, prendra de son évèque des lettres de communion et sera soumis dans sa nouvelle résidence à l'évêque diocésain, qui veillera sur lui et pourra, s'il manque à la discipline, le retrancher de la communion. » Ces proscrits d'hier rêvent déjà de conquérir l'armée et l'administration. Quelle confiance, quelle audace, mais aussi quel merveilleux esprit de gouvernement, et comme l'on comprend que le monde n'ait pu leur résister ! Constantin mit un terme aux travaux du concile en ordonnant aux évêques de regagner leurs villes épiscopales2.

Les bénédictins disent : « 11 est à remarquer qu'à la fin des Actes de ce concile, les évoques ne signent pas suivant le rang qu'on a donné à leurs sièges, mais suivant celui de leur antiquité.... 11 n'y avait donc rien de réglé dans les Gaules touchant la prééminence de certains sièges, et tous les évêques y étaient regardés comme égaux : l'âge seul mettait une différence entre eux5. »

1 L'Apôtre, en effet, conseillait à l'époux chrétien de ne point se séparer de son conjoint païen, à moins que celui-ci ne se refusât à la vie commune (/ Cor., ti, 42-16); mais une lettre de saint Ambroise montre que, dès la fin du siècle, l'Église se croyait assez forte pour n'avoir plus besoin de ces ménagements.

- Proficiscemini et redite ad proprias sedes (Lettre de Constantin au sijnode d'Arles). — Tœdiaiis,jussil omnes ad suas sedes redire (Lettre du synode au pape Sylvestre).

3 Arl de vérifier les dates, t. II, p. 267.

11 élait d'usage que les assemblées communiquassent aux évoques absents leurs décisions, afin d'établir l'uniformité de la doctrine. Avant de se séparer, le concile envoya ses canons au pape, « qui pouvait, disait la lettre synodale, les faire plus aisément accepter de tous1 ». Rome, l'unique siège apostolique de l'Occident, en était la métropole religieuse; par leur déférence, les Pères d'Arles confirmaient la primauté d'honneur depuis longtemps reconnue à l'évêque romain dans les provinces latines; mais ce n'était pas encore la reconnaissance de la primauté de juridiction.

Les donatistes ne se soumirent pas plus au concile d'Arles qu'ils ne s'étaient soumis à celui de Rome. Ils en appelèrent encore à l'empereur. Impatienté de ces querelles qui lui semblaient futiles, il s'écriait douloureusement : 0 rabida furoris audacia2!

Il avait mis la main aux choses d'Église, il ne pourra la retirer. Il prendra parti tantôt

Constantin portant le casque avec

pour les orthodoxes, tantôt pour leurs ad- le monogramme5.

versaires : emprisonnant les uns, exilant les

autres, et finissant, de lassitude, par les renvoyer tous à leurs églises4.

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