SAINTE HÉLÈNE ET SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE
Miniature d'un manuscrit du m* siècle. — Bibliothèque nationale, fonds grec. n° 510
étaient décrits les lieux témoins de la Passion. Mais de ces trois croix quelle était celle du Sauveur? L'évoque de Jérusalem lit apporter une femme atteinte d'une maladie mortelle, et, se mettant avec l'impératrice en prière, il demanda au ciel un miracle. Deux croix approchées de la mourante la laissèrent insensible; au contact de la troisième, elle se leva et marcha : la vertu de la vraie croix l'avait ressuscitée1.
Eusèbe de Césarée était le métropolitain de l'évêque de Jérusalem, et, s'il ne fut pas présent à la restauration du sanctuaire de la chrétienté, il a dû, historien de l'Église et de l'empereur, s'informer soigneusement de tout ce qui fut exécuté pour rendre les saints lieux aux fidèles.
Et, en effet, il raconte longuement comment on retrouva le saint sépulcre, mais il ne connaît pas l'invention de la croix2. Lui qui attache tant d'importance au monogramme , au labarum, à la croix mise par le prince sur les boucliers de ses soldats, comment n'a-t-il pas. célébré cette découverte qui justifiait l'enthousiasme dont témoignent tant de pages de ses écrits pour les
1 Socrate (Hist. eccl., I, 17) et Sozomène (II, 1) disent qu'Hélène trouva aussi les clous de la croix et que Constantin en fit un mors pour son cheval et un casque pour lui-même. C'eût été bien irrévérencieux. Une fois sur cette route des saintes découvertes, on ne s'arrêta pas. Saint André, saint Luc, saint Timothée, furent retrouvés, et l'on porta solennellement leurs restes dans l'église des Saints-Apôtres, à Constantinople. C'était le commencement du culte des saints, nécessaire à ces populations qui avaient besoin de remplacer l'ancien polythéisme par un polythéisme nouveau. Celui-ci du moins était plus pur et plus consolateur.
a Vie de Const., III, 25.
Environs de Jérusalem.
mérites ineffables du signum salutare et vivificum*. Il n'en parle point,
Le Suinl-Sépulcre sur une boucle d'ivoire-.
non parce qu'on avait fait trouver une croix par sainte Hélène, comme
on fait trouver par un visiteur inexpérimenté une médaille récemment enfouie : cette habileté n'eût pas été pour lui donner un scrupule ; mais parce que la légende se forma après sa mort, qui suivit de près celle de Constantin.
Dans son récit, tout se rapporte au prince, qui ordonne le déblaiement du Calvaire et la construction d'églises au saint sépulcre,
sur le mont des Oliviers, à Bethléem et sous le chêne de Mambré.
Pour lui, le pèlerinage d'Hélène est un voyage royal à travers l'Asie.
1 Eusèbe. Vie de ConsL, II, 16.
- M. Edmond Le Blant, Études sur les sarcophages chrétiens antiques de la ville d'Arles, p. 49. On croit que celte boucle d'ivoire, conservée dans une église d'Arles, et qui était attachée sur un ceinturon de cuir, a appartenu à saint Césaire, mort en 542.
3 De Vogué, les Églises de la Terre Sainte, p. 96. Jésus assis sur un âne et bénissant. Derrière lui, un apôtre; devant, des enfants qui étendent leurs vêtements sur le terrain où il va passer, un autre qui monte à un arbre pour y cueillir des palmes; à droite, le peuple de Jérusalem attendant le Christ. Une femme porte sur l'épaule son enfant à la manière des femmes arabes d'aujourd'hui.
Fragment d'une mosaïque de l'église de Bethléem3
L'impératrice pourvoit avec sollicitude aux besoins des villes et des provinces qu'elle traverse et, arrivée à Jérusalem, elle surveille les travaux commandés par son fils1. Mais, à quelque moment qu'ait eu lieu Yinventio crucis, la légende arrivait à propos. Les âmes étaient alors entraînées d'un mouvement trop rapide vers les hautes régions de l'idéal chrétien, pour ne pas accepter tout ce qui soutenait et
Vue intérieure de la basilique de Bethléem2.
avivait la foi. La génération suivante ne douta pas de l'authenticité du miracle3, et la sainte Croix devint la plus précieuse des reliques. Par les effets qu'elle a plus d'une fois produits sur l'esprit et sur les résolutions des rois et des peuples, elle appartient à l'histoire. Les affaires religieuses mises à part, il ne reste, pour achever l'histoire de ce règne, qu'à rappeler : une guerre sans importance contre les Sarmates et les Goths (552), le partage de l'empire entre
1 .... PaatXuw «peseta 6iw<J)0|iivii) (Eusèbe, Vie de Const., III, 42). L'inscription de Wilmanns, n° 1070, donne à Hélène le titre d'Augusta; les soldats la saluaient ainsi, et son effigie était sur les monnaies d'or (ibid., III, 47).
s De Vogué, les Églises de la Terre Sainte, p. 49. M. de Vogué croit cette basilique de l'époque constantinienne ou au plus tard du sixième siècle.
5 11 reste deux monuments curieux de cet amour des esprits de ce temps pour le merveilleux : le poëme de Juvencus, qui venait de mettre l'Évangile en vers (S. Jérôme, ad ann. 529 : .... evangelia heroïcis versibus expticat), et surtout celui de Sedulius, qui, au siècle suivant, écrivit le Paschalc carmen, où il n'est parlé que des miracles de Jésus. Leurs ouvrages furent compris dans le décret du pape Gélase de libris recipiendis (494).
les fils et les neveux de Constantin (555), enfin des négociations avec Sapor II pour la protection des chrétiens en Perse et un commencement de guerre avec ce prince (557).
La guerre contre les Sarmatcs et les Goths ne fut pas très-héroïque. Julien en parle avec dérision; Zosime la termine par des revers, Aurelius Victor et Eutrope par des succès, Jordanès par un traité qui mit 40 000 Barbares au service de l'empire (552). Ce traité suppose plus de négociations que de batailles, et il faut l'entendre d'une alliance conclue entre l'empereur et la nation gothique. Ce grand corps de fœderati, qui fit désormais partie de l'armée romaine et paraît avoir été maintenu au complet, n'était point composé de captifs, mais de guerriers que leurs rois, Araric et Aoric, cédèrent à l'empire, à la double condition d'une solde pour leurs compatriotes et de présents pour eux-mêmes1. On n'en peut douter lorsqu'on lit dans Eutrope que Constantin laissa parmi ces Barbares une grande idée de sa bonté, et, dans Eusèbe, qu'il donna des dignités et des charges aux plus renommés d'entre eux. Themistius parle même d'une statue élevée à un chef goth près de la porte du sénat. Ce qui concerne les Sarmates ou Vandales est fort obscur et sans intérêt, sauf le fait que, chassés de leur pays par des peuplades qu'ils croyaient avoir soumises (554), ils demandèrent asile à Constantin, qui leur donna des établissements dans les provinces voisines. C'était la même politique; elle eut les mêmes effets : vingt ans après, les Sarmates rava- Constantin ii diadème, geaieiit la Pannonie2. La fidélité des Goths fédérés dura plus longtemps, mais beaucoup ont certainement aidé leurs frères à gagner, en 578, la bataille d'Andrinople, où Valens périt avec toute son armée.
Deux ans avant sa mort, Constantin, sans abandonner la direction suprême, fit le partage de ses provinces. Ses trois fils étaient déjà césars; à l'aîné, Constantin II, il assigna l'Espagne, la Gaule et la
Constance II diadù- , __ .,. . .
mé(FL.ivL. con- Bretagne; au second, Constance II, 1 Asie, la Syrie et
AUGo^Momiaiè l'Egypte ; au plus jeune, Constant, l'Italie, l'Afrique et
d'01') l'Illyrie. De la Thrace, de la Macédoine et de l'Achaïe,
il fit un royaume pour son neveu le césar Dalmace ; l'autre, Hanniba-
1 Sur ces guerres, voyez Wietersheim, t. I, p. 586 et suiv., édit. de 1880.
2 Sozomène, III, 1, ad ann. 555.
lien, eut le Pont, la Cappadoco et la Petite Arménie avec le titre de roi l. L'empire n'était plus qu'un bien de famille, partage comme un domaine entre les héritiers du propriétaire. Nous voilà bien loin de la grande politique de Dioclétien. Constantin avait fait trois guerres, versé des flots de sang et tué deux empereurs, pour reconstituer l'empire unique, et il le déchirait en cinq morceaux, sans préparer, de son vivant, des liens qui, après lui, auraient réuni les chefs de la nouvelle pentarchie. Il semble, en effet, sans qu'on puisse l'affirmer, que ce fut un véritable démembrement. Les noms des empereurs seront bien inscrits en tête des lois, et on peut croire que, pour les mesures générales de gouvernement, les deux rois devaient rester sous les ordres : l'un, du souverain de l'Asie; l'autre, du maître de YIllyricum. Mais des trois empereurs lequel commandera? Aucun. Comment se fera entre ces trois empires la répartition des quatre préfectures? Qui possédera la nouvelle capitale? Sera-ce un de ces rois subordonnés, Dalinace, le maître de la Thrace? C'est l'épée qui tranchera ces questions. Constantin avait laissé à ses fils l'exemple de sa vie, qui leur conseillait l'ambition et la guerre civile avec bien plus de force que son testament ne leur conseillait la modération et la paix. On verra bientôt les suites de cette politique imprévoyante.
Depuis leur grande défaite sous Dioclétien, en 297, les Perses avaient montré, à l'égard des Romains, une crainte respectueuse. A Narsès avait succédé Hormisdaz II, qui régna de 505 à 510 et laissa la reine enceinte. Les mages déclarèrent qu'elle portait un fils, et les grands couronnèrent l'enfant avant sa naissance, en posant la tiare royale sur le sein de sa mère. A l'époque où Monnaie nous sommes, le petit-fils de Narsès, Sapor II, âgé de vingt-sept ans, était plein d'ardeur militaire et de foi religieuse. Les mages venaient d'achever l'œuvre qu'ils avaient commencée par la chute des Arsacides3. Vers le temps où Constantin faisait rédiger par les évêques le Credo de Nicée, Sapor promulguait, comme loi de l'Iran, YÂvesta ou livre des mages. « Puisque, dit-il dans son édit, notre loi est maintenant clairement établie, que personne ne tombe
4 Nous avons des médailles avec la légende FI. Hannib. régi. (Eckhel, t. VIII, p. 204.) s Tète diadémée du roi et la légende : « L'adorateur d'Ormuzd, l'excellent Hormisdaz, roi de l'Iran et du Touràn, âme céleste. » (Monnaie d'or.) 3 Voyez Histoire des Romains, t. VI, p. 299.
plus dans une mauvaise doctrine '. » Ainsi les deux empires accomplissaient, presque au même moment, une révolution religieuse. C'est l'annonce des furieuses guerres qui éclateront entre eux.
Sapor essaya d'abord ses forces contre les Arabes. Il battit les hordes qui avoisinaient la Babylonie, ravagea l'Yémen et épouvanta ses ennemis par sa cruauté : le Dhoul-Actaf, ou maître des épaules, avait fait briser l'omoplate à tous ses captifs. Le rôle de conquérant, qui souriait à son orgueil, convenait aussi à sa sécurité. Le christianisme avait fait de grands progrès dans les provinces persanes, sur toute la ligne des frontières de l'ouest et du nord : l'Arménie était chrétienne et les Perses ne pouvaient plus compter, pour une diversion utile, sur les peuples du Caucase; car les Ibériens, passés aussi à la foi nouvelle, restaient plus étroitement que jamais engagés dans l'alliance de Rome. Cette propagande religieuse inquiétait les mages pour leur culte, Sapor pour sa couronne. Il sentait que la conversion de Constantin donnait aux Romains des auxiliaires, au cœur même de la Perse; les relations de l'empereur avec les Hindous semblaient préparer d'autres périls sur la frontière orientale2, et un prince persan, Hormisdaz, réfugié à Constantinople, pouvait devenir, aux mains des Impériaux, un instrument dangereux. Une lettre de Constantin recommandant au roi ses sujets chrétiens augmenta les défiances3. Avant de s'attaquer directement à son puissant voisin, Sapor voulut s'assurer de l'Arménie dont le roi, Diran, était le vassal ou le protégé des Romains. Le gouverneur persan de l'Atropatène (Aderbdidjân) attira ce prince à une conférence, l'enleva et lui fit crever les yeux. En même temps que ce royaume, tant de fois convoité, tombait à sa merci, Sapor redemandait à Constantin les cinq provinces transtigritanes: l'empereur fit dire, comme Trajan, aux envoyés qu'il irait porter luimême la réponse. C'était une déclaration de guerre. Pendant que la lourde armée romaine s'assemblait, les rapides cavaliers de Sapor entrèrent dans la Mésopotamie; mais, au bruit des grands préparatifs qui se faisaient en Syrie, ils repassèrent le Tigre avec leur butin (557).
Eusèbe, terminant par un mensonge sa très-peu véridique histoire, montre les Perses qui implorent la paix et Constantin qui l'accorde
1 Dp Harlez, Avesta, p. 56.
- Eusèbe {Vie de Consl., II, 50) parle d'une ambassade indienne venue à Constantinople, et Cédrène, d'un voyage dans l'Inde fait par un agent impérial, le philosophe Métrodore, auquel Amm. Marcellin (XXV, 4) fait allusion.
3 Eusèbe, ibkl., IV, 8.
généreusement1. Sapor avait pins d'orgueil et Constantin moins de confiance. A ce moment d'ailleurs, il allait on vont empereurs et manants, au tombeau, et il y descendait tristement, car il léguait à ses successeurs, sur la frontière orientale, une guerre d'un quart de siècle
Sarcophage dit de sainte Hélène, en porphyre ronge 2.
et, à l'intérieur, l'anarchie religieuse qu'il provoqua par son baptême hérétique. Aux approches de la mort, il se fit baptiser par le grand ami d'Arius, Eusèbe de Nicomédie. L'ordonnateus du concile de Nicée mourait donc chrétien, mais chrétien de la foi arienne, celle qui se
« Vie de ConsL, IV, 57.
- Vatican, salle des Sarcophages, n° 589. Les quatre faces représentent une bataille, Il> vainqueurs occupent la partie supérieure, les prisonniers sont foulés aux pieds des chevaux ou étroitement attachés. les mains derrière le dos, etc. M. Barbier de Montault, camériei d'honneur du pape, dit, dans son catalogue du musée l'io Cleinentino, que le corps d'Hélène fut déposé dans ce sarcophage. Pour un tombeau de femme el de sainte, la décora' ion e^l singulière. S'il ne porte pas quelque inscription authentique qui en détermine l'origine et que je n'ai point vue, il en sera de ce monument comme des basiliques romaines qu'on attribue à Constantin et qu'il n'a point bâties.
rapprochait le plus de son culte héréditaire, celle aussi que l'Église a le plus énergiquement combattue.
11 expira le 22 mai 557. Son corps fut transporté de Nicomédie à Constantinople avec la pompe ordinaire. On l'ensevelit, comme l'avait été sa mère, en un tombeau de porphyre, dans l'église des Saints- Apôtres, qu'il avait bâtie. Le seul de ses fils qui fût présent aux funérailles, Constance, n'avait pas encore reçu le baptême; il sortit du temple, avec les soldats qui l'accompagnaient, au moment de la cérémonie religieuse : preuve que Constantin n'avait pu lui-même, jusqu'à son dernier jour, assister à un office chrétien1.
1 Le premier canon du concile de Valence (374) rappelle l'usage de faire sortir les catéchumènes avant la messe. Saint Ambroise écrivait peu de temps après à sa sœur : « Quand j'eus renvoyé les catéchumènes et donné le baptême à ceux qui le devaient recevoir, je commençai. » (Episl. ad Marccll. sor.) Saint Jérôme compte cinq ordres dans l'Église : les évêques, les prêtres, les diacres, les fidèles et les catéchumènes. « Les catéchumènes, dit l'abbé Corblet (Hisl. dogmatique... du baptême, t. I, p. 444), occupaient une place intermédiaire entre les fidèles et les infidèles ; ils n'étaient ni hors de l'Église ni dans l'Église, mais sur ses limites. »
Revers d'une monnaie de Constantin II portant le serpent transpercé par la liampc du labarum.