‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 18 sur 112 · I. — LA HIERARCHIE · texte numérisé non relu

I. — LA HIERARCHIE

Avec Dioclétien et Constantin, avec celui-ci surtout, la société ancienne subit sa dernière transformation : l'esprit latin meurt et le Bas-Empire commence. Lorsque nous commentions les institutions d'Auguste1, nous montrions qu'une monarchie orientale était en germe dans ce principat républicain; ce qu'on appelle la révolution constantinienne est donc la conséquence des précédents historiques. Malgré la différence profonde des temps, le quatrième siècle de l'empire tient au premier par ces liens mystérieux qui rattachent le présent au passé et quelquefois au passé le plus lointain. Les formes ont changé, le principe reste : c'est celui de la lex regia.

Nous avons exposé le changement principal, celui des croyances ; voyons l'ordre nouveau établi dans l'État et les suites qu'eurent ces réformes.

Pour l'organisation de la cour et du gouvernement, Constantin a développé l'œuvre administrative de Dioclétien; il ne l'a point achevée; môme on ne saurait faire, dans la Notitia dignitatum, sorte d'ahnanach impérial rédigé vers 400, la part qui revient à l'un et à l'autre de ces deux princes ou à leurs successeurs2. Cependant les lois de Constantin montrent que, sous ce prince, la séparation des fonctions civiles et des fonctions militaires devient définitive3; que suait con-

1 Eut des Romains, t. IV, p. 268.

- Cette Notice est le tableau de l'administration impériale pour l'époque où elle a été écrite. Dans son Breviarium, Auguste avait donné le modèle de ces utiles statistiques dont la dernière fut celle dont nous parlons, à laquelle manque, dans son état actuel, le tableau des revenus de l'empire. Sur le Breviarium d'Auguste, voyez C. Jullian, dans les Mélanges de l'École française de Rome, 1885.

D Au temps de la Nolitia dignilatum {Or., 20, § 2; Occ, 59) et sans doute à celui de Constan-

firmes et étendus les titres et privilèges assurés aux fonctionnaires, à leurs femmes, à leurs enfants et petits-enfants '; qu'enfin la hiérarchie des charges de cour et d'administration se précise : chacune ayant ses pouvoirs déterminés et sa place marquée nettement dans la série des magistratures qui s'échelonnent les unes au-dessus des autres jusqu'au dignitaire central, chef du service. « Constantin, dit Eusèbe, imagina quantité de dignités afin de pouvoir honorer un plus grand nombre de citoyens2. » C'est le mot de Suétone lorsqu'il représente Auguste essayant de répartir tous les citoyens en classes nettement séparées3. En cela encore, Constantin était fidèle à la tradition impériale, qui avait bien plutôt développé que combattu le caractère foncièrement aristocratique de la société romaine. Voyons rapidement cette « divine hiérarchie ».

Au sommet, entre terre et ciel, l'empereur qu'on nommait Votre Éternité, Votre Divinité ; il était la loi vivante, de sorte qu'il pouvait tout et tout impunément, puisqu'il n'y avait point d'opinion publique ni d'institution capable de parler pour elle, si elle avait existé. Tout ce qui appartenait au prince, tout ce qu'il faisait était sacré, son palais, ses occupations, ses édits, qu'on appelait « les oracles célestes des volontés divines ». On ne l'approchait qu'en l'adorant, et sur son front était le diadème orné de pierres précieuses, sur ses monnaies le nimbus que l'Église donnera aux saints4. Les membres de sa famille avaient le titre de nobilissimes, avec la robe de pourpre brodée d'or, et tout le monde acceptait ses fils pour les héritiers légitimes de son pouvoir. La vieille et frivole formalité de l'élection par le sénat subsistait. Majorien, en 458, en parle encore s, Les faits ont montré ce qu'elle valait.

Auprès de l'empereur se trouvait le consistorium principis qui l'assis-

lin, en quelques provinces écartées et remuantes, comme l'Isaurie, l'Arabie, la Maurétanie, l'administration civile et l'administration militaire étaient réunies.

1 J'ai rappelé, tome VI, page 5G2, que cette hérédité restreinte existait déjà du temps de Marc Auréle pour les grands personnages de l'empire.

a Vie de Const., IV, 1.

3 liât, des Romains, t. III, p. 744 et suiv.

4 Eckliel, t. VIII, p. 84. 11 voulut que ses monétaires lui donnassent sur ses médailles l'air d'Alexandre, la tête relevée et regardant le ciel. Eusèbe y voit un signe de piété, Eckhel une marque d'orgueil. Je crois peu à la piété de Constantin, beaucoup à son orgueil ; mais ne serait-ce pas qu'il a voulu, par son attitude, confirmer la légende de la vision? Dès le temps de Marc Aurèle, la famille impériale était appelée domus divina (Bull, des Ant. africaines, fasc. 1, inscr. n° 5, p. 25.)

5 Nov. Major., I, 1.

tait dans l'exercice de son pouvoir législatif et judiciaire. Ce conseil suprême était composé de ceux que nous appellerions les ministres, les grands officiers de la couronne et les directeurs des principales administrations de l'empire.

Les ministres sont :

Le questeur du palais sacré, qu'on pourrait nommer le ministre d'État, puisqu'il reçoit les requêtes, prépare les lois que le conseil discute et qu'il contre-signe, après que l'empereur y a, « de sa main divine », écrit son nom en encre de pourpre';

Le maître des offices, sorte de ministre de la maison impériale, qui lient sous sa surveillance et sous sa juridiction l'innombrable personnel du palais, qu'on appelait la milice palatine" : les scolares ou les gardes, les curiosi ou agents de police, chargés de recueillir les bruits qui couraient et d'arrêter les criminels ou les suspects, les employés des bureaux qui traitaient les affaires administratives et judiciaires, les ouvriers des manufactures d'armes, le corps des interprètes, interprètes omnium gentium, etc. ;

Le grand chambellan chargé du service privé, qui a sous ses ordres le chef des cubicularii, le comte du palais, commandant des pages, les architectes et gens de service, le comte de la garde-robe, l'intendant des résidences impériales, les silentiaires, les médecins impériaux décorés du titre de comtes, enfin les gardes du corps à pied et à cheval, protectores et domestici;

Les quatre préfets du prétoire, qui ne connaissent plus que des affaires civiles et judiciaires des quatre préfectures; cependant, en souvenir de leur ancienne puissance, ils prennent rang au-dessus de tous les autres fonctionnaires, et on ne peut faire appel de leurs sentences. Ils ont la surveillance du cursus publiais7' et de l'intendance militaire; ils assurent la publication par tout l'empire des constitutions impériales* et ils répartissent annuellement l'impôt entre chaque province et chaque cité. Pour l'administration civile, tout part du prétoire,

1 Les formules de nomination pour les grandes charges remplissent les livres VIe et VIIe des Lettres de Cassiodore.

- Le mot mililia s'appliquait à tout le service de l'État, que la fonction lut civile ou militaire.

3 C'est notre ministère des postes. Cf. Marquardt, Handbuch, t. 1, p. 417. Il ne faut pas oublier que ceux qui étaient autorisés à se servir du cursus étaient hébergés et nourris dans les mansiones.

* Les rescrits, qu'il ne faut pas confondre avec les lois ou constitutions, étaient des réponses laites à des requêtes de fonctionnaires ou de particuliers.

tout y arrive : « ainsi, dit un ancien, de l'Océan viennent tous les Meuves et tous y retournent1. »

Auprès de chaque préfet se tenaient un ou deux avocats du fisc, et hors de leur présence, aucune cause fiscale ne pouvait être jugée2. Constantin leur donna même le rôle d'accusateurs publics pour faire disparaître « la race exécrable des délateurs7' » ;

Les deux ministres des finances : l'un cornes sacrarum largitionnm, ou, comme l'appelait ce peuple de mendiants, le ministre de la joie publique; l'autre cornes rerum privatarum : le premier pour le trésor public, le second pour le domaine privé;

Enfin les deux ministres de la guerre, ou plutôt les deux généraux en chef, le maître de l'infanterie et le maître de la cavalerie, qui se partagent les forces militaires de l'empire4. Ils ont sous leurs ordres les comtes et les ducs commandant les troupes d'une province et les garnisons de la frontière. Les Romains ne séparant pas la juridiction du commandement, ces deux chefs jugeaient tous les procès militaires, même ceux où un civil était demandeur contre un soldat, comme le préfet du prétoire prononçait dans les actions intentées par un militaire à un civil. C'était l'application du principe : forum accusator sequatur.

Rome n'a pas ce que possédait la plus petite des cités, une curie et des duumvirs8 ; elle est gouvernée par un pré fet que l'empereur choisit entre les consulaires. Ce préfet, chef suprême de l'administration et de la justice dans la ville et le district suburbicaire jusqu'au centième mille, juge, en première instance ou sur appel, tous les procès, au civil et au criminel, même ceux des sénateurs, comme les présidents ont, dans leur province, la juridiction supérieure. Les préfets de l'annone et des vigiles lui sont subordonnés.

1 Lydus, de Magislr., II, p. 172, édit. de Bonn. Les affaires jugées par le préfet étaient si nombreuses que cent cinquante avocats étaient attachés au prétoire d'illyrie. (Code, II, 7, 17.)

- Rescrit de Marc Aurèle. (Dig., XLIX, 14, 7.)

" Code Théod., X, 10, lois 1, 2 et 5, annis 515, 519, 555. Ce qui ne l'empêcha pas d'encourager, en 519 et en 525, la délation. (Voy. Code Théod., XV, 16, 1, et ci-dessus, p. 129.) Chaque président avait près de lui un avocat du fisc. (Cf. Godefroy, Paratillon au Code Théod., X, 15.)

4 Code Théod., I, 7, et VIII, 7, pour les années 559 et 572. Cependant, dans toute expédition, les deux armes étaient réunies sous l'un ou sous l'autre des deux chefs. Aussi institua-t-on plus tard des magislri utriusque militiœ, ou des magislri militum, au nombre de quatre, comme il y avait quatre préfets du prétoire.

5 Constanlinople garda ses duumvirs et sa curie jusqu'en 559, époque où Constance lui donna un préfet. (Godefroy, au Code Théod., t. I, p. lx.) On a vu (p. 9, n. 1) que les curies municipales enregistraient les legs et donations. Rome et Constantinople n'ayant pas de curie, ce service d'enregistrement y fut fait par les censuales ou employés du magister census.

Histoire des Humains. T Vil.

Hachette et C

UN COMTE DES LARGESSES (Cornes sacrarum targitionum) [dplyquf i\f Li ver pool.

La vieille capitale conserve son sénat, qui est présidé par les consul x ; celui de Gonstantinople l'est par un proconsul. L'empereur les choisit et fait connaître sa décision aux magistrats et aux cités par l'envoi de tablettes d'ivoire portant l'image des consuls et leur nom : coutume nécessaire, puisque ces noms servaient à dater les actes publics et privés1. Ces humbles héritiers des grands consuls républicains gardaient la chaise eurule, la robe de pourpre brodée de soie et

Char du préfet de Rome, d'après la Xolilia dignitatum. (Bocking, t. I, p. 15.)

d'or, les brodequins dorés, les licteurs, les faisceaux surmontés de haches qui ne frappaient plus personne, et le 1er janvier ils prenaient solennellement possession de leur charge innocente, en venant au forum affranchir un esclave, puis au cirque donner le signal de jeux qui les ruinaient. Ce devoir accompli, leur rôle politique était achevé : in consulatu honos sine labore suscipitur*.

L'autre grande magistrature républicaine, celle qui avait commencé l'œuvre immense du droit romain, la préture, n'était aussi qu'une idole dorée. À part quelques inoffensives attributions de juridiction civile, les préteurs de Rome et de Constantinople n'ont plus pour nourrir leur orgueil que les souvenirs d'une autorité perdue. Leur charge consiste à donner des jeux à leurs frais : Symmaque y dépensera 2000 li-

' Si qua edicta vcl conslituliones, sine die et consule fuerunt deprehensa, audoritale careant (Code Théod., I, 1, anno 522).

: Paneg. vêler., XI, 2.

vres pesant d'or1; plusieurs essayent, en se cachant, d'échapper à ce coûteux honneur; dans ce cas, le trésor fournit pour eux les fonds nécessaires, parce que, si la religion est changée, les mœurs ne le sont pas ; il faut toujours que le peuple s'amuse, et un clarissime est

Chaise curule, dite chaire de saint Pierre (cathedra). (Bibliothèque Vaticane.)

chargé de veiller à ses plaisirs. Quant au fisc, il savait bien rentrer dans ses avances : au besoin les héritiers du préteur désigné payaient2.

Depuis Alexandre Sévère, l'édilité et le tribunat ont disparu : les tribuns qu'on voit à Rome et à Constantinople, au quatrième siècle, n'ont aucun rapport avec le sénat"'.

En souvenir de l'ancien patriciat, Constantin créa des patrices qui

1 Lettres, IV, 8. A Constantinople, Théodose institua, en 584, huit préteurs. Les deux premiers devaient dépenser ensemble 1000 livres d'argent; les autres beaucoup moins. (Code Théod., VI, 4, 25.)

- Code Théod., VI, 4, 5; Zosirae, II, 58.

r> Mommsen, Staatsr., p. 459. Les derniers tribuns et édiles mentionnés dans les inscriptions sont antérieurs à Alexandre Sévère.

gardèrent ce titre leur vie durant et qui ne cédèrent le pas qu'aux consuls en exercice1 : dernier hommage à la vieille institution répu-

Scéncs des jeux du cirque (voy. p. loi);'-.

blicaine. Patrices et sénateurs n'avaient point de fonctions, mais pouvaient en recevoir.

Les sénats de Rome et de Constantinople n'étaient plus que le con-

1 Zosime, II, 40. Deux constitutions de Valentinien Ier (Code Th., VI, 7, 1, et 9, 1, anno 572) règlent ainsi les rangs : le préfet du prétoire, les maîtres de la cavalerie et de l'infanterie sont égaux et suivront dans les cérémonies, pour la préséance, l'ordre de leur promotion ; le questeur, le maître des offices et les deux comtes des largesses ont le pas sur les proconsuls; ceux-ci sur les comtes du premier ordre et les maîtres honoraires de la cavalerie; les maîtres des registres sur les vicaires; mais, dit Godefroy (t. Il, p. 78), non unus idemque semper ordo fuit.

- Bas-relief trouvé à Constantinople. Le premier compartiment représente des mimes; le deuxième, une machine servant à tirer les places au sort; le troisième, le départ des concurrents; le quatrième, un intermède scénique; le cinquième, l'arrivée au but. (Revue archéol., t. III, p. 147 et 148, et pi. XXVIII et XXIX.)

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