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V. — LES COLONS ET LES ESCLAVES

De la plèbe urbaine passons à la plèbe rustique, celle qui est soumise à la capitatio terrena dont le moyen âge fera la taille à. merci. Les colons du fisc avaient eu à l'origine la dispense des charges municipales, afin qu'eux aussi ne fussent point distraits de la culture du domaine impérial1. Ils avaient une famille; ils pouvaient avoir du bien dont leurs fils héritaient, et ils étaient admis à ester en justice. Mais leur condition s'aggrava en se généralisant, et le mot terrible de Caton sur l'esclave, instrumentum vocale, fut prononcé sur eux. Au temps d'Ulpien, ils étaient déjà comme le bœuf, la charrue et les outres, la garniture du fonds, instrumentum fundi B. Le colon fut vendu avec la terre qu'il cultivait. « S'il s'enfuit, dit Constantin, qu'on le poursuive comme l'esclave fugitif6; » et telle était, malgré

1 La constitution du Code Justinien (XI, 16, 15, anno 582) donne une énumération des sordida mimera. Voyez aussi Bouchaud, Finances de l'empire romain, p.

2 Nov. Majorian., tit. VII, § 3 : .... quw prweedentium legum prœcepil auctoritas. Cf. § 4- ' Code Théod., XII, 1!). 1, anno 400; ibid., XIV, 7, 1, anno 597.

4 Coloni quoque Cœsaris a muneribus Itberanlur ut idoneiores priediis fiscalibus habeantnr (Dig., L, G, 5, § 11). Sur la formation du colonat, voy. Hisl. des Romains, t. V, p. 524-327.

5 Dig., X\XIII, 7, 8 : In instrumenta fundi.... veluti.... villici, bores domiti, pecora, stercorandi causa parala, vasaque utilia cullura>, qux sunt aralra, falces, elc.

6 Code Théod., V, 9, 1, anno 552. Constantin défendit de diviser la famille du colon quand on divisait le fonds qu'elle cultivait. (Code Just., III, 58, n, anno 554.) C'était l'application aux colons de la faveur faite aux esclaves (voy. Hist. des Romains, t. V, p. 510), ou plutôt le renouvellement d'une disposition législative dont les colons devaient avoir bénéficié depuis longtemps. Les colons pouvaient posséder en propre un pécule gagné avec les produits de leur ferme et par suite une terre acquise de leurs deniers.

son titre d'homme libre, l'humilité de sa condition, que le mendianl valide qu'on voulait punir était condamné à devenir colon1.

La plus grande partie du travail économique, sous les deux formes de l'industrie et de l'agriculture, redevenait donc à peu près servile2. La féodalité n'a pas eu pour l'artisan de paroles plus dures que celles des (ils de Constantin disant dans un rescrit : « Qu'ils n'osent prétendre à une dignité, lors même qu'ils la mériteraient, ceux qui sont couverts de la boue du travail, omni officiorum fxce, et qu'ils restent à jamais dans leur condition"'. » Ainsi se préparait ce que des témoins

La culture de la vigne*. (Fresque qui date des environs de l'an 300.)

troublés des agitations contemporaines ont appelé, en le souhaitant pour nous, « le solide engrenage des conditions sociales au moyen âge ».

La grande plaie de l'ancienne société avait été l'esclavage. L'Eglise l'adoucira paternellement, parce que l'esprit de mansuétude est toul l'Évangile; mais comme elle ne se propose de changer ni l'organisation politique, ni les conditions sociales, elle ne le supprimera point.

' Code Just., XI, 25, anno 382.

* On a vu (p. 191) que les professions que nous appellerions libérales, celles de médecin, professeur, architecte, peintre, sculpteur, etc., restèrent libres. (Code Théod., XIII, 4, 1-4, et Code Just., X, 64, 1.)

3 Code Just., XII, 1, G : ....si quis meruerit repellatvr. Théodose parlant d'un esclave l'appelle seivili fxce descendais (Code Théod., XVI, 5, 21). Cicéron avait déjà employé ce mot. Les liumiliores avaient toujours été l'objet du mépris de l'aristocratie romaine.

* Peinture d'un cubiculum de la catacombe de Prœlextatus. (Parker, CataL, n° 1S82.)

Saint Paul avait promis aux chrétiens l'égalité en Dieu1; il ne la leur avait pas promise sur la terre. Aussi les évoques avaient des esclaves, même pour leur service personnel. Ceux de l'archevêque d'Alexandrie, Georgios, copièrent tant de manuscrits, qu'ils lui formèrent la riche bibliothèque que Julien envia2. Dans son testament, saint Grégoire lègue à « la vierge Russienne » deux filles qui, après elle, appar-

Un pâtre et une femme chassant des bœufs (d'après le Virgile du Vatican).

tiendront à l'église de Nazianze. Lorsque, dès le cinquième siècle, le clergé sera devenu le plus grand propriétaire de l'empire, il aura des multitudes infinies d'esclaves qu'il traitera avec douceur; mais, tout en favorisant les affranchissements chez les particuliers, il n'aimera pas à les multiplier chez lui, parce qu'il aura besoin de garder les liras nécessaires à la culture de ses immenses domaines5.

1 Omnes vos unum eslis in Christo Jcsu (Ad Galatas, m, 28). - Julien, Lettre 9.

5 Voyez, sur ce sujet, une savante étude de M. Fournier : les Affranchissements du cinquième au huitième siècle, dans la Revue historique, janv. 1885.

Moralement adouci, mais conservé par l'Église, l'esclavage fut maintenu par Constantin, qui, pour certains cas, accrut la dureté des lois pénales1; cette sévérité du premier empereur chrétien n'était point pour inspirer plus de pitié à ceux des maîtres à qui l'Evangile n'avait pas mis au cœur la compassion2.

Une société où existaient tant de servitudes et où tant d'hommes s'efforçaient d'échapper à leur condition était bien malade. L'ancien esclavage avait produit de terribles misères; du moins au-dessus de lui se trouvait une classe d'hommes libres et fiers, capables de grandes choses et qui en ont fait. Au-dessus des servitudes qui viennent d'être montrées que se trouve-t-il? Rien. La liberté est parfois la vie orageuse, mais sous le despotisme, se forme le marais croupissant d'où s'échappent les miasmes mortels.

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