VI. — L'ARMÉE
Constantin a-t-il, au moins, sauvé la plus vieille et la meilleure des institutions de son pays, celle à qui Dioclétien venait de rendre sa discipline et sa force, l'organisation militaire? Dans le haut empire, la légion avec sa cavalerie, ses auxiliaires et ses machines, était un corps d'armée véritable pouvant se suffire à lui-même, et tous ces corps, les prétoriens mis à part, se ressemblaient. Au temps de Septime Sévère, il y en avait 55 rangés le long de la frontière; à la fin du quatrième siècle, on en comptera 175% établis pour la plupart dans l'intérieur. Durant dix-huit années de guerres civiles, les empereurs avaient appelé près d'eux, contre des rivaux, les meilleures troupes de l'empire et dégarni les lignes de défense, sans souci des Barbares que, du reste, le souvenir des coups frappés sur eux, au temps de la tétrarchie, tenait à peu près immobiles au pied des retranchements romains. De ce qui avait été un besoin de circonstance, Constantin fit un principe de gouvernement. Il laissa bien la garde des frontières à des corps qui durent y stationner à demeure, mais il répartit, l'armée légionnaire dans les villes provinciales où elle lui parut garantir mieux sa sécurité personnelle. C'était le renversement
1 Voy., ci-dessus, p. -11!), n. 4.
- Cf. Wallon, Hisl. de l'esclavage, t. III, p. 594.
5 Marquardt, Handb., I. Il, p. 588, d'après la Notilia dignilalum. — Legionumnomen in exercilu permanet hodie, scd.... robur infraclum csl (Yégèce, II, 5).
de l'organisation qui avait fait ses preuves au temps d'Auguste, d'Hadrien et de Dioclétien; c'était aussi la perte du peu qui subsistait d'esprit militaire. Trajan l'avait dit et nous devrions le répéter après lui : « Les petites garnisons ruinent la discipline. » Lisez ce qu'un capitaine de Constance pense de ces soldats dissolus, dont la coupe
dît* —
Cavalier romain. (Colonne Trajane
est plus pesante que l'épée, qui sont insolents et rapaces envers leurs concitoyens, lâches devant l'ennemi, parce qu'ils sont efféminés'.
On a vu que la règle de la division des forces, mise en pratique dans l'administration civile, avait été appliquée à l'armée et que Constantin eut quatre ou cinq catégories de soldats. Les palatins domestici et scolares étaient deux corps magnifiques qui gardaient les résidences impériales. Lorsque ces soldats apparaissaient, dans les solennités, rangés sous les portiques ou dans les cours du palais, leur haute taille, leurs boucliers d'or, leurs armures étincelantes, excitaient l'admiration 2. Toutes les cours modernes ont eu de ces corps
1 Ferox erat in suos miles et rapax, ignavus vero in Iiostes et fractus (Aram. Marcellin, XXII, 4; Zosime, II, 54). Voyez, à notre tome V, p. 17 et suiv. et p. 183, les sévères habitudes des soldats tenus par Hadrien aux frontières, et la mollesse des légions qu'Avidius Cassius trouva établies dans Antioche. Caracalla avait autorisé les légions à hiverner dans les villes. (Voy. t. VI, p. 247.)
2 Corippus [de Laudib. Justini minoris, III, vers 157 et suiv.) décrit une de ces cérémonies.
privilégiés qui semblent rehausser l'éclat du trône et garantir la sécurité du prince. Au fond, les protecteurs n'étaient que des soldats de parade aussi inutiles à l'État que les prétoriens, leurs prédécesseurs, mais moins redoutables parce qu'ils étaient moins nombreux.
Les comitalcmes étaient plus nécessaires; mais, une fois admis le principe de disperser l'armée dans les villes de l'intérieur, il fallut multiplier les corps, pour faire de petites garnisons et réduire dans chacun d'eux le nombre des soldats, afin de ne pas épuiser le trésor et la population. Sous Dioclétien, les légions étaient encore de 0000 hommes; c'est du moins le chiffre que Végèce donne pour les joviens et pour les herculiens. Peu de temps après Constantin, on ne parvint à compléter un effectif de pareil nombre qu'en rassemblant cinq légions; douze furent réunies pour une expédition insignifiante dans le Caucase, et sept s'enfermèrent dans la petite place d'Amida que les Perses attaquaient et qu'elles ne purent sauver \ Cinq siècles plus tôt, deux légions avaient suffi pour vaincre Antiochus et conquérir l'Asie antérieure. Mais alors la légion était ce corps à la fois souple et résistant qite les plus grands hommes de guerre de tous les temps ont admiré.
Il ne se trouvait donc nulle part, dans l'empire de Constantin, de grandes agglomérations de soldats, capables d'encourager d'ambitieux desseins, et cette dispersion facilitait l'action des maîtres de la milice, même la surveillance indirecte des magistrats civils et des curiosi, qui pouvaient découvrir et bien vite dénoncer un projet de sédition. Ajoutez que l'infanterie et la cavalerie ayant chacune un commandant particulier et indépendant, une armée capable d'agir efficacement ne pouvait être formée sans la volonté du prince ou sans l'accord de ces deux chefs; qu'entre eux il exista toujours plus de jalousie que d'entente dangereuse; qu'enfin l'intendance, séparée du commandement, était remise à un magistrat civil, le préfet du prétoire, qui assurait le service de la solde et des vivres2; de sorte que si les généraux avaient
1 Amra. Marcellin, XVIII, 9; XIX, 2; XXVII, 12 et 1G; Zosime, V, 45. Honorius, renfermé dans Ravenne, y fut rejoint par cinq légions formant un total de 4000 hommes, et sept corps, réunis par Stilicon pour une très-importante expédition, ne donnèrent que 5000 soldats. Sur quoi Tillemont remarque que les légions avaient alors tantôt 1200 hommes, tantôt moins encore, 700 hommes. Cf. Mém. de VAcad. des inscr., t. XXV, p. 481, et Kuhn, Vcrfass. des rôm. Rcichs, I, § 140. Trocope (Hist. secr., 24) fait le plus triste tahleau de l'armée. On a vu, ci-dessus, que les nobles se refusaient au service et que les notables des villes n'allaient pas plus à l'armée que la noblesse d'empire. Aur. Victor [Cxs., 41) dit de Constantin qu'il changea tout l'ordre de la milice.
- Zosime, II, 55.
les troupes, ils n'avaient pas le moyen de les payer ni celui de les nourrir. Les campagnes de Julien en Gaule montreront les périls de ces mesures soupçonneuses, en même temps que leur inefficacité. Dans ce système, tout avait été prévu pour la sécurité du prince, mais bien peu pour celle de l'État : un ancien auteur attribue la ruine de l'empire aux règlements militaires de Constantin1. 11 aurait pu ajouter que les conspirations de palais remplaceront les complots militaires, qui cependant ne eesseront pas.
A la différence des légionnaires, les ripenses étaient immobilisés aux lieux où ils servaient. Près d'eux et avec eux se trouvaient d'anciens soldats qui, arrivés à la vétérance, avaient un petit domaine sur la frontière; il leur était cédé héréditairement, de mâle en mâle, à charge pour le fils de prendre la place du père dans le rang, sinon la terre retournait au fisc \ La même condition de service militaire obligatoire était faite aux Barbares à qui l'empire accordait des terres létiques" : colonisation officielle qui n'a pas dû réussir mieux que la nôtre en Algérie. Un grand État moderne, l'Autriche, qui s'était donné une organisation analogue, y a renoncé. Ce n'est pas ainsi que l'on procédait sous la république et dans les premiers temps de l'empire. Alors, après une victoire, on donnait à des colons romains la moitié d'une ville et de son territoire; et ces colonies, rapidement prospères, ont latinisé tout l'Occident et l'Afrique septentrionale.
1 Zosime, II, 54; Lydus (de Magislr., III, 51, 40) déplore l'abandon où fut laissée la frontière du Danube après la dispersion des troupes en Asie.
4 Alexandre Sévère, Aurélien, Probus, avaient donné aux soldats des champs et des fermes, avec les esclaves et les animaux domestiques nécessaires à la culture, possession qui devenait héréditaire à la condition que les fils entreraient dans la milice à dix-huit ans. Constantin fit, en 520, un règlement général sur cette matière. Il décida qu'il serait accordé aux vétérans des terres vacantes, libres d'impôt à perpétuité, vacantes terras, perpetuo immanes, 25 000 folles pour acheter les choses nécessaires à la culture, une paire de bœufs, 100 boisseaux, modii, de grains et semences, fruges promiscuw; le droit de vente, lustralis collatio, ne devait pas être prélevé sur eux pour les denrées dont le prix resterait au-dessous de 100 folles. (Code Théod., VII, 2, 5.) Une constitution de 566 leur donnera l'immunité absolue pour l'achat et la vente. (Ibid., 9.) Sous Constantin, et probablement avant lui, le soldat qui était citoyen avait l'exemption d'impôt, pour lui-même, pour son père, sa mère et sa femme.... suum caput, patris et malris et uxoris. .. excusent.... ila tamen ut.... vere proprias facilitâtes excusent. Il n'avait cette exemption que pour lui seul, s'il servait à titre auxiliaire. (Voyez le Code Théod., VII, 20, 4, et le commentaire de Godefroy sur ce titre.) Aussi recherchait-on avec soin les fils de vétérans qui fuyaient la profession paternelle, pour les contraindre à revenir au service, ou pour les soumettre aux charges municipales, muneribus algue obsequiis municipalibus. (Code Théod., VII, 22, 1 et 2, ann. 519 et 526; et XII, 1, 15, anno 527; 18, anno 529.)
3 Voy., t. VI, p. 551, n. 1. Ces terres n'étaient pas toujours de premier choix. Des soldats, des révoltés, il est vrai, se plaignaient déjà du temps de Tibère qu'on ne donnât aux vétérans que la fange des marais ou des rochers incultes, per nomen agrorum, uligines paludum vel inculta montium. (Bull, épigr. de la Gaule, 1885, p. 1.)
Si les ripenses n'étaient pas une force bien sérieuse, les Barbares reçus dans les légions de l'intérieur, dans les corps cantonnés aux frontières, môme dans la garde palatine, étaient un danger. Une plus grande imprudence fut d'en prendre aux gages de l'empire des tribus entières. Constantin soudoya 40 000 Goths qui servirent en corps de nation, fœderati. Il croyait la majesté romaine intéressée à montrer des Saliens, des Alamans et des Bructères dans les charges de l'État et leurs sauvages compatriotes sous les enseignes, comme si le monde barbare n'aspirait plus qu'à vivre au sein du grand empire civilisé ou, comme s'exprimaient les empereurs, «au sein de la félicité romaine ». Us fourniront des soldats, disaient les courtisans, et l'on pourra demander de l'or aux provinces en échange des recrues qu'on ne leur demandera plus1. L'impôt était lucratif, car la dispense coûtait 25, 50 ou 56 sous d'or2. Mais cet or, levé sur la lâcheté romaine, ira aux Barbares, et nous verrons ces dangereux auxiliaires prévenir leurs frères, restés dans les forêts d'outre-Rhin, des attaques préparées contre eux, et leurs transfuges guider les bandes germaines ou persanes au pillage des provinces". En distribuant des Goths dans ses cohortes, Claude II avait dit : « C'est un secours qu'il faut sentir, mais qu'on ne puisse voir; » et Probus avait fait comme lui, n'admettant dans ses troupes qu'un étranger sur dix Romains. On ne s'arrêta point à cette prudente limite; de jour en jour le nombre des Barbares de toute race s'accrut dans l'armée romaine; ils remplirent les cohortes auxiliaires, surtout la cavalerie, et Constantinople vit dans ses rues quelques-uns de leurs chefs, précédés des faisceaux, revêtus de la toge
1 Amm, Marcellin, XIX, 11. C'était le système de l'exonération qui a existé en France.
2 Code Tlwod., Vil, 15, lois 7, 15, ann. 575 et 597. Socrate (Hist. eccl., IV, 54) dit que Valens porta la somme à payer pour la dispense à 80 sous d'or.
5 Un transfuge romain dirigea l'expédition de Sapor en Mésopotamie (550), après lui avoir livré l'état des troupes et des forteresses romaines dans cette province; un autre aurait fait décider la grande invasion alamannique de 557. En 554, de secrets avis transmis aux Mamans empêchèrent Constance de les surprendre derrière le Rhin; ou soupçonna de cette trahison trois Alamans décorés du titre de comte et investis d'importantes fonctions auprès de l'empereur. (Amm. Marcellin, XIV, 10.) Sous Valenlinien I, on surprit une correspondance secrète entre des Alamans qui servaient dans l'armée romaine et le roi de ce peuple que l'empereur considérait comme son plus redoutable adversaire. (Ibid., XXIX, 4, ad fin.) On sait comment Gratien fut. empêché de secourir Valens avant la désastreuse bataille d'Andrinople. Suite grand nombre de Barbares servant dans l'empire, voyez la NolUia dùjnitatum et Richter, dus Westrômische Iicich, p. 219 et suiv. Comme tous les écrivains allemands, Richter trouve naturellement cette invasion très-heureuse « pour le rajeunissement du monde », fur die Verjûngung der Welt. C'est la thèse ancienne et fausse que le sang riche et jeune des Barbares a renouvelé le sang appauvri de la Gaule, où les Germains ont si vite disparu qu'ils n'ont laissé qu'un très-petit nombre de mots dans notre idiome.
consulaire1. Gratien fera mieux : il se plaira à porter le costume de ceux que les anciens empereurs représentaient sur leurs colonnes triomphales, enchaînés ou suppliants; et deux Germains, Magnence et Sylvanus, prendront après lui la pourpre en Gaule. Si l'on excepte le comte Théodose et un petit nombre de chefs romains, les meilleurs généraux de l'empire, au quatrième siècle, seront Méroband, consul en 577, Mellobaud, comte des domestiques, Baulo, Frigerid, Arbogast,
Insignes du comte des domestiques-.
Richomer, Stilicon, Alaric, dont les noms indiquent l'origine, sans compter ceux qui, comme le Sarmate Victor, le Lète Magnence, le Franc Sylvanus, se cacheront sous des noms romains. Leur présence
1 Amm. Marceilin, XX, 10 : Barbaros omnium primus ad usque fasces auxerat ut Irabes consularcs. On ne trouve cependant pas de noms barbares dans les Castes consulaires; niais presque tous les officiers mentionnés par Arara. Marceilin sous Constance en portent, et nous avons vu que des Barbares prenaient des noms romains : deux rois des Mamans s'appelaient Ursicinus et Sérapion. (Ibid., XVI, 12.) Eusèbe (Vie de Const., IV, 7) dit que Constantin se plaisait au milieu d'eux, qu'il les comblait de biens et les élevait aux dignités. Ces Barbares, à moins de concessions personnelles, n'avaient pas le jus connubii avec les citoyens (Code Théod , III, 1 i, anno 570); mais ils se trouvèrent bientôt si nombreux dans l'empire, qu'Ilonorius fut obligé de lever celle interdiction. (Prudence, Contra Symmachum, II, 612.)
- Notitia dignilalum, Seek, p. 59.
dans les grandes charges prouve la ruine des qualités militaires dans la masse des populations gréco-latines, comme au deuxième siècle l'avènement des empereurs provinciaux avait marqué l'épuisement des races italiotes.
Ainsi Constantin divise, mais aussi il abaisse. Il croit se mettre à l'abri des secousses qui renversent les trônes, et il affaiblit l'État, sans prévenir les révolutions. Que sont, à côté des légionnaires de la république et du haut empire, ces soldats, recrutés parmi les Barbares ou dans les bas-fonds de la société romaine, que Constantin fait marquer au bras d'un signe indélébile comme les méchants esclaves1, et dont les profits et les honneurs sont en raison inverse de leur utilité? Aux ri penses, il n'était alloué que les deux tiers de la solde des palatins; on exigeait d'eux vingt-quatre ans de service, au lieu de vingt3, et l'on admettait dans ces corps ceux qu'un défaut de taille ou de force empêchait d'être reçus parmi les comitatenses7' . C'était le rebut des troupes qui avait la garde des frontières.
Un contemporain de Justinien écrit que l'armée de ce prince, qui aurait dû compter 645 000 hommes, n'en avait pas 150 0004 : ce qui ne veut pas dire que le trésor n'en soldât point beaucoup plus. Les passe-volants, auxquels Louvois lit chez nous si rude guerre, étaient nombreux dans les troupes du Bas-Empire, et les fraudes que révèle à ce sujet une loi de l'année 400 avaient certainement commencé plus tôt, car Libanius, un contemporain de Constantin, les connaît et les flétrit5. Depuis longtemps le service militaire était tombé bien bas dans l'estime publique; les empereurs, par leurs défiances, en avaient éloigné les grands; une longue prospérité en avait détourné les peuples. L'armée romaine, autrefois si glorieuse, était maintenant
1 Punciuris in cide punctis (Végèce, I, 8; II, 5). Cotte coutume n'existait pas encore du temps de Dioctétien. Voyez, au tome VI, p. 594, l'histoire de saint Maximilien où il n'est question, pour l'entrée d'une recrue au service, que de lui passer au cou le cordon de cuir cpii porte son signalement, ou comme nous dirions son numéro matricule. Un jurisconsulte, contemporain de Constantin, parle de la taxe des soldats comme de celle du bétail. (Dig., L, 4, 18, § 5.) Voy. Hisl. des Romains, t. VI, p. 567-8.
* Code Théocl., Mil, I, 10, et. VII, 20, 4. C'était, du reste, la différence qui existait autrefois entre les cohortes prétoriennes et les légions.
■• Code Théod., MI, 22, 8, anno 572.
4 Agalhias, V, 15, p. 505. Édit. de Bonn.
5 Dans son discours nsoi tôjv TrsocTaaiwv. Voyez le commentaire de Godefroy sur la loi de 40(> (Code Théod., VII, 4, 28 et 29) et sur la stillatwa, reliquat de solde rendue disponible par la différence entre le chiffre des soldats inscrits au rôle et celui des soldats présents sous les enseignes. On verra plus loin avec quelles petites armées Julien défendit la Gaule et entreprit de conquérir tout l'empire.
méprisée à ce point, qu'un maître de la cavalerie ne paraissait pas digne des égards d'un simple gouverneur de province; que pas un duc n'obtint sous Constance le titre de clarissime, dont les empereurs étaient si prodigues1, et que Yofficium des soldats chargés de faire en chaque canton la chasse aux voleurs, stationarii, était compté parmi les offices abjects. Ce dédain avait produit ses effets habituels: sentant
Insignes du comte des frontières d'Egypte2.
le mépris qu'il inspirait, le soldat se vengeait en le méritant". « Nous payons des troupes, dira Syncsius, et nous sommes obligés de les défendre4. » Cependant l'armée d'Aurélien, de Probus et de Dioclétien avait encore été une force redoutable; à partir de Constantin, ce puissant instrument de la fortune de Rome fut comme un glaive faussé et prêt à se rompre au premier choc. Viennent les Barbares, ils n'auront pas besoin de longs efforts pour faire la grande ruine5.
1 \mm. Marcellin, XXI, 16.
- Xotitia dignitatum, édit. de Seek, p. 58, et de Bôc.king, p. 67. r' Ibid., XXI, 16.
4 Lettre 72.
:> Voyez le triste tableau que Végèceenfait, un demi-siècle plus tard. « L'ancienne discipline CL-t perdue. Nos cavaliers ont pris les armes des Golhs, des Alains et des Huns, et nos fantassins
Le classement rigoureux auquel aboutissait la société romaine n'é-
tail pas pour lui déplaire
Outils de menuisier. [Bas-relief du tombeau de P. Boili'nos ou Dcrlenos-Hermès, fabricant de lils, cleinopegos - )
formidable
on y avait toujours aimé ce qui donnait une place à part, fût-ce au bas de l'échelle. L'artisan ne rougissait pas de son métier : il en faisait graver les instruments sur son tombeau; les corporations avaient leurs bannières qu'elles portaient aux pompes triomphales1; les provinces et les villes, leurs em-
sont presque désarmés, pediies nudatos.
Ils ont obtenu de Gratien d'abandonner cataphractas et cassides. Sic deleclis pectoribus el capitibus.... mullitudinc sagiltariorum ssepe deleli sunt.... ila fil ni non de pugna, seddefuga cogitant qui in acie midi exponuntur ad minera » (de Rj milit., I, 20). Au paragraphe suivant il ajoute : « Nous ne savons même plus fortifier un camp, hujus rci scientia prorsus intcrcidil. DéjàTimésitliée, sous Gordien III, avait été obligé de contraindre les soldats à reprendre celte vieille coutume si romaine de ne s'arrêter que dans un camp. Voy. Hist. des Rom., t. VI, p. 538. 1 Hist. des Romains, 1. V, p. 650 el suiv., et t. VI, p. 45. La JSotitia énumère un nombre infini de légions, de cobortes, d'ailes de cavalerie, en garnison dans lesprovinces et les cités. On en a conclu (pie l'empire avait une immense armée dont l'effectif se comptait par millions d'bommes. Sur le papier, l'énuméralion esl
L'bisioire ramène ces forces à de bien petites proportions. C'est avec 25 000 soldais (pie Constantin passe les Alpes pour renverser Maxence: avec moins encore, 20 000, qu'il fait sa première campagne contre Licinius. Le comte ïhéodose n'en a que 5500 pour conquérir l'Afrique sur Firmus, que, au temps de Stilicon, 5000 reprennent sur Gildon. Julien en a 15 000 lorsqu'il repousse la grande invasion alamannique; 20 000, quand il entreprend de disputer l'empire à Constance; dans l'expédition de Perse, qu'il a préparée pendant douze mois, en laissant peu de troupes sur les autres frontières, il ne conduit dans la ISabylonie, pour frapper un grand coup sur l'ennemi héréditaire, que 60 OOObommes, dont 20 000 employés sur ses mille vaisseaux, et il dit que quand la guerre éclata entre Sapor et Constance, l'empire d'Orient était dépourvu de toute ressource mililaire. Enfin, dans presque toutes les guerres du quatrième siècle, si ce n'est à la bataille de Mursa, on ne voit pas que de très-grandes armées se soient heurtées contre l'ennemi étranger, ou contre des rebelles. - Sur ce bas-relief en marbre de Paros sont représentés un compas, une équerre, une sorte
L'Egypte tenant un sistre. (Revers d'une monnaie d'or d'Hadrien.)
blêmes1; le soldat, ses décorations; le fonctionnaire, ses insignes, qui variaient avec la fonction et étaient donnés en même temps
Le Sphinx, un des symboles de l'Egypte2. (Musée de Naples.)
que le brevet de nomination; le juge ne paraissait pas à son tribunal sans en être revêtu. Une ceinture de pourpre, retenue par une boucle
de hache ou de rabol et un quatrième outil dont la forme se rapproche de ceux appelés pistolets parles architectes et qui servent à tracer des courbes. Un triangle surmonte le tout. (Musée du Louvre.) Voy. Hist. des Romains, t. V, p. 650-099.
1 On voit sur beaucoup de monnaies les emblèmes caractéristiques de l'Afrique, de l'Egypte, de la Cyrénaïque, etc. Sur d'autres, il est question des vêlera civitatis insignia. Cf. Or.-Henzen, n° 6850, inscription du temps de Constantin. Pour les décorations militaires, voy. ibid., n" 6850, et à V Index, p. 144. Les ornamenla consularia, prœtoria, sont bien connus.
- Ce précieux camée, en sardoine orientale, dit Tazza Farnese, a 8 centimètres de diamètre. On croit que les personnages représentés sont : au-dessus du sphinx, Isis tenant un épi ; près du figuier, le Nil avec la corne d'abondance ; à droite, deux nymphes, protectrices de l'Egypte ; au milieu, un prince, avec les attributs d'Horus-Apollon ; au-dessus, les vents élésiens dont le souffle ralentissant le cours du Nil favorise l'inondation, tandis que IIorus-Apollon avec sa pompe hydraulique l'empêchera de trop s'étendre. Le crocodile, l'hippopotame, l'ibis, étaient aussi des symboles de l'Egypte. (Voy. Hist, des Romains, t. VI, p. 256, une monnaie de Caracalla.) Je croirais volontiers que ce camée, qui a été trouvé dans la villa d'Hadrien
d'or, distinguait le fonctionnaire en exercice, ëpnpaY.voç, de celui qui n'avait que le titre de l'emploi1. Oui se parait d'insignes qu'il n'avait pas le droit de porter était, selon sa condition, puni de mort ou de la relégation, et cette législation était ancienne puisqu'elle est mentionnée par Ulpien, Paul et Modestin2. Plus l'empire penchera vers la ruine, plus les empereurs resserreront les liens qui paraîtront capables d'en ralentir la chute : bandelettes de momie enveloppant un cadavre. Valent inien, Gratien, Théodose, rendront de nombreuses lois pour « conserver l'ordre des dignités »\
Ce classement des personnes ralentit le mouvement de la vie sociale. Les relations que les hommes ont naturellement entre eux, par lesquelles l'activité libre se déploie et l'intelligence se développe, étant remplacées par des relations artificielles et contraintes, chacun vécut confiné en un coin, de sorte que l'horizon des esprits se rétrécit et s'abaissa. Comme ce régime avait depuis longtemps commencé, depuis longtemps aussi la société païenne était impuissante à produire des hommes supérieurs: et si l'autre, la chrétienne, qui venait de se faire place au grand jour, était capable d'en former, l'Etat ne tirera d'eux aucun avantage, parce que ces hommes perdront terre en regardant trop haut.
Vil. — RESUME.
Le règne de Constantin est, depuis Auguste, le plus long que l'empire ait connu : il dura trente-deux années. Le temps fut donc largement départi à ce prince. On a vu comme il l'employa; nous pouvons demander maintenant quelle place il convient de lui donner dans la série des empereurs. Une grande assurément. Cependant, si l'on voulait lui élever une statue, il faudrait mêler au bronze beaucoup d'argile. Sa gloire militaire n'est faite que de victoires gagnées dans les guerres civiles; ses lois pénales sont atroces4, et s'il a eu sur les lèvres
est de l'époque antonine. Les deux figures de la partie supérieure rappellent par leur pose l'apothéose de Faustine (ibid., t. V, p. 175). Ce camée et le cavalier de la colonne Trajane montrent, par la comparaison avec les dessins donnés pour le troisième et le quatrième sii'rle, combien la décadence de l'art fut rapide et profonde.
1 Lydus, de Magistr., II, 13.
- Dig., III, 1, 1, § 5 ; XLVIII, 10, 27. § 2 ; Paul, Sent., V, 2.'), § H.
5 ....nt dignitaium ordo seivelur.Ct'. Godefroy, Paralitlon, au Code Théod., VI, 5, 1 ; t. II, p. f»!>.
4 II supprime le supplice de la croix, adoucit le régime de la prison et fait une loi favo-
des paroles chrétiennes, il n'a jamais eu dans le cœur des sentiments chrétiens1. Son règne est plein de meurtres, son palais est rouge de sang; il a tué sa femme, sou fils, son beau-père, plusieurs de ses proches, jusqu'à des enfants.
L'organisation de son armée fut mauvaise ; la politique de ses derniers jours imprudente; son système financier déplorable: c'était, il est vrai, celui de ses prédécesseurs.
Sur les pages de la Notitia dignitatum où sont représentés les insignes du préfet du prétoire on voit des femmes figurant les provinces qui tiennent en leurs mains des vases remplis de monnaies. C'est bien l'image de cet empire où l'art de gouverner fut réduit à l'art de faire de l'or2. Et cet or, au lieu d'aller aux travaux publics, défrayait une cour somptueuse dont le luxe effréné rappela celui des temps de Domitien et de Néron.
Dans l'ordre religieux, Constantin considéra les évoques comme un ordre nouveau de fonctionnaires; l'empire byzantin héritera de cette politique, et le christianisme oriental, avec son Eglise asservie au pouvoir civil, restera à peu près étranger à l'œuvre générale de la civilisation. Aussi sommes-nous pour Athanase, qui ne demande encore que la liberté religieuse, contre Constantin, qui la refuse, après en avoir entrevu un moment la nécessité.
Dans l'ordre civil, s'il continua l'œuvre des jurisconsultes romains pour mettre plus de justice dans la famille", et s'il reprit, sous l'in-
rable aux enfants pauvres. Mais il multiplie la peine du bûcher; il y condamne le juif qui jette des pierres à un juif chrétien; le receveur qui prévarique ; le scribe qui inscrit à tort un nom sur la liste des immunitaires ; l'aruspice qui entre dans une maison particulière; l'esclave qui s'unit à une femme libre; les complices d'un rapt, le faussaire; ceux qui ont des intelligences avec les Barbares, le créancier qui saisit pour dettes les bœufs et les instruments aratoires du débiteur, etc. Il fait verser du plomb fondu dans la bouche de la servante qui a aidé à l'enlèvement d'une jeune tille, et les ouvriers dits baphii, et gynsecii qui gâtent une étoffe, peuvent être mis à mort, .... gladio feriantur (Code Just., XI, 7, 2), etc., etc. Enfin il n'a pas, pour les petits, la tendresse qu'aura l'Eglise : il conserve des peines différentes pour les honestiores et les humilioves (Code Théod., XVI, 2, 5, anno 525). Ses fils héritèrent de cette dureté de cœur : une de leurs lois décrète la peine de mort contre l'oncle paternel qui épouse sa nièce. (Code Théod., 111, 12, 1.)
1 Niebuhr (the Hislonj of Rome, t. II, p. 5C>0, édit. de Schmitz) dit de Constantin : He was certainly not a Christian. C'est aller trop loin; mais on restera dans la vérité en disant que le christianisme ne changea rien en lui.
- Juslinien, dans la novelle VIII, chap. vin, rappelle aux gouverneurs que leur premier soin est le recouvrement de l'impôt; il le répète, novelle XVII, chap. i : .... feslinare primum fiscalia irihula exigi vigilanter.
5 D'après le droit des Douze Tables, le père était tout et les agnats seuls héritaient. Cette ligueur s'adoucit de bonne heure : voy. Hisl. des Romains, t. V, p. 249. Constantin reconnut
208 [/EMPIRE CHKKTIEN (006-595).
Iluence de l'Eglise, la politique charitable des Antonins à l'égard des .enfants pauvres, il lit si complètement prévaloir le principe détestable des privilèges et de l'hérédité dans les services publics qu'il passa aux yeux des générations suivantes pour en être l'auteur1.
J'ai montré que la monarchie du quatrième siècle était en germe dans la constitution impériale d'Auguste 2. Pour en arrêter le dévelop-
La Macédoine et la Dacie personnifiées, portant des vases remplis de monnaies5. (P. 207.)
pement ou pour mettre l'empire dans une autre voie, il aurait fallu donner à la société romaine une secousse énergique, et Constantin ne la donna pas. Mais on n'a pas le droit d'exiger d'un prince qu'il soit un grand homme; le fils de Constance Chlore ne fut qu'un homme habile. 11 eut l'esprit de mourir sur le trône, fin peu commune dans
an fils, même du vivant du père, la propriété dos biens maternels et à la mère un tiers de a succession de ses entants.
1 Une constitution de 428, rappelant que les titres du père étaient transmissibles au lils et au petit-fils, ajoute : secundum dici Conslantini consiitutioncs (Code Thcod., VI, 2, 21).
- Hist. des Romains, t. IV, cliap. lxxi. J'ai cherché à suivre, dans la série des empereurs, surtout d'Hadrien à Dioclétien, la lente évolution qui transforma le principat d'Auguste en monarchie orientale.
5 Notilia diynitatum, 0. Seek, p. 9, et Bôcking, p. 15.
l'empire romain : c'était assez pour lui, c'était trop peu pour l'État. Il ne vit pas qu'en enchaînant définitivement, le laboureur à la charrue, l'artisan au métier, le soldat aux enseignes, qu'en obligeant le fils à suivre dans les bureaux ou à la curie la carrière de son père, il paralysait des forces qui se détruisent dans l'immobilité. Aux mauvais procédés d'administration s'ajoutèrent de détestables
La Cuiupanie consulaire personuiliée1.
pratiques économiques. Le quatrième siècle vit le plus grand effort qui jamais ait été fait pour réaliser le rêve de l'organisation du travail par l'État. Quel fut le résultat de cette mémorable expérience? L'appauvrissement universel. Dans la Campanic, cette contrée bénie du ciel, dont jamais une troupe ennemie n'avait foulé le sol, on comptera bientôt plus d'un demi-million déjugera en friche; la huitième partie de cette province féconde sera un désert où ne se verra ni une cabane ni un homme. Les riches plaines de la Pouille étaient déjà désolées par la transhumance des troupeaux qui empêchait toute culture, et le long du littoral toscan Rutilius ne trouvera que la solitude et des
1 Notitia dig?iitalum, Bôcking, p. 125.
ruines. C'est la malaria qui avait tué les villes étrusques, naguère encore florissantes. Mais qui avait fait la malaria ? Ceux qui n'avaient pas su continuer les travaux de défense organisés par les anciens pour drainer le sol et diriger les eaux sauvages. Lorsque telle était, même aux portes de Rome, la vieille terre de Saturne, autrefois si riche en hommes et en moissons, magna parens frugum.... magna virum, en quel état devait se trouver le reste de l'empire l?
Les générations successives héritent nécessairement les unes des autres; les dernières recueillent ce que les précédentes ont semé, et le milieu historique où vit un peuple a bien plus d'influence sur les transformations sociales que la volonté d'un prince. Constantin n'a donc pas opéré à lui seul la révolution d'où le Bas-Empire est sorti ; mais, plus que tous ses prédécesseurs réunis, il a poussé la société romaine à prendre cette forme inférieure de l'organisme politique. Or à chaque espèce de gouvernement correspondent, chez les sujets, des qualités et des vices d'une nature particulière. Avec une organisation sociale où les citoyens ont leur place marquée et portent une étiquette que le plus grand nombre ne peut changer, il semble qu'on n'aura plus à craindre de dangereuses agitations et que le plus bel ordre va régner. Mais ces hommes sans volonté, puisqu'ils ne sont plus libres, sont aussi sans énergie pour le bien, sans défense contre les tentations mauvaises. Chacun ruse avec le pouvoir qui l'enchaîne, et cherche
' Les terres abandonnées étaient si nombreuses, que Tbéodose en reconnut la propriété, au bout de deux ans, à ceux qui les mettraient en culture (Code Jus!., XI, 58, 8), et que Honorius fut obligé de dégrever de tout impôt 120 000 hectares (528 042 jugera), quœ Campania provincia, juxta inspectorum relationem.... in desertis et squalidis locis habere dignoscilw. (Code Théod., XI, 28, 2, anno 595.) Tout ce titre 28 est à lire. On y verra des remises d'arriérés et des réductions d'impôt dans les provinces d'Italie, d'Afrique et d'Orient. Cf. II. Richter, das Vcstrœm. Reich unler Gratian. Sous Constantin même, Lactance se plaint (Instit. divin., VI, 20) de la fréquence des expositions d'enfants, causées par la misère des parents, et il conseille aux pauvres ut se ab uxoris congressione contincant. C'est la doctrine malthusienne quinze siècles avant Malthus. Le mal était si grand, que, pour sauver l'enfant ou l'esclave exposés, Constantin accorda à ceux qui les recueilleraient la puissance paternelle ou dominicale, sans que le père ou le maître pussent élever aucune revendication (Code Théod., Y, 7, 1, anno 551). Mais il autorisa les pères à vendre leurs enfants nouveau-nés sous condition de rachat ultérieur (ibid., V, 8, 1, anno 529). Pour le règne de Constance, Amm. Marcellin parle des inguérissables blessures faites par l'impôt aux provinces : ....insanabilia vulnera sxpe adultimam etjestatem provincias conlraxissc.... quœ res.... penitus, evertit llhjricum (XVII, 5, et XIX, M). Au temps de Gralien, Symmaque (Ep., X, 42) montre un double phénomène provenant de la même cause : la puissance libératoire de la monnaie d'or s'accroît prodigieusement, et les prix des choses s'avilissent, auri enormitate crescente.... et quum in venalium majore summa solidus censeatur, pretia minora penduntur. Ce qui veut dire que la circulation de l'or avait diminué, que le commerce s'arrêtait et que, l'offre des produits étant supérieure à la demande, les prix étaient tombés.
à regagner par l'astuce ce qu'il perd par la soumission. Le Code Théodosien montre que, dans le nouvel empire, il n'y eut plus rien ni personne qu'on ne pût acheter. Abaissement du cens, modération des taxes, altération des rôles, tout se vend. Pour qui le paye, le percepteur a de faux poids, le juge des arrêts adoucis, l'administrateur et le préposé au recrutement de coupables complaisances. Les chefs vivent des employés, les généraux des soldats. Le nouveau venu dans un bureau, dans une cohorte, doit un cadeau : une recrue au corps des domestiques est taxée à 50 sous d'or1. Le bakchich règne en souverain; il n'est pas jusqu'aux gouverneurs de province qui ne le payent aux officiers de la chambre sacrée; le prince même le demande à ceux qui reçurent de lui une libéralité2. Justinien, qui prétendra donner les magistratures gratuitement, exigera que le titulaire d'un emploi remette 50 livres d'or à « la très-pieuse impératrice » 3. Née à la cour de Byzancc, cette plaie contagieuse a détruit dans le corps social les ressorts d'honneur qui font tenir un peuple debout, et elle s'est étendue de proche en proche à tout le monde oriental que, depuis quinze siècles, elle mine et dévore4. Les princes attestent eux-mêmes, par leurs lois, la réalité des maux que causaient leur administration. A l'un d'eux, Synesius dira : « tout s'achète »5.
1 Code Thêod., VI, 24, 3, anno 594.
8 .... auri argentique collationibus.... obnoxii (Code Théod., XI, 20, I). Cette loi est de Constance. L'usage des bonnes mains était ancien. Dès les premiers temps de l'empire, les soldats payaient aux centurions la dispense de certaines corvées, vacationes (Tacite, Ann., I, 17); on s'exemptait même ainsi de la présence au corps, de sorte qu'un quart de chaque manipule était absent des enseignes. (Id., Hist., I, 4G.) L'empereur Olhon se chargea de payer les vacationes, sans doute après justification des motifs; mais rien ne garantit que cette vieille exaction n'ait point, après lui, reparu.
3 Nov., XXX, chap. iv, § 1.
1 Quand les Français arrivèrent en Egypte en 4800, le tiers des imposilions restait aux mains des percepteurs. (Girard, membre de l'Institut d'Egypte, Mémoire sur l'agriculture, etc., 1822.)
5 De la Royauté, § 50. Les préposés du cursus rançonnaient, par des moyens différents mais dont le résultat était le même, les voyageurs et les provinciaux (Code Théod., VIII, 5, 10 et 2, années 558 et 564). Les commandants de port exploitaient les patrons de navire (Cassiodore, ap. Bôcking, Nol. Occid., Prœf. Urb....). Les comptables de l'armée volaient sur la solde (Godefroy au Code Théod., VII, 14, 28 et 29); les navicularii, sur le blé (ibid., XIV, 4, 9), et les prestataires sur leurs fournitures. Les comtes, les présidents, se faisaient livrer en argent par les curiales, au décuple de leur valeur, ce qui leur était dû en nature (ibid., VII, 4, 52, anno 412); les receveurs, susceptores, volaient des deux mains: arguant de faux leurs propres quittances, ils forçaient le contribuable a payer une seconde fois (ibid., XII, 6, 27, anno 400; Nov. Valent., III, tit. I, 5, § 5, anno 450), et, au fisc, ils versaient des sous d'or qu'ils avaient rognés, solidi adultcrini (ibid., loi 15, anno 307). Les recruteurs s'entendaient avec les possessores pour accepter comme soldats les colons dont leurs maîtres ne voulaient plus.... quales domini habere faslidiunt (Végèce, I, 7. Voy. Hist. des Romains, t. IV, p. 255, note 5.
On dira que Constantin a fondé Constantinople, laquelle a retardé de dix siècles le triomphe de la barbarie orientale; qu'il a fait asseoir le christianisme à côté de lui sur le trône ; que, sans le vouloir, il a préparé dans Rome délaissée de ses empereurs la monarchie pontificale de ses évèques, et qu'il s'est ainsi placé entre deux âges du monde, fermant l'un, ouvrant l'autre. Ce sont de grandes choses, et j'ai déjà rendu une justice méritée au prince qui, au milieu des colères et des ambitions surexcitées par l'avènement d'un nouveau culte, sut maintenir la paix intérieure sans émeutes politiques ou religieuses. Mais son œuvre personnelle qui a de brillantes parties n'en a point de solides. Cette paix qu'il avait établie n'a pas duré; si Constantinople a vécu douze siècles, ce fut, sauf à de rares moments, d'une vie misérable ; et, à voir l'Église triomphante dotée de biens et de privilèges, on pourrait croire que la vertu, la justice, les bonnes mœurs, vont régner, que les empereurs seront de pieux personnages, que l'État se raffermira, que les Barbares reculeront et que la Jérusalem céleste descendra sur la terre. Hélas ! non. Rien ne changera. Les mœurs ne seront pas meilleures1. L'ancienne Rome avait soixante-six jours fériés, la nouvelle en aura cent soixante et quinze2; longtemps encore on verra des combats de gladiateurs : Théodose enverra à Rome des captifs sarmates « pour servir aux plaisirs du peuple » \ et les fêtes de la Majuma continueront, avec leurs courtisanes représentant au théâtre des scènes lascives ou nageant nues en de larges bassins sous les regards enflammés de la foule4. Dans le clergé même, un recrutement trop rapide et des vocations précipitées produiront des désordres dont les Pères de l'Église seront scandalisés B. L'art et les
1 Wietersheim (Vôlkerwanderung, t. I, p. 558) est plus sévère.
- Hist. des Romains, t. V, p. 550. Théodose réduisit ce nombre à 125 (Code Théod., 11,8, 2).
3 Symmaque, Lettres, X, 61. Voy. ci-dessus, p. 17.
4 S. Jean Chrysostome, t. VII, p. 1154, édition des Bernardins. Ses homélies, notamment la 49e, font le plus triste tableau des vices de Constantinople. La Majuma, ou jeux de mai, fut interdite avec quelque hésitation, en 599 (Code Théod., XV, 6, 1-2), mais ces fêtes reprirent bien vite. On sait ce que Procope raconte de Théodora. Du temps d'Ammien Marcellin (XIV, C) à Rome, durant une disette, on chassa tous les étrangers, même ceux qui exerçaient des industries libérales; mais on garda tout le personnel des théâtres et, avec lui, trois mille danseuses. Grégoire de Nysse, chargé, en 581, par Théodose de réformer les Églises d'Arabie et de Palestine, a laissé un triste tableau de la vie licencieuse des pèlerins de Jérusalem ; saint Jérôme confirme ce témoignage dans sa lettre à Marcella, et Synesius dans sa correspondance.
5 Le concile de Nicée avait, en son deuxième canon, blâmé et défendu les ordinations trop hâtives. Le plus savant moraliste du treizième siècle, Guil. Perrault, dit (Summa de vitiis, traité IV, chap. vu, art. 5) : « Le jour où Constantin fonda l'empire de l'Église, une voix s'écria : îlodie infusum est venenum Ecclesiœ Dei. » Cf. Hauréau, Mém. de VAcad. des inscr., t. XXVIII.
lettres laïques ne retrouveront pas leur éclat perdu, et nous allons voir : au palais des égorgements, dans l'État des rivalités meurtrières, dans les provinces la guerre civile, et pour les peuples beaucoup de misères.
L'empire païen avait duré trois siècles et demi, l'empire chrétien en durera un à peine. Les sauveurs du inonde ne pourront le sauver de la plus épouvantable catastrophe ; de sorte que si le christianisme fit beaucoup alors pour quelques individus, il ne fit rien pour l'État; et la parole du Christ se vérifia : « Mon royaume n'est pas de ce monde1. »
2° partie, p. 254. L'auteur ne veut, bien entendu, parler que de l'autorité politique de l'Église.
1 Ce n'est qu'au moyen âge, en face de la barbarie produite par l'invasion germanique, que l'Église aura un rôle social.
La Divine Providence et quatre figures représentant la Vertu, l'Autorité, la Science militaire et la Félicité. (Bocking, 1. 1, p. 115.) Ce dessin et un autre semblable, mais avec le titre de Divina cleclio et quatre figures représentant les saisons, terminent la Notifia de l'empire d'Orient. A cette époque où l'on aimait tant les insignes et les symboles, ces deux peintures étaient sans doute exposées en quelque endroit de la chancellerie impériale.