‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 27 sur 112 · CHAPITRE CV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CV

I. — MASSACRE DES FLA VIENS; GUE R RE DE PERSE; MORT DE CONSTANTIN II ET DE CONSTANT; MAGNENCE (357-353).

Nous avons donné une large place à l'histoire des deux princes qui ont constitué le Bas-Empire et à la révolution qui a changé la conscience religieuse de la société romaine. Après l'exposition de ces grands faits sociaux, nous n'aurons plus à nous occuper des détails administratifs qui relèvent de l'archéologie, ni de discussions théologiques qui appartiennent à l'histoire interne de l'Église, à moins que les uns et les autres n'aient une influence directe sur les événements. Nous pourrons donc nous acheminer rapidement vers le terme fatal auquel depuis longtemps tout nous conduit, celui où l'unité du inonde romain disparaîtra pour toujours, et où l'invasion définitive commencera.

Constantin avait laissé derrière lui trois (ils, deux frères, un beaufrère (?) et quantité de neveux, derniers survivants de cette famille des Àtrides romains. Les fils étaient à peine sortis de l'enfance : l'aîné, Constantin II, avait vingt et un ans; Constance II, vingt; Constant, dixsept. Le premier a trop peu vécu pour que nous le connaissions ; le troisième était un enfant; le second seul, pour le moment, nous intéresse parce que ce fut lui qui eut le principal rôle dans la tragédie qui suivit les funérailles.

Il était de petite taille et de petit esprit, caractère indécis et cauteleux, à la fois faible et violent, avec une suffisance extrême, de la jalousie contre tout mérite, et une parfaite indifférence à tuer, quand le meurtre servait son intérêt ou dissipait ses craintes; et il craignait toujours, parce qu'il voyait partout des complots. Pour cacher aux peuples ses vingt ans, il appelait la sévérité sur son jeune visage : dans les solennités, pas un geste, pas un mouvement; l'immobilité

lui semblait l'attribut nécessaire de la majesté souveraine, comme elle est celui des idoles dorées d'un Bouddha hindou1. Durant la maladie de son père, Constance était en Mésopotamie à la tète de l'armée qui devait combattre les Perses. Malgré sa diligence, le voyage fut assez long pour laisser aux esprits le temps de fermenter dans ce

Constantin II ù cheval et prêt à frapper deux ennemis terrassés ;

palais immense, où courtisans et soldats se demandaient avec inquiétude, autour de l'empereur mort, quels maîtres ils allaient avoir à servir s. Après les funérailles, célébrées au commencement de juin 557, Constance observa une grande réserve; trois mois se passèrent sans qu'il prît le titre d'auguste. Bien que les preuves écrites

* Amm. Marcellin, XVI, 10: ....tanquamfigmentum Iiominis. Voyez, encet endroit, le curieux récit de son entrée dans Rome, et, au chapitre xxi, 1G, le portrait physique de Constance.... adusque pubcm ab ipsis colli confirais longior, brevissimis cruribus et incwvis.

- Le fils aîné de Constantin, tête nue, est revêtu du paludamentum et armé d'un javelot. (Camée du cabinet de France, n° 256. Sardonyx à trois couches de G5 millim. de hauteur sur 52 millim. de largeur.)

3 Eusèbe, Vie de Consl., IV, 70; Socrate, I, 59. Julien dit (Patiég., I, § 16) que Constance arriva avant la mort de son père. La maladie fut courte et le voyage était long; ce doit être une erreur de Julien.

manquent, nous pouvons croire que ces trois mois furent employés à établir une complète entente entre les césars ; à travailler sous main les soldats pour provoquer une émeute militaire sur laquelle on rejetterait l'odieux de la catastrophe1; enfin, à attirer les victimes dans Constantinople, où Constance les retint par un serment solennel qui leur garantit, dit saint Athanase, toute sécurité. Le vieil axiome juridique, is fecit cui prodcst, désigne les auteurs du massacre.

Les trois frères avaient vu certainement avec colère les avantages faits aux membres de la ligne collatérale des Flaviens. Ils ont dû, surtout les deux aines, échanger de bonne heure leurs idées sur les moyens à prendre pour rentrer en possession de tout l'héritage paternel, et charger de l'exécution du plan arrêté celui d'entre eux qui se trouverait le plus à portée de l'accomplir. 11 n'y a pas lieu d'en douter, quand on voit que, le coup fait, aucun ne réclama et que,

peu de temps après, ils se réunirent en paix et bonne

amitié à Sirmium pour se partager fraternellement

les dépouilles2.

Au commencement de septembre, la soldatesque se

rua dans la ville et dans le palais en criant qu'elle Le césar Deimace (PL. ne voulait d'autres empereurs que les fils de Constan-

DELMATIUS NOI). . , n

caes.), sur une tin, et elle commença le massacre. Presque toute la descendance mâle du pacifique Constance Chlore, issue de son mariage avec Théodora, fut exterminée. Deux frères consanguins et six neveux de Constantin parmi lesquels le césar Deimace et le roi Ilannibalien, périrent : avec eux furent égorgés le patrice Optatus, époux d'une sœur de Constantin (?), le préfet du prétoire Ablavius, et quantité de leurs ^îlenfFL han amxs- Les assassins épargnèrent deux enfants, Gallus et niballiako Julien, nés de Julius Constance qui venait d'être tué avec près un petit l'ainé de ses fils, quoiqu'il fût l'oncle et le beau-père de celui qui dirigeait le massacre3. Gallus avait douze ans à peine et semblait ne pouvoir vivre longtemps; Julien n'en avait

1 Eutrope (X, 9) accepte la légende de Constance, simple spectateur d'une émeute soldatesque agissant sans ordre ....sinente maqis quam jubenle. Socrate (II, 25) et Julien parlent de même. Mais, dans l'éloge d'Eusebia, Julien était forcé de parler ainsi. Ailleurs (Lettre aux Athên., § 3) il accuse formellement Constance. Saint Athanase. dans son traité adressé aux moines, saint Jérôme, en sa Chronique, Thécdoret (III, 2) et Zosime (II, 40) font comme lui.

- Codinus, le curopalate, dit dans ses Antiquités constantinopolitaines que les trois frères étaient à Constantinople à l'époque du massacre.

3 Dans sa lettre aux Athéniens (§ 5) Julien dit que périrent alors six de ses cousins i\ («v

pas six; l'âge de l'un, la maladie de l'autre ou une circonstance que nous ignorons, les sauvèrent. On aurait toujours le temps de les l'aire disparaître s'ils devenaient gênants, et il était utile, les trois césars n'ayant pas d'enfants, de réserver ce dernier reste de sang constantinien pour quelque nécessité imprévue. Eusèbe, si souvent maladroit dans ses éloges, dit que Constantin régna après sa mort; il expose ainsi son héros au soupçon d'avoir, dans ses dernières instructions, conseillé la terrible exécution, et, pour un ancien écrivain1, ce soupçon s'est changé en certitude. Mais si Constantin avait cru que ses frères voulaient l'empoisonner, il n'était pas homme à laisser à d'autres le soin de les punir. Il convient d'ajouter que ces égorgements furent aussi une bonne affaire : les meurtriers confisquèrent les biens de leurs victimes2.

L'intermède qui inaugurait d'une si tragique façon les sanglantes aventures dont la capitale des empereurs grecs et des sultans devait être le théâtre, avait duré près de quatre mois : ce fut seulement le 0 septembre que les césars prirent le titre d'augustes5. On leur dressa aussitôt des statues avec l'inscription : « Aux frères qui s'aiment! » C'était vrai peut-être pour le moment, ce ne le fut pas longtemps.

L'année suivante, au milieu de l'été, ils se rencontrèrent à Sirmium dans la Pannonie, pour le partage définitif du butin4. Constance ajouta à son lot le Pont, la Thrace et Constantinople ; Constant, YIllyricum; Constantin II, le Nord-Ouest de l'Afrique. Celui-ci, d'une ambition impatiente, rêva la fortune de son père qui, parti de la Gaule, avait soumis tout le monde romain. L'arianisme dominait en Asie, et le nouveau maître de l'Orient lui était très-favorable. Son frère lui persuada de marquer leur avènement par le rappel des évêques exilés. Ces bannis appartenaient tous aux États de Constance :

àve^toû;, et en outre son père, son frère aine et un oncle de Constance. Un neveu de Constantin qui, sans doute, sut se mettre à l'abri en ne venant pas à Constantinople, échappa aussi au massacre. Nous le retrouverons bientôt. Grégoire de Nazianze a dit (Invect., I, § 91) que Julien avait été sauvé par Marc, évèque d'Aréthuse ; si Constance avait voulu cette mort, ce n'est pas un évêque qui eût arrêté les assassins. Julien, né le 6 novembre 531, n'était que le demifrère de Gallus. « Ma mère, dit-il dans le Misopogon, § 14, dont je fus le.premier et l'unique enfant, mourut quelques mois après ma naissance. »

1 l'hilostorge, II, 17.

- Julien, Lettre aux Alhénie?is, 5.

T' Ce fut du moins ce jour-là, suivant la Chronique d'Idace, que se fit la déclaration du sénat romain qui reconnaissait les trois augustes.

/* La Chronique d'Alexandrie parle d'un premier partage fait en 557 et qui aurait donné Constantinople et la Thrace à l'ainé des trois frères. La question est obscure et sans importance, puisque, s'il y eut un partage en 557, il fut défait en 558.

c'étaient autant de brandons de discorde qui y étaient envoyés. Athanase, interné à Trêves, fut chargé de porter aux Alexandrins une lettre de Constantin II. En voyant ce prince s'adresser personnellement aux sujets et à la plus turbulente des cités de son frère, on ne peut s'empêcher de croire à quelque intention perfide, cachée dans ce message de foi orthodoxe. Le retour dans Alexandrie de l'inflexible évêque ranimera en effet les passions religieuses dont les provinces orientales seront bientôt troublées; mais ces troubles assureront à l'empereur des Gaules des alliés dans les Etats de Constance, comme ils en avaient donné à Constantin dans les provinces de Licinius1.

Les écrivains ecclésiastiques, qui tenaient à marquer leur gratitude envers la famille constantinienne, ont expliqué par des raisons de foi beaucoup d'actes du père et des fils. Nous croyons être bien plus près de la vérité, en substituant au mobile religieux le mobile politique tel que les esprits de ce temps le concevaient. Pour les habiles gens de ces cours rivales, il était élémentaire que l'arianisme dominant en Orient, l'orthodoxie en Occident, le maître des provinces occidentales devait se faire partout, et surtout hors de chez lui, le protecteur des adversaires de l'arianisme. Nous sommes autorisés à prendre cette vue des événements, d'abord par la vraisemblance et par les choix peu orthodoxes de grands fonctionnaires, païens avérés ou suspects, tels qu'Anatolius et Magnence, qui furent nommés par Constant, le fougueux défenseur d' Athanase, l'un préfet d'Illyrie2, l'autre commandant de ses gardes ; ensuite, par la vie peu exemplaire de ces princes qui commettent avec tant de facilité l'injustice ou le crime. Ce Constantin II, par exemple, qui rédige pour saint Athanase une si pieuse missive, cherche une mauvaise querelle à son jeune frère, au sujet des limites de leurs possessions africaines ; et, profitant de ce que Constant est au fond de la Dacie d'Aurélicn, il se jette sur la haute Italie : c'est là qu'avait commencé la fortune du grand Constantin; de là aussi que son lils veut faire partir la sienne. Il soumet en courant la vallée du Pô et arrive avec son armée en désordre près d'Aquilée, où un habile capitaine l'attendait. Plus soldat que général, il attaque impétueusement l'ennemi, qui, en reculant, l'attire dans une embuscade. 11 y périt, et son corps, jeté dans l'Arsia, fut roulé par le fleuve jusque dans les lagunes de l'Adriatique : c'était, après les massacres

1 Sur la polilique de Constantin à l'égard de Licinius, voyez, ci-dessus, page 50. Constantin II ne pouvait l'ignorer. On verra son frère Constant agir de même avec Constance.

2 Eunape, Vies des philos., s. v. Profiter., p. 492. édit. Didot.

Histoire des Romains- T. VH

flarltellv et Cl?Pacis

Criivé par Erhard.

Raines dos Thermes de Trêves.

de 557, une seconde simplification pour le gouvernement de l'empire. Constance laissa le vainqueur s'adjuger les provinces du mort sans en réclamer une part (mars ou commencement d'avril 510).

Ce désintéressement inaccoutumé était commandé par les embarras que causaient à Constance les Arméniens et les Perses. Le christianisme n'avait pas conquis l'Arménie entière; beaucoup de nobles, indignés de cette invasion étrangère, voulurent, à la mort du vieux Tiridate, sauver le culte de leurs pères; ils chassèrent leur jeune roi Chosroès et les prêtres chrétiens. La révolution religieuse fut naturellement aussi une révolution politique : les Arméniens rejetèrent l'alliance de l'empire et ouvrirent leurs places fortes aux Perses. Cette défection, qui entraîna celle des Albaniens1, augmentait le péril sur la frontière orientale que, du vivant même de Constantin, Sapor avait menacée. Constance ne rêvait pas de conquêtes; mais laisser entamer l'empire eût été dangereux ; il fallait donc le défendre, et cette défen-. sive était pour lui suffisamment difficile, car il ne pouvait, comme ses prédécesseurs, appeler à son aide les vaillantes légions de YIllyricum. Réduit aux seules forces de l'Orient, cohortes turbulentes et auxiliaires indisciplinés, ce chef, « qui n'avait ni cœur de prince ni tête de capitaine2 », n'était point capable de frapper, avec une armée de Goths et de « brigands arabes », des coups décisifs. D'autre part, Sapor avait bien réussi à ranimer l'ardeur guerrière de son peuple, mais non à lui donner une organisation militaire qui pût lui assurer la conquête de l'Asie romaine. Ses contingents, levés pour chaque campagne par les chefs de districts, n'avaient pas l'expérience que possèdent les armées permanentes et elles manquaient de l'outillage nécessaire aux travaux de la guerre3. « Ils regardent, dit Julien, l'infanterie comme inutile; » et leur cavalerie, excellente pour les incursions rapides, leurs cataphractaircs, dont le choc en plaine était redoutable4, ne valaient rien pour les sièges; et, grâce aux précau-

1 Un roi des Albaniens suivit Sapor dans sa grande invasion de 550.

- Julien dit (Pan., I, 18) que les provinces de Constance étaient dépourvues de toute ressource militaire et que ses frères refusèrent de l'assister.

3 Ammien Marcellin parle comme Julien de leur infanterie : ce ne sont que valets d'armée, calories; mais il fait grand cas de leur cavalerie, qui avait profité, dit-il, pour la discipline et la tactique, des leçons que nous leur avions données (XXIII, 6, ad fin.). A Singare, ils se couvrirent d'un fossé; à Nisibe, ils surent ouvrir une brèche dans la muraille (Julien, Pan., I, 25), et on les verra utiliser devant Amide, en 559, les machines prises par eux dans plusieurs villes de la Mésopotamie.

* Julien, Pan., I, 52. D'après la description que fait Julien de l'armure des cataphractaires, on les prendrait pour des chevaliers du moyen âge : « Une cotte de mailles leur couvrait les

lions de Dioclétien, il n'y avait, sur celte frontière, que des sièges heureusement terminés qui pussent assurer aux Perses des conquêtes durables. Dans ces conditions, il était difficile que les deux empires se prissent corps à corps. Chaque printemps, Sapor passait le Tigre et Constance PEuphrate. Durant plus de douze années (558-550), il se

-L.TWniep.DeLV

Carte pour la guerre enlre la Perse et l'empire romain sous Constance.

donna beaucoup de petits combats, dont neuf furent décorés du nom de batailles qu'un seul mérita, celui de Singare1. Les deux rives du Tigre étaient tour à tour ravagées, les villes ouvertes mises à sac, les forteresses assaillies, mais non prises. Nisibe, la clef de la Mésopotamie romaine, résista trois fois à des sièges que Constance laissa durer, chacun, deux et trois mois sans les venir troubler2 ; guerre stérile qui

bras, les épaules, le dos et la poitrine; la tète et le visage étaient garantis par un masque de fer qui leur donnait l'air d'une statue brillante; les jambes, même le bout des pieds, ont leur armure qui se rattacbe à la cuirasse au moyen d'une sorte de toile métallique qui ne laisse à nu aucune partie du corps et garnit jusqu'aux mains, sans ôter aux doigts leur flexibilité. »

1 Amm. Marcellin, XVIII, 5 : . . . . noslrorum copiis ingenti strage confossis. Julien (Pan., I, 24) met ce combat six ans avant la révolte de Magnence, par conséquent en 544. - Julien, Pan., 1,24-25, et II, 9.

Histoire des Romains. T. VII.

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