‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 28 sur 112 · COUPE D'UN ROI SASSANIDE · texte numérisé non relu

COUPE D'UN ROI SASSANIDE

(Cabinet de Fhance). Voyez page 2X0

causait une grande destruction de biens et d'hommes. Après un dernier échec des Perses sous les murs de Nisibe (550), les deux adversaires, fatigués de cette lutte inutile, convinrent, « sans traité ni serment1 », d'une trêve tacite dont Sapor avait besoin pour repousser une invasion des nomades du Nord, et Constance pour être libre de porter ses forces du côté de l'empire occidental, où de graves événements venaient de s'accomplir.

Les Perses avaient plus gagné que l'empire à cette guerre 2. Ils avaient, à plusieurs reprises, vaincu ses soldats, ravagé ses provinces, insulté ses forteresses, et Chosroës, que Constance avait rétabli sur le trône d'Arménie, avait été contraint de rentrer dans leur alliance en leur payant tribut. L'empereur ne pouvait se vanter que de la retraite précipitée de Sapor, après la bataille de Singare, et «jj^'e j'or de la prise du fils unique de ce prince. Mais ce souvenir était aussi celui d'un meurtre odieux. Dioclétien avait traité avec honneur les enfants de Narsès tombés entre ses mains et qui, rendus à leur père, étaient devenus pour les deux empires le gage d'une paix de quarante années. Constance lit battre de verges et tuer, comme un coupable vulgaire, l'héritier de la couronne de Ctésiphon : cruauté impolitique qui dut mettre au cœur de Sapor une implacable rancune et qui, sans doute, ne fut pas étrangère à la sanglante persécution qu'il déchaîna ou rendit plus vive contre ses sujets chrétiens5.

A l'Occident, de nouvelles tragédies se préparaient. Depuis la mort de son frère, Constant possédait les deux tiers du inonde romain. Que fit-il de tant de puissance? On parle de succès sur les Francs, mais il ne dut pas tirer beaucoup d'honneur de cette douteuse victoire, plus achetée peut-être que gagnée, et c'était bien peu pour treize années de règne4. Athanase fait de lui un saint; Zosime, un tyran ; Aurclius Victor et Zonare, un débauché aux goûts infâmes. Les uns accusent ses ministres : c'est l'accuser lui-même, puisqu'il les choisissait ou les gardait; les autres l'estiment violent, avide, hautain avec les soldats. Celui-ci conte qu'il nomma général un rhéteur5, ce qui n'était pas

' Julien, Pan., II, 11.

- « Constance n'y eut jamais aucun avantage, » dit Socrate (II, 25).

3 Tillemont met cette persécution en 543; si cette date est juste, la persécution n'aurait pas été une vengeance de la mort du (ils de Sapor à Singare.

4 Idace et saint Jérôme mettent en 3i2 le traité avec les Francs, qui occupèrent alors la Toxandrie (Brabant), entre la Meuse et l'Escaut.

5 Eunape, Prohœr., ad fin.

pour satisfaire les chefs de l'armée; celui-là, que ses favoris étaient de jeunes et beaux esclaves achetés chez les Germains, pueros venustiores. Il parait avoir été un grand chasseur, mérite que l'histoire n'aime pas en un prince. Au fond, nous ne le connaissons pas. Pour accepter ou combattre des accusations et des éloges également intéressés, il faudrait savoir ce que nous ignorons, comment il régna. Cependant, à voir avec quelle facilité Magnence le précipita sans qu'une épée ait été tirée pour sa cause, on est obligé d'admettre qu'il ne tenait pas le gouvernail d'une main virile. Tout doit s'être relâché sous une administration indolente; les ambitions, d'abord contenues par le grand nom que le prince portait, se seront réveillées autour d'un maître incapable, et des complots se formèrent1.

Magnence, d'origine létique, s'était élevé, par sa force et par beaucoup d'audace, au grade de commandant desjoviens et des herculiens, la garde prétorienne de Constant2. Il avait des partisans dans l'armée; le comte des largesses, Marcel] inus, lui fournit, en lui ouvrant le trésor, le moyen d'en augmenter le nombre; l'ordre civil et MagnencèTrTiN. ma- l'ordre militaire étaient donc d'accord pour faire une gnentius avg.). révolution. Un jour que Constant chassait dans une

(Monnaie d'or.) ° 1

forêt voisine d'Autun, Marcellinus donna une fête aux principaux personnages de la cour3. Le vin échauffe les tètes, les langues se délient et les invectives circulent. Lorsque Magnence voit ces hommes arriver à un degré d'insolence qui les voue à la mort s'ils ne passent point de la parole à l'action, il sort un instant, puis rentre avec la robe de pourpre et le diadème. On le salue auguste, on lui jure fidélité; les gardes acclament ce soldat qui, pour beaucoup d'entre eux, est un compatriote, et dans la même heure il est maître du palais, du trésor et de l'empire. Constant averti s'en-

4 Eutrope, X, 9 : inloîerabilis; Aur. Victor, Cœs., 41 : excecrabilis ; Zosime, II, 42.

2 Suivant Aur. Victor et Zosime, sa famille avait été transportée de Germanie en Gaule vers la fin du troisième siècle, ce. qui le fait appeler par Julien (Pan., I, 29) « le misérable reste d'un sang germain réduit en servitude ». Il n'était probablement ni païen ni chrétien, et l'on ne saurait dire que la question religieuse ait été pour quelque chose dans son élévation. Ses monnaies sont chrétiennes. Il a été trouvé à Paris, en un endroit correspondant au n° 68 de la rue de Rivoli, une sépulture avec la formule païenne diis manibus et une monnaie de Magnence, de Tan 551, portant le monogramme. Le défunt était donc païen, mais les siens n'avaient eu aucun scrupule à lui mettre dans la main droite, pour payer son passage dans l'autre monde, une monnaie chrétienne. Ce tombeau marque aussi l'extension de Lutèce sur la rive droite de son fleuve. (Bull, épigr. de la Gaule, 1885, p. 150.)

3 Les Fastes d'Idace mettent cet événement au 18 janvier 550.

fuit à toute bride : on perdit quelque temps à trouver sa trace : la cavalerie franque, envoyée à sa poursuite, ne l'atteignit qu'à Héléna, au pied des Pyrénées. Des Francs sont les acteurs de ce drame lugubre : un d'eux essaye de défendre l'empereur tombé; un autre le tue; le troisième monte à sa place; un quatrième, Sylvanus, fera comme celui-ci. Voilà donc encore un empereur égorgé, encore une révolution de palais et de caserne (350)1.

Les populations servilcs des deux préfectures des Gaules et d'Italie acceptèrent docilement leur nouveau maître. Un vieux général qui commandait dans YlIIyricum, Yélranion, fut tenté par l'exemple de cette facilité à saisir le pouvoir souverain ; ou plutôt ses soldats voulurent avoir les bénéfices d'une élection qui leur vaudrait des largesses, car, à la première nouvelle de l'usurpation Vétranion diadème

. .f 1T,. . .. ? .. ■ , ,, (D. N. VETRAMO

de Magnence, Vétranion avait lait parvenir a 1 empe- p.f.avg.). (Monreur d'Orient l'assurance de sa fidélité. C'était un naie dor) homme simple, originaire d'un canton sauvage de la Mœsie : preuve nouvelle que le cœur de l'empire, déjà refroidi, ne donnait plus les princes et les généraux que fournissaient presque seules, depuis un siècle, les provinces du Nord, voisines des Barbares. Parti de trèsbas, Vétranion était resté longtemps sans savoir écrire, et, en d'habiles mains, il pouvait devenir un instrument utile. La veuve du roi Hannibalien, Constantina, résolut de se servir de lui pour des desseins que nous ne connaissons pas. Cette ambitieuse fille du grand Constantin qui, décorée par son père du nom (YAugmta, croyait que ce titre lui donnait le droit de faire un empereur, attacha elle-même le bandeau royal sur la tête du vieux soldat (mars 550). Les deux usurpateurs avaient intérêt à lier leur cause. Ils envoyèrent à Constance une commune ambassade qui lui offrit l'alliance ou la guerre. Constance était déshonoré et perdu s'il prenait cette main qu'on lui tendait teinte du sang de son frère ; l'esprit de révolte aurait vite gagné ses armées et ses généraux. Mais la guerre offrait des chances redoutables : ses légions, qui n'avaient pu vaincre les Perses, tiendraientelles tête à toutes les forces de l'Occident? II s'y décida pourtant2, sans que nous soyons obligés de faire intervenir la vision dont le récit fut répandu parmi ses soldats : l'ombre du grand Constantin lui était

1 Aur. Victor, Cœs., 41 ; Eutrope, X, 5; Zosime, II, 42; Zonare, XIII, 6. - Voy. Pierre le Patrice, p. 129-151, éd. de Bonn.

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