‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 41 sur 112 · IN · texte numérisé non relu

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Les Jeux du cirque sur le diptyque de Brescia. (Gori, Thcsaur. vet. diptychorum.)

vait ce livre, disent les historiens de l'Église, celui qu'il appelait le (ils du charpentier fabriquait le cercueil où le prince et ses dieux allaient être ensevelis1.

Les mesures, les paroles et les écrits de Julien devaient réunir contre lui les sectes chrétiennes, naguère si hostiles les unes aux autres, et Taire croire aux païens, qui, depuis Constantin, n'avaient pas osé se défendre, que le temps des représailles était arrivé. S'il eût vécu plus longtemps, de grands désordres se seraient certainement produits, quoiqu'il donnât à son entourage des leçons de tolérance, comme le jour où, près des autels de ses dieux et au milieu d'un sacrifice, il se laissa impunément insulter par un vieil évèque. Ses comtes croyaient lui plaire en faisant servir l'influence de l'administration à réveiller le paganisme mourant : fêtes pompeuses, chants sacrés 2, théories de jeunes fdles se rendant aux temples les mains chargées de fleurs; mais aussi des procès qui n'étaient pas toujours justifiés par l'équité ou la politique 5 et, de la part de certains gouverneurs, une tolérance coupable envers les séditions populaires *. Dans la Syrie fermentaient de nombreux germes de troubles. Là vivaient côte à côte toutes les races, toutes les religions, toutes les sectes avec leurs mortelles rancunes, et entre des cités voisines existaient des haines séculaires. Les gens de Gaza, par exemple, ne pardonnaient pas à Majuma les faveurs qu'elle avait obtenues de Constantin5. Ils détruisirent ses chapelles, tuèrent dans une émeute trois de ses citoyens et n'en furent point punis. En Palestine, des Juifs s'unirent à des païens pour brûler des églises et détruire des tombeaux de martyrs; plusieurs fidèles périrent encore dans ces troubles. Ceux qui les racontent avaient intérêt et plaisir à en exagérer l'importance ; mais Ammien Marcellin ne les connaît pas, de sorte que nous sommes autorisés à croire qu'ils furent moins graves qu'on ne le dit et que de simples mesures de police les arrêtèrent. Dans la ville d'Édesse, ariens et valentiniens s'étaient livré bataille, et les premiers avaient pillé l'église des seconds. Julien les

1 Sozomène, VI, 2 ; Théodoret, III, 23.

- Voyez, au Misopogon, § 23, la description d'une de ces pompes païennes. Julien organisa en l'Egypte comme une grande école de musique sacrée. Voyez sa Lettre 56, et, ci-dessus, p. 95.

3 Voyez Libanius, Lettres 622, 624, 680, 1057, et ce qu'il raconte (ibid., 636) de Théodule, qui avait bâti une maison sur l'emplacement d'un temple d'Antioche, d'Orion (ibid., 673 et 750) et de Basiliscus (ib., 669), qui avaient pris part au pillage des temples.

4 Socrate (III, 14) dit : « Les gouverneurs, voulant tirer avantage de la superstition de l'empereur, firent plus de mal aux chrétiens qu'il n'était ordonné ; ils exigèrent d'eux de plus grandes sommes qu'ils n'en devaient et exercèrent sur quelques-uns des violences. »

5 Voy., ci-dessus, p. 70.

mit d'accord en distribuant aux soldats l'argent volé et en confisquant les biens de l'église arienne. « Je veux, disait-il, leur aplanir la voie sainte. La pauvreté que commande leur admirable loi les rendra sages et leur fera gagner, comme ils l'espèrent, le royaume des cieux » : ironie déplacée dans la bouche du souverain et dans un rescrit qui se terminait par une menace de mort pour le magistrat de la ville, si pareille sédition recommençait1. À Damas, à Béryte, à Epiphanie, à Émèse, des églises furent brûlées ou transformées en temples. L'évèque d'Aréthuse, refusant de rebâtir un sanctuaire renversé par les chrétiens ou de fournir la somme nécessaire à la reconstruction, souffrit d'indignes outrages; à Héliopolis, plusieurs fidèles périrent; à Bostra, il y eut des émeutes2 ; à Césarée de Cappadoce, des exécutions : les chrétiens de cette ville y avaient détruit, par provocation directe au prince, le dernier temple où leurs compatriotes demeurés païens pussent prier5. D'autres, en Phrygie, avaient brisé dans un lieu consacré les statues des dieux. Trois furent punis de mort*. Les chrétiens firent de ces émeutiers des martyrs, et ils l'étaient; mais les païens ne pouvaient voir en eux que des coupables légalement condamnés s. Les sectes chrétiennes qui avaient souffert sous Constance, les donatistes en Afrique, les novatiens dans l'Asie Mineure, voulurent rentrer en possession de leurs églises , comme les païens reprenaient leurs temples6. Ces compétitions rivales augmentaient la confusion, et l'on peut s'étonner qu'elle n'ait pas été plus grande, au milieu de tant de passions surexcitées par les efforts contraires des deux religions. Nés subitement, comme tant d'émotions populaires, ces désordres ne pouvaient être prévenus, à cause de l'insuffisance delà police locale. Julien, qui dans tous ses écrits atteste son désir de la paix7, en fut l'auteur involontaire. Il aurait voulu restaurer doucement le passé,

* Lettre 45.

- A ce sujet, Julien écrivit une lettre où se trouve un mauvais conseil. 3 Sozomène, V, 4.

* Socrate, III, 15.

15 Voyez, Hist. des Romains, t. IV, p. 356, l'explication du crimen majeslatis.

6 Voyez, dans Socrate (III, II) et dans Sozomène (V, 5), les troubles de.Cyzique où les catholiques avaient détruit l'église des novatiens.

7 Au Misopoyon, § 22, il parle « de la fougue emportée qui se déchaîna contre les impies [les chrétiens], bien plus que je ne l'avais voulu », et, au § 27, énumérant les faveurs accordées par lui aux habitants d'Antioche, il dit : « Pour ce qui est d'un certain Christ, je vous ai fait toutes les concessions que vous pouviez attendre d'un prince qui ne veut que du bien aux hommes. » Cependant Sozomène (V, 9) l'accuse d'avoir blâmé le gouverneur de Gaza qui avait voulu punir les coupables d'une émeute sanglante, et nous verrons qu'il ne punit pas, à Alexandrie, le meurtre de l'évèque George.

qui ne se restaure jamais, et des scènes se produisirent qui font penser aux tristes exploits dont certaines de nos provinces furent, il y a moins de soixante-dix ans, le théâtre. Le gouvernement, par cela seul qu'il était redevenu païen, paraissait autoriser des violences que les empereurs chrétiens avaient permises ou commandées ; et les païens, dans les villes où ils se crurent les plus forts, se vengèrent de leurs longues humiliations : c'est l'inévitable loi des réactions historiques. Il faut donc parler, non point de persécution, mais de mesures imprudentes et de paroles irritées, où des lieutenants trop zélés virent un encouragement à laisser s'accomplir ce qu'il leur convenait de regarder comme une expiation légitime1.

Les provinces occidentales semblent avoir été oubliées dans la lutte religieuse; du moins ne signale-t-on, de ce côté, aucune agitation, si ce n'est celle que suscita en Gaule Hilaire de Poitiers, pour faire triompher la foi de Nicée sur le credo de Rimini. L'Orient, où s'était si vivement débattue la question de l'arianisme, parut à Julien la grande forteresse chrétienne, et il pensa que, celle-ci renversée, le reste tomberait.

Julien s'attaquait à plus fort que lui, car déjà étaient à l'œuvre, ou arrivés à la vie, les puissants théologiens qui ont détruit le monde antique et commencé à bâtir le nouvel édifice social : Athanase, Basile, les deux Grégoire, Cyrille, Chrysostome, Ambroise, Hilaire de Poitiers, Jérôme et Augustin. Les hommes supérieurs que la nature formait encore passaient au christianisme; ces élèves de Platon et de Porphyre avaient trouvé dans l'Évangile un Dieu vivant, qui expliquait pour eux les abstractions alexandrines et leur permettait

1 M. Rendait, qui a examiné un à un les faits qualifiés par les auteurs chrétiens d'actes de persécution, termine cette étude par ces mots : « On judicial survey of tlie whole évidence in array it is just ofconclude : 1° that no organised or widespread persécution prevailed during Julian's reign ; 2° that the sporadic instances which occurred were in almost every case provoked, and in partexcused, by aggressive acts of Chrislians ; 5° that, while culpably condoning some Pagan excesses, the Emperor steadily set his face against persécution; 4° that he never authorised any exécution on the ground of religion; that, where his conducl amounted to persécution he did not abjure but set a strained interpretalion on the laws of toleralion which he professed. » (Op. cit., p. 202.) M. Naville (op. laud., p. 167) partage ce sentiment : « On doit reconnaître, dit-il, que ce règne est un de ceux sous lesquels la liberté religieuse a été le mieux respectée. » Saint Jérôme avait dit dans sa Chronique: Blanda persecutio illiciens magis quarn impcllens ad sacrificandum ; un autre écrivain ecclésiastique, Socrate, dit nettement (Hist. eccl., III, 12) que Julien s'abstint de soumettre les chrétiens aux tourments et aux supplices, et Grégoire de Nazianze, que cette persécution fut « un court et faible assaut du diable » ; saint Chrysostome ne parle que « de maîtres d'école interdits, de médecins et de soldats congédiés; » enfin Bossuet estime que son gouvernement fut équitable. (Disc, sur l'Hist. univ., Ir° partie, chap. xi.)

d'aller, par delà les hyposlases de la philosophie, aux contempla tions de la foi. L'histoire des grands docteurs du quatrième siècle montre l'influence que l'Eglise exerçait, jusque dans les hautes conditions sociales, par sa doctrine du détachement de la terre. Ambroise échange contre Pépiscopat une grande charge civile; le consulaire Paulin se laisse sacrer évèque de Noie; Chrysostome, fils d'un maître de la cavalerie, fuit au désert les grandeurs que lui promettait sa naissance; Basile, qui, lui aussi, aurait pu prétendre à tous les honneurs, vend ses biens, les distribue aux pauvres et embrasse la vie cénobitique, dont il traça les règles que suivent encore des monastères d'Orient. Grégoire, fils d'un évèque et qui succédera au siège paternel, obtient de son frère, médecin de Julien et fort écouté du prince, qu'il repousse la dignité sénatoriale et la fortune, pour garder sa foi. Qu'importait à ces nobles esprits, héritiers de toute la grâce du génie grec, Pédit retirant aux chrétiens le droit d'enseigner? L'empereur peut fermer des écoles; leurs lettres, leurs discours et leurs vers qu'on lit partout créent une littérature nouvelle, pleine de vie et d'éclat, qui a de bien autres séductions pour les âmes que les éternels commentaires des rhéteurs sur le vieil Homère : fleurs fanées, maintenant sans parfum ni couleur. L'Église commence à prendre le gouvernement moral du monde, et Julien ne peut le lui disputer avec sa science surannée et ses dieux glacés par le froid du tombeau.

« A nous, disait-il, l'éloquence et les arts de la Grèce ; à vous l'ignorance et la rusticité. » Grégoire de Nazianze lui répond : « Les richesses, la gloire, l'autorité et tous ces biens d'ici-bas qui s'évanouissent comme un songe, je vous les abandonne; mais nous gardons l'éloquence. » Et ils la gardaient. Écoutez Basile décrivant la retraite où son génie poétique vivait avec la nature et Dieu : « Ma demeure est à la pointe d'une montagne que recouvre une épaisse forêt et d'où s'échappent des eaux limpides et fraîches qui se heurtent contre les rochers et retombent en cascades, puis forment un torrent où de nombreux poissons m'assurent une nourriture abondante. De là je contemple la vallée étendue à mes pieds, plus belle que ne le fut jamais Pile de Calypso, et toute remplie de fleurs et de chants d'oiseaux. J'y trouve le plus doux des biens, la tranquillité; je n'y entends pas le bruit des villes, et je n'y vois que des chasseurs qui viennent se mêler à nous ; car nous avons aussi les bêtes des forêts, non pas les ours et les loups de vos montagnes, mais des cerfs, des lièvres et des

chèvres sauvages. C'est l'asile où je veux rester, comme Alcméon s'arrêta quand il eut enfin trouvé les îles Échinades. » De cette riante nature son âme s'élève sans effort vers Celui qui l'a faite. Il aime à contempler les étoiles, « ces fleurs dont la main de Dieu a semé l'espace infini » ; et il s'écrie : « Si les choses visibles ont une telle beauté, que seront les invisibles? Si le soleil périssable embellit tout de sa lumière, que sera le soleil de la justice divine1? » Dans son Hexaméron, ou explication des six jours de la Genèse, dans ses Homélies sur les psaumes, le souffle qui vient de la Grèce se mêle à celui qui descend des monts de la Galilée, et quelques-unes de ses lettres ont la grâce attique : « Chaque chose, écrit-il à un ami, vient en sa saison : la fleur au printemps, l'épi mûr en été, les fruits en automne : les fruits de l'hiver sont les entretiens2. »

Basile, le premier en date des grands orateurs chrétiens, mettait de la poésie dans l'éloquence, son ami Grégoire de Nazianze mit dans quelques-uns de ses vers innombrables3 une mélancolique tristesse qui n'était point de cet âge livré aux passions violentes. « Mon âme, s'écrie-t-il, d'où viens-tu? Qui t'a chargée de porter un cadavre? Homme aujourd'hui, bientôt je ne serai plus que poussière. Si tu es quelque chose de céleste, ô mon âme! apprends-le-moi. Un homme pleure sa patrie ravagée par la guerre ; un autre, sa maison brûlée par le feu du ciel ; la jeune fille couverte encore de sa parure de noces gémit devant le corps inanimé de son fiancé ; la mère qui vient de perdre son fils adolescent connaît de plus vives douleurs que celles de l'enfantement. Et toi, mon âme, quelle douleur sera digne de ta perte! Je laisserai la gloire de l'éloquence, l'orgueil du rang, les plaisirs, la richesse ; je laisserai la lumière du jour et les astres, brillante couronne de la terre ; et, la tête enveloppée de bandelettes, cadavre glacé, je serai étendu sur un lit, puis sous la pierre funèbre, attendant la destruction. Mais ce n'est pas de cela que s'inquiète mon âme; je ne tremble que de la justice de Dieu. » Et il continue longtemps ainsi. À la fin pourtant, il s'irrite de ses incertitudes : il renaît à l'es-

1 En 360, Grégoire vint visiter son ami dans cette gracieuse retraite.

- Lettre 13.

s On en compte plus de trente mille, c'est dire qu'il s'y trouve beaucoup plus de prose que de poésie. Les Pères grecs du quatrième siècle, parfois si éloquents, ont l'intarissable faconde de leur race. Elèves, pour la plupart, de Lihanius ou d'IIimerius, ils avaient gardé de l'enseignement des rbéteurs l'abus des comparaisons et des figures, avec un reste de l'emphase orientale. Mais comme une réalité puissante les soutenait, leur rhétorique, trop chargée de couleurs, était souvent la décoration brillante d'idées élevées et sévères.

pérance : « A présent les ténèbres; bientôt la vérité ; alors, contemplant Dieu, tu connaîtras toutes choses1. » Comme de vaillants soldats qui se sont emparés des armes de leurs adversaires et qui s'en servent mieux, Basile et Grégoire séduisaient par le charme de leur langage jusqu'au plus renommé des rhéteurs païens de ce temps, Libanius, qui' avait été un de leurs maîtres2 et qui resta leur ami. Basile, devenu en 569 archevêque de Gésarée en Gappadoce, envoyait encore des jeunes gens de cette province à Libanius, et il lui écrivait : « J'ai lu ton discours, ù le plus savant des hommes, et je l'ai admiré.

0 muses ! ô éloquence ! ô Athènes! quels présents vous faites à ceux qui vous aiment4! » Ces disciples chrétiens de Platon et d'Homère prenaient possession d'une moitié du domaine de l'art, et leurs écrits, qui probablement ont contribué à sauver du naufrage une partie des lettres anciennes, continuent à défendre ce qui nous en reste contre ceux que trop de lumière aveuglerait.

Les fragments qu'on vient de lire ne présentent qu'un côté de leur génie, celui qu'il nous importait de montrer, pour qu'on vit qu'une source nouvelle de poésie s'était ouverte, et que le décret de Julien sur les écoles avait été une double faute, puisqu'il était injuste et qu'il fut inutile.

Nous n'avons pas à parler des ouvrages qui ont valu à Grégoire

Aigle à deux tôles. (Bas-relief trouvé dans la Cappadoce

1 Villemain. l'Éloquence chrétienne au quatrième siècle; de Broglie, op. laud., I. V, où un chapitre entier, le deuxième, est consacré à saint Basile ; Fialon, Élude sur saint Basile.

2 Socrate, IV, '26.

3 Texier, Voy. en Asie Mineure, pi. 78. Les légendes musulmanes semblent avoir fait de l'aigle à deux tètes, le Hanca, l'emblème de la toute-puissance, « puisqu'il enlève l'éléphant et le buffle, comme le milan enlève la souris. » Les Turcs mirent cet antique symbole des Perses sur leurs étendards; les Turcomans de Palestine, sur leurs monnaies, et, plus tard, les empereurs allemands, dans leurs armoiries. Par un jeu singulier de la fortune, la race turque s'est vue, à Belgrade, à Lépante et à Peterwaradin, interdire l'entrée de l'Occident par cet aigle qui l'avait guidée triomphante sur les rives de l'Euphrate et du Bospbore. (De Longpérier, Œuvres, t. I, p. 102.)

4 Basile, Lettre 555.

le surnom de Théologien; mais nous sommes obligé de dire que cet évèque, esprit inquiet et irascible, nature de poëte, délicate et nerveuse, souffrit plus qu'un autre du retour offensif de l'ennemi que les chrétiens croyaient avoir terrassé ; et que ses Invectives passionnées contre Julien, ses vers contre les Pères du concile de Constantinople, ont le caractère d'emportement que la polémique religieuse avait, déjà pris et qu'elle a gardé.

Saint Éphrem connut saint Basile, mais il n'a rien de la Grèce, ni la langue ni les idées ; il a tout de la Bible et de la nature orientale. C'est en syriaque qu'il écrit et qu'il parle ; c'est un prophète d'Israël qui revit en lui, mais un prophète de l'Évangile, remplaçant la colère et la haine par la mansuétude et la charité. Il a l'imagination féconde, intarissable des conteurs de l'Orient et les formes raffinées de la poésie arabe. Ses vers étaient répétés du littoral méditerranéen aux montagnes de la Perse ; longtemps après lui, on les chantait encore, et quelques-uns sont peut-être redits, dans les vallées du Liban, aux cérémonies des funérailles1. Saint Éphrem représente la poésie populaire complétant, par l'imagination dramatique ou tendre, l'œuvre sévère des théologiens, et employant les deux plus grandes forces du christianisme, l'amour et la charité, pour unir les aines que divisaient les disputes des synodes et des docteurs*. Ce Syrien illuminé, ce poëte qui, lui, n'a pas connu Athènes, célèbre cependant, comme les Basile et les Grégoire, la science même profane. « 0 homme, dit-il, lis avec application les livres pour y apprendre la sagesse. — La science tresse une couronne à ceux qui l'aiment et elle les fait asseoir sur un trône de roi. »

Synesius, ce singulier évèque, ami dévoué d'IIypatie, et qui garda tant de culture païenne, fit aussi beaucoup de vers, mais il appartient à la génération qui remplaça celle de Julien.

Celui qui devait prendre la première place, à la tête des Pères grecs

1 Je voudrais pouvoir citer la longue mais très-belle Lamentation que M. Dabas a traduite dans son Mémoire sur quelques poésies de S. Éphrem. Le récit fait par Éphrem de sa rencontre avec saint Basile montre en lui le voyant dont les souvenirs se transforment en voix qu'il a entendues, en apparitions qu'il a vues. « Comme je me trouvais en Cappadoce, une voix me dit : Lève-toi, Éphrem, et va manger des pensées. — Où en trouverai-je, Seigneur? — Rendstoi à ma maison, tu y verras un vase royal ([WXeiov, jeu de mots sur le nom de Basile) plein de la nourriture qui te convient. » Éphrem obéit et se dirigea vers l'église. Du vestibule, il aperçut un prêtre parlant au peuple ; sur son épaule était une colombe qui lui disait à l'oreille ce qu'il répétait ensuite, etc. (De Broglie, op. laud., V, 182.)

- Grégoire de Nazianze n'aimait pas les synodes trop fréquents; il pensait que de ces discussions naissaient les hérésies.

du quatrième siècle, par sa parole mélodieuse et son éloquence souvent irritée, saint Jean Chrysostome, était né1, mais il n'avait encore rien écrit. Déjà cependant il se serait retiré dans la solitude sans les larmes de sa mère Anthusa, qui, restée veuve à vingt ans, n'avait pas voulu se remarier, pour être tout entière à son fils. « Lorsqu'elle eut appris ma résolution, raconte-t-il, elle me conduisit dans sa chambre et me fit asseoir près du lit où elle m'avait donné le jour. « Mon fils, dit-elle, ma seule consolation a été de contem- « pler sur ton visage les traits de celui que j'ai perdu. Je te demande « une grâce : ne me rends pas veuve une seconde fois : attends ma « mort. Quand tu m'auras ensevelie, quand tu auras réuni mes cen- « dres à celles de ton père, entreprends alors de longs voyages, passe « telle mer que tu voudras; mais tant que je respire, supporte ma « présence'2. » Douces et tendres paroles d'une mère qui, comme beaucoup de femmes chrétiennes de ce temps, avait exercé sur l'esprit de son fils une pieuse influence; mais celle-là croyait que le salut peut s'accommoder de l'accomplissement des devoirs domestiques.

Une religion qui enseignait un Dieu sorti du sein d'une vierge; qui montrait les saintes femmes suspendues aux paroles du Sauveur, le suivant au Calvaire, annonçant sa résurrection, était de bonne heure allée au cœur de celles que la nature a faites pour aimer. Au temps des persécutions, elles avaient donné à la foi des martyres; elles lui donnaient à présent des apôtres. Macrina, sœur de saint Basile et chrétienne ardente, arracha son autre frère, Grégoire de Nysse, à Platon et le conduisit au Christ. La mère de Grégoire de iNazianze, Nonna, pour convertir son époux, lui racontait le jour les paraboles des Évangiles et, la nuit, berçait doucement son sommeil de chants sacrés, afin d'éveiller en son esprit de pieuses visions. Et combien ne voit-on pas de nobles matrones animées du zèle de Monique, la mère de saint Augustin, de Fabiola dont les richesses servirent à

1 Sa naissance se place an 14 janvier 547. Il fut, comme Basile et Grégoire, l'élève de Libanius, qui, à son lit de mort, aurait dit : « J'aurais laissé mon école à Jean si les chrétiens ne nous l'avaient ravi. » (Sozomène, VIII, 2.) On dira de lui : « Mieux vaudrait que le soleil perdit ses rayons, plutôt que Chrysostome ses paroles. » Le nom qu'on lui donna signifie bouche d'or.

- Dans son traité Trepi 'lepuxrovv;;. I, 2, au tome I de l'édition de Montfaucon. Chrysostome eut, comme Grégoire de Nazianze et Grégoire de Xysse, un épiscopat troublé (398-405). Des emportements de parole provoquèrent sa déposition du siège de Constantinople et son exil en de rudes climats où il trouva la mort. Il souffrit cependant pour une cause juste : il avait refusé de condamner la mémoire d'Origène, et il était plein de mansuétude pour les hérétiques, admettant que l'on combattit les doctrines, mais non les personnes.

fonder un hospice, de Marcella et de Félicité, les correspondantes de saint Jérôme, de Démétriade, la plus opulente héritière de Rome, qui s'enferma dans un couvent de Carthage, de la pieuse Eustochia et de sa mère Paula, « cette fille des Scipions et des Gracques qui, préférant Bethléem à Rome, échangea l'or de ses parures contre une cabane de la Judée1 ! »

D'autres ouvriers travaillaient pour la propagande chrétienne. Le christianisme, maudissant la chair, condamnait la vie à n'être qu'une préparation à la mort. Cette doctrine fit les moines2. Tandis que les hommes de gouvernement organisaient la chrétienté en un corps puissant par l'unité du dogme et de la discipline, beaucoup de ceux à qui l'on enseignait que le corps est la prison de l'àme et que la vie contemplative est l'idéal de la perfection, avaient fui dans la solitude, pour y hâter par les macérations de l'esprit et du corps leur réunion à Dieu. Chaque jour les fidèles entendaient des malédictions contre la chair et la glorification de la vie ascétique. Tous les Pères du quatrième siècle poussaient les esprits dans cette voie : Basile, Éphrem et Jérôme, par leurs instructions et leurs exemples ; Grégoire de Nazianze, par ses vers et ses discours; Ambroise et saint Jérôme, par leurs livres et leurs lettres sur les mérites de la virginité; Athanase, par le rôle qu'il fit jouer aux moines dans sa lutte contre trois empereurs5. Pour lui, les solitaires de la Thébaïde étaient le vrai peuple de

1 C'est saint Jérôme qui donne à Paula cette illustre origine; mais comme il l'appelle encore Agamemnonis inchjta proies, on peut douter de la première descendance. Les couvents de femmes se multipliaient. Saint Ambroise écrivit, en 577, ses trois livres sur la Virgitiité; sa sœur, comme la fille de Paula, se consacra au Seigneur.

* Sur les moines et les ermites païens et juifs, voyez Hist. des Romains, t. V, p. 745, et la monographie du Sérapéon de Memphis de M. Brunet de Presles. L'ancienne Egypte avait eu aussi « des vierges saintes ». l'lutarque dédie son traité sur Isis et Osiris à une vierge consacrée. Un monument hiéroglyphique du Louvre mentionne une abbesse des recluses d'Ammon et un heureux hasard nous a conservé les anathèmes prononcés par une pieuse Égyptienne contre son fils qui s'était fait chrétien. (Revillout, Cours de langue démotique, p. 51.) Enfin le paganisme avait aussi des femmes de lettres qui honoraient la philosophie et pratiquaient la vertu. Les plus célèbres sont : Hypatia d'Alexandrie, sa rivale, Asclepigenia d'Athènes, jEdesia (Suidas, s. v. Damascius), Sosipatra, dont Eunape dit qu'elle était savante, riche et belle (éd. bïdot, p. 4G1), etc. Sur les moines d'Egypte et leurs miracles, voyez Socrate, Hist. eccl., IV, 25.

3 Cependant ce grand ami des moines sent l'égoïsme d'un caractère particulier qui se cache parfois au fond de celte piété solitaire. « Que répondras-tu, écrit-il à l'un d'eux qui refusait les devoirs de l'épiscopat, si tu laisses les peuples sans le pain de vie dont tu te nourris seul? Vienne le Seigneur, que lui répondras-tu pour te justifier? i> [Lettre à Dracontius.) Sa Vie de saint Antoine a fait la réputation légendaire de ce curieux personnage qui était très-ignorant, mais avait la seconde vue des hallucinés. Athanase n'ose parler en son nom des choses merveilleuses ou terribles qui se passaient dans la cellule de l'anachorète. Il fait raconter par Antoine lui-même aux moines assemblés ses luttes avec Satan ou ses visions trop char-

Dieu. Lorsqu'il contemple leurs monastères épars dans la montagne, saisi de l'enthousiasme de Balaam, il s'écrie : « Que tes demeures sont belles, ô Jacob! et quelle est la beauté de tes tentes, ô Israël1 ! »

« One d'autres jouissent de l'existence, s'écrie Grégoire de Nazianzc, moi je dirai : Hélas! que la vie est longue et jusques à quand rcsterai-je enveloppé de cette fange.... J'ai parcouru, par la pensée, les temps nouveaux; partout j'ai trouvé qu'il n'est rien de plus méprisable que l'homme. » Et saint Jérôme écrivait à Iléliodore pour l'appeler au désert : « Que fais-tu dans la maison paternelle, soldat dégénéré? La trompette a sonné du haut des cieux. Si ton père se couche en travers de la porte pour te retenir, passe par-dessus ton père. »

Hilaire de Poitiers fait davantage : c'est sa fille qu'il sacrifie à l'idée nouvelle. Afin de la détourner d'un mariage qui réunissait toutes les convenances du monde, il lui écrit une lettre où la tendresse paternelle cache sous des fleurs la sévérité de l'évèque. Il ne veut pour Abra que l'époux divin, « ce jeune homme d'une merveilleuse beauté, plus riche que tous les riches de la terre et qui promet à sa fiancée une robe merveilleuse, avec laquelle on ne connaît ni la maladie, ni la vieillesse, ni la mort ». Saint Jérôme ne veut pas que ses pénitentes aient des cœurs de mère. Paula abandonne ses enfants pour la solitude ; lorsqu'à la nouvelle de la mort de sa fille, la jeune Blesilla, elle pleure sur celle qu'elle avait délaissée, il lui dit durement : « Cette douleur attriste Jésus. » Et il lui propose en exemple sainte Mélanie qui, perdant le même jour son mari et ses deux enfants, ne verse pas une larme et sourit aux pieds du Christ, en disant : « Je serai plus libre désormais de servir le Seigneur. » Foi ardente et sauvage qui, si elle mérite le ciel, perdrait la terre.

Dès le temps d'Aurélien, Antoine s'était retiré au désert; il n'avait été qu'un anachorète; Hilarion, Pacôme, Macaire, saint Basile, etc., organisèrent, la vie cénobitique, et Martin, un légionnaire de Constance, fonda en Gaule le premier monastère2. D'autres religions ont connu cet esprit de renoncement; le christianisme seul en a fait un des éléments de sa puissance. C'est dans. les monastères

mantes. Celles-ci troublaient aussi, dans les solitudes de la Palestine, l'esprit autrement ferme de saint Jérôme, parce qu'elles sont la vengeance du corps contre l'âme qui le méprise et qui lui impose des sacrifices dont la nature ne veut pas.

1 Athanase, Vie de saint Antoine, 44. Sur l'état religieux de l'Egypte à cette époque, voyez la curieuse biographie de Senuti le Prophète, analysée d'après un manuscrit copte, par M. Revillout, dans la Revue de l'Histoire des religions, t. VIII, n° 4, p. 401 et suivantes.

2 Saint Basile préférait de beaucoup pour les moines la vie en commun à la vie érémi-

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