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qu'il a formé sa plus utile milice, celle qui lui a rendu si souvent des services redoutables, mais aussi qui, à certaines époques, défricha la terre et la science et, dans tous les temps, ouvrit des refuges où de nobles âmes se sentirent plus près de Dieu, où d'autres trouvèrent un sépulcre vivant pour y cacher leur cœur brisé par la douleur ou la passion. Avant la fin du quatrième siècle, l'Egypte seule avait sept à huit mille moines. Combien d'autres, en Palestine, en Syrie, dans l'Asie Mineure, l'Arménie et l'Afrique! « Les cités se vidaient pour peupler le désert1. » Ces moines avaient d'austères vertus, quelquefois des vices, que saint Éphrem leur reproche, et des bizarreries de costume, de langage et de conduite qui révoltaient saint Jérôme2, mais que le peuple tenait pour marques de sainteté. La pauvreté volontaire, qu'elle se montre dans les disciples du Bouddha ou dans ceux de saint François, a souvent gagné le cœur des foules qui aiment cette glorification du mépris de biens qu'elles ne peuvent avoir, et les mortifications des moines semblaient alors un témoignage de la puissance, en eux, de l'esprit divin, en même temps qu'une expiation de la corruption du siècle, qu'ils ne corri-
tique. Sa règle partageait le temps entre la prière, le travail des mains et l'étude. Ses moines aidaient le clergé séculier dans la prédication, et dans leurs maisons le voyageur et le pauvre trouvaient toujours assistance.
1 Saint Augustin, qui par ses discours propagea l'ordre monastique en Afrique, montre, dans son traité Sur les mœurs de l'Église catholique, le grand nombre de communautés religieuses qui s'étaient formées dans tout le monde romain. Aussi les empereurs s'inquiétèrent de bonne heure de cette désertion de la vie sociale : Quidam ignaviœ sectatores, desertis civilalum munerïbus, captant soliludincs ac sécréta, et specic religionis, cum cœlibus monazonton congregantur. Hos.... erui e latebris.... mandavimus.... (Code Théod., XII, 1, (53, anno 505). Voyez aussi les très-curieux canons du concile de Gangres en 576, dont plusieurs sont une condamnation des excès de la vie ascétique et de l'abandon des devoirs de la famille.
- Ses Lettres à Eustochius, au moine Rusticus, etc., sont sévères pour les vices des moines, gourmandise et lubricité ; mais, dans beaucoup d'autres, il célèbre les mérites de la vie solitaire. L'Église d'Afrique fut troublée par les discussions qui s'établissaient sur l'oisiveté ou le travail des solitaires et la fainéantise des moines errants. Saint Augustin, dans son de Opère monachorum et dans ses Enarraliones in psalmum 152. blâme cette pieuse paresse; à la prière de l'évèque de Carthage, il écrit contre « ces hypocrites qui, sous l'habit de moines, parcourent les provinces, portant de prétendues reliques, des amulettes, des préservatifs, et exigeant que l'aumône nourrisse leur pauvreté lucrative et récompense leur fausse vertu. » Un de ses correspondants, le tribun Marcellinus, lui objectait que le christianisme, en enseignant qu'il faut rendre le bien pour le mal et donner la tunique à celui qui avait pris le manteau, professait une morale contraire à la loi civile. C'était déjà le raisonnement de Bayle soutenant que de véritables chrétiens ne formeraient pas un État qui pût subsister. Il est vrai qu'un anachorète n'est pas un ciloyen et qu'il se soustrait aux fins de la société. Mais l'esprit humain a d'heureuses inconséquences. Des chrétiens ont fait d'aussi bons citoyens et d'aussi braves soldats qu'un État peut en souhaiter, et les conseils d'abnégation seront toujours utiles, quoique le précepte de tendre la joue gauche à qui frappe la joue droite n'ait pas plus supprimé la guerre, que l'interdiction du prêt à intérêt n'a supprimé le commerce.
geaient pas. Aussi avaient-ils une grande popularité : pour leurs chefs, pour les évèques, ils étaient de discrets et précieux messagers; pour les fidèles aux jours d'émeute, d'ardents auxiliaires contre les païens et les sectaires. « Sans les moines, dit Sozoniône, l'Orient fût resté arien1 : un jour cinq cents d'entre eux, appelés à Alexandrie par l'archevêque, manquèrent de tuer le préfet d'Egypte2. » Le jeûne, l'extase, les visions, prises pour des réalités, leur donnaient une crédulité robuste, et l'Église paraissait retrouver dans leurs cellules la vertu du miracle qu'on ne voyait plus dans le clergé séculier, maintenant qu'il vivait au grand jour.
Mais de tous ces adversaires, les plus redoutables étaient l'idéal nouveau d'espérance pour le ciel, de charité sur la terre que le christianisme avait substitué à l'idéal ancien d'absolu dévouement à la patrie terrestre, et cette discipline de l'Eglise qui par les sacrements tenait le fidèle aux principaux moments de sa vie. Quand les cités avaient perdu jusqu'à l'ombre de leurs vieux privilèges, une autre liberté, celle de choisir leurs chefs religieux et de discuter leurs croyances, s'était produite au sein des communautés chrétiennes et dans les conciles; les peuples avaient retrouvé par la religion une partie de ce que la politique leur avait ôté, et l'épiscopat avait rendu à de grandes familles l'influence que depuis longtemps celles-ci n'avaient plus3. Par ce côté encore s'explique la puissance de cette Eglise qui, démocratique à la base, aristocratique au sommet, rassemblait en sa main les véritables forces sociales.
Considérez aussi qu'elle n'était point distraite de son œuvre religieuse par les patriotiques préoccupations qui avaient fait la vie de l'ancienne société romaine. Saint Basile écrivait : « Les solitaires m'ont fait voir comment l'homme peut être étranger aux choses d'icibas et vivre dans le ciel ; » et ailleurs : « 11 ne faut laisser dans son
1 VI, 27. Eunape (JEdcs.) attribue aux moines la chute du paganisme. Sur les miracles qu'on disait opérés par eux, voyez Socrate, IV, 24.
- Socrate, VII, 14.
5 Avant d'être évèques, Ambroise avait été gouverneur de province, Paulin de Noie, consul, Nectaire, ancien préteur, Synesius, le plus riche citoyen de la Cyrénaïque, etc. Quant à la participation du peuple aux élections épiscopales, on la constate à chaque instant, au quatrième siècle. Mais on constate aussi la tendance des grands évèques à réduire le plus possible le droit populaire. Basile et Grégoire de Nazianze voudraient déjà que L'élection se fit exclusivement par le clergé, c'est-à-dire sous l'influence et la direction du métropolitain. « Ce sont nos affaires, » disait le père de Grégoire au gouverneur de Cés'arée, et Basile écrivait : « Il appartient à Dieu de désigner ceux qui le représentent sur la terre. » (Grégoire, t. l} p. 509 et ôlû (Billy) ; Basile, Lettres 28 et 250.)
âme aucune affection de la terre1. » Quand l'empire paraîtra s'écrouler sur la tète de ses habitants ; quand l'armée romaine sera exterminée, un empereur brûlé vivant, les provinces couvertes de sang et de ruines, ce grand évêque ne verra, n'entendra rien des malheurs publics; dans ses innombrables ouvrages, on ne trouve pas un mot qui parle d'un cœur de citoyen. Cette conception de la vie était en contradiction absolue avec les idées et les sentiments qui avaient fait la grandeur de la Grèce et de Rome ; mais elle laissait l'esprit libre pour la propagande religieuse et pour les luttes dogmatiques. Julien n'avait pas cette liberté. S'il pense beaucoup trop au Roi-Soleil, il doit penser aussi aux Francs, aux Goths, aux Persans et à l'administration d'un immense empire. Aussi sera-t-il incapable de lutter contre une foi si ardente avec ce paganisme qu'il essaye de remettre à neuf, en lui donnant un caractère qui, ne dérivant pas du principe païen, ne pouvait ni durer ni s'étendre.