‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 43 sur 112 · MORT DE JULIEN · texte numérisé non relu

MORT DE JULIEN

Julien resta jusqu'en juin 562 à Constantinople2, d'où il partit pour préparer une grande expédition contre la Perse. Il traversa lentement l'Asie Mineure, par INicomédie, qu'un tremblement de terre venait de détruire et qu'il secourut; par Pessinonte, où. il adora la Bonne Déesse et écrivit un traité qui expliquait le mystère des amours singulières de Cybèle et d'Atys; par Ancyre, Césarée de Cappadoce5, au pied du mont Argée, la plus haute cime de l'Asie Mineure, et par la ville de Tarse, la dernière grande étape avant Antioche. Chemin faisant, il remplissait à l'occasion son rôle de justicier et il le remplissait bien. Si dans Ancyre il soumit au châtiment des verges un chrétien du nom de Basile, c'est que celui-ci l'insultait avec des paroles de malheur qui, d'après les lois de l'empire et les vieilles idées religie-uses, constituaient le crime de majesté : « Jésus-Christ te punira bientôt; tu mourras en d'atroces souffrances, et ton cadavre, resté sans sépul-

1 Lettre 223.

- Zosime (III, II) dit qu'il y resta dix mois; mais Amm. Marcellin (XXII, 9) le fait arriver à Antioche au moment de la fête d'Adonis, qui tombait en juillet.

3 A Césarée venait d'avoir lieu une élection épiscopale tumultueuse qui le contrariait, parce qu'on avait choisi un des hommes les plus considérables de la cité, ce qui enlevait un riche au sénat nnmicipal.il voulait la faire casser. Le vieil évêque de Nazianze, père de Grégoire, réclama, et Julien laissa tomber l'affaire. (Grégoire de Nazianze, t. I, p. 509, édit. de Billy.)

ture, sera foulé aux pieds1. » Un comte, qui espérait gagner les bonnes grâces du prince, mit l'imprudent à mort. Sozomène atteste qu'il n'y avait pas été autorisé, et l'on verra plus loin que Julien ne voulait absolument pas faire de martyrs, trouvant ces morts plus dangereux que des vivants. Autrefois il n'y avait eu qu'un maître

Cybèle et Atys-. (Musée de Venise.)

dans l'empire et il fallait le respecter en actes et en paroles; il y en a deux maintenant, et déjà les chrétiens n'obéissent qu'au second quand le premier déplaît.

Julien entra dans Anfioche le jour où la ville célébrait en grande pompe la fête d'Adonis. Il s'y montra oublieux de ses injures personnelles, refusa de recevoir une accusation contre un des espions

1 XXII, 10; Sozomène, V, 12. Ces excès de parole n'étaient point rares; on a vu les plus saints personnages les autoriser par leur exemple. Saint Jérôme appelle Julien un chien enragé, et les deux invectives de Grégoire de Nazianze sont d'une extrême violence. Quant aux actes de saint Basile d'Ancyre, Tillemont (IV, 698) n'ose en affirmer l'authenticité.

2 La Mère des Dieux et Atys, le berger divin, reçoivent les supplications de deux fidèles. J'ai déjà dit que, pour faire reconnaître les personnages divins, on leur donnait souvent une taille plus haute que celle de leurs adorateurs. (Voy. t. II, p. 505 et 785.) C'était un usage grec; cf. Bull, decorresp. hellen., n" Vil, p. 562.

qui avaient perdu Gallus et renvoya, sans une parole sévère, un décurion qui avait demandé à Constance la tète du césar des Gaules, pour la planter comme un trophée de victoire sur les murailles de sa ville. L'homme tremblait : « N'aie pas peur, lui dit le nouvel

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55'5CT Est de Ge-reenuvicli •

Le mont Argée*.

Auguste; si j'ai des ennemis, j'en veux diminuer le nombre2. » 11 n'avait cependant pas la débonnaireté banale qui énerve la justice, en émoussant son glaive. Deux conspirateurs furent exécutés, avec

1 Cette montagne haute de 4000 mètres est un volcan éteint : les scories qui en recouvrent les pentes montrent qu'il fut autrefois formidable. Au temps de Strabon, même au cinquième siècle de notre ère, il conservait un reste d'activité. Gésarée (Kaisarieh) sur le Kara- Sou, affluent du Kizil-Irmak, élait à une altitude de 1000 mètres.

- A. Marcellin, XXII, 14. Voy. Julien, Lettre 59.

plusieurs agents odieux des cruautés de Constance, le notaire Gaudentius, le vicaire Julianus et le duc d'Egypte, Artcmius, coupable d'extorsions, de pillages et de meurtres. Ce duc parait avoir eu pour complice de quelques-uns de ses méfaits George, l'évoque semi-arien d'Alexandrie1. En apprenant qu'Artemius avait eu la tête tranchée dans Antioche, la populace païenne se rua sur l'évoque, aidée peut-être de quelques catholiques, et le mit en pièces2. Cette sédition méritait un châtiment, mais un évêque en avait été victime : Julien se contenta d'adresser aux Alexandrins une homélie, où se trouvaient pourtant quelques menaces contre JH ceux qui, à l'avenir, violeraient la loi. Cette mansuétude n'était ni delajustice ni du gouvernement.

George mort, Athanase reparut dans Alexandrie et reprit possession

Adonis et Aphrodite5

1 A. Marcellin, XXII, 11 : Alexandrini t'ipereis, ut ita dixerim, morsibus ab eo siepius

appetiti. Les catholiques accusent George d'avoir exigé de l'argent pour les baptêmes, les enterrements, etc., et de s'être assuré le monopole du salpêtre, du sel et du papyrus. Les ariens avaient t'ait à Athanase des reproches analogues. Ces abus avaient peut-être pour cause innocente certains usages de l'Église d'Alexandrie qu'on transforma en monopoles contraires aux négociants de la ville. Mais il reste toujours contre George le témoignage d'Ammien Marcellin.

- A. Marcellin (ibid.) ne parle que de païens. Grégoire de Nazianze (Discours, XXI, 26) semble. dire que des catholiques prirent part à la tragédie. Il ne faudrait pas s'en étonner : la haine des orthodoxes contre George, qui tenait la place d'Alhanase, était égale à celle des païens pour l'évêque chrétien.

3 D'après un vase à reliefs trouvé à Corinthe. (Musée de Berlin.) 0. Rayet, Monuments de l'art antique.

de son siège1. Sa présence fut aussitôt signalée par de nouvelles discussions, un nouveau concile et un vingtième symbole, rédigé cette fois de manière à rallier quelques ariens, mais qui blessa les intraitables comme Lucifer de Cagliari. Les païens de la ville s'inquiétèrent et se plaignirent au prince, en lui communiquant le violent commentaire qu'Athanase avait ajouté aux actes du concile'2. Julien y répondit par l'édit suivant : « Un homme banni par plusieurs ordonnances impériales devait attendre pour rentrer dans sa patrie qu'un édit royal le rappelât, au lieu de pousser l'audace jusqu'à se moquer des lois. Nous avons permis aux galiléens chassés par le divin Constance de revenir dans leurs villes, mais non dans leurs églises. Or j'apprends qu'Athanase, emporté par sa fougue accoutumée, a repris ce qu'ils appellent le trône épiscopal, au grand déplaisir du peuple religieux d'Alexandrie. Nous lui ordonnons de quitter la ville le jour même où il recevra notre rescrit, sous peine, s'il persiste, de châtiments plus sévères3. » Les chrétiens d'Alexandrie ayant réclamé contre ce quatrième exil, il leur adressa une lettre où on lisait : « Si vous voulez renoncer à vos erreurs, vous me comblerez de joie. Si vous persévérez, restez au moins en paix et choisissez qui vous voudrez pour vous expliquer vos Écritures. Il vaudra bien celui que vous regrettez. Quant à cet infatigable intrigant, ce faiseur d'émeutes, je l'ai déjà chassé de votre ville, aujourd'hui je le chasse de l'Egypte entière*; » et il écrivit au préfet d'Egypte : « Si, avant la fin de l'année, Athanase n'a pas quitté l'Egypte, la légion d'Alexandrie payera au fisc 100 livres d'or5. »

Si la distinction, établie par Julien, entre le retour des exilés dans leurs villes et leur rentrée en fonctions, se trouvait dans les lettres de rappel, et il faut bien l'admettre, puisque l'empereur l'affirme et qu'il est aisé d'en comprendre la raison, Athanase avait tort et Julien pouvait lui reprocher justement d'avoir violé la loi8.

1 On croit qu'il fut le premier à prendre le titre d'archevêque. (Art de vérifier les claies, t. III, p. 468.) - Voy., ci-dessus, p. 550-351.

3 Lettre 28.

* Lettre 51.

5 Lettre 6. J'ai déjà signalé, p. 105, n. 5, cet étrange système d'administration, l'amende qui est toute la pénalité des temps barbares et qui fut aussi celle du moyen âge. Cf. la loi des Francs, et, pour le moyen âge, Seignobos, le Régime féodal en Bourgogne.

6 J'en trouve une autre preuve dans ce fait qu'Athanase ne profita pas du rappel des bannis pour rentrer dans Alexandrie tant que George vécut, c'est-à-dire tant que son siège épiscopal fut occupé. Si Julien avait voulu le lui rendre, en faisant cesser son exil, il aurait dû

A Antiochc, il restaura, au voisinage de la ville, dans le délicieux bois de Daphnée, le temple d'Apollon1. Un incendie, allumé parle feu du ciel, dirent les chrétiens, par un dévot imprudent, assure Ammien Marccllin, le détruisit. Julien ne douta pas que cette ruine ne lût, comme celle du palais de Nicomédie sous Dioctétien, l'œuvre des galiléens, et de pieux personnages lui imputent de s'être vengé par une cruelle persécution. Ils montrent l'Oronte comblé par les cadavres des martyrs; dans les puits, dans les caves, dans tous les endroits écartés du palais, des restes de chrétiens immolés, des crânes d'enfants et déjeunes filles qui avaient servi à d'abominables sacrifices. Les païens avaient longtemps accusé leurs adversaires d'immoler des enfants en des orgies nocturnes; ils furent à leur tour poursuivis par l'inepte accusation : c'est l'ordinaire justice des partis. Mais

)ajihné

(Beit-êl-lfa.)

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Carte d'Anliociie et de Daphnée.

contre ces affirmations mensongères protestent la vie de Julien et tout son être moral, qui est aussi un document historique et le plus précieux pour juger un prince. Par représailles de l'incendie du temple daphnéen, il fit fermer la grande église arienne d'Antioche dont il confisqua les biens, en exécution peut-être du décret sur les

commencer par destituer George, ce qui eût été de la politique à la façon- de Constance, mais non pas à la sienne. Au reste, Athanase était un sujet bien incommode pour tout gouvernement qui ne lui convenait pas. Banni d'Alexandrie par Julien, il en sortit en plein jour, disent ses historiens (Socrale, 111, 14; Théodoret, III, 8; Sozomène, V, 15; Rufm,I, 5-4), y rentra la nuit et s'y cacha. L'Église romaine, qui a bénéficié de sa persévérance, a eu raison de faire de lui un héros et un saint; mais puisse la politique ne plus connaître de si turbulent prélat !

1 A. Marcellin, XXII, 13; Libanius, Sur le temple d'Apollon, et Tliéodoret, III, 11-12. On place Daphnée à Beit-el-Mà.

restitutions, et, pour découvrir les incendiaires, il ordonna de mettre plusieurs fidèles à la torture. Un d'eux, Théodore!, fut exécuté ; quatre soldats avaient eu déjà le même sort pour des insultes aux dieux, probablement aussi à l'empereur. Théodorel l'avait appelé un tyran et le plus méprisable des hommes1. Quelque refus d'obéissance militaire pour cause de religion, comme nous en avons vu du temps de Dioclétien, avait causé la mort des soldats, et les paroles de Théodoret étaient un crimen majcstatis. De vieilles lois autorisaient donc ces sentences iniques. Mais Julien avait déclaré vingt fois qu'il n'userait pas de violence contre les chrétiens, et un clerc venait de tomber sous le glaive. Il s'irrita contre le juge, qui était son oncle. « Qu'avezvous fait? lui dit-il. Ne savez-vous pas que je ne veux point de ces exécutions? Que ne diront-ils pas contre moi, à présent que vous leur avez donné un martyr2? » Ses amis pensaient comme lui. Libanius déplore que, par les tortures infligées à Marc d'Aréthuse, on l'ait élevé au rang de demi-dieu; et il écrit au gouverneur de Phénicie : « .... Délivre Orion, plutôt que d'en faire un saint5. » C'était la politique nouvelle; elle ne devait pas mieux réussir que celle de Dioclétien, mais elle était plus honnête. Nous la trouvons en action dans la translation des restes du martyr Babylas, qui avait son tombeau dans le bois de Daphnée. « Apollon, dit Libanius, ne pouvant supporter le voisinage de ce mort, avait quitté son temple, et la fontaine de Castalie ne rendait plus d'oracles*. » Quand Julien ramena dans le vallon sacré la pompe du culte païen, il purifia l'enceinte selon les rites employés par les Athéniens à Délos5, en ordonnant d'enlever les morts qui y avaient été ensevelis. Babylas à son tour s'éloigna; les fidèles enlevèrent son corps et le portèrent processionnellement dans une église d'Antioche. L'empereur vit le cortège et les yeux irrités des chrétiens; il entendit les chants du Psalmiste, choisis à dessein pour la malédiction de l'impie, et il ne fît rien qui troublât la pieuse et menaçante cérémonie. Comme il trouvait son intérêt à ne point accroître le nombre des martyrs, il n'inquiétait pas ceux qui les honoraient, et nous avons le droit d'en conclure que

1 Dom Ruinart, Actes de Théodoret.

- Quelques mois après la mort de ce magistrat, il disait encore de lui dans le Misopogon, § 25, « qu'il n'avait pas toujours fait preuve d'une grande prudence dans son administralion. »

5 Lettre 1057.

4 Libanius, Sur le temple d'Apollon daphnéen.

5 .... eo ritu quo Athenienses insulam purgaverant Delon (A. Marcellin, XXII, 12).

JULIEN (3 NOV. 361-26 JUIN 563). 37i

les reliques profanées ailleurs l'ont été dans des émeutes populaires, sans l'ordre et contre les intentions du prince. Il craignit toutefois que ces pompes funèbres ne devinssent pour les deux partis un moyen de se compter et une occasion de combat : un décret interdit les funérailles durant le jour1. Sa politique valait mieux que sa philosophie : celle-ci lui avait fait dire, avec Jamblique : « Il ne convient pas de répondre comme à des hommes à ceux qui nient les dieux; il faut les frapper ainsi que bêtes féroces. » La pratique du gouvernement avait adouci le sectaire; elle fait quelquefois de ces changements heureux.

Cependant il comblait Antioche de faveurs : remise de tout l'arriéré des impôts; diminution d'un cinquième sur les taxes; distribution entre les citoyens pauvres de 5000 lots de terres, sans doute des communaux dont les riches profitaient seuls; augmentation du sénat par l'élection de deux cents nouveaux curiales, afin que les charges municipales, étant partagées entre des membres plus nombreux, fussent moins lourdes à chacun2. Pour conjurer une famine menaçante, il tira d'Egypte de grandes quantités de blé ; et pour remettre l'ordre dans les finances de la ville, il chargea des hommes habiles et intègres de les administrer. Mais, en vue de combattre l'élévation croissante des prix et ce qu'il appelle l'insatiable cupidité des propriétaires, il établit un maximum : mauvaise mesure qui arrêta l'approvisionnement ordinaire de la cité, rendit les vivres rares et porta au comble l'irritation populaire5. Dans cette ville passionnée et frivole, dont la vraie religion était le plaisir, païens et chrétiens, tous à peu près se valaient ; tous aussi s'en prirent à l'empereur de l'inclémence des saisons. Il les avait déjà blessés par son dédain de leurs amusements favoris, au cirque et au théâtre, par son affectation de costume sordide, sa dévotion minutieuse et, pour tout dire, par l'austérité de sa vie. Bientôt les quolibets coururent : on l'appelait un ours, un singe velu et, par allusion à ses nombreux sacrifices, un vicli-

1 .... per confertam populi frequentiam et per maximam insislenlium densitatem (Code Tliéod., IX, 17, 5). Le prétexte donné n'est pas celui que nous indiquons, mais la date du décret. 12 février 363, montre que la pensée en est venue à la suite de la manifestation de Daplinée. La prescription de faire les funérailles la nuit était du reste un retour à la coutume des anciens temps (Servius, ad JEn., XI, 103), laquelle subsistait toujours pour les pauvres. (Festus, s. v. Vespœ; Suétone, Dom., 17.)

s Code Théod., XII, I, 55. Il avait fait même chose a Constanlinople (Lettre II) et pour les arriérés d'impôts en Thrace et en Afrique (Misopogon et Lettre il).

3 Julien, Misop., 13, 25, 28, 59. Antioche avait des distributions « de pain perpétuel». (Malala, XII, p. 289, dans la Byzantine.)

maire1. Pour de moindres outrages, Licinius avait, dit-on, fait égorger 2000 habitants d'Antioche; Julien se vengea par une satire. Mais' un prince doit-il jamais se venger, même de cette façon?

Le Misopogon, ou l'Ennemi de la barbe1, dont la donnée est ingénieuse, serait une œuvre charmante, sans des longueurs qui montrent que Julien n'eut pas le temps d'être court. Il écrivait vite et s'en vante : double travers qui l'empêchait de bien écrire. « Archiloque et Alcée, dit-il, se sont vengés par des sarcasmes de ceux qui les avaient outragés. La loi me défend de prendre à partie des gens qui se sont déclarés mes ennemis, mais elle ne m'interdit pas de me moquer de moi-même. Je commence par mon visage : la nature ne me l'a fait ni beau ni séduisant; et comme j'y ai ajouté une énorme barbe où les bêtes courent aussi bien que dans une forêt5, je ne puis ni beaucoup manger ni beaucoup boire, je craindrais d'avaler des poils avec mon pain. Quant à recevoir ou à donner des baisers, il n'y faut pas songer, mon menton de bouc ferait peur à vos jolis garçonr. Vous, vous épiiez soigneusement tout votre corps, sans doute à cause de la simplicité de votre vie; moi, j'ai la poitrine velue comme celle du lion, et mes doigts sont toujours tachés d'encre. Ma vie n'est pas plus aimable que mon visage. Je déteste le cirque, le théâtre, dont je ne me soucie pas plus que les grenouilles du marais, et je n'admets de représentation à la cour que le premier jour de l'an; encore quelle triste figure j'y fais! Des nuits sans sommeil, passées seul sur une natte, sans que rien apprivoise mon cœur sauvage, et des repas de légumes qui ne satisfont jamais l'appétit, m'ont donné un caractère morose, dont a bien raison de se fâcher une cité florissante qui ne voit chez elle que danseurs, musiciens, histrions, femmes éhontées et mignons plus nombreux que les citoyens; où tout le monde, vieux et jeune, fraîche mentrasé, fait bombance dès le matin et prend la nuit ses ébats.

« Tu crois, dites-vous, que ta rusticité peut s'accommoder avec nos mœurs; tu crois embellir ton âme par la tempérance. Qu'est-ce que la tempérance? Nous ne connaissons ni le nom ni la chose. Vivre

1 II méritait ce nom par la quantité de victimes qu'il sacrifiait. Voy. A. Marcellin, XXII, 12 et 14. Il se mêlait aux processions, entouré de dévotes, slipatus mulierculis (id., ib.), mots que Grégoire de Nazianze (Disc, sur S. Babylas, 14) traduit naturellement par femmes de mauvaise vie.

2 Écrit en janvier ou février 5G5.

3 On a pris ce mot au sérieux; c'était certainement une des railleries des Anliochiens, sur laquelle il enchérissait pour se moquer de ces gens si bien peignés ou épilés.

comme loi, esclave des dieux et de la loi, accepter l'égalité avec ses semblables, empêcher le riche d'opprimer le pauvre, et pour cela braver les haines, les colères, les outrages, sans se fâcher! Quelle dérision! Vive la liberté! Toi qui trembles devant nos épigrammes, comment feras-tu, mon brave, pour affronter les flèches des Perses? Tu ne veux pas qu'on t'appelle Seigneur, mais tu veux qu'on obéisse aux magistrats et aux lois. Nous aimerions bien mieux l'appeler

Lampe de bronze Irouvée à Paris en 1SG3, clans une sorte de columbarium1.

Maître et rester libres, en n'étant plus forcés : riches, d'être justes au tribunal; pauvres, de ne pas calomnier les riches. »

Julien leur rappelle l'histoire de Séleucus, le fondateur de leur ville, qui cède sa femme, la belle Stratonice, à son fils Antiochus qu'une passion coupable allait tuer. « Voilà vos ancêtres, dit-il, et vous tenez d'eux leur mollesse, comme moi, qui suis un Illyrien, je tiens de mes aïeux mon humeur sauvage. La faute en est à mon pré-

1 Celte lampe, dont l'authenticité a été contestée, est maintenant au Brilish Muséum, mais le musée Carnavalet en possède une reproduction.

cepteur. Quand j'étais enfant, il me disait : « Si tu veux des courses « de chars, des danses viriles, des chanteurs et des joueurs de flûte, « Homère te les montrera. Prends le livre et lis. Il te fera voir aussi c des paysages plus beaux que tous les décors de théâtre, et l'île de « Calypso, et les jardins d'Alcinoûs. » Ce précepteur était un Barbare,

un Scythe qui m'a appris à mettre la vertu au-dessus du plaisir, comme ces autres Barbares de la foret Hercynienne et du pays des Celtes parmi lesquels j'ai si longtemps vécu, et dont les mœurs sont honnêtes et pures. Vous voyez bien que je suis à présent trop vieux pour changer des habitudes invétérées. Si je l'essayais, je perdrais ma rudesse, sans gagner votre urbanité. » Et il continue longtemps encore à tourner en dérision la vie efféminée et les mœurs honteuses des habitants d'Antioche.

Possédé de la manie de disserter et d'écrire, Julien oublia quelquefois de régner. Nous aimions qu'à Lutèce, pour tromper les ennuis de l'inaction où Constance le retenait, il donnât une partie de son temps à l'étude; mais il ne peut nous plaire qu'empereur il ait

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Statue trouvée à Paris (Lutelia) en 1885, rue des tOUJOUl'S les doigts tachés d'eilCre ;

Iosses-bamt-Jacques. (Musée de Cluny.) '' °

que, à Constantinople, il écrive des traités sur le Dica-Soleil et contre les cyniques; à Pessinonte, un mémoire sur Cybèlc; à Antioche, le Misopogon et un ouvrage contre les chrétiens dont, au dix-huitième siècle, on s'est quelquefois servi pour combattre la Bible et les dogmes catholiques; enfin, nous ne savons où, les Césars et quantité de livres aujourd'hui perdus que les chrétiens ont peut-être supprimés, comme ils ont effacé des passages dans ceux de ses écrits qui nous restent. Il dit bien qu'il n'emploie ù ce travail que ses nuits. Mais si ces ouvrages, toujours honnêtes,

souvent confus, excepte le dernier qui est le meilleur, ont pu être composés la nuit, ils ont été pensés le jour; et ils font craindre que, dans l'inaction du palais, son esprit, tout à la fois alerte, mordant et mystique, se soit complu à aiguiser des sarcasmes plus qu'à rédiger

Marche triomphale du Dieu-Soleil et de la Lune éclairant l'univers1.

des décrets, et que les affaires de l'État l'aient moins attiré que les dévotions minutieuses, les rêveries alexandrines ou l'avenir cherché dans le foie des victimes. 11 aime Platon, guide charmant, parfois dangereux, et Arislote est pour lui l'autre colonne du temple élevé

1 Tablettes d'ivoire du quatrième siècle ayant servi de couverture à un manuscrit. (Bibliothèque de la ville de Sens. — Jules Labarte, Hist. des ails industriels, I, pi. XV.)

par l'héllénisme à la philosophie et à la religion véritable1; mais la ferme intelligence du Stagirite contrarie les élans de l'impérial rêveur. « Aristote, dit-il, n'a fait que de ridicules efforts pour chercher le par-delà2; » et cette recherche est toute la philosophie de Julien. 11 a une foi robuste aux oracles et aux présages. Après avoir parlé du miracle qui signala l'entrée de Cybèle à Rome, il ajoute : « Les esprits forts diront que ce sont contes de vieilles femmes ; moi, je me lie au témoignage populaire plutôt qu'à ces génies subtils qui ne voient rien sainement3. » Cette crédulité, bonne pour un dévot, est fâcheuse dans un prince, parce qu'elle ne permet pas de prendre une vue nette des choses. Celles de ce temps-là, si singulièrement troublées, auraient eu besoin du regard pénétrant d'un homme d'État et non des subtiles préoccupations d'un prince que ses amis appelaient « le grand philosophe », cpi)>o<7oîpcôraTo;\

Nous n'aurions pas mentionné sa réfutation des Évangiles dont nous ne possédons que les extraits conservés par saint Cyrille, si ce livre ne lui avait sans doute inspiré un projet qui a fait grand bruit dans le monde*. Les hommes de l'ancienne loi avaient pour ceux de la nou-

' Julien, Lettre 55.

* Cybèle, 5.

s Cybèle, 1. Voyez au tome I, page 527.

* Théodoret, III, 15.

5 Au dire de saint Cyrille, cet ouvrage de Julien aurait ébranlé la foi de beaucoup de lidèles. Dans ses Études historiques, Chateaubriand a donné, de ces fragments, une analyse une je n'ai pas cru devoir refaire; je la reproduis afin de montrer la nature des objections que l'empereur et les païens de son temps opposaient au christianisme :

« Julien remonte jusqu'à Moïse, compare son système sur la création du monde à celui de Platon, et donne la préférence au dernier.

« Dieu, après avoir fait l'homme, dit : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul ; » et il crée la femme, qui perd l'homme.

« Que penser dû serpent qui parle? Dans quelle langue parlait-il? Comment se moquer, après cela, des fables populaires de la Grèce?

« Dieu interdit à nos premiers parents la connaissance du bien et du mal ; il leur défend de toucher à l'arbre de la vie dans la crainte qu'ils ne viennent à vivre toujours : blasphèmes contre Dieu, ou allégories. Alors pourquoi rejeter les mythes philosophiques ?

« Dieu choisit pour son peuple les Hébreux. Comment un Dieu juste a-t-il abandonné toutes les autres nations? Chez les Grecs, le Dieu créateur est le roi et le père commun des hommes.

« Vous voulez que nous croyions à la tour de Babel ; et vous ne voulez pas croire aux géants d'Homère, qui entassèrent trois montagnes les unes sur les autres pour escalader le Ciel.

« Le Décalogue ne contient que des préceptes vulgaires ; le Dieu des Hébreux est un Dieu jaloux qui n'en souffre point d'autre. Galiléens, vous donnez un prétendu fils à ce Dieu qui ne le connut jamais.

« Quel est ce Dieu toujours en courroux qui, voulant punir quelques hommes coupables, fait périr cent mille innocents ? Comparez le législateur des Hébreux aux législateurs de la Grèce et de Rome, aux grands hommes de l'Egypte et de la Babylonie.

velle la haine de la marâtre qui refuse de reconnaître ses enfants. Cette haine des Juifs envers les chrétiens leur fut un titre auprès de Julien, et, pour leur donner une satisfaction qui serait en même temps une preuve de l'inanité des Évangiles, il voulut rétablir le temple de Jérusalem que Jésus avait condamné1. Les travaux commencèrent; un miracle les arrêta. Des globes de feu éclatant soudain dispersèrent les ouvriers. Ammien Marcellin le dit; mais le vieux soldat, dont il faut admettre tous les récits lorsqu'il raconte ce qu'il a vu, est d'une crédulité bien naïve au sujet des présages. L'Asie Mineure et la Syrie furent, comme il leur est arrivé si souvent, secouées par des tremblements de terre qui, à peu d'intervalle, détruisirent deux fois Nicomédie. Beaucoup de villes, dans la Palestine, la Libye, la Sicile et la Grèce, furent alors ébranlées2. Alexandrie faillit être détruite par un raz de marée, et, pendant de

« Qu'est-ce que ce Jésus, suborneur des plus vils d'entre les Juifs, et qui n'est connu que depuis trois cents ans, ce Jésus qui n'a rien fait dans le cours de sa vie, si ce n'est de guérir quelques boiteux et quelques démoniaques? Esculape est un tout autre sauveur de l'humanité.

« L'inspiration divine envoyée par les dieux n'a qu'un temps ; des oracles fameux cessent dans la révolution des âges.

« Les galiléens n'ont pris des Hébreux que leur fureur et leur haine contre l'espèce humaine : ils ont renoncé au culte d'un seul Dieu pour adorer des hommes misérables ; comme la sangsue, ils ont sucé le sang le plus corrompu des Juifs, et leur ont laissé le plus pur.

« Jésus et Paul n'ont pu prévoir les chimères que se formeraient un jour les galiléens ; ils ne pouvaient deviner le degré de puissance où ceux-ci parviendraient un jour. Tromper quelques servantes, quelques esclaves ignorants, Paul et Jésus n'avaient pas d'autre prétention.

« Peut-on citer sous le règne de Tibère et de Claude des chrétiens distingués par leur naissance ou leur mérite?

« L'eau du baptême n'ôte point la lèpre et les dartres, ne guérit ni la goutte ni la dyssenterie; mais elle efface l'adultère, la rapine et nettoie l'âme de tous les vices.

« Si le Verbe est Dieu, venant de Dieu, comment Marie, femme mortelle, a-t-elle enfanté un Dieu?

« Ni Paul, ni Matthieu, ni Luc, ni Marc, n'ont osé dire que Jésus fût un Dieu ; mais quand dans la Grèce et dans l'Italie un grand nombre de personnes l'eurent reconnu pour tel, qu'elles eurent commencé à honorer les tombeaux de Pierre et de Paul, alors Jean déclara que le Verbe s'était fait chair et qu'il avait habité parmi nous. Cependant, quand il nomme Dieu et le Verbe, il ne nomme ni Jésus ni Christ. Jean doit être regardé comme la source de tout le mal. »

1 Les collections des Œuvres de Julien renferment une lettre de lui aux Juifs, n°27, qui a inspiré à divers commentateurs des doutes légitimes. L'idée de faire de Jérusalem sa capitale et d'y adorer le dieu de Moïse, qu'ailleurs il traite si mal et qui est l'absolue négation de son polythéisme, n'a jamais pu venir à Julien.

- Cf. Libanius, Disc, XII, qui parle de plusieurs tremblements de terre en Palestine, du temps de Julien, et Amm. Marcellin, XXII, 15 ; XXIII, 1. Constantinople fut aussi ébranlée, et Xicée à peu près détruite, le 4 des nones de décembre. Il est à noter que saint Jérôme ne parle pas du miracle.

longues années, elle en marqua le souvenir par « la fête du tremblement ». Le mont Moria a-t-il lui-même chancelé sous les coups répétés des ondes souterraines? C'est possible. Des gaz, formés par la décomposition de matières organiques en des lieux fermés durant des siècles, ont-ils pris feu au contact de l'oxygène de l'air, quand la pioche des travailleurs ouvrit les souterrains? C'est probable. Les chrétiens, intéressés à ce que la prophétie des Évangiles contre le Temple se réalisât, auront ajouté au phénomène naturel des circonstances merveilleuses dont le récit rapidement propagé arriva aux oreilles de Marcellin. L'expédition contre les Perses et la mort de Julien ayant empêché la continuation des travaux, la malédiction prononcée par Jésus contre le sanctuaire de Jéhovah parut vérifiée.

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