‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 45 sur 112 · L.TkmUiCT.DeL · texte numérisé non relu

L.TkmUiCT.DeL

Carte pour l'expédition de Julien contre les Perses.

de sa main des ennemis, l'audace pourtant modérée par la prudence, sauf au dernier jour, et une sobriété qui ne permit à personne de murmurer quand l'abondance cessa. Toutes les rencontres tournèrent à l'avantage des Romains; les places fortes, battues par de puissantes machines, furent enlevées d'assaut ou prises à l'aide de mines, conduites sous leurs murs. De grands travaux ramenèrent l'eau dans le

dans une île du fleuve, Thilutha, Archaiachala, Paraxalmacha, Dazira, Ozogardana, qui conservait encore le tribunal où Trajan avait siégé, Maceprachta, I'irisabora et Maogamalcha, près de laquelle se trouvaient de vastes souterrains où des ennemis s'étaient cachés pour surprendre les Romains au passage ; on les y étouffa à l'aide de grands amas de chaume et de sarments auxquels on mit le feu. En cet endroit, l'armée se trouvait à 90 stades de Ctésiphon (Zosime, 111, 21 ). Je tire d'Amm. Marcellin cette nomenclature dont Sievers (Sludien zur Geschichlc der rôm. Kaiser, p. 259-262) a fait une étude particulière.

Nakar Malcha, canal creusé du Tigre à l'Euphrale, que l'ennemi avait mis à sec ; et la flotte qui nourrissait l'armée, qui portait ses engins de guerre, ses blessés, ses malades, lui permit de traverser un pays que mille canaux auraient, sans elle, rendu inextricable. Le Tigre, auprès de Ctésipbon ', est un fleuve large et rapide, et sa rive orientale était défendue par les troupes du Suréna. Malgré tous ses officiers, Julien ordonna le passage. Le fleuve fut audacieusement franchi; l'armée persane, mise en fuite, se réfugia derrière les hautes murailles de Ctésiphon. La place était très-forte, et l'on s'attendait à voir arriver Sapor, dont il ne fallait pas recevoir l'attaque enfermé dans des lignes. Ce fut l'avis du conseil de guerre, et « cet avis, dit Ammien, la raison le dictait. » Les sièges anciens étaient longs; celui-là, môme heureux, n'aurait pas terminé la guerre et il aurait certainement fait perdre à l'armée un temps précieux. Qu'avaient gagné Trajan et Sévère à entrer dans Ctésiphon? Et Alexandre, est-ce par des sièges ou des batailles qu'il s'était rendu maître de l'Asie? La plus riche des provinces persanes venait d'être impunément ravagée; l'humiliation était grande pour Sapor, mais ses forces restaient intactes et il gardait son orgueil. Une bataille seule pouvait l'abattre et permettre à l'empereur de terminer son expédition, non par une conquête qu'il n'avait jamais rêvée, mais par le rétablissement, sur le trône des grands rois, du prince persan Hormisdas dont il s'était fait accompagner. Julien se résolut à aller chercher cette victoire, fût-ce au cœur de l'empire ennemi. C'était le plan qu'il s'était tracé dès l'ouverture de la campagne, puisqu'il avait brûlé toutes les places prises par lui le long de l'Euphrate. S'il s'était proposé de revenir par la route qu'il avait suivie pour descendre en Assyrie, il aurait conservé ces forteresses en y laissant des garnisons qui eussent garanti son retour. Des envoyés du roi étant venus lui proposer la paix, il se confirma dans la pensée que son adversaire ne se croyait pas capable de lui résister en rase campagne, et il refusa de se prêter à une négociation qui, dans la circonstance, n'aurait pu lui assurer d'importants résultats. Il résolut de remonter vers le nord dans l'espoir de

1 .... civilas silu ipso inexpugnabilis defendebatur (Amm. Marcellin, XXIV, 7). La gravure de la page 581 représente l'arc de Ctésiphon qui subsiste encore. «Cet immense édifice, construit en briques cuites de lbrtes dimensions, a une façade longue de 91 mètres, haute de 55, au milieu de laquelle s'ouvre une salle voûtée large de 26 mètres qui occupe toute la hauteur du monument. Cette construction, dont la date remonte aux premiers siècles de notre ère, reproduit un des types caractéristiques de la plus ancienne architecture de la Perse. » (Note de M. Dieulafoy, ingénieur en chef des ponts et chaussées.)

trouver sur celte route une seconde victoire d'Arbelles ; cette marche le menait d'ailleurs au-devant de Procope, qui avait l'ordre d'entrer dans la vallée du Tigre pour, de là, tendre la main à son prince. La Grèce et son histoire, toujours présentes à son souvenir, lui montraient Xénophon accomplissant avec dix mille Grecs, et après une défaite, ce qu'il entreprenait avec une puissante armée et après une victoire1. Sa marche au nord n'était donc pas une retraite; l'offensive continuait, mais les moyens allaient changer. La flotte devenait

Légionnaire sur un bateau non ponté, chargé de tonneaux. (Colonne Trajane.

inutile pour une campagne h travers les terres; et ses galères, ses lourds navires de charge, n'auraient pu remonter le Tigre dont le courant, même grossi par la fonte des neiges d'Arménie, laisse partout des bas-fonds qui rendent impossible la navigation d'aval en amont2. Julien brûla ses vaisseaux, après en avoir fait descendre vingt mille hommes, soldats ou rameurs, qui augmentèrent d'autant ses forces; il ne garda, pour le passage des rivières, que vingt-deux barques lé-

1 Cyrus le Jeune avait, comme Julien, descendu la vallée de l'Euphrate jusqu'à deux ou trois journées de marche de Babylone. Pour ne pas reprendre une route où toutes les ressources étaient épuisées, les Dix mille avaient fait leur retraite par la vallée du Tigre.

4 Un savant ingénieur qui vient de passer quatorze mois en Perse, M. Dieulafoy, me dit qu'on descend le Tigre sur des radeaux soutenus par des outres, mais qu'on ne le remonte pas au-dessus de Bagdad, à cause des bas-fonds dont son lit est semé.

gères qui suivirent l'armée sur des chariots. Ammien Marcellin blâme cette résolution; Eutrope, qui fit cette campagne, ne paraît pas la regretter; il semble que Zosimc l'approuve, et les circonstances de temps et de lieu la justifient1.

Dès que la marche vers le nord se dessina, des partis de cavaliers persans apparurent sur les ailes et sur les derrières, mais ils n'osèrent s'engager à fond. Comme on était au solstice d'été, le suleil commençait à brûler les campagnes; les Perses mirent çà et là le feu aux herbes desséchées, de sorte que l'armée, eut à se garder contre deux ennemis : l'incendie qui dévorait les fourrages nécessaires aux chevaux et les coureurs du Sassanide. Aucune de leurs attaques ne réussit2, mais une fut fatale. Julien venait de repousser encore victorieusement, près de Tummara, un parti de cataphractaires, quand du désordre se produisit sur un autre point; il y courut sans se donner le temps de mettre sa cuirasse. Dans la mêlée, un trait lancé au hasard le blessa mortellement. En voulant l'arracher de son flanc, l'empereur se déchira la main au double tranchant du javelot et perdit connaissance. Porté dans sa tente sur un bouclier, il revint à lui et demanda son cheval pour retourner au combat, mais le sang coulait à flots de la blessure; comprenant que sa dernière heure approchait, il fit venir ses amis, leur partagea, par un testament militaire, sa fortune privée et leur adressa des paroles de résignation philosophique. Cependant lorsqu'il s'enquit d'Anatolus, le maître des offices, et que Salluste3 eut répondu : « Il a été heureux », voulant dire qu'il était tombé en soldat, il gémit amèrement sur cette mort de son ami, lui qui voyait venir la sienne avec tant d'indifférence. Tous les assistants pleuraient, en face de ce prince ravi si jeune à leur affection ou à leurs espérances; il réprima ces larmes qui semblaient un reproche aux dieux et, appelant ses deux philosophes4, Maximus et Priscus, il s'entretint avec eux des destinées immortelles de l'âme. Leurs conseils lui étaient inutiles, car il croyait avec une

Zosime, Ht, 26; toutefois il dit (§ 29) que plus tard l'armée se repentit d'avoir détruit ses vaisseaux. Mais les soldats oubliaient alors, comme l'ont oublié tous les historiens, que la flotte n'aurait pu remonter le Tigre.

2 La plus sérieuse eut lieu le 22 juin en un endroit appelé Maronga. Les Perses ne tinrent qu'un instant, malgré leurs archers, leurs éléphants et leurs cavaliers bardés de fer.

r> Ce Salluste, préfet du prétoire, est un autre personnage que le vieil ami de Julien, puisque Julien reçut, en descendant l'Euphrate, des dépêches de Salluste, le préfet des Gaules. (A. Marcellin, XXIII, 5.)

4 Sur ces consolateurs suprêmes, voyez llist. des Romains, t. V, p. 722.

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absolue certitude qu'il allait monter au Ciel, pour jouir d'un éternel séjour parmi les astres1. Pendant cet entretien suprême sa respiration devint difficile; il demanda de l'eau, la but et expira sans agonie. C'était la mort d'un sage.

11 n'avait pas accompli sa trente-deuxième année ni le vingtième mois de son règne (20 juin 505) et, sans qu'un revers eût encore humilié sa fortune, il tombait victime de son imprudent courage. Vivant, il eût sans doute ramené son armée victorieuse2, et certainement il n'aurait jamais signé le traité de Jovien.

Les chrétiens l'appellent apostat : injure imméritée, car on avait abusé de son enfance et de ses malheurs pour le faire entrer de force dans l'Église ; et ils le mettent au nombre des persécuteurs, autre injustice, puisqu'il recommanda et toujours pratiqua la tolérance pour les personnes3. La guerre détournée faite par lui au christianisme n'est pas sans quelque ressemblance, en sens inverse, avec celle de Constantin contre le paganisme. Si des chrétiens périrent, ils furent victimes de séditions populaires ou condamnés pour des actes qualifiés par la loi crimes de droit commun, tels que destruction de temples, bris de statues consacrées, refus d'obéissance ou mutinerie militaire. Ces actes étaient l'inévitable conséquence de l'avéncment d'un empereur païen, et la faute en est aux circonstances plus qu'à Julien. Mais il doit répondre de la persécution morale qu'il exerça et de sa coupable tolérance à l'égard des séditions païennes. C'est assez pour que nousso yons sévères à l'égard du politique qui fut un sectaire, appliquant une vive intelligence à une entreprise impossible, par conséquent dangereuse, et qui l'eût été surtout à lui-même, s'il l'avait poursuivie durant de plus longues années. Comme il marchait au rebours du monde, il tomba : c'était inévitable. Mais l'histoire sera clémente pour l'homme, à cause de ses vertus, pour le général à raison de ses qualités militaires, pour le lettré égaré sur le trône, qui avait rêvé un idéal de perfection. Les rêveurs de cette sorte sont rares parmi les princes; c'est pourquoi nous devons honorer celui-là4!

1 .... Cœlo sideribusque conciliainm. Ce sont les paroles mêmes de Julien, quelques instants avant d'expirer. (A. Marcellin, XXV, 5.)

'- Un témoin oculaire, qui fut un de ses officiers dans cette campagne, Eutrope, dit : Remeans victor, quum se inconsullius pr.rliis inscrit (X, 8), et Zosime (III, 29) : cù mppo> rr.v rkpaù-; Yi-yEfj.cvîav àTtwXEÎa; xa.7a5TT.ua; ÈdY.arr,;.

3 Eutrope : religionis Christianœ insectator, perinde tamen ul cruorc abstinerel ; et saint Jérôme, en sa Chronique : blanda persecutio fuit, illiciens, magis quam impcllens, ad sacrificandum.

4 Voyez le portrait que trace de Julien Amm. Marcellin (XXV. 4) : Vir profeclo heroicis connumerandus ingeniis; saint Augustin (de Civ. Dei, V, 21) dit de ce prince : .... egregia indoles.

Cette mort en pleine jeunesse frappa vivement l'imagination des contemporains. Les païens contèrent que, la nuit précédente, comme il veillait sous sa tente, il avait vu passer silencieusement devant lui, morne et la tête couverte d'un voile funèbre, le Génie de l'empire, qui, à Lutèce, lui avait promis la royauté et qui, maintenant, l'abandonnait. C'était un souvenir classique de l'apparition annonçant au dernier Brutus sa mort prochaine.

Les chrétiens firent une autre légende. Atteint du coup mortel, Julien aurait lancé au ciel un regard irrité en s'écriant : « Tu as vaincu, Galilécn ! » Le mot n'a pas été dit, mais l'idée est juste : le paganisme venait de livrer sa dernière bataille; il l'avait perdue et il allait mourir de sa défaite.

1 Au centre, les trois divinités du Capitule, Jupiter, Junon et Minerve; à droite et à gauche, le Dioscures; au pourtour, les sept divinités présidant aux jours de la semaine. Voyez cidessus, p. 55.

Divinités du paganisme, sur une pierre gravée, communiquée par M. de Witte*.

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