‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 46 sur 112 · I. - JOVIEN (26 JUIN 363-16 FÉVRIER · texte numérisé non relu

I. - JOVIEN (26 JUIN 363-16 FÉVRIER

La nouvelle de la mort de Julien répandit l'allégresse parmi les chrétiens. Le païen Libanius les accuse d'avoir soudoyé l'assassin : c'est absurde; et un historien de l'Église est bien près de réclamer pour l'un d'eux cette gloire : c'est odieux1. Saint Grégoire, plus biblique, le fait tomber sous la main des anges. Ses invectives contre l'Apostat commencent et se terminent par une sorte d'hymne où respire une joie féroce. « Peuples, écoutez ce que je vais dire; entendez mes paroles, vous qui êtes aujourd'hui et vous qui serez demain, et puisse ma voix arriver jusqu'au chœur des anges qui ont exterminé le tyran.... Celui que leurs mains viennent d'immoler.... c'était le serpent tortueux, l'Apostat, le fléau d'Israël et du monde.... Réveilletoi, cendre du grand Constantin! S'il reste quelque sentiment dans la tombe, écoute ma voix. Venez aussi, généreux athlètes, défenseurs de la vérité qui avez été injustement bannis de votre patrie terrestre, je vous convoque à ces jouissances.... 0 toi, qui nous avais interdit la parole, comment es-tu tombé dans le silence éternel? »

Combien valent mieux que cette éloquence haineuse les simples paroles d'un poëte chrétien, disant : « C'était un très-vaillant chef dans le combat, un législateur fameux. Par le bras et le conseil, il servit bien l'État, mais il ne servit pas la religion. Adorateur de mille divinités, il fut sans foi envers le Dieu véritable ; il ne le fut pas envers la patrie ~. »

Cette mort, qui causa tant de joie clans l'Église, fut un malheur pour l'empire; le découragement se mit au cœur des soldats et l'in-

' Sozomène, VI, 1. C'était le renouvellement de la vieille doctrine du tyrannicide. Voy. Hisl. ■ des Romains, t. III, p. 4 1 5— i 1 5 .

2 Prudence, Apolhrosis, vers 450-454.

Monnaie de Jovien '■

discipline dans l'armée : double symptôme avant-coureur d'un désastre.

Dans la matinée du 27 juin, un grand conseil fut tenu sous la tente impériale. Les anciens officiers de Constance voulaient que le successeur de Julien fûl pris parmi eux; les chefs de l'armée des Gaules, Nevitta et Dagalaïf, demandaient la pourpre pour un des leurs. On l'offrit à Salluste, le préfet du prétoire, qui s'excusa sur son âge, et l'on rejeta l'avis, présenté peut-être par A. Marcellin, d'attendre, pour faire l'élection, que les deux armées de Julien et de Procope se fussent réunies. Pendant que les chefs délibéraient, quelques impatients proclamèrent Jovien, le commandant des gardes '. Il était originaire de la Pannon ie, comme tous les empereurs depuis un siècle, et n'avait pas encore trente-trois ans. Son père, comte des

domestiques, lui avait frayé la voie, et quoiqu'il n'eût que d'honnêtes qualités, sans éclat ni talent, qu'il fût timide, grand mangeur, porté au vin et aux femmes, il avait été rapidement poussé aux grades supérieurs. Comme il faisait profession publique de foi chrétienne, c'étaient des chrétiens sans doute qui avaient précipité son élection, et la foule, pressée d'avoir un chef, applaudissait. Les Gaulois, que trompa la consonnance des deux noms de Jovien et de Julien, crurent d'abord que ces acclamations saluaient le retour de leur prince à la vie. « Mais, dit Ammien, quand ils virent s'avancer ce grand corps voûté, ils comprirent la triste vérité et leurs sanglots éclatèrent. »

Avec un prince habile, la situation de l'armée n'eût pas été dangereuse. La dernière bataille avait été très-meurtrière pour les Perses. Ils y avaient perdu leurs deux meilleurs généraux, cinquante satrapes ou hommes de marque, un grand nombre de soldats et presque tous leurs éléphants 3. Mais la mort de Julien avait empêché les Romains de pousser à fond leur succès; l'ennemi était proche, les vivres rares et Procope à 100 milles de distance4. 11 eût fallu une volonté éner-

1 Amm. Marcellin l'appelle doineslicorum ordinis primus, gracie qui le niellait 1res en vue. Dioctétien était comte des domestiques quand il fut élu empereur.

- D. N. IOYIANVS. P. F. PERI'. AVG. Buste diadème. Au revers, SECURITAS REI PVBLICAE. Rome et Constanlinople soutenant un bouclier. (Monnaie d'or.)

5 .... fœdas suorum strages et elephantos, quoi nunquam rex mite meminerat, interfectos.

4 Moins de 40 lieues. A. Marcellin, qui, depuis l'incendie delà flotte, est devenu morose, exagère la situation diflicile de l'armée. Dès qu'on s'éloigne de Clésiphon, il parle de la rareté

gique pour commander et une main ferme pour se faire obéir : Jovien n'avait ni l'une ni l'autre. Les soldats criaient qu'il fallait au plus vite repasser le Tigre; les dieux se firent complices de ces craintes, ou plutôt donnèrent un sage conseil : dans les entrailles des victimes, leurs prêtres lurent que Jovien serait victorieux si l'armée continuait sa marche1. Le nouveau prince conservait-il quelque respect pour les révélations obtenues dans les sacrifices, ou ne fit-il que céder aux clameurs des soldats et à l'avis des chefs expérimentés? On ne sait ; mais il donna l'ordre de franchir le fleuve. Malheureusement on s'y prit mal : deux jours furent perdus à construire un pont de bateaux que le Tigre emporta.

A ce moment, Sapor, instruit par un transfuge, ennemi personnel de Jovien, du désordre de l'armée romaine et de l'incapacité de son nouveau chef, se résolut à prévenir la jonction, très-dangereuse pour lui, des deux armées romaines, en essayant de gagner par un traité ce qu'il n'osait attendre d'une bataille. Il proposa la paix, à la condition <[iie les deux empires reprendraient les limites qu'ils avaient eues avant le glorieux traité de 297. C'était pour les Romains la perte des cinq provinces transtigritanes, des vaillantes cités de Nisibe et de Singare, les deux boulevards de la Mésopotamie, et l'abandon de l'Arménie, dont Rome, par quatre siècles d'efforts, s'était assuré l'utile alliance. Jovien était inquiet des résolutions que prendrait Procope, à qui Julien, pensait-on, avait destiné l'empire2. L'intérêt personnel lui lit oublier l'intérêt public : il accepta les honteuses conditions de Sapor. On a voulu l'excuser en rappelant qu'Hadrien avait renoncé aux conquêtes éphémères de Trajan, Aurélien à la Dacie, Dioclétien à plusieurs journées de chemin dans le désert des Rlcmmyes ; mais ces princes avaient pris d'eux-mêmes et en toute liberté deux grandes mesures de police pour donner à l'empire de meilleures frontières. Le

des vivres, et l'armée ne paraît pas en avoir jamais manqué, puisque, dans le traité avec Sapor, il ne fut pas stipulé que les Perses fourniraient des provisions. Son texte d'ailleurs est altéré en cette partie. Zosime, au contraire (lit, 27-28), qui semble écrire d'après un journal de marche, parle de villes, nombreuses dans cette fertile région, où les Romains trouvaient TpicoT,v âepBovw, et eu telle quantité, qu'après avoir pris tout ce qui leur était nécessaire, ils détruisaient le reste. Les généraux de Carus, après la mort de leur prince, avaient ramené l'armée par cette même route, sans qu'elle souffrit de la famine.

' Amm. Marcellin, XXV, 6 : .... hosliis pro Joviano extisque inspectas, pronuntiatum est eum omnia perditurum, si intra vallum remansisscl ut cogitabat, superiorem vero fore profectum.

- Jovien avait conscience de son peu de mérite, et le traité avec Sapor augmenta ses craintes de voir surgir un compétiteur : quod maijis meluebatur, si casus novi quidam exsur- (jerent opponendum.... extimescit œmulum potestatis (Amm. Marcellin, XXV, 8 et 9).

JOVIEN, VALENTIiNIEN I ET VALENS (26 JUIN 5G5-9 AOUT 578). 591

traité de Jovien était une capitulation en rase campagne, et Sapor l'entendait ainsi : « C'est votre rançon, » disait-il à cette année qui n'avait pas été une seule ibis vaincue, pm redemptione. En vain les habitants de Nisibe offrirent de défendre seuls leur ville, qui avait si souvent arrêté les Perses ; ils reçurent l'ordre d'en sortir sous peine de mort. L'Arménie, également sacrifiée, perdra bientôt plusieurs provinces : Arsace, son roi, sera emmené captif, et la grande

Fragments de terres cuites de Tarse. (Musée du Louvre.)

forteresse qui couvrait l'Asie romaine restera aux mains ou sous l'influence de l'ennemi héréditaire.

A Nisibe, Jovien fit tuerie chef des notarii, Jovianus, qui avait eu quelques voix pour l'empire. Procope était plus dangereux; il n'osa le frapper à la tête de son armée, mais il lui en retira le commandement pour le charger de conduire à Tarse, au pied du Taurus, le corps de Julien qui avait voulu reposer loin de Constantin et de son fils, près d'une cité où le paganisme était encore florissant et qui gardait la tombe d'un violent ennemi du christianisme, l'empereur Maximin1. A en croire l'évêque de Nazianze, la terre se serait agitée convulsivement au contact du corps de l'impie et aurait rejeté de son sein cette poussière sacrilège. Pour les païens, le tombeau de Julien fut un

1 Le tombeau fut placé hors de la ville, sur le chemin qui menait aux défilés du Taurus et près du Cydnus, gratissitnus munis et liquidas (Aimn. Marcellin, XXV, 10).

toniplo ; ils y gravèrent cette épitaphe : « Ici repose Julien tué au delà du Tigre, excellent empereur, vaillant guerrier1. » Les funérailles achevées, Procope disparut et cacha sa retraite à tous les yeux; nous. le verrons reparaître, en 5G5, revêtu de la pourpre.

Jovicn arriva, au commencement d'octobre, à Antioche, dont l'incorrigible population l'accueillit avec des sarcasmes. De cette ville il se rendit à Tarse, où il fit exécuter quelques travaux d'embellissement au mausolée de Julien2, traversa le Taurus et, rentré à Tyane en (lappadoce, y reçut les députés des Gaules. Les soldats n'avaient pas voulu croire à la mort de Julien, et une sédition avait coûté la vie à

Fragments de terres cuites de Tarse. (Musée du Louvre.)

deux des envoyés de l'empereur, dont l'un était son beau-père Lucillianus3. Mais le général, Jovinus, avait tout apaisé, et la dépuration apportait au prince le serment de fidélité de l'armée gauloise. A Ancyre, il prit le consulat avec son fils, enfant à la mamelle; et quelques jours après il terminait dans un bourg de la Bithynie, Dadartana, son pâle et triste règne de sept mois. Au matin, on le trouva mort dans son lit; la veille, après un copieux souper, il s'était retiré en une chambre fraîchement blanchie à la chaux où, pour se garantir du froid, on avait allumé un réchaud de charbon dont les vapeurs l'avaient asphyxié (16 févr. 564).

On doit tenir compte à ce prince de sa modération religieuse. Chrétien, il ne provoqua point de réaction contre le paganisme, qui, n'étant plus soutenu par la main du prince, s'affaissa pour ne plus se

1 Zosime, III, 54.

2 A. Marcellin, XXV, 10.

3 Valentinien, le troisième envoyé, n'échappa que par une prompte fuite à la mort. Jovien avait nommé maître de la milice en Gaule le Franc Malaric, qui avait refusé cette charge. (A. Marcellin, XXV, 8 et 10.)

4 Le lac d'Eyerdir (p. 595), le plus beau de tous ceux qui se trouvent dans les vallées du Taurus et de l'Anti-Taurus, est au sud de Synnade et tout près d'Antioche de Pisidie.

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relever. 11 rendit à l'Église les privilèges que Constantin lui avait accordés, en réduisant toutefois au tiers l'annone fournie à ses ministres, et il rappela l'indomptable lutteur de l'orthodoxie, Athanase, qui, avec son indépendance habituelle, n'avait pas attendu la lettre impériale pour rentrer dans Alexandrie. Mais il se refusa aux disputes théologiques où s'étaient égarés Constantin, Constance et Julien. Themistius, qui resta intrépidement l'orateur officiel du nouveau prince, après avoir été celui de ses deux prédécesseurs, lui disait ces justes et belles paroles : « Dieu, qui a mis au cœur de l'humanité le sentiment religieux, se laisse honorer suivant les formes qui conviennent à chacun. Le droit d'aller à lui, en suivant la voie qu'on a choisie, ne peut être détruit par les confiscations, les tortures et la mort. Du corps déchiré, l'âme s'envole en emportant une con-

,.i T . i i • ' ' i i Monnaie de Jovien

science libre. » Jovien promulgua une loi générale de au type d-Isis tolérance, par conséquent de liberté pour tous les f T* nde°voTA cultes1. L'esprit de l'édit de Milan, perdu depuis un publica. (Petit demi-siccle, reparaissait : un prince de médiocre intelligence avait retrouvé, dans la simplicité de son cœur, une vérité méconnue par de plus grands que lui.

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