‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des Barbares (volume 2)Chapitre 49 sur 112 · TH · texte numérisé non relu

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Valentinien envoya dans la Pannonie une division de troupes gauloises qu'il suivit de près. Telle était alors la vie d'un empereur romain : toujours sur la frontière et Pépée à la main, pour arrêter des Barbares qui, au contact de Rome, avaient appris d'elle quelques arts de la paix et de. la guerre, qui avaient maintenant de meilleures armes, une tactique plus dangereuse, et avec lesquels il fallait compter. Naguère l'homme orgueilleux et dur qui régnait sur l'Occident n'avait pas dédaigné de se rendre sur la rive droite du Rhin pour traiter presque d'égal à égal avec un roi des Alamans. Le long du Danube, il trouva de florissantes cités à peu près détruites et les anciennes forteresses écroulées. Il franchit le fleuve près à' Aquincum. Tous ceux des Quades qu'il put atteindre, guerriers et vieillards, femmes et enfants, furent égorgés; les autres, du haut des montagnes où ils s'étaient réfugiés, virent l'incendie détruire leurs villages. Frappés d'effroi, ils implorèrent humblement l'oubli du passé. L'empereur les reçut à Bregetio l avec colère, et s'emporta contre eux en si violentes paroles, qu'un vaisseau se rompit dans sa poitrine; il mourut la nuit suivante. Cette fin, digne de sa vie, ne doit pas faire oublier que, au moins pour la garde de l'empire et pour la paix religieuse, il avait bien rempli sa fonction d'empereur (17 nov. 575).

Il laissait deux fils : Gratien, dont il avait répudié la mère, Valeria Sevcra, et Valentinien II, né de sa seconde femme, l'impératrice Justine. En 567, durant une grave maladie, il avait conféré au premier, quoiqu'il n'eût encore que huit ans, le titre d'auguste, sans le faire passer par la première étape souveraine, celle de césar, qui, à partir de ce prince, fut supprimée2. A la suite de négociations et d'intrigues qui durèrent six jours et que nous ne connaissons pas, mais qui se laissent deviner, les principaux officiers du camp de Bregetio donnèrent le même titre à Valentinien II, en lui assignant l'IJIyrie, l'Italie et l'Afrique pour domaine. Gratien allait sans doute rappeler sa mère, qui reviendrait le cœur ulcéré par sept années d'outrages et régnerait en impératrice, tandis que Justine descendrait à la condition de sujette. Celle-ci ne pouvait échapper à l'humiliation et aux périls dont elle était menacée qu'en faisant élever son fils au même rang que le fils de la répudiée, et elle était sûre de trouver des amis qui désireraient rester les maîtres d'une nouvelle

1 Place forte sur le Danube, dans la basse Pannonie; la 5e cohorte de la legio Ia Adjulrix y avait ses quartiers. Ses ruines se voient près de Szony, à l'est de Comorn. * D'après Idace, Gratien était né le 18 avril 559; d'après le Chronicon Paschale, le 28 mai.

cour et d'un prince enfant. Le plus considérable d'entre eux, celui qui eut la haute main en cette affaire, Mellobaud, le commandant en chef de l'armée du Danube1, était son parent. Par cette élection, on risquait une guerre civile, mais les meilleures troupes de la Gaule avaient suivi Valentinien en lllyrie; l'ancien auguste accepta le nouveau, fraternellement, sans arrière-pensée, et il n'y eut de rivalité ni entre les impératrices ni entre les frères. L'histoire ne voit pour cette époque, en Occident, que deux pâles figures d'empereurs éphémères qui disparaîtront, l'un à vingt ans, l'autre à vingt-quatre.

III — VALENS («8 MARS ÔGi-9 AOUT Ô78)s

Pas plus que Gratien, Valens ne fut consulté sur ce partage; il était

Valens. (Médaillon d'or3.) Valentinien I, Valens et Valentinien II.

(Revers d'un autre médaillon d'or.)

alors trop occupé en Orient pour disputer à ses neveux un titre ou une

1 Zosime, IV, 17. Justine avait suivi son époux en lllyrie; elle se trouvait à 100 milles du camp avec son fils Valentinien et son frère Cerealis. (A. Marcellin, XXX, 10.) Outre son fils, elle avait trois filles, dont une épousera Théodose.

2 Né vers 528, il avait trente-six ans à son avènement.

3 Cabinet de Vienne. Arneth, Gold- und Silbermon. des Anliken Cabinet in Wien, pi. CXIV, 12, p. 52, et Cohen, t. VI, Valens, n° 10. Premier médaillon : Valens diadème et portant le paludamentum lève la main droite. Second médaillon : Valentinien I nimbé, entre Valens et Valentinien II, tous trois debout, tiennent chacun un sceptre et sont appuyés sur leur bouclier; pour légende, les mots : PIETAS DDD. NM. ALGUSTORUM. Module 14 sans le cercle. Poids du médaillon. 51er, 78 c. sans le cercle. Sur les médaillons de grande dimension servant de récompense plutôt que de monnaie, voyez tome VI, p. 584, n. 1.

province. Son règne s'était ouvert par une révolte qui avait mis son trône en péril. Ce Procopc auquel on prétend que Julien avait pensé pour l'empire s'était tenu caché tant que Jovien avait vécu. Peu de mois après l'avènement du nouveau prince, il était sorti de sa retraite et, avec quelques soldats ameutés, il avait surpris le palais durant un voyage de l'empereur en Asie (28 sept. 565). Yalens n'était pas fait pour plaire. Petit, le teint noir, un œil à demi perdu, il n'avait en sa personne aucun de ces dehors de grâce ou de commandement, qui charment la foule ou qui lui imposent, et l'on reconnut vite qu'il était cruel par nature, grossier par défaut d'éducation1; il ignorait jusqu'à la langue de ses peuples. Aussi Procope avait cru qu'un tel

souverain ne serait pas difficile à abattre. Les amis de Julien avaient été dépossédés de leurs offices, même le préfet du prétoire Salluste qui avait refusé l'empire. C'étaient des mécontents tout prêts à encourager une révolte : quelques-uns ont dû aider Procopc à se faire une armée. La sédition gagna rapidement toute la Thrace et les principales villes de la Bithynie. Mais cet empereur de hasard valait moins encore que son rival. Sa fortune vint échouer en Phrygie, presque sans combat, par la défection d'un de ses généraux, Alaman de naissance et que Valons avait acheté. Comme il fuyait à travers un bois avec deux de ses tribuns, ceux-ci, pour racheter leur vie, se jetèrent sur lui et l'emmenèrent garrotté à Yalens, qui le fit décapiter (27 mai 3(30) ; deux fois traîtres, les tribuns eurent le même sort. Un des parents de Procopc, Marcellus, simple protecteur, essaya de continuer l'entreprise à son profit : il n'y gagna qu'une mort atroce (5GG). Valens avait eu peur : il fut sans pitié. « Des milliers de victimes, étendues sur le chevalet, déchirées par les ongles de fer, expirèrent dans les tourments. Après les tortures, les sentences d'exil et de confiscation. Celte calamité ne s'arrêta que quand le prince et tous ceux qui l'approchaient se furent gorgés de sang et d'or5. »

Monnaie de Procope5

« A. Marcellin, XXXI, 14.

- D. N. PROCOP1VS P. F. AVG., et le buste diadème du prince. Au revers, REPARATIO FEL. TEMP. L'empereur debout tenant la baste et appuyé sur un bouclier. (Monnaie d'or.) 5 .... Quamdiu principem et proximos opum satielas cepit et cœchs (A. Marcellin, XXVI, 10).

En 374, la magie et les astres donnèrent à Valons un autre compétiteur, Théodore, notât- ius ou secrétaire de l'empereur1, à qui l'on persuada que le Destin lui réservait l'empire. A. Marccllin raconte, d'après la déposition d'un accusé, comment on contraignait le dieu à révéler l'avenir : c'était très-simple, à la portée de tout le monde et par cela même dangereux pour ceux qui étaient les maîtres du présent. « Avec des branches de laurier, dit le devin Hilarius, on construit un trépied," figurant celui de Delphes; on le met au point central d'une chambre remplie de la fumée des parfums d'Arabie, et on le recouvre d'un plateau circulaire, formé de plusieurs métaux dont le bord porte gravées les vingt-quatre lettres de l'alphabet. Un initié vêtu et chaussé de lin, le front ceint d'une bandelette, un rameau de verveine dans la main, invoque selon les termes du formulaire la divinité qui possède la science des choses futures; puis, au-dessus du plateau, il promène, suspendu à un cordon, un léger anneau de fil de lin que des rites mystiques ont consacré. L'anneau, en se balançant, passe successivement sur quelques-unes des lettres gravées; on les réunit, et les mots qu'elles forment sont l'oracle attendu. » Dans tous les temps, à l'époque du cercle divinatoire ou à celle des tables tournantes, l'intervalle entre la sagesse et la folie est très-grand et la sottise humaine le remplit. Aujourd'hui nous rions de ces niaises crédulités; dans l'empire romain, on en mourait. Dénoncé avant d'avoir rien fait pour aider le Destin à tenir ses promesses, Théodore fut décapité, et, suivant la coutume, un grand nombre de personnages de distinction, honorati, périrent avec lui. La guerre aux magiciens fut de nouveau déchaînée; et comme la philosophie de ce temps n'était que de la théurgic, les philosophes furent enveloppés dans la persécution. Maximus, l'ami de Julien et son directeur de conscience, eut la tète tranchée. Yalens ordonna une recherche sévère des ouvrages de magie : l'armée môme fut employée à ce service. Les livres découverts étaient brûlés et, avec eux, ceux qui les possédaient. Saint Chrysostome raconte l'effroi dont il fut saisi, lorsque, ayant un jour ramassé, sur les bords de l'Oronte, un volume qu'on avait prudemment jeté au fleuve, il reconnut qu'il tenait un traité de magie. Un soldat était près de là; le saint n'osa, devant lui, déchirer le livre ni le rejeter, mais il réussit, sans que le soldat s'en aperçût, à le cacher sous son vêtement et s'estima sauvé d'un grand péril2.

1 .... secundum inter notarios adeptus jam gradum (A. Marcellin, XXIX, 1). - S. Chrysostome, Homélie 58, sur les Actes des Apôlrcs.

Dans la question religieuse, Valens suivit la politique de Constance. L'orthodoxie faisait des progrès en Orient. Alexandrie, où Athanase vivait encore, Césarée de Gappadoce, qui avait alors saint Basile pour évêque, en étaient les principaux foyers; plusieurs églises d'Asie venaient d'envoyer trois députés à Rome pour ménager un rapprochement entre les chrétientés d'Orient et celles d'Occident1.

Valens, inquiet de ce mouvement, l'arrêta, en se faisant baptiser

Valens à clieval. (Revers du médaillon d'or donné page 425.

par l'évèque arien de Constant inople. Cette déclaration publique de la foi du souverain indiqua aux politiques quelle devait être leur croyance; ils le surent mieux encore quand ils virent recommencer les exils. La persécution se fit cette fois avec des alternatives de sévérité et d'indécision qui lui ôtent la grandeur sinistre des grandes luttes de croyances2. C'est une histoire que nous avons déjà racontée,

1 Ils avaient été chargés de lettres adressées à Libère, « notre frère et notre collègue ». Ou y lisait : « Nous vous apportons les lettres que les évêques orthodoxes d'Asie ont écrites tant à vous qu'aux autres évêques d'Italie et d'Occident. » Et Libère répondait: « Libère, évêque d'Italie, et tous les évêques d'Occident à nos très-chers frères et collègues.... Les évêques d'Orient sont à présent d'accord avec les évêques orthodoxes d'Occident. » Ces lettres, où le concile de Himini était condamné et le symbole de Nicée présenté comme la règle unique de la foi, établissaient la communion, c'est-à-dire, la communauté de croyance entre les églises qui les avaient échangées. C'était un très-ancien et très-utile usage. Cf. Socrale, IV, 12.

- Sur cette persécution, voyez le IV" livre de Socrate. Une constitution de 365 (Code Théod.,

au règne de Constance, et il nous répugne d'y revenir. 11 nous faudrait parler encore des troubles dans les églises, des compétitions entre les évêques, des élections achetées ou enlevées par une émeute, des pasteurs indignes « qui brocantaient la parole de Dieu1 », et faisaient des ordinations à prix d'argent. Saint Basile écrit : « Les évêques renonceront-ils à leur méchanceté? Personne ne le sait, excepté Dieu.... Ici tout est rempli de douleur2. » Lui-même, afin d'assurer les revenus de sa manse épiscopale, source, il est vrai, de soulagements pour les pauvres, rompait avec Grégoire de Nazianze une amitié de trente ans; et celui-ci disait : « Aujourd'hui, c'est l'intrigue qui mène à l'épiscopat5. » Quelque large que l'on fasse la part d'exagération habituelle aux sermonnaires, il restera, dans ces accusations, assez de vérité pour que l'histoire n'ait pas le droit de cacher des misères qui furent un des éléments de la situation politique', et qui expliquent, sans les justifier, les violences des princes. Au sujet de la politique religieuse deValens, nous ne citerons que deux faits qui montrent comme son esprit allait de l'emportement à la faiblesse, ce qui est la pire conduite pour un gouvernement. Athanase, chassé pour la cinquième fois d'Alexandrie, dut se cacher durant quatre mois dans un tombeau; après avoir infligé ce supplice inutile au glorieux vieillard, Yalens l'autorisa à rentrer dans son église métropolitaine, où il trouva, en 575, par une fin tranquille, le repos qu'il n'avait jamais connu. Saint Basile, menacé de mort dans sa ville archiépiscopale de Césarée, tint tête au préfet du prétoire, même à Valons, qui eut peur d'un soulèvement de la population et lui laissa son évèque. Avec cet empereur, tout était petit, même le mal.

Themistius prétend qu'il diminua les impôts d'un quart5! Nous croyons que certaines atténuations fiscales, probablement temporaires, ont été grossies par l'orateur officiel de manière à devenir, dans son

XII, 1, 05) appelle les moines ignavise sectatores et ordonne au comte d'Orient de les ramener dans leurs curies pour qu'ils en subissent les charges, munia. Une loi de 564 (ibid., IX, 16, 7) défendit les sacrifices nocturnes. Sur les représentations de Prœtexlatus, proconsul d'Achaïe, Valens fit une exception pour les mystères d'Eleusis qui se célébraient la nuit. (Zosime, IV, 5.)

1 K.stmj>.g«cvTs; (Basile, Lettre 105).

2 Lettres 48, 55 et 57.

3 Grégoire de Nazianze, I, p. 555, éd. Billy. Voyez ci-dessus, p. 419 et n. 5.

4 Avec son âme élevée et sa tendresse de cœur pour les pauvres, Basile avait la maladie du temps : il était irascible. On le trouve en guerre avec son oncle, avec presque tous les évêques du Pont, et l'on verra plus loin comme il traitait le pape. Grégoire de Nazianze n'était pas plus modéré. Ces hommes avaient un idéal très-élevé et ils s'emportaient en récriminations d'autant plus vives qu'ils ne trouvaient pas cet idéal réalisé autour d'eux. Voyez ci-dessus, p. 524 et suiv.

5 Themislius, 17//° Discours.

imagination surchauffée par la rhétorique, un dégrèvement qu'un empereur de ce temps ne pouvait accorder.

Sur les corps d'où la vie se retire pullulent les insectes malfaisants qui activent l'œuvre de destruction. L'Afrique, l'Italie, la Gaule, la Bretagne, avaient été désolées par des bandits, en même temps que par les Barbares : la Pannonic, la Dacie d'Aurélien, l'avaient été par les Quades, les Sarmates, et l'on verra bientôt que les tribus gothiques ne quittaient point la Thrace. L'Asie n'était pas en meilleure condition : les Isauriens ravageaient les provinces limitrophes de leurs montagnes. D'audacieux voleurs répandaient la terreur en Syrie, les Sarrasins dans la Palestine et la Phénicie, les Blemmyes sur les confins de l'Egypte. Saint Basile écrivait en 575 que, de la Cappadoce aux rives du Bosphore, tout était plein d'ennemis; Borne même était comme assiégée par les voleurs, et Symmaque n'osait en sortir pour se rendre dans son domaine de Campanie. « Il semblait, dit A. Marcellin, que les furies eussent organisé un brigandage universel. » Contre ces indignes ennemis, l'armée épuisait ce qui lui restait de force1.

Avec un tel désordre à l'intérieur, la guerre allait mal au dehors. Jovien avait fait comprendre dans le traité de 565 l'Arménien Arsace, l'allié et, à certains égards, le vassal de Julien, mais en s'engageant à ne le point secourir si, plus tard, les hostilités éclataient entre lui et les Perses. C'était livrer l'Arménie aux intrigues et aux armes de Sapor. Les intrigues commencèrent de bonne heure et donnèrent, dès l'année 564, des inquiétudes à Valens. Mais le Persan hésitait à engager sa cavalerie dans ces montagnes; il préférait la ruse : elle réussit. Arsace, attiré à un festin, fut saisi, chargé de chaînes d'argent, puis mis à mort. L'Arménie n'était pas aussi facile à prendre que son roi. Sapor employa un autre moyen : il lit arriver au gouvernement de ce pays deux nobles Arméniens qui devaient tenir le royaume dans son alliance; l'Ibérie eut le même sort. Valens essaya d'arrêter ces progrès de la Perse. Il n'était pas un bouillant soldat, et Sapor, depuis soixante-trois ans sur le trône, avait usé son ardeur guerrière en d'innombrables expéditions. Aussi les deux empires ne se heurtèrent pas cette fois d'un choc vigoureux : on dirait deux

....acljumenlo militari marcente (XXXII, 9). Sur la valeur des soldats romains de ce temps, voyez Zosime, IV, 40. Dans A. Marcellin (XXX, 1) une légion fuit devant une petite troupe de cavaliers arméniens qui pourtant n'avaient fait que montrer la résolution de combattre. D'autres refusent de quitter l'abri d'une forteresse pour repousser des pillards; leur chef ne parvient à en entraîner quelques-uns qu'en se jetant seul au milieu des ennemis. (Zosime, IV, 40.)

vieillards épuisés qui luttent faiblement par un reste d'habitude. Le comte Trajan et un ancien roi des Mamans, Vadomar, devenu général romain, remportèrent quelque avantage, en 575, sur un corps ennemi ; après ce coup modestement frappé, une trêve suspendit ces hostilités sans éclat. Les troubles qui suivront la mort de Sapor, en 580, compliqués d'une guerre sur la frontière orientale, feront désirer aux Persans la paix avec l'empire, et un ambassadeur viendra la demander

Grand médaillon d'or de Valens1. (Cabinet de Vienne.)

à Théodose en lui offrant les riches présents de son maître : étoffes de soie, pierres précieuses, éléphants des Indes, etc.2.

La veuve d'Arsace, fille de ce préfet Ablavius qui avait péri dans le grand massacre de 557, avait un fils du nom de Para. Le jeune prince, réfugié sur les terres de l'empire, parvint à recouvrer le royaume de son père, mais fut contraint de pratiquer la politique imposée aux rois d'Arménie par leur situation, celle qui ménageait tout à la fois la Perse et l'empire. Valens, trouvant que l'Arménien penchait trop du

* Valens diadème. Ce médaillon, qui pèse 407 grammes avec la bélière, a dû servir de décoration portée sur la poitrine, comme on a vu, page 247, Julien forcé de porter l'image de Constance. (Cohen, t. VI, pi. 14.)

2 Cette ambassade arrivera à Constanlinople en 58i, envoyée par Sapor III, (Ils de Sapor II et successeur d'Ardeschir, qui régna moins de quatre ans et fut peut-être précipité du trône.

premier côté, l'invita, par d'affectueux messages, à se rendre près de lui, à Tarse; et quand il l'y tint, il voulut le retenir captif. Averti à temps, Para réussit à s'enfuir. Mais, avec une confiance qui n'est pas ordinaire aux princes asiatiques, il avait à peine échappé à ce guelapens qu'il se laissa prendre à un autre, en acceptant une invitatio du comte Trajan. Le festin était somptueux; une musique militaire emplissait la salle de sons joyeux et les coupes circulaient avec les gais propos, lorsque, sur un signe du comte, un Barbare, gagé pour l'assassinat, entre, se précipite sur le jeune roi et le tue (574) '.

Valentinien avait agi de même avec un chef alaman ; le gouverneur de la Pannonie avec le roi des Quades. Tous ces hommes, malgré leur zèle chrétien 2, étaient sans foi, et la moralité de ce temps tombait bien bas.

La guerre contre les Goths empêcha Valens de tirer parti de ce crime, qui ne profita qu'aux Perses.

L'invasion germanique, arrêtée par César, Auguste et les Antonins, avait été au troisième siècle sur le point de réussir. Les vaillants princes qui succédèrent aux Trente Tyrans la firent reculer, et, durant un siècle, elle parut impuissante. A l'ouest, les Alamans et les Francs affaiblis par les nombreuses expéditions dirigées contre eux, avaient encore perdu beaucoup de leurs guerriers, attirés comme soldats dans l'armée romaine, ou établis comme colons dans les provinces dépeuplées. De ce côté, l'invasion semblait donc contenue, quoique l'empire eût abandonné deux positions importantes : aux Alamans les Terres Décumates; aux Francs la Toxandrie. Mais des peuples venus du Nord avaient accumulé derrière le Danube et l'Euxin des forces redoutables. Le plus puissant d'entre eux, celui des Goths, dominait des rives du Don à la Transylvanie ; il se divisait en Ostrogoths ou habitants de la steppe (Grutunges) , à l'est, et en Visigoths, ou habitants des bois (Tervinges), à l'ouest, dans les immenses forêts et les riches plaines qui descendent des Carpathes au Danube.

Depuis leur désastreuse expédition de 2703, surtout après qu'Aurélien leur eut abandonné la Dacie, ces tribus guerrières avaient à peu près renoncé à leurs courses au sud du Danube et en Asie Mineure. Leurs relations avec l'empire, facilitées par le voisinage et par le

1 .... Exquisitœ cuppediœ et zedes amplx nervorum et articulato flalilique sonilu resultarent, jam rino incalescente.... (A. Marcellin, XXX, 1).

2 La piété de ce comte Trajan est très-vantée par les écrivains ecclésiastiques du temps; il était en correspondance avec saint Basile.

r> llist. des Romains, t. VI, p. 567.

christianisme qui s'était propage parmi eux, les avaient fait sortir de la barbarie sans les amener encore à la civilisation1. Ils avaient fourni des auxiliaires à Galère contre les Perses, à Constantin contre Licinius, et l'empire entretenait à sa solde, sous le nom de fédérés, un corps de 40000 Goths que les princes s'appliquèrent à tenir au complet2. Soit fidélité aux traités, soit plutôt crainte de l'empire, qui, depuis Claude le Gothique, avait été presque toujours tenu par des mains viriles, les Goths avaient tourné leur ardeur guerrière contre leurs voisins barbares, et les commencements de culture qu'ils avaient reçus, un certain esprit de discipline qui leur faisait accepter des chefs commandant au peuple entier, leur avaient assuré de continuels succès. Au roi des Ostrogoths, Hermanarich, de la famille vénérée des Amales, obéissaient de nombreuses peuplades scythiques et germaines. Les Visigoths, sous leur chef Athanaric, s'étendaient depuis le Dniester jusqu'au milieu de l'ancienne Dacie. Quelques-uns de leurs guerriers profitèrent du désarroi causé par la mort de Julien et par celle de son successeur pour se hasarder dans la Thrace; Procope en attira 5000 à son service3. Sur le refus d'Athanaric d'accorder aucune réparation, Valons passa deux fois le Danube et fit le dégât sur les terres de la rive gauche ; il avait promis une gratification pour chaque tête de Goth qui lui serait apportée (567-569). Fatigués de ces courses qui ruinaient leurs cultures et de cette guerre qui interrompait leur commerce avec l'empire, les Visigoths demandèrent la paix. Elle fut conclue dans une entrevue qu'eurent Valens et Athanaric sur des navires ancrés au milieu du Danube, parce que le Goth, défiant, s'était refusé à passer sur la rive droite. 11 prétendait avoir fait à son père le serment de ne jamais mettre le pied sur

1 Wulfila, ou Ulphilas (511-581), que l'on considère comme le premier évoque des Goths, traduisit toute la Bible, moins le livre des Rois, dans la langue de son peuple. C'était la première fois que celte langue était écrite. L'évangélisation, sinon commencée, du moins activement poursuivie, de la nation gothique, la traduction de la Bible et l'invention des lettres nécessaires pour rendre les sons de cet idiome, témoignent que Wulfila fut un homme supérieur. Philostorge (II, 5) fait de Wulfila le fils d'un captif cappadocien, emmené par les Goths et demeuré au milieu d'eux. Le principal chef des Visigoths, Fritigern, semble avoir été favorable aux chrétiens (Socrate, IV, 53), tandis que son rival Athanaric leur était- contraire et les persécuta. — Sur le rayonnement de la civilisation romaine parmi les Barbares, voy. ci-dessus, p. 501, n. 1 . Mais il faut rejeter l'opinion que la mythologie des Germains les prédisposait à embrasser le christianisme. Odin et Thor n'ont rien de commun avec Jésus, et les joies de la Walhalla, les banquets et les combats sans fin, sont en complète opposition avec la conception ascétique que les chrétiens se faisaient delà vie ici-bas et outre-tombe.

- Jordanès, Hist. des Golhs, 21.

5 C'est le chiffre d'Ainmien Marcellin; Zosime (IV, 7) dit 10 000.

une terre romaine. L'empereur lui continua sa pension, mais supprima celle des autres chefs, et il n'autorisa le commerce, fait auparavant sur toute la ligne des frontières, que dans deux villes riveraines du Danube '. « Ce fut une grande nouveauté, dit ïhemistius, de voir les Romains accorder la paix et non l'acheter2 » (569).

Durant plusieurs années, la paix régna le long du Danube, mais de grands événements s'accomplissaient au cœur de la Scythie. Les plaines de la haute Asie, où des tourbillons de sable effacent de temps à autre toute culture, comblent ou détournent le lit des fleuves et ensevelissent les cités, ont aussi des avalanches d'hommes 3 qui formées lentement, loin des regards du monde civilisé, se précipitent sur lui à certains moments, pour le détruire. Les Huns furent un de ces cyclones dévastateurs. Les anciens ne les connaissaient pas, et on les disait nés au désert du commerce des démons et des sorcières. Ils paraissent avoir été d'origine mongole ou finnoise. Au dire d'Ammien Marcellin, qui peut-être en a vu, leur extérieur était repoussant. «Un corps trapu, une grosse tète percée de petits yeux, le visage sans barbe tailladé dès l'enfance et couvert de cicatrices hideuses, font d'eux, disait-il, des animaux à deux pieds plutôt que des hommes ; ils vivent à cheval et se nourrissent de racines crues et de viande mortifiée sous leur selle. La femme, les enfants, suivent dans un chariot qui porte les misérables provisions du ménage. Dans le combat, ils chargent l'ennemi en poussant d'effroyables clameurs, et fuient, puis reviennent avec la rapidité de l'éclair. Leurs traits armés d'un os effilé frappent de loin et à coup sûr ; de près, ils lancent sur l'adversaire une courroie, le lasso, qui paralyse ses mouvements. Ils n'adorent rien, ne croient à rien, et désirent ardemment de l'or. » Ces derniers mots de l'historien étonneraient, si l'on ne savait combien, même dans les steppes désolés et dans la vie nomade, le Barbare est attiré par l'éclat du métal fauve. Mais ce que l'on voit bien, c'est leur amour de la destruction : Attila, plus tard leur grand chef, se vantait que l'herbe ne repoussait pas là où son cheval avait passé.

Quelle fut leur primitive demeure et quelle cause détermina leur

1 On a vu Marc Aurèle et Commode stipuler de semblables conditions avec les Marcomans et les Quades, et Diocléticn vouloir en imposer de pareilles à ftarsès. C'était un principe de la politiq

- Il était présent à l'entrevue de Valens et d'Àthanaric. Voyez son X" Discours.

~° ....ruens ut turbo montibus cehis (A. Marcellin, XXXI, 5). Au siècle dernier, 600 000 Kalmouks quittèrent les bords du Volga pour regagner, à travers une moitié de l'Asie, les provinces occidentales de la Chine, d'où ils étaient venus.

migration? On le sait mal. II semble que vers le temps où les tribus Scandinaves et germaines descendirent du nord au sud, pour se rapprocher du monde romain, les hordes asiatiques aient levé leurs tentes et marché de l'Est à l'Ouest vers la grande proie réservée aux plus braves. Avec ses richesses mal défendues, l'empire était comme un immense foyer d'appel qui attirait sur lui les Barbares établis à la circonférence. Au temps de Valons, les Huns franchirent l'Oural et le Volga. Au delà de ce fleuve, et des deux côtés du Caucase, habitaient les Aiains. Beaucoup de "^.n^tvoy" peuples ont pris pour symbole de commandement, même p' 430, "' ' > de divinité, une hache; le dieu des Aiains était un sabre nu planté en terre. Leur cavalerie était redoutable; ils scalpaient leur ennemi abattu, et ils se plaisaient à pendre au cou de leurs chevaux, comme trophées d'honneur, les chevelures de ceux qu'ils avaient tués. Pour eux, mourir de vieillesse était un opprobre; tomber dans la bataille, un sort glorieux. Cependant ils furent vaincus ou s'unirent par alliance avec les Huns, afin d'attaquer de concert le royaume ostrogolhique, qui pouvait leur livrer un riche butin1 (575). A l'approche de la horde innombrable, Hermanaric, malgré ses cent dix ans(?), se résolut à combattre. Mais les tribus vassales montrèrent beaucoup de répugnance pour cette guerre redoutée. Deux chefs roxolans dont Hermanaric avait fait périr la sœur, Svanhild, sous les pieds de ses chevaux, parce que son époux refusait de s'armer pour lui, tentèrent de le tuer; d'autres encore lui refusèrent obéissance; le vieux roi, désespéré, se jeta sur son épée. Son successeur Withimir fut vaincu et tué. Il laissait un fils enfant, Yiterich : deux guerriers goths qui avaient longtemps servi dans les armées romaines, Alathcus et Saphrax, le sauvèrent. Tandis que le gros de la nation faisait sa soumission aux vainqueurs, ils échappèrent, par une course rapide, à la poursuite des Huns et gagnèrent avec l'enfant royal l'intérieur du pays. Derrière les Goths de l'Est, les Huns trouvèrent ceux de l'Ouest dont le roi ou juge, Athanaric, essaya de défendre le passage du Dniester. Leur cavalerie traversa le fleuve durant la nuit et menaça de prendre l'ennemi à dos; il fallut reculer jusqu'au Pruth.

1 .... Ermenrichi late patentes et libères payos (Amm. Marcellin, XXXI, 5). Le gros de la nation des Aiains continua d'habiter le Caucase. L'historien arabe Maçoudi (x8 siècle) croyait que les Aiains pouvaient armer 500 000 cavaliers. Le chiffre n'est pas certain; mais ce qui l'est, c'est que les Aiains passaient pour les meilleurs cavaliers des armées byzantines.

Athanaric s'arrêta sur la rive droite de ce fleuve : il voulait élever sur ses bords, des Carpathes à la mer, une ligne de défense, comme

Culle de la hache représenté sur un cylindre babylonien1.

les Romains en avaient tant construit; son peuple découragé préféra aller, sous la conduite de Fritigern, mendier un asile dans l'empire.

Hache royale ou sacrée

Le brave chef refusa pour lui-même cette honte ou n'osa se lier à

1 De Longpérier, Œuvres, I, p. 170 et 220. Derrière le symbole du dieu se trouvent le Soleil et sept planètes. En Egypte, en Assyrie, même dans la Grèce asiatique (monnaies de Ténédos et de Mylasa, par exemple), la hache était un signe de royauté ou de divinité. Dans le magnifique tombeau de la reine Aah-Hotep, qui est un des plus précieux monuments du musée de lîoulaq, on a trouvé entre autres objets une hachette à tranchant d'or, avec incrustations de lazulite, de turquoises et de pierres colorées. Dans l'écriture hiéroglyphique, le signe de la hache exprime le mot dieu, qui l'ait partie des titres royaux et qui répété neuf fois désignait l'ensemble des dieux. Voyez Arthur Rhône, l'Egypte à petites journées, p. 112-1 15. En Pologne, la hache était un symbole de royauté conservé dans les armes des grandes familles autrefois souveraines.

l'hospitalité de Valons : il se jeta avec de (idoles compagnons dans les montagnes d'accès difficile qui séparent la plaine valaque des plaines hongroises (570).

Lorsque l'évêque Ulphilas arriva à Constantinople pour négocier l'admission de son peuple dans les provinces romaines, Valens ne vit qu'une nation redoutée qui lui tendait des mains suppliantes, et son orgueil flatté lui fit oublier la prudence. Il ouvrit l'empire à cette multitude qui, au dire d'un écrivain du temps, aurait compté 200 000 combattants', et crut avoir tout fait pour la sécurité des provinces en stipulant que les Goths livreraient leurs armes et un certain nombre de leurs enfants, qu'il dispersa comme otages dans les principales villes de l'Asie Mineure. En échange, l'empereur promettait des vivres! Il croyait faire d'un coup deux excellentes choses : rendre son armée invincible, en l'accroissant d'un si grand nombre de guerriers, et grossir son épargne de tout l'or que les provinces allaient y verser, en échange des recrues qu'elles n'auraient plus à livrer. La somme due pour chaque soldat qu'on serait dispensé de fournir fut portée à 80 sous d'or. « Depuis ce temps, dit Socrate2, Valons négligea de faire des recrues et méprisa les vétérans. »

Les Goths avaient tout accepté; heureux d'échapper à un grand péril, ils entrèrent dans l'empire comme en un refuge qu'ils auraient eux-mêmes intérêt à défendre (automne 57G). Mais tout fut perdu par la faute des agents impériaux dont nous avons eu à montrer tant de fois, dans l'histoire de ce siècle, la vénalité. Il était difficile d'assurer régulièrement la subsistance d'une telle multitude qui s'élèverait à 1 million d'hommes si aux 200 000 guerriers mentionnés par Eunape on ajoutait les femmes, les enfants et les esclaves. Les officiers romains spéculèrent sur la famine ou furent impuissants à la prévenir; de jour en jour les vivres devinrent plus rares et les Barbares furent obligés d'en acheter à prix d'or. Leurs ressources épuisées, ils vendirent leurs esclaves, leurs femmes, les plus beaux de leurs enfants3. Quand ils n'eurent plus rien, ils prirent de force ce qu'on leur refusait. Ils n'avaient pas livré toutes leurs armes, ou ils avaient acheté le droit d'en garder; ils en firent d'autres et pillèrent les. riches plaines qui s'étendent au pied de l'IItemus; c'était une grande guerre que les

1 Eunape, fragm. 42. Mais ce chiffre est bien gros et les faits subséquents ne le justifient pas. A. Marcellin (XXXI, 4) et Socrate (IV, 54) se contentent de parler d'une grande multitude - Hist. eccl., IV, 54.

J .... yjvi.v.ûi eù-;oc(i7T(i)v.... K*( ■K&iSbiv wpaïwv ei; aïo^poTTi-a 6tif a; (Zosillie, IV. 20).

généraux romains, par leur ineptie et leur avidité, déchaînaient sur l'empire '.

Valens, qui n'avait su ni prévoir ni réprimer, assembla des forces pour réparer le mal accompli et invoqua l'aide de son neveu l'empereur d'Occident, qui lui envoya le Franc Richomer avec quelques troupes que Frigerid devait suivre à la tète des légions pannonienncs et transalpines2. Mais, tandis que Gratien préparait un secours considérable, et que Valens rappelait de la Mésopotamie les légions destinées à combattre les Perses, le temps s'écoulait et, de jour en jour, le danger devenait plus grand. Les Barbares établis comme colons ou vendus comme esclaves dans les provinces voisines, d'autres qui servaient dans l'armée impériale, couraient rejoindre leurs frères3. Les ouvriers des mines de la Thrace fuyaient l'enfer où ils étaient retenus, et, comme il arrive toujours en ces temps de troubles et de dévastations, beaucoup de paysans dépouillés de leurs biens allaient servir de guides aux pillards pour avoir le droit de partager avec eux. Lorsque Marie assiégera Home, 40000 esclaves iront le rejoindre*.

Une première et sanglante action s'engagea près de Salices. Fritigern, rappelant à lui par des signaux de feu les détachements qui étaient allés au fourrage, sortit un matin de l'enceinte des chariots et assaillit les Romains campés sur une colline du voisinage. Pour s'animer au combat, les Visigoths entonnèrent un de leurs chants nationaux célébrant les exploits des aïeux; les légionnaires leur répondirent par le cri martial du barritus, qui courait d'abord dans les rangs comme un léger murmure, et peu à peu grossissait jusqu'à finir en un éclat de tonnerre. Les pertes furent nombreuses des deux côtés, et la bataille resta indécise : les Goths se retirèrent derrière leurs chariots; les Romains, sous les murs de Marcianopolis. On ne prit pas le temps d'ensevelir les morts : ils furent abandonnés aux bètes fauves, et quelques années plus tard leurs ossements blanchis indiquaient la place du carnage (automne 577) 6. Des renforts arrivés aux Romains leur permirent de refouler les Barbares dans les gorges de l'IIaemus,

1 Saint Jérôme dit en sa Chronique : per avaritiam.... ad rebellionem faine coacti sunt.

2 A. Marcellin (XXXI, 7) dit que la plupart des soldats envoyés de la Gaule désertèrent en route.

3 Synesius écrivait quelques années plus taid : « Il n'y a presque pas une famille romaine qui n'ait des Goths pour serviteurs; dans nos villes, le maçon, le porteur d'eau, le portefaix, sont des Goths. »

4 Zosime, V, 42.

5 Inclicant nunc usque albentes ossibus canipi (Amin. Marcellin, XXXI, 7).

JOVIEN, VALENTINtEN I ET VALENS (26 .ItJIN 363-9 AOUT 578). 455

où ils espéraient les détruire par la famine, en fermant, à l'aide de retranchements en terre, l'issue des vallées. C'était l'opération qui avait réussi à Claude II. Mais les Cotlis ne s'étaient retirés cette fois dans les montagnes que pour attendre les Barbares qui traversaient incessamment le Danube, laissé sans défense. Alatheus et Saphrax les rejoignirent avec un fort parti d'Ostrogoths; des Taïfales, des Huns, des Alains, accoururent à la curée. Les ennemis de la veille s'entendaient pour se jeter ensemble sur la grande proie.

Le comte Saturninus, chargé de la garde des passages, ayant eu connaissance des forces qui s'accumulaient en face de lui et au-dessus de sa tête, comprit qu'il ne pourrait arrêter cette masse d'hommes, quand elle se précipiterait tout entière sur un des points de la longue ligne qu'il avait à défendre. Il se replia sur les places fortes de la Thrace ; Frigerid, le chef du corps envoyé par Gratien, recula de son côté jusqu'à Béroë, plus loin encore, jusqu'au pas de Sucques, qu'il fortifia afin de préserver au moins de l'invasion les provinces illyriennes1. Alors, de l'Haemus au Rhodope et du Bhodope au Bosphore, tout le plat pays fut livré à la plus épouvantable dévastation.

Mais pourquoi Gratien n'arrivait-il pas? Un jeune Alaman de sa garde, en congé parmi les siens, leur apprit que plusieurs cohortes étaient parties pour l'Orient, menacé d'une invasion formidable, et que Gratien allait les suivre avec le gros de ses forces dont l'avantgarde arrivait déjà dans la Pannonie2. La tentation était trop forte : 40 000 Alamans se jetèrent sur la Germanie supérieure qu'ils croyaient dégarnie de troupes. Gratien rappela en grande hâte les légions envoyées à Yalens, et réunit à tout ce qu'il avait de soldats en Gaule de nombreux auxiliaires francs commandés par un vaillant homme, Mellobaud, qui était, à la fois, roi des Francs et comte des domestiques.

La bataille tYArgentaria (Colmar ou Neuf-Brisach) fut désastreuse pour l'armée ennemie, qui périt presque entière3, moins 5000 hommes. Gratien passa le Rhin à la suite des fuyards et en refoula les restes dans les montagnes du Schwarzwald*. Pour obtenir la paix, les

1 .... ad socielalem spe prœdarum ingentium adsciverunt (1mm. Marcellin, XXXI, 8).

- Frigerid détruisit un corps de Goths qui s'était aventuré jusqu'aux rives du Margus et envoya ses prisonniers cultiver comme colons les terres de Parme, Modène et Reggio. (Ibid., XXXI, 0.)

3 Les récits d'un scutaire déserteur avaient de même, en 557, décidé les rois alamans à livrer la bataille de Strasbourg. (Ibid., XVI, 12.)

4 Un passage d'Ammien Marcellin donne à croire que les Alamans se trouvèrent pris

Alamans livrèrent une partie de leur, jeunesse, qui, suivant un dangereux usage, fut enrôlée dans les troupes romaines.

Cette expédition heureusement terminée, Gratien se mit en route vers l'Orient, et de Sirmium, où il arriva malade, il écrivit à Valens, alors à Andrinople, pour le supplier de l'attendre, afin de combattre les Goths avec les forces réunies des deux empires. Au reçu de cette dépèche, un grand conseil de guerre fut tenu. Le maître de la cavalerie, Victor, général prudent, tout Sarmate qu'il était, le Franc Richomer et la majorité des assistants proposèrent d'attendre l'armée des Gaules. Valens, jaloux de son neveu, voulait une victoire qui fût à lui seul; il décida que l'on combattrait, et, le 9 août 578, il alla, par une journée brûlante et une route poudreuse, chercher l'ennemi dont toutes les forces n'étaient pas encore réunies. Fritigern gagna du temps par de feintes négociations ; quand il sut que ceux qu'il attendait étaient en ligne, il engagea l'action. Ammien Marcellin a décrit ce combat; c'est la dernière page de son livre1. Le récit manque de clarté, et l'on ne peut y découvrir les causes certaines du grand désastre. Il montre les Romains accablés par la chaleur, dévorés par la soif, souffrant de la faim. Mais ce soleil d'été devait être bien plus insupportable aux Goths, et les légions sortaient d'Andrinople, où les vivres n'avaient pas manqué. On entrevoit du décousu dans la marche des troupes romaines2, des désertions, car des corps entiers disparurent sans avoir combattu3; du coté des Goths, une attaque impétueuse de leur cavalerie lancée à propos par Alatheus et Saphrax sur l'aile gauche de Valens qui s'était avancée en désordre jusqu'à l'enceinte des chariots, puis la masse écrasante d'une multitude d'hommes se ruant avec fureur sur l'armée impériale4. L'empereur, atteint d'une flèche en fuyant, fut porté dans une chaumière à laquelle les Goths, étonnés de la résistance qu'ils y rencontrèrent,

entre l'armée des Gaules et les troupes que Gratien ramenait d'Illyrie : de là l'étendue du désastre.

1 II se retira à Rome, où il fit des lectures de son Histoire que les Romains admirèrent beaucoup. (Libanius, Lettre 983.)

2 Zosime (IV, 24) dit : tov c-rpaTOv â'-y.vTa aùv cà&Evî /sWj .... è?rl-j-a*i'£v.

s A. Marcellin parle à plusieurs reprises de prodilores et transfugas conduisant les Goths à l'attaque d'Andrinople, le lendemain de la bataille, et à celle de Périnthe et de Constantinople. Ils leur donnaient, dit-il, des renseignements sur tout ce qui se trouvait dans l'intérieur des villes, même des maisons.

4 ....sicut ruina aggeris magni oppressant algue dejectum (Amm. Marcellin, XXXI, 11). Sur cette bataille, voyez aussi Socrate, IV, 58, et Sozoméne, VI, 40. A propos de Fritigern, d'Alatheus et de Saphrax, Jordanès (26) dit : Vice regum genlibus Mis prœerant.

mirent le feu. Il périt dans les flammes, et on ne retrouva rien de son corps. Les deux tiers de l'armée romaine, presque tous les généraux, trente-cinq tribuns, avaient péri : c'était une seconde bataille de Cannes.

Le lendemain, malgré le conseil de l'habile Fritigern qui disait vouloir rester en paix avec les murailles \ les Goths assaillirent Andrinople, où Valons avait laissé le trésor de l'armée et les richesses du palais. Mais pour un assaut, tout leur manquait, excepté le courage. Les habitants et ceux des vaincus de la veille qui avaient pu se réfugier dans la ville se défendirent en hommes qui avaient à sauver leur vie. Durant la nuit, ils avaient muré leurs portes, couvert le rempart de machines, et, lorsque les Goths parurent, une grêle de traits et de boulets de pierre jetèrent bas les plus audacieux. La seconde capitale de la Thrace échappa aux Barbares, mais la Thracc même leur appartenait5. Ils y promenèrent tranquillement leur horde vagabonde au milieu des meurtres et de l'incendie, évitant les villes fermées, pillant celles qui étaient ouvertes et se rapprochant peu à peu de la cité impériale, objet de leur ardente convoitise3. De là ils apercevaient l'Asie, où ils avaient de grandes richesses à saisir. Mais une forte enceinte couvrait la ville; derrière elle s'agitait un peuple immense qu'ils pouvaient croire aussi résolu et vaillant que les habitants d'Andrinople, et l'impératrice Dominica prodiguait l'or pour exciter le zèle des défenseurs de la place. Un coup de main heureux pouvait seul donner aux Goths Constantinople. Ils furent, au contraire, surpris et repoussés par une sortie furieuse que firent, sur leurs chevaux rapides, des Sarrasins récemment arrivés d'Asie4. Les blonds enfants du Nord, aux yeux bleus, à la longue chevelure, reculèrent avec un étonnement mêlé de crainte, devant ces hommes bronzés par le soleil d'Arabie, aux cheveux courts et crépus et dont le sombre visage était comme éclairé de lueurs menaçantes par le sinistre éclat de leurs yeux. Un de ces sauvages habitants du désert, nu jusqu'à la ceinture, un poignard à la main, s'était précipité, avec des cris de bête fauve, dans la mêlée, et on l'avait vu se jeter sur son ennemi abattu pour

1 Pacem sibi esse cum parielibus memorans (Amm. Marcellin, XXXI, 7).

2 ilineribut lentis, miscenles cuncta populationibus et incendiis, nullo renilente, pergebant

(ibid., XXXI, 16).

3 copiarum cumulis initiantes amplissimis (ibid.).

4 Socrate (Hist. eccl., IV, 50) parle d'un traité conclu par Valens avec leur reine Mavia, qui stipula qu'un de ses Sarrasins, qui vivait en ermite, serait consacré évêque. Les moines du mont Sinaï faisaient une active propagande parmi les Arabes.

sucer le sang des blessures. Ce fut la première rencontre des deux barbaries qui devaient se partager l'empire.

Nous pourrions nous arrêter ici, car, de Rome, il ne reste rien. Croyances, institutions civiles, organisation militaire, arts, littérature, tout a disparu, et l'invasion a commencé : Fritigern est venu jusqu'au pied des murs de Constantinople; dans quelques années, Alaric prendra Rome. Mais la question religieuse qui occupe tant de pages dans ce volume n'est pas résolue; l'arianisme tient presque tout l'Orient: en mille lieux le paganisme subsiste, même dans les plus grands foyers de l'orthodoxie, Alexandrie et Rome, et un prince va paraître qui, frappant sur l'ancien culte les derniers coups, établira l'unité de l'Église et, pour quelques mois, régnera seul dans les deux capitales du monde. Notre tàcbe n'est donc pas encore terminée.

Rome et Constantinople. (Revers d'un médaillon d'or de Gratien.)

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