DE GRATIEN
Depuis plus de quarante ans, Constantinople était la citadelle de l'arianisme. Démophile, son évêque, en gouvernait les églises, et l'orthodoxe Grégoire de Nazianze n'avait qu'un oratoire, où se réunissaient ses adhérents et qu'on appela Anastasie, ia Résurrection, parce
1 Zosime, IV. .Mi; Eunape, p. 53, édil do Bonn.
- Gain lien, de Slilich.
r' Amator generis Golhorum (2!i). Zosime, IV, 48.
4 Valentinien et Valens avaient renouvelé, en 504, la défense expresse aux habitants de l'empire d'avoir chez eux des armes. (Code Théod., XV, 15.) Dans son discours sur la Royauté, ji§ 21-24, Synesius montre les provinciaux déchargés du service militaire et la défense de l'empire remise à ses ennemis naturels, et il demande la reconstitution d'une armée nationale. Ce discours, prononcé dans le sénat, en présence d'Arcadius, cinq ans après la mort de Théodose, prouve que je n'ai pas tracé un tableau trop sombre de cet empire déjà livré aux Barbares.
4i8 L'EMPIRE CHRÉTIEN (oOfi-595).
que la foi de Nicce y ressuscitait \ Déjà, dans Thessaloniquc, Théodose avait déclaré la guerre à l'hérésie. Il somma Démophile d'accepter le symbole de JNicée, et, sur son refus, le déposa; puis, entouré de ses gardes, avec un grand appareil militaire, il conduisit lui-même Grégoire à la cathédrale et lui remit toutes les églises de la cité avec leurs revenus2. La population était consternée, mais nul ne résista; Constantinople redevint orthodoxe, comme elle s'était faite arienne, par ordre de son prince. « Maintenant, s'éloigner des autels, dit tristement Symmaque, est le moyen de gagner la faveur des princes7'. » Démophile eut plus de dignité. Quand il reçut l'ordre de l'empereur, il réunit son clergé et lui dit : « Il est écrit dans l'Evangile : si l'on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre. L'empereur nous chasse d'ici; demain nous prierons ailleurs4. » Mais la colère de l'empereur allait les suivre partout. Cet Espagnol, dont le zèle est comme l'annonce des saintes violences qui rendront plus tard son pays fameux, étendit à tout l'empire d'Orient la révolution qu'il avait faite à Constantinople : il reste de lui seize constitutions contre les hérétiques. Celle du 10 janvier 581 fait du symbole de Nicée la loi de l'État; elle rend aux orthodoxes les églises et les lieux consacrés, et elle interdit aux hérétiques de s'assembler dans les villes. Théodose y parle avec haine et mépris « du poison arien, de la lèpre photinienne, de la perfidie émonienne ». — « Que nul hérétique, dit-il, n'ait de lieu pour ses mystères et qu'il ne trouve nulle part occasion d'exercer sa démence obstinée. » De telles paroles devaient inspirer la terreur et provoquer de nombreuses conversions. Heureusement la loi ne portait d'autre pénalité que l'expulsion de la ville pour ceux qui tenteraient d'enfreindre l'ordonnance, et malgré ces menaces verbeuses et bruyantes, elle laissait aux ariens la faculté de s'assembler dans les faubourgs et dans la campagne8.
Il y avait alors un maître de la milice, Sapor, dont le nom indique l'origine et montre l'étrange bigarrure de cet état-major impérial
1 On transforma plus tard cet oratoire en une magnifique église qui garda le nom d'Anastasie. (Ducange, Const. Christian., IV, p. 141.)
- Grégoire fut quelques mois après consacré évêque de Constantinople par Melecius, patriarche d'Antioche, contrairement au 15e canon de Nicée, qui interdit à un évêque de passer 'd'un siège à un autre, canon qu'on observait mal. Les adversaires s'en servirent pour susciter contre lui une si vive opposition, qu'il se démit du siège de Constantinople.
5 Nunc avis déesse Romanos genus est ambiendi (Lettres, I, 45).
4 Sccrate, V, 7.
5 Code Théod., XVI, 5, C.
formé de Barbares et d'étrangers. Théodose, qui venait de donner à Hormisdas la mission difficile de conduire des Goths en Egypte, chargea Sapor de faire exécuter son édit. 11 y réussit sans rencontrer de résistance1. Ces populations serviles, peut-être fatiguées, à la fin, des discussions théologiques qu'elles ne comprenaient pas, firent au prince abandon de leur croyance, comme elles lui abandonnaient leurs intérêts politiques ; et le clergé arien, habitué à vivre de la faveur impériale, accepta sa déchéance lorsqu'il vit cette faveur s'éloigner de lui2. A Antioche seulement, le maître de la milice éprouva quelques difficultés. La ville avait alors trois évêques3, sans compter de nombreux païens. Sapor désigna celui qui garderait seul ce titre; la turbulente cité accepta le chef spirituel que le Persan lui donnait. Cependant les plus ardents parmi les ariens continuèrent de se réunir dans les faubourgs i ; d'autres cachèrent leur foi en attendant quelque occasion de la montrer. Sur le bruit qui courut un jour à Constantinople que Théodose avait péri dans une expédition, les ariens de celte ville mirent le feu à la maison de l'évêque catholique3.
Pour consacrer la transformation religieuse de son empire et compléter le symbole de Nicée par la condamnation des Macédoniens qui niaient la divinité du Saint-Esprit, Théodose convoqua, en mai 581, à Constantinople, un concile que l'on tient pour œcuménique, quoiqu'il ne s'y soit trouvé que des évêques orientaux. Beaucoup avaient maintes fois varié dans leur croyance, mais ils se soumirent à la doctrine que l'empereur voulait faire triompher. Nous avons donné (j). 115) les additions faites par les Pères de Constantinople au Credo de 525 ; ils modifièrent aussi le 6e canon de Nicée, qui avait reconnu d'une manière assez vague un degré au-dessus des évêchés métropolitains, celui des patriarches de Borne, d'Alexandrie et d'Antioche, les trois évêchés qu'on disait fondés par les apôtres. Ils firent du siège de Constantinople un quatrième patriarcat auquel fut assigné le second rang, Borne gardant le premier6. « Ces décrets, dit Socrate,
1 Théodore!, V, 2.
- Sozomène, VII, 12.
■' Socrate, V, 5.
5 Id., V, 13, anno 588.
6 Le concile de Chalcédoinc (451) reconnut au siège de Constantinople « les mêmes avantages qu'à l'Église de Rome », décision qui contenait en germe le schisme oriental. Ce concile lit un cinquième patriarcat, celui de Jérusalem. Mais plusieurs provinces refusèrent d'entrer dans cette organisation; il fallut donner le titre d'exarques aux métropolitains d'IIéraclée en Thrace, d'Éphèse et de Néo-Césarée, indépendants auparavant du métropolitain de
furent confirmés par l'approbation et le consentement de l'empereur1. »
Tout ne se passa point saintement dans ce concile. Il y éclata de fâcheux débats et on y commit deux injustices : l'une, en faisant descendre Grégoire de Nazianzc du siège de Constantinople; l'autre, en faisant monter Flavianus à celui d'Antioche. Grégoire se soumit, mais se vengea. Dans l'histoire de sa vie, il parle fort irrévérencieusement de ce concile où il a entendu les croassements des geais et senti les piqûres des guêpes. « J'avais à peine parlé, dit-il, que de toutes parts s'élevèrent des clameurs. On eût dit une bande de geais, une tempête soulevant des tourbillons de poussière; c'était la bataille des vents. Ils bavardaient sottement et bourdonnaient comme une nuée de guêpes qui sautent à la figure2. » Le successeur de Grégoire fut un vieillard, Nectaire, ancien préteur qui n'était pas encore baptisé".
Tandis que les Pères du concile de Constantinople achevaient de formuler le dogme catholique, tout en traitant d'étrangers les évêques, de l'Occident4, Théoclose continuait sa guerre contre les opposants. Deux lois retirèrent aux chrétiens qui retournaient aux autels des dieux, aux manichéens et à quelques autres sectaires, un droit qui
Constantinople. Malgré les décisions conciliaires relatives à la hiérarchie, bien des évoques ne connaissaient que leur métropolitain. Synesius de Ptolémaïs, si plein de déférence envers le patriarche d'Alexandrie, semble ignorer l'existence du pape; dans ses cent cinquante-sept lettres, il ne se trouve pas un mot qui soit une allusion au saint-siége ou à l'empire d'Occident. — Les Pères de Constantinople furent au nombre de cent cinquante. Le pape et les évèques d'Occident ne prirent aucune part à ce concile. Mais, suivant l'usage, les décrets leur furent communiqués afin que, acceptés par eux, ils fissent foi dans l'Église entière.
1 Hist. ecclés., V, 8.
- écToaT?. iraifAstÇouffiv ii (npr.xiiv £îxr,v, vers 1681-1687, édit. Caillau. « Grégoire, disent les Bénédictins dans Y Art de vérifier les dates, t. II, p. 283, représente les Pères de ce concile comme des gens ignorants et grossiers, comme des superbes et des ambitieux, comme des avares qui ne songent qu'à amasser par toutes sortes de voies, comme des hypocrites qui, sous l'apparence des vertus, cachent de grands dérèglements.... Ce sont, dit-il, des hommes pétulants, amis du faste, livrés aux plaisirs de la table, ennemis de la vérité, prêts à se parjurer quand l'intérêt le demande, des âmes basses et féroces, qui rampent devant les grands, et sont comme des lions vis-à-vis de leurs inférieurs. »
5 Sur cette élection singulière, voyez Sozomène, VII, 8-10. Dans ses Lettres, Grégoire répète à plusieurs reprises que son intention est de fuir toute assemblée d'évêques, parce qu'il n'a jamais vu un concile qui ait eu une bonne fin.... (De Broglie, op. laud., t. V, p. 88.)
4 Eï'vov -j-âp èonv, û; ôpû, vùv -h <W; (Grégoire de Naz., t. II, p. 26). Saint Basile était du même sentiment. Il ne reconnaît à l'évêque de Rome aucun droit particulier; l'autorité supérieure dans l'Église est dans les conciles. Aussi, lorsqu'il réclame le secours de l'Occident contre les ariens d'Orient, il s'adresse aux évêques de l'Italie et de la Gaule. [Lettres 70, 90, 92.) Pour lui, le pape, « coryphée des Occidentaux », est un prélat fier et altier qui prend l'orgueil pour la dignité et qui se met si haut, que la vérité ne peut l'atteindre. (Lettres 215, 259.) Il reprochait aux évêques de Rome de pencher vers les Sabelliens qui ne voyaient dans la Trinité que trois actes d'un même principe.
était le privilège essentiel du citoyen romain, celui de tester et de recevoir des legs ou donations. Les biens dont la transmission était ainsi arrêtée faisaient échute au fisc, à moins que les enfants du père frappé par la loi ne rentrassent au giron de l'Eglise catholique. Saint Paul avait dit : « Si quelqu'un fait ces choses, qu'il soit livré à Satan, afin que, puni dans son corps, il soit sauvé dans son âme '. » Pour Paul, Satan était le monde d'impuretés au milieu duquel le pécheur était rejeté. Mais la parole de l'apôtre prêtait à un autre sens; pour Théodose, Satan allait commencer son rôle de bourreau. La constitution du 51 mars 582 décréta contre les manichéens et les sectaires qui se rapprochaient d'eux le dernier supplice; elle provoqua les délations et, pour les avoir plus nombreuses, elle supprima la responsabilité que le délateur encourait, quand l'accusation n'était point prouvée; enfin elle appliquait les mêmes dispositions pénales à ceux qui ne célébreraient point la Pâque au jour fixé par l'Église orthodoxe. Pour la première fois apparaissait, dans une loi contre les hérétiques, un mot réservé à une triste célébrité, celui d'inquisiteur, et c'est Théodose qui l'a écrit3. L'année précédente, Gratien avait réuni, dans Aquilée, un synode qui condamnait deux évêques d'Illyrie accusés d'arianisme. Ainsi un puissant effort était fait par les deux empereurs pour ramener à une même croyance les églises d'Orient et d'Occident ; et une grande chose, l'unité doctrinale de la chrétienté, s'accomplissait, sans que l'évêque de Rome, à qui étaient réservés les profits de la victoire, eût combattu, à Constantinople ou dans Aquilée, pour l'obtenir3.
1 I Corinth., v, 5.
2 Sublimitfis tua, écril-il au préfet du prétoire, det inquisitores, aperiat forum, indices denuntiatoresque sine invidia delationis accipiat [Code Théod., XVI, 5, 9, et le commentaire de Godefroy). Il répèle, en 588, ces instructions menaçantes et organise tout un système d'espionnage in spécula, Sublimitas tua, fidissimos quosque constituât qui et cohibere kos possint et
deprehensos offerte judiciis, severissimum.... supplicium daturos (Code Théod., XVI, 5, 14-15). Pu reste, les mots inquisitio et inquisitor étaient de très-vieilles expressions juridiques. Vinquisitor était celui qui faisait l'instruction d'une cause.
3 Sur les différences nombreuses qui existaient encore entre les églises, voyez un curieux chapitre de Socrate, Hist. ceci., V, 22. Les trente-trois évêques, presque tous italiens, du synode d' Aquilée, demandèrent dans une lettre a l'empereur qu'il fit cesser à Rome la rivalité de Damase et d'Ursinus « pour rendre la paix à cette Eglise, tête du monde, d'où se répandent sur tous de respectables admonitions ». (Sept. 581, S. Ambr., Ep., 11.) Les églises d'Orient ne se préoccupaient pas des intérêts de l'Église romaine. Lorsque, en 582, les Occidentaux proposèrent la tenue d'un concile œcuménique à Rome pour traneber un différend entre Antiocbe et Alexandrie, les Orientaux répondirent avec aigreur à cette proposition ; Tbéodose lui-même les railla doucement de se mêler d'affaires qui ne les regardaient pas. (Théodore!, Y, 8-0.)
En janvier 383, Théodose célébra la cinquième année de son empire, quinquennalia, et il donna le titre d'auguste à son fils Arcadius, quoique cet enfant eût six ans à peine : l'empereur ne s'en trouva pas plus fort. Pendant qu'on fêtait à Constantinople l'avènement d'un empereur, un autre mourait en Gaule.
Gratien était très orthodoxe, mais il lui manquait les qualités d'un prince. Julien avait son âge quand il fut nommé césar, et en quelques
HILDIBi
Scène de chasse : cerf attaqué par un chien. (Musée Pio-Clémentino, salle des Animaux, n° 173.)
mois il gagna tous les cœurs; Gratien ne les eut jamais, ou il les avait déjà perdus. Huit années d'empire ne lui avaient rien appris sur le gouvernement des hommes. Il n'aimait que la chasse, ne s'entourait ([lie d'habiles archers, s'habillait comme eux et vivait avec eux. C'étaient des Barbares, des Alains, dont il avait fait sa garde et qui arrêtaient au passage toutes les faveurs du prince : d'où un vif mécontentement parmi les soldats romains1 . Au palais, ses courtisans
1 ....Dum exercilum négligerai, et paucos ex Alanis quos ingenti auro ad se Iranstulerat , anteferret veteri ac Romano milili (Epitome, 47).
Restes d'un monument triomphal trouvés récemment dans les fouilles de l'IIôtel-Dieu à Pari?. (Musée Carnavalet.) Fut-il élevé après la bataille de 383??.
étaient ses maîtres : ils vendaient tout, les places comme la justice, et ils avaient sans doute conservé dans l'administration les habitudes de rigueur que Yalentinien avait eues pour la rentrée e l'impôt; aussi l'impopularité de Gratien n'était pas moins grande dans les villes que dans les camps. Quelques épées, à peine, furent tirées pour sa cause, quand les soldats de Bretagne proclamèrent Maxime empereur1. Prosper d'Aquitaine parle d'une bataille près de Paris; Zosime la réduit à de simples escarmouches, et nous savons que les troupes de Gratien tirent défection, qu'il s'enfuit avec
Le
Génie de Lyon '-.
Phalère en bronze recouvert d'or, trouvée à Auvers (Seine-et-Oise) s. (Cabinet de France.)
trois cents chevaux et que toutes les villes lui fermèrent leurs portes. Atteint près de Lyon par Andragathos, le maître de la cavalerie
5 On ne sait quel poste Maxime occupait en Bretagne. Ni Pacatus (Pan. vet., XII, 23) ni Zosime (IV, 55) ne le disent. Prosper Tiro l'appelle vir slrenuus et probus atque augusto digmis, nisi contra sacramenta fidem per tyrannidem emersisset. Orose et Sulpice Sévère parlent de même.
- GEN. LVG. COS. II. Le génie de Lyon tenant une haste et une corne d'abondance. Revers d'un aureus d'Albinus, récemment acquis au cabinet de France.
s Les phalène étaient soit des décorations militaires (voy., au tome II, p. 612, le centurion Q. Publius Festus), soit des ornements de poitrail pour les chevaux. (Voy. Monaco, les Monuments du musée national de Naples, pi. 12i, e). La phalère d 'Auvers a été l'objet de dissertations savantes résumées par M. Robert de Lasteyrie, dans la Revue archéol., 1885, p. 540 et pi. LUI.
de Maxime, il fut tué (25 août 385)1. Il y eut peu d'exécutions; elles n'étaient pas nécessaires, puisque les peuples et les légions s'étaient donnés volontairement au nouvel empereur2. Sa femme, la jeune impératrice Constantia, était morte avant lui; nous avons encore son tombeau.
1 Zosiine, IV, 35. Sur la mort de Gratien, les récits diffèrent. Saint Ambroise (in Psalm., CI) le fait tuer dans un festin.
2 Le consul de cette année, le Franc Mérobaud, fut tué à Lyon avec le maître des offices, Macedonius. Un des généraux de Gratien, le comte Vallio, autre Germain que Pacatus (28) appelle triumphalis, se donna la mort.
5 Vatican, salle des Sarcophages, n" 566. Monument d'un seul bloc de porphyre, rouge qui provient de l'église de Sainte-Constance-hors-les-Murs, où Constantia avait été inhumée (voyez, ci-dessus, p. 415 et 417, n. 2). Les bas-reliefs, d'un dessin lourd et mauvais, représentent des Génies cueillant des raisins, portant des corbeilles de fruits, pressant les grappes sous leurs pieds ou remplissant des urnes du jus de la vigne. En bas se voient des paons, symbole de l'immortalité.
Sarcophage de Constuiilia •
Monnaie de Flavius Victci