‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 15 sur 62 · Anxia ma/ec (Juvénal, Saf. X · texte numérisé non relu

Anxia ma/ec (Juvénal, Saf. X

elles lui adressent de suppliantes prières, afin qu'elle envoie à leurs filles les charmes qui séduisent, et elles s'ingénient de mille manières pour aider la déesse à embellir leur enfant. « Yoyez les mères, dit Oluerea, elles sont tout occupées à baisser les épaules de leurs filles, à leur serrer la poitrine pour les rendre élancées. En est-il une qui tourne à l'embonpoint, aussitôt la mcvc de s'écrier : C'est un -athlète!

Et elle lui retranche les vivres jusqu'à ce qu'elle l'ait rendue, en dépit de son tempérament, mince comme un fuseau '. » Mais toutes ne sont pas, comme celle-là, des mères de comédie. 11 en est, et c'est le plus grand nombre, qui apjjrennent à leur fille à filer la laine et à tisser des vêtements. La jeune fille de bonne maison étudie, à l'école publique ou sous des maîtres particuliers, les deux littératures grecque et latine, surtout par la lecture des poêles, exercice daugereux qu'un maître trop jeune rend parfois encore plus redoutable ^ On lui enseigne aussi la musique, le chant, la danse, et ces talenls, dit Stace, font trouver un mari\

Cependant l'époux tardant à venir, tous les amis de la maison sont mis en campagne, avec cette phrase vieille comme le monde et qui durera autant que lui : « Trouvez-moi donc un mari pour ma fille. » Et pourtant cette fille touche à peine à sa treizième année; mais, comme les institutions romaines autorisent le mariage à douze ans révolus, les inquiétudes maternelles se sont éveillées dès le terme légal. Enfin un époux se présente, qui n'est ni parent

Vùnus (Slatii.; trouvée à Ostie.

Allas tic Vlmt. arc/i., IX, pi. 8.)

* Térence, Eun., 315.

* Voyez, dans Suétone, de Gramm., 1G, un exemple de ces séductions.

* Silven, III, 5, 03. Cf. Ovide, An amal., III, 31.5, et Pline, Episl., V, xvi. Aux fêtes religieuses, il y avait souvent des chœurs de jeunes garçons et de jeunes filles. Voy. Hi&t. des Romain», t. III, p. 780, et Suétone, OcL, 100; Ovide, Trisl., II, 23; Pline, Epiai., IV, xix.

au degré prohibé ni étranger, deux obstacles péremptoires, bien que le premier n'ait pas empêché l'union de Claude avec sa nièce Agrippine' : le sénatus-consulte fait pour ce prince a même gardé force de loi.

Du reste, que l'étranger se fasse donner les droits de cité romaine, il

rentre dans les conditions

communes : Jastx sunt h . '" > !

miptiss quas ci ces Romani contrahunt '. Mais notre futur n'est ni trop proche parent ni étranger, en outre, il est épris de la jeune fille ou de sa fortune. « Je vous accorde ma chère fille, dit le père, et puisse cela être heureux pour moi, pour vous et pour elle. » Ces mots n'ont encore que la valeur d'une promesse révocable ; l'engagement devient légal seulement après la cérémonie des fiançailles.

L'heure regardée comme la plus favorable est la première ou la seconde heure du jour, six ou sept heures du matin. La famille, les amis, se sont assemblés dès le lever de l'aurore dans la maison paternelle, et, en leur présence, le futur renouvelle sa demande au père, qui accorde son

' Les cas d'empêchement au mariage étaient nombreux. On les tirait de la parenté et de la condition : ainsi un sénateur ne pouvait épouser une affranchie; un tuteur, sa pupille; une femme libre, le colon d'un tiers; un Romain, une femme barbare; un gouverneur, une femme de sa province.

- La capacité de contracter les justes noces s'appelait connubium, et \e jus connubii appar- '.ouait aux seuls citoyens romains, mais pouvait être concédé aux pérégrins par le pouvoir léifislatif.

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Jeunes musiciennes. (Bas-reliof en marbro du musée du Louvre, n" 179 bis du catalogue.)

258 L'I-MIMRE \iï LA SOr.IKTK ROMAINK.

consentement. Donné pai-dcvant de nombreux témoins, ce consentement a Ibree d'acte, et le futur qui voudrait se dédire ensuite pourrait être poursuivi par les parents de la jeune iille*. Toutefois on dresse le plus souvent un contrat, que signent les assistants. Dès lors ruiiiou est assurée, et l'on se sert déjà des noms de gendre et de beau-père. Kii effi'l, toutes les parties intéressées ont consenti : on a demandé à la jeune iille si elle ne mettait point empêchement au contrat, et son silence a été regardé comme un assentiment ^ Les deux futurs époux sont fiancés. Comme gage d'amour et de tidélilé, le jeune homme offre à la jeune fille un anneau de fer sans ornement ni pierreries, symbole de l'austérité du lien conjugal. La fiancée le passe à l'avant-dernier doigt de la main gauche, que l'on assure correspondre directement avec le cœur''.

Le contrat préalable signé et les conventions provisoires établies, on fixe le jour du mariage. L'intervalle entre les fiançailles et les noces est ordinairement assez long; d'ailleurs tous les temps ne sont pas propices. Ainsi le mois de mai est fatal à cause des Lémurales. « Ce sont des jours, dit Ovide *, où ni la veuve ni la vierge ne peuvent allumer le flambeau d'hyménée; celle qui alors se maria ne survécut jamais longtemps. » Et le ])euple a un proverbe à ce sujet : Les ntaucaises femmes seules se marient au mois de mai. Le mois de juin, au contraire, est heureux, mais seulement à partir des ides, c'est-à-dire du 13; les douze premiers jours sont funestes. Ovide l'assure^: il le tient de la femme même (\u flamen dialis : «Il faut attendre que le Tibre ait emporté dans la mer toutes les immondices du temple de Vesta. » Or il parait que le Tibre attend lui-même jusqu'au 15 juin pour accomplir ce travail. Les calendes de juillet, jours fériés où il n'est permis de faire violence à personne, ne sont pas moins dangereuses pour les unions. Les veuves seules peuvent se marier à cette époque, car elles savent ce qu'elles font et sont censées ne pas subir de violence. Les lendemains des calendes, des noues et des ides sont encore des jours de mauvaise chance : txdis aliéna temporal

• L'action en donnnages-intérèls accordée au père disparut de bonne heure, mais on frappa Ac. la note d'infamie celui i\\\\, malgré une promesse suhsislante, contractait des fiançailles nouvelles.

* Dig., X\l, 1, il et M; l'ipien [ibid., \i, § 1) fait une restriction que Paul, au titre 2, fr. 2, ne conserve pas. Cf. Cod., V, 4, 12, et Accarias, 1, p. 147.

s Mine, llht. nat., XXXIII, 12; Juvénal, Sal. VI, 25, et Dig., XXXIV, 1, 3G, \.

♦ Fusl., V, -487 sqii.

& ma., VI, 2i'j.

^' Macrobe, Sulurii., I, iî).

Avant les nocos, on a soin d'offrir des sacrifices à Jiinon, à Vénus ci aux Grâces. Le père apporte des présents à sa fille', et ses amis l'aident à bien fah'G les choses : Pline envoya ainsi 50000 sesterces à Oiiiiitilien^ ; mais la libéralité du futur époux est enchaînée ])ar une loi née de l'usage, qui ne veut pas que la pureté de l'affection

Les Grâces. (Groupe du Vatican.)

conjugale soit altérée par un mélange d'intérêt : une femme doit aimer son mari pour lui-même.

La veille du mariage on dresse le contrat définitif ' ; la dot, les échéances de payement, y sont consignées. Généralement, dans une bonne maison, la fille reçoit un million de sesterces, dot que n'accepterait pas un de nos quarts d'agent de change. C'est la somme que

' FHmo, Epist., V, XVI.

'^ Ibid.. IV, XXXII.

5 II n'était pas nécessaire, comme aujourd'hui, que le contrat précédât le mariage ; il pouvait ne venir qu'après.

i.'KMiMisi-: i;t i.v socU'ïi'; r.oM.MNF.

doiiiK» Aiigiisto à Ilortnliis pour qu'il prenne leninie, Messaline à Silius ])onr qu'il réponsi'. 11 est vr.ii ((iit> celle-ei ;ipport;iit « en es))éranee » l'iMnpiic ou la inorl '.

Dans les anciens temps, la lulure allait, la nuit (pii précodait les noces, conduite par quelque parente âgée, prendre les auspices dans le

t('nii)l(' voisin, jMuir se concilier les bonnes grâces des dieux Pilumvm et Picvmnm. Par la suite les devins, intéressés à ne pas laisser tonihcr cet usage profitable, vinrent eux-mêmes au matin a pporter les auspices. F^a jeune nilc couche cette dernière nuit dans son lit virginal, vêtue d'une tunique blanche et de réseaux couleur de safran.

Lorsque le contrat de mariage ou iuslniment dotal a été accepté, que le consentement des époux et de ceux dont ils dépendent a été donné, le mariage est légalement conclu ; aucune autorité civile ou religieuse n'y intervient, excepté dans le mariage patricien, que le grand pontife et le Hamine dial consacrent par un sacrifice. Les pompes, les cérémonies qui l'accompagnent, ne sont point nécessaires à sa validité.

De par la loi, la femme a reconnu dans son époux un maître; elle est en sa puissance et elle y vient de trois manières : par Vusage, la cocmjilioii fl la ronfurrédlion.

L'usage est la possession prolongée qui conduit à l'acquisition

« Ti.ciln, Ami.. XI,57 ; Sér.èquo, Cons.ad llclv.,\^; Juvci.al.Sa/. X, 335 : Rilu dcciescenlena. * Jolie statue, en marl.io pontélique, des premiers temps de Tempire. (Musée du Louvre.)

d'un ilroit, usucapio. Lorsqu'une femme a passé une année entière dans la maison d'un homme, elle tombe sous la puissance de cet homme; son père même ne peut la taire sortir de la demeure devenue conjugale : il y a prescription. Toutefois la prescription est interrompue, si dans l'année la femme a passé trois nuits hors du domicile commun. A ré|)oque où le divorce était interdit à la femme, tandis que le droit de répudiation était reconnu à l'homme, la femme, en évitant par la trinoctium usurpatio de tomber sous la puissance du mari, se donnait en fait la liberté que le droit attribuait exclusivement à l'époux, car elle pouvait alors se faire réclamer par son père ou par son tuteur. Mais l'MSiis disparut de bonne heure et n'était déjà plus qu'un souvenir au temps de Gains ', c'est-à-dire au second siècle de notre ère.

Tous les mariages se contractaient alors par la coemptio, vente simulée que deux époux se faisaient l'un à l'autre de leur personne, et cette vente s'accomplissait avec les cérémonies ordinaires de la mancipation. La femme vient au Forum, devant le préteur ou le duumvir. Elle a trois as : l'un, qu'elle remet au libripens; le second, qu'elle dépose dans un simulacre de maison; le troisième, qui est placé dans sa chaussure. Avec le premier elle achète son mari ; avec le second, le droit d'entrer dans sa nouvelle demeure; avec le dernier, les dieux pénates et la participation au culte religieux de la famille dont elle va faire partie.

• Gaïus, Iiist., 1, m.

Femme romaine richement drapée.

(Statue en marbre de Carrare; musée du Louvre,

11° 511 du catalogue.)

2C)i L'EMPIRE ET LA SOCIETE ROMAINE.

Le dialogue suivant s'engage: « Femme, vcux-tu être ma mère de famille? — Je le veux. — Homme, veux-tu être mon père de famille? — .It^ le veux. » Ces formules prononcées, la cérémonie est terminée, cl l'effet n'en pourra être annulé que par la remancipatio.

Le mariage ])ar la cnnforrcatio exigeait senl des cérémonies religieuses et mettait la femme dans l'absolue puissance du mari, in manu. 11 s'accomplissait en présence de dix témoins, représentant sans doute les dix curies d'une ancienne tribu, par les mains du souverain i)ontife ou du flamine de Jupiter, avec des formules et des paroles solennelles: c'est « l'hymen selon les lois sacrées' ». On offrait un sacrifice où l'on présentait un gâteau fait de l'espèce de blé nommée fiif, cl, si cette cérémonie très-longue était interrompue par un coup de tonnerre, force était delà recommencer, comme on faisait pour les comices du peuple. On ne devenait flamine de Jujiiter, de Mars ou de Ouirinns, qu'à la condition d'être né ex confarreatis nuptiis. Les prêtres eux-mêmes devaient se marier ainsi; de sorte que le vieux mariage patricien subsista autant que la vieille religion, mais, comme elle, aussi pauvrement. Sous Tibère, on trouva à grand'peine trois patriciens remplissant la condition requise pour être flamine de Jupiter ^ L'union par confarréation ne pouvait être détruite que par le sacrifice de la diffarréation.

Le jour des noces est un jour de joie pour Pilumnus et Picumnus : celui-ci, le roi des génies, le génie y.ar è'ioy^^v, le Pluton des mânes, comme on l'appelle, le protecteur des unions pieuses; Pilumnus, le défenseur des maris. On leur envoie des vœux et on leur dresse des lits. Les divinités ennemies du mariage sont aussi par crainte comblées d'honneurs : on s'efforce de désarmer leur courroux. Cérès, Apollon et Bacchus, irrités chacun pour des motifs différents contre le dieu Hymen, voient leurs autels fumer tout le jour. On leur offre le vin et le miel dans des vases purifiés dès la veille. Le génie de la maison prend part à la fête ; même le sordide Euclion, lorsqu'il marie sa fille, se résigne à acheter un peu d'encens et des couronnes de fleurs pour le génie domestique '. La porte de la demeure nuptiale est parée de tentures blanches sur lesquelles courent des guirlandes de fleurs et de

' Depuis que l'emperpur était le grand pontife, il s'était déchargé du soin de faire ces mariages sur un prêtre, sacerdos coiifaiiealionum cl diffarrculionum. (Willnians, 1286.)

* Tacite, Ann., IV, 10. Gaïus, sous Marc Aurèle, dit encore : quodjus eliam noslris temporibus in mn esl (I, 1 \2]. Cf. § 13G, qui montre que ces mariages étaient fort rares.

^ Haute, Aulular., 581.

feuillage; à l'intérieur, on découvre les images des aïeux et l'on allume les torches pour illuminer la maison. Dans les cérémonies tout est symbolique: ainsi on jette le fiel de la victime loin de l'autel, pour montrer qu'il ne doit y avoir que douceur dans l'union conjugale. Le costume de la mariée est une véritable allégorie. Ce voile rouge-orangé, ce flammeum couleur de safran* qui couvre sa tète et ne laisse voir que son visage, c'est l'ornement habituel de la femme duflamine, à laquelle est interdit le divorce ; la tunique blanche représente la virginité ; la

|||j{||l|||Ni 1 ini—^pmil 1I111III1IP|||

Jeune mariée se couvrant la figure avec le flammeum. (Bas-relief du Louvre, d'après un antique de la villa Albani.)

coiffure, élevée en forme de tour, à peu près semblable à celle des vestales, avec un javelot qui la traverse, indique que la femme se soumet à son mari ; la couronne de verveine est le symbole de la fécondité, et la ceinture de laine qui entoure sa taille témoigne de sa chaste pudeur. Ainsi parée, la mariée est placée sur un siège que recouvre la peau

' Jiivéïial, Sal. II. 129; Apulée décrit une noce (Met., IV, 81). Voyez aussi, dans Catulle (LXI et LXII), VÉpithalame de Manlius et le Chant nuptial.

iruiK^ i)ivbis ininiolL'c dans un sacrifice; son mari s'assoit à côté (i'olle sur un siège semblable; tons deux ont la tète voilée. Après avoir oITert le lait et le vin miellé aux dieux, le grand pontife fait manger aux èjxnix le gâteau sacré (far), leur unit les mains, confiant la femme à la bonne foi de son mari, qui sera pour elle un ami, un tuteur, un père.

Le moment où l'étoile de Vénus apparaît au ciel est le signal du départ pour le domicile conjugal. Avant que la jeune femme quitte la maison qui abrita son enfance, le père prend les auspices, puis la livre {Iraditio) à ceux qui vont être sa nouvelle famille, car lui seul peut rompre le lien qui attachait sa fille au foyer des aïeux, sous la protection des pénates domestiques. Cependant on feint de l'arracher du -seuil paternel, en commémoration de l'enlèvement des Sabines. Des enfants d'origine patricienne et qui ont encore leurs parents l'escortent, deux la tenant par la main, le troisième marchant devant elle et chassant les maléfices avec une torche d'épine blanche. Deux autres la suivent, j)ortant une quenouille, un fuseau et, dans une corbeille d'osier, tous les instruments du travail féminin. Quatre femmes mariées, une torche en bois de pin à la main, font partie du cortège; à la lueur de ces flambeaux, la mariée gagne sa nouvelle demeure. Tant que dure la marche, les jeunes gens s'efforcent d'égayer la cérémonie par des plaisanteries qui font parfois monter la rougeur au front et les larmes dans les yeux de la jeune mariée.

Lorsqu'elle arrive à la maison conjugale, le mari, ))lacé sur le seuil, lui demande qui elle est, et elle : « Où tu seras Calm, là je serai dm. » On lui présente l'eau lustrale et une torche allumée : elle jette sur ellemême quelques gouttes de celte eau, sorte de purilication, et elle touche à la torche, qu'on se hâte de mettre en lieu sûr. de peur que de méchantes gens ne s'en servent pour des maléfices. Avant d'entrer, elle frotte d'un peu de graisse de porc les jambages de la porte, afin d'écarter les charmes funestes'. Ses compagnes la soulèvent alors dans leurs bras, j)0ur qu'elle ne touche pas du pied le seuil consacré à Vesta, la déesse vierge, et le mari jette aux enfants quelques noix, en signe qu'il renonce à leurs jeux. La jeune fille avait déjà dit adieu à ses années virginales, en consacrant ses poupées et ses jouets aux divinités (jui avaient

• Chez les V;il;ir]iies d'Acarruiiiic, au nHniiciil où la liaiicée va franrliir le seuil de sa nouvelle demeure, ou lui jiréseuli! du l)eurre ou du miel dont elle frolte la porte, eu marquant .tinsi que sa venue amènera dans la maison douceur et joie : Vxov dicilur ab ungendis postihui. (Ileuzey. le Monl Olympe cl r.icarnaiiie, p. 278.)

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protégé son enfance '. Autour du foyer sont les images des aïeux et celles des dieux de la maison. Les époux y font un sacrifice et rompent, pour le manger ensemble, le gâteau de fleur de farine, far. Dès lors la femme est associée au culte domestique de son mari; suivant la belle expression du jurisconsulte romain, elle entre en participation avec lui de toutes les choses divines et humaines. Les dieux et les morts de l'époux deviennent les dieux et les ancêtres vénérés de l'épouse. Assise ensuite sur une toison de laine, qui lui rappelle qu'elle doit

Génies conduisant les deux époux, dont la têlc est voilée*.

se servir de la quenouille et du fuseau, la mariée reçoit une clef, symbole du gouvernement domestique, qui va devenir son partage, et l'époux, payant d'avance le Morgengabe, lui remet sur un plat d'argent quelques pièces d'or", don plus délicat que la brutale offrande du Germain au lendemain des noces. La famille entière assiste au souper, qui se termine par une distribution aux convives de mustacex,

' Yeneri donalas a virgine pupse (Perse, Sal. II, 70).

- Camée de la collection Marlborougli, publié par Winckelmann, dans son Histoire de l'art, et par Wieseler, Alte Denkmaler, tome II, pi. LIV, n" 683. Nous donnons hors page une fresque trouvée en 1606 près de l'arc de Gallien et acquise par Pie VII au prix de 10 000 écus romains.. M. \\'oermann {Die Malerei der Altcn, p. 114) pense que les Noces Aldobrandines sont une reproduction d'un original plus parfait. Poussin a imité cette fresque dans lui tableau qui se trouve à Rome au palais Doria.

-- Juvénal, Sat. VI, 204.

L'EMriRE ET LA SOCIETE ROMAINE.

gàloaiix pétris au vin doux et cuits avec des feuilles de laurier, qu'ils onipoi'teut cliez eux comme souveuir de la uoce.

Quelques femmes âgées couduisent eufiu la mariée au lit nuptial, qu'entoureut six statues ou images de dieux et de déesses. Le lendemain est encore un jour de fête. Un repas réunit de nouveau toute la famille, après quoi l'on abandonne les époux aux hasards de la vie intérieure. Seront-ils heureux? On l'espère, mais le croire par avance serait s'aventurer beaucoup pour qui a entrevu l'intérieur de certaines familles, à Rome, entre le temps des Gracques et celui de Vespasien.

Le lendemain des noces, la nouvelle épousée saisit le gouvernement de la maison'; tous, à l'exemple de l'époux, la nomment déjà domina, la maîtresse, et un sacrifice qu'elle offre aux dieux lares consacre cette prise de possession du pouvoir domestique. A partir de ce moment, elle distribue le travail aux esclaves et en surveille l'exécution, sans faire elle-même œuvre servile, à moins que la famille ne soit si pauvre, qu'elle ne puisse avoir un esclave ; plus tard elle dirigera l'éducation des enfants. Après les soins donnés au ménage, elle s'assoit dans Vatrium, au milieu des images des aïeux, file la laine, comme la royale Lucrèce, ou y reçoit ses parents et les amis de son époux. Sort-elle : Poupée articulée Jgs mocurs publiqucs protéocut la jeune fille d'hier de-

(d'api-ès Becq ' ' ...

de l'ouquiéres, vcnuc la matrouc romaine. On lui cède le haut du

les Jeux des , , i a i • r> • i tt

anciens, p. '29). l)ave; Ic cousul uicme se range pour lui faire place. Un propos, un geste trop libre en sa présence, est une offense qu" la loi punit, et ces coutumes de respect sont si anciennes, ((u'on en fait remonter l'origine à Romulus^

Celte femme si respectée est cependant tenue par la loi dans une étroite dépendance. Si elle a contracté le mariage qui donne sur elle à l'époux la manus, elle est considérée comme la fille de son mari, comme la sœur de ses enfants, et tous les liens avec son ancienne famille sont i<iiii|iiis, afin que la discipline de la famille nouvelle en soit mieux affeniiie. L'époux a sur elle le droit de correction le plus étendu.

' In (lomo viri dominium (Macrobe, Salurn, I, 15; Dig., XXXII, 41, et Orelli, ii" 2665).

^ I'liilnrf|nc, Rom., 20; Tacite, Oral., 28.

^ Garrucci, Monumenti del museo Lateranense, pi. XVI.

Dans les circonstances graves, il doit prendre l'avis des parents, à moins qn'il ne s'agisse d'un flagrant délit d'adultère, auquel cas il peut la tuer. S'il n'a pas \amanus, il se contente de la répudier: c'est alors au père ou aux parents de la punir'. Ces tribunaux de famille, qui connaissaient même du meurtre commis par la femme sur son mariy étaient encore en usage sous les empereurs^ On a vu qu'Antonin mettait des conditions à l'exercice par le mari du droit de punir l'adultère de sa femme ^

Pour soutenir les charges du ménage, la femme apportait une dot*: institution d'une extrême importance, car, avec la dot, la monogamie et la nécessité du consentement de la jeune fille au mariage, la matrone romaine posséda la somme de liberté qui convient à la femme, et elle put s'élever à la dignité que comportent les titres d'épouse et de mère. Quant aux droits successifs, la femme était traitée comme fille de famille. Si elle survivait à son époux, elle prenait sa dot et une part d'enfant. Si elle mourait avant lui, sans enfants, elle ne laissait pas de succession, puisqu'elle était regardée comme ne possédant rien. Dans ce cas, le retour pouvait se faire au profit du tiers constituant; la loi l'accordait toujours au père, pour qu'il ne perdît pas son argent en même temps que sa fille. La femme sui juris était autorisée à faire aussi des réserves, et une loi Julia défendit au mari d'aliéner le fonds dotal situé en Italie, à moins qu'elle n'y consentit.

Le droit du mari sur la dot se résolvait à la dissolution du mariage, et, eu égard à cette éventualité, la femme pouvait être dite propriétaire de sa dot; elle conservait en outre l'administration de ses biens propres ou paraphernaux non compris dans la constitution dotale. Ainsi la femme d'Apulée, qui l'avait épousé en secondes noces et qui possédait 4 millions de sesterces, n'en porta que 300 000 au contrat.'Alors, comme aujourd'hui, on abusait du caractère insaisissable de ces biens, et le mari qui méditait une banqueroute frauduleuse mettait au nom de sa femme la fortune qui aurait dédommagé ses Cl■éancier8^

' L'État remettait parfois à ce tribunal le soin de punir les crimes commis par la femme. Voy., pour les bacciianales, Hisi. des Romains, t. U, p. 245.

- Tacite, Ann., XIII, 52.

' Hist. des Romains, t. IV, p. 42 i. La femme judiciairement convaincue d'adultère était reléguée dans une île avec perte de la moitié de sa dot et du tiers de ses biens. (Paul, Sent., II, 26.) Après Constantin, elle fut punie de mort.

* Les jurisconsultes du cinquième siècle imaginèrent la donatio propter nuplias , C'était une somme apportée par le mari, confondue avec la dot et qui, à la dissolution du mariage, était assurée à la femme et aux enfants. {Inst., Il, 7, § 3.)

" Dig., XLII, au titre 8 : quœ in fraudera crediiorum fada sunt.

Si pouiiant celle-ci avait ollo-nicme rompu le inariago par un divorce tlemanilé sans motif, le nuui retenait un sixième de la dot par chaque enfant jusqu'à concurrence de trois sixièmes. Si elle avait rendu ce divorce nécessaire par une faute, elle jierdaif, d'après l'ancien droit, toute sa îlot; plus tard on ne lui en prit qu'un sixième ou même que la liuitièiue partie.

11 riait interdit à la veuve de se remarier avant un intervalle de dix mois, à peine d'infamie pour son père et son nouveau mari, j)our ellemême, quand l'infamie s'appliqua aux femmes. Malgré les encouragements donnés aux secomls mariages par les lois Julia et Papia Poppxa, les veuves qui ne se remariaient pas étaient entourées d'une estime pailirulièi'e.

Dernier trait de mœurs: la femme devait pleurer son mari, eingere vinun, et certaines interdictions lui étaient imposées pendant la durée de ce deuil; mais le mari n'était pas soumis à la réciproque '.

Le conmhinal existait à côté du mariage comme union autorisée par la loi, probablement depuis Auguste, mais ne produisait jtas d'enfants légitimes capables de succéder. Il avait lieu d'ordinaire entre personnes auxquelles la loi ne permettait pas de contracter de justes noces : aussi la concubine était ordinairement une personne de petite condition, souvent une alfranchic^

Les jurisconsultes avaient défini le mariage l'union complète et « indistincte » de l'homme et de la femme". Cependant les divorces, très-rares aux premiers siècles, devinrent fréquents dans les derniers temps de la république.

Si l'on i)asse des jurisconsultes aux poètes, on retrouve ces coutumes en action, mais décrites avec la malice spirituelle d'écrivains qui ne veulent montrer qu'un côté des choses, celui qui prête à lire. Plante met en scène une jeune femme qui se plaint à son père d'être méprisée et délaissée pour des courtisanes; et le père de répondre : « Ne l'ai-je pas exhortée à te montrer soumise à ton mari, à ne pas épier ses démarches, ce qu'il fait, où il va? — Mais il est l'amant d'une courtisane qui demeure ici près. — Il a raison, et je voudrais que, pour te punir, il l'aiiiiàl davantage*. ;> Ailleurs ce sont deux matrones dont l'une

* Uxores viii iMjcre non compellentur (Dig., Ht, 2, 9).

* Le père do l'Uno le Jeune avait pris pour concubine une esclave, conlubcrnalis, qu'il nomrnn dans son lestamerit. Vcspasien, étant empereur, eut une concubine, de même An- (onin, Marc Aurèle, Constance Cblore et Constantin.

- I)ig., \XIII, 2, 1.

* i'Iaule, Mcnxchmi, 78!) et suiv.

se plaint, l'autre console et exhorte : « Ecoute-moi, dit la conseillère, ne Iiiltc pas avec ton mari, laisse-le aimer, faire ce qui lui plaira, puisque rien ne te manque chez toi ; prends garde au mot redoutable : Dehors, femme ' ! » C'est la formule terrible qui oblige toute femme pauvre à dévorer ses affronts et sa douleur. Elle mettra au monde un (ils, source de consolation et d'espérance : l'époux refusera peut-être de l'accepter et fera exposer l'enfant. Que ce mari lui soit odieux ou non, il faut qu'elle aille à sa rencontre lorsqu'il approche, et, aurait-elle tous les soupçons, elle n'ose l'interroger. Qu'elle sorte secrètement, elle sera répudiée : ainsi Sempronius Sophus répudia sa femme, dit Valère Maxime", parce qu'elle avait assisté aux jeux du cirque sans le prévenir. Tandis que la femme vit dans cette contrainte, le mari lui dérobe son manteau pour en parer une maîtresse. Vous vous étonnez : le poète répond: « Il a fait comme les autres % » — comme quelques autres, dit l'historien, qui ne prend pas, pour une fidèle image de la société, le théâtre où ne se montrent que les vertus, les vices et les travers du petit nombre.

Voici un second ménage; les rôles sont changés; la femme règne et gouverne. Altière, impérieuse, elle fait tout plier sous son autorité; prodigue et somptueuse, elle se promène en char, remplit sa demeure de marchands et de créanciers. Que l'époux paye et se taise. S'il parle : « Eh quoi! n'est-ce pas moi qui vous ai enrichi ? N'est-ce pas ma dot qui fait votre fortune ? N'est-il pas juste que j'aie quelques fantaisies? » Encore, si elle donnait un prétexte à soupçonner sa fidélité, l'époux la répudierait et garderait une partie de ce qu'elle a apporté; mais elle est sévère dans ses mœurs; que faire ? Ira-t-il demander le divorce sous prétexte d'incompatibilité d'humeur? Ilélas! il le voudrait, mais la loi est formelle : si le divorce est provoqué par le mari, la femme, quoique y consentant, retirera sa dot, et les enfants resteront à la charge du père. Il n'a donc qu'à prendre son mal en patience: c'est ce qu'il fait en cherchant au dehors des consolations. Ainsi, d'un côté, une femme tyrannisée, subissant patiemment tous les affronts de peur d'entendre retentir à ses oreilles les mots : I foras, muUcr; de l'autre, une femme acariâtre, grondeuse, dépensière, qui tourmente son mari en toute sécurité, à l'abri de sa fortune*. « La femme sans dot est à la dis-

* Plaute, Casina, 178-195.

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