‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 25 sur 62 · VI · texte numérisé non relu

VI

^ Mommsen, Inscr. Neapol., n° 625. Voyez les conseils que Fronton [ad Amie, II, 10) donne à ses compatriotes pour le choix de plusieurs patrons.

Monnaie d"nn patron de cité'.

(|iii tenait à ce qu'on pût dire de lui, en le voyant passer au Forum (ui entrer an théâtre : « Voilà le patron de telle puissante cité! » Dans cette société où les mœurs de l'aristocratie républicaine avaient laissé tant de traces, on se rappelait que Scipion et Marcellus, Brutus et Caton, tous les grands citoyens de Rome, avaient été patrons de villes ou de peuples. Aloi's ce patronage était utile, même à ceux qui l'exerçaient; maintenant il n'était plus pour eux qu'honorable, mais il l'était beaucoup, et les personnages les plus considérables ne dédaignaient point de placer ce dernier reste des distinctions décernées par le peuple à côté des titres conférés par l'empereur ^ Quant aux villes, ce patronage leur

était une garantie contre les excès d'un gouverneur qui, au fond de la province la plus lointaine, était obligé de veiller sur sa conduite par crainte (les accusateurs redoutables qu'un peuj)le offensé pouvait susciter contre lui au milieu du sénat de Rome". On ne cachait point cet intérêt égoïste :

y^^'^MT l'acte qui constituait officielle-

^ ^^ ment le lien entre le peuple et

Cisfiiic de L'Iadijiteur. (Musée de Nanles.) „ , , •< ,

' '' ^ ' son i)atron portait souvent ces

mois : « Nous vous offrons cet honneur suprême de notre cité, pour (pie, |tar vous, nous soyons toujours en sécurité et bien défendus. » Aussi le lien venait-il à se relâcher ou à se rompre, on le renouvelait.... nmoravit Iwapilium \

i*our choisir le patron, le sénat s'était assemblé; un décret avait été préparé par les décurions, présenté à l'assemblée publique et volé coniin(! un acte législatif ^ : c'était un contrat qui liait la

' MVMCII'II l'ATHONVS et un ai)lus[re, onieineiU qui décorait la poupe des navires. Mé- (i;iilioii de Ijronze de Gadés.

* Orelli, II" 784.

'' Voyez le discours di- Tlirasea au sénat et les exemples louriiis par l'iine le Jeune.

* Orèlli, II- 405C-7.

* Comcnlicnlc populo (lienzen, n° 7171). .\ Malaga (cliap. lxi), à Geneliva Julia (chap. cxxx), le clioix du patron se faisait ]iar un décret de la curie rendu aux deux tiers des voix.

postérité du protecteur et celle des protégés* : aiusi Bologne était dans la clientèle des Antonius% Lacédémonc dans celle des Claudes, la Sicile dans celle des Marcellus, etc. : aussi voit-on des femmes, des entants, patrons d'une cité '\ On gravait l'acte sur une table de bronze ou de marbre, tabula ho^pitalis, que l'on gardait dans un temple, et l'on en déposait solennellement une copie dans la maison du patron'; de ce jour, il devenait le défenseur ofliciel de la cité auprès du gouvernement, et des citoyens devant les tribunaux. Pour ses clients, il épuisait son crédit et sa bourse, il reconstruisait leurs monuments écroulés ou en bâtissait de nouveaux; il leur donnait des jeux d'athlètes ou de gladiateurs, des fêtes, des repas publics; il leur faisait des distributions d'argent ou fondait, comme Pline, quelque institution de prévoyance et de charité.

Mais aussi il marchait, dans la ville, en tète des magistrats; il avait, au temple, au théâtre, dans les festins, la ])remière place ; on lui offrait des présents qu'il rendait au centuple; on lui votait de son vivant des

Athlète ou gladiateur combattant.

(Statue eu inarbre du musée de Naples.)

' Eumqitc cum liheris poderisquc suis palronuin cooplavcrunl (llenzen, 11° Oilô). On con-

iiiiit bon nombre d'actes de ce genre.

- Suétone. Oclav., 17.

' Puer c(jre(jius ah origine palronus ordinis et populi (Orelli, 11° 57()7). Une des filles de Marc Aurèlc avait ce titre à Guelma (L. Renier, Iiiscr. d'Alg., n'" 271S-9), une prêtresse de Vénus, à l'clluiiunn (Orelli, n° 4050), etc.

* Orelli, n" 784.

inscriptions d'honneur, des bustes, des statues; et, à la mort, un tombeau où l'on écrivait : « Ce monument a été élevé aux frais de la communauté, par décret des décurions, en reconnaissance des services rendus parN. à la république '. » La protection du patron était plus efficace que celle de Jupiter : on le payait, comme le dieu, avec un peu (le fumée, de })ompe, des acclamations, et tout le monde était content, à commencer par celui qui s'était à demi ruiné pour paraître quelque chose ^

Aux libéralités faites par les riches de leur vivant s'ajoutaient les legs testamentaires, qui étaient très-nombreux, la loi laissant au

père l'absolue disposition des trois quarts de son bien, et les mœurs exii^cant de lui qu'il fit un testament. VY\-CALATOI^-D^^;;.:;ir . ^ y^.,,,,^ ]p sénatus-consulte Apronien

rendu sous Trajan ou Hadrien, les villes ne pouvaient recueillir un don ou un héritage, à moins d'une auto-

V- •■•■ , '^^m-&-.,j^^'£^'^ risalion s])éciale, comme pour Marseille sous Tibère, ou par des mesures

liijcrililioii lihicùc ;iii-(1l'Ssous (le la statue ■ • - •. .mi i i •

de Marciis Cajaioriuss. combiuecs dc mauierc a éluder la loi,

comme fit Pline pour assurer à Côme une renie de 50 000 sesterces. Mais les amis, les « confrères » du mort, même des étrangers qui honoraient la ville ou l'Ivlat, trouvaient dans les testaments des donations inattendues. Pline écrit à Trajan : « Julius Largus, de la province Ponti(jue, dont je n'avais jamais vu le visage ni entendu le nom, m'a prié par son testament de prendre sur sa succession 50 000 sesterces et de partager le reste entre les villes d'IIéraclée et de Tyane pour y être employé à des ouvrages publics ou à des jeux quinquennaux *. » La famille romaine était for-

' .... Eiqiic oh mcrUa ejiis erqn rem piihlicam scholain el statuas decrevH (Orelli, n° 344). Cf. le 11° Ô8.J3 : deux slatues, un bouclier d'arg^ent, cfc.

* Dans re cas le rnuuicipe venait (|uolf|nefois en aide à la famille du patron. Des femmes, des filles dont les maris ou les pères s'étaient peut-être ruinés au service public, obtenaient des décurions ce qui était alors une des grandes préoccupations de la vie, un tondjeau. {Itiscr. de Lyon, n" 104.)

5 Elle doit ainsi se compléler : Marco CALATORIO Marci filio OVARTONI MVNICIPES ET INrolœ AEHE CO.NLATO : « A Marcus Calalorius Quarlio, fils de Marcus, les citoyens du mu nicipe el les liabilants, avec l'argent qu'ils ont lassemblé. » (Musée de Naples. Cf. Koux, op. cil., I. Vf, pi. 8(3 et p. 107.)

♦ Episl., X, 7îf. Auguste, en vingt ans, avait reçu 1400 millions de sesterces par legs testamentaires, quoirpi'il en refusât beaucoup (Suétone, Odav., 101 et 00).

tilîée plutôt qu'affaiblie par cette liberté testamentaire, qui obligeait le fils à plus de respect envers son père, en même temps qu'à plus de prévoyance pour lui-même, et la cité y gagnait de n'avoir point dans ses murs des hommes se considérant comme des étrangers au milieu de leurs concitoyens.

Ces relations établies par la coutume entre les diverses classes de la société donnaient un caractère ])arficulier aux mœurs municipales, malgré la distinction blessante que la loi établissait entre Vho)iestior et Yhu- ))h7/o/', différence dont, après tout, le coquin seul s'apercevait. Les riches paraissaient comme chargés d'assurer les plaisirs et, dans une certaine mesure, la subsistance des pauvres \ C'était pour eux qu'ils bâtissaient tout autant que pour les sénateurs, puisque la communauté tout entière venait s'asseoir au même théâtre, se baigner aux mêmes thermes, se promener sous les mêmes portiques. Chez nous, il est rare que le riche et le pauvre se connaissent ; dans la ville romaine, ils étaient en rapports continuels par la clientèle, le patronage, les libéralités, qui associaient les uns aux joies des autres; par les jeux, les spectacles, les exercices, qui leur étaient communs. De tout cela s'était formé un esprit de mutuelle bienveillance et de discipline qui garantissait la tranquillité de l'empire.

* On a d'assez nombreux exemples, dans les inscriptions grecques, de citoyens généreux important du blé en temps de disette et le vendant à bas prix. D'autres fois ce sont les magistrats qui font l'opération au nom de la ville. (6u//c^ de corresp. hellén., lévr. 1881, p. 89.)

Statue en bronze élevée à un citoyen d'Herculanum (Jlarcus Calatorius). Jlusée de Naples.

Pourquoi n'en est-il pas ainsi dans notre société ? Par plusieurs raisons. Nous n'avons pas le grand municipe romain avec ses habitudes de relations étroites entre les citoyens ; nous avons la loi du partage forcé des biens qui empêche les libéralités testamentaires, en faisant de la fortune du jièrc la propriété inaliénable du fils. Dans la famille, en retirant à son chef le droit de déshériter l'enfant qui jette la honte sur son nom, on a détruit la discipline domestique ; et dans la population, nos révolutions perj)étuelles ont produit un sentiment farouche de fausse égalité qui a chassé de nos mœurs le patronage et, de la vie publique, le respect. Chacun est maître de soi, ce qui est \ni bien; mais beaucoup aussi restent isolés dans l'immensité de l'État et sont prêts à accuser la société des maux que cet isolement leur cause.

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