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IV. — COLLEGES ET INSTITUTIONS DE BIENFAISANCE

Nous avons jusqu'à présent considéré la ville romaine dans son ensemble; mais le municipe contenait, comme autant de petites cités, les corporations {collcgia, imiversitatcs) formées par tous ceux qui trouvaient intérêt ou plaisir à s'associer. Longtemps ce droit d'association s'exerça sans entrave, et il existait des corps de métiers dès le temps de la plus ancienne histoire de Rome'. Lorsqu'ils devinrent, au dernier siècle de la république, une cause de troubles, on les supprima, à l'exception d'un petit nombre de collèges que protégeait leur antiquité ou leur caractère leligieux. Clodius, pour se faire une armée révolutionnaire, les rétablit en 58 et en créa de nouveaux avec la lie du peuple. César les força de se dissoudre, et Auguste ne toléra que ceux qui étaient fondés en vertu d'un sénatus-consulte*. Ses successeurs restèrent fidèles à cette politique

' Gaïiis, dans son Commentaire sur les Douze Tables, dit : Sodales surit qui ejusdem collegii sunl, quam Graeci éraip(«v vacant. His autem potestalem facit lex pactioncm qiiam velini sibi ferre, dnm ne quid ex publica lege corrumpanl. Il pense que ce droit d'association est tiré d'une loi de Solon qu'il cite et qui montre l'étendue et la variété de ce droit : èàv Si ^vii^-oî, ii çpâTope;, ■« taiûjv o:^îw/, 'n vaOtat, ii o'jaaiToi, ti ôu.OTa«oi, yi OiaaÛTat, ii èirt Xîav cî-/o[i.evot, ■« eï; è[j.Troptav.... iDig., XLVil, 2-2, 4). Les Douze Tables no défendaient que les rassemblements nocturnes, et la 'oi G.ibinia que les réunions clandcslines (l'orc. Lalro, Declam. contra Catil., § 10). Sur les colleqia, corpora, sodalicia, scitolœ arliftcuin et opificum, voy. les cbapitrcs xvu et xvui d'Orelli, l'Index de Henzen, la dissertation de Mommsen, de Collegiis et sodaliciis, Boissier, la Religion romaine, t. Il, p. 274, et Levasseur, les Classes ouvrières, t. I, liv. I, cliap. vi.

* Dion, X.X.WIU, 13; Suétone, des., 42; Oclav., 32; Josèplie, Ant. Jud., XIV, 10, 8. Cf. le

et soumirent aux plus terribles châtiments les membres des associations illicites. « Quiconque, dit Ulpien, forme une communauté avant d'en avoir obtenu la permission est passible des mêmes peines que ceux qui occupent à main armée les lieux publics ou les temples'. » Et ces peines étaient celles de la loi de majesté, la relégation ou la mort avec toutes les horreurs de l'amphithéâtre. On a vu la répugnance soupçonneuse de Trajan à leur sujet, quoiqu'il ait lui-même constitué à Rome, dans un intérêt public, la corporation des boulangers, et Gains disait encore, vers l'an 150'^: « On n'en autorise que pour un petit nombre de motifs. Ainsi on a permis aux fermiers de l'impôt, aux exploitants des mines d'or, d'argent et de sel, de

Pesage des pains clicz un boulanger (bas-relief du tomheau d"Eurysaces). (Voyez ce tombeau tome III, page 755.)

se former en sociétés. Rome a en outre plusieurs corporations légalement établies, telles que celles des boulangers, des bateliers du Tibre et quelques autres". Il en existe aussi dans les provinces. Ces associations peuvent avoir des propriétés', comme en a la cité, une caisse commune, un syndic pour gérer leurs intérêts et les défendre en justice. »

sénatus-consulte de Bacch. [CI. L., t. I, 195); Ulpien, ad leg. Juliam majestatis (Dig., XLYllI, 4, i). On attribuait volontiers à ces associations tous les désordres : la première mesure ordonnée par le sénat pour étouffer la querelle entre Nucérie et Pompéi fut de supprimer les collèges qiiœ contra lecjes instiluerant (Tacite, Ann., XIV, 17). Ce texte montre bien les deux tendances contraires : dans le peuple, désir de multiplier les collèges; dans le gouvernement, volonté de les restreindre. Le chapitre cvi de la loi de Genetiva col. interdit cœlum, convenlum, conjuralionem.

' Dig., XLVII, 22, 2 : collegium illicUum.

- Dig., III, 4, 1.

s Les scribes dont parle Martial (VIII, 58) formaient à Rome un de ces collèges.

* La veuve d'un riche affranchi lègue à un collège un emplacement pour élever une chapelle, une statue en marbre du dieu, une terrasse abritée par un toit avec une galerie où les confrères pourront faire leur repas de corps (Orelli, ir 2417).

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Cependant nous avons remarque, à partir d'ITadricn, une détente dans celle j)oliti(iue, du moins à l'égard des chrétiens, ce qui concordait cerlaintnnent avec une autre au sujet des sociétés de métier ou de lelc, car une constitution des « Divins Frères » Marc Aurèle et Verus prouve l'existence de l'usage par la défense même qu'ils li l'eut d'être membres de deux collèges à la fois, tout en accordant à ces associations le droit de recueillir des legs et d'affranchir leurs esclaves, par consécpient d'hériter de leurs affranchis'. Un demi-siècle plus tard, Alexandre Sévère organisait lui-même tous les

métiers en corporations ^ Les mœurs y portaient. En se sentant perdu dans l'immensité de l'empire, on s'était ))lus fortement attaché à sa ville, et, dans la ville même , le mouvement de concentration, suite du caractère de plus en plus aristocratique que prenaient les administrations municipales, avait depuis longtemps poussé les humilinres à se grouper selon leurs besoins et leurs idées. La politique avait combattu, sans la détruire, cette coutume invétérée du monde gréco-latin ; et, comme il arrive toujours, quand les mœurs sont en opposition avec la loi, que ce sont les mœurs qui l'emportent, la vieille coutume avait triomphé des méliances de la politique. Elle était fortifiée, d'ailleurs, par l'exemple des compagnies que le gouvernement autorisait pour le service de l'Klat ou les besoins du public. Alors les hommes d'un môme métier, d'un môme quartier, d'une même rue, les affranchis d'un même maître, les adorateurs des mômes dieux lares au plus prochain carrefour, les dévots à la môme divinité du temple voisin, les négociants d'un même pays'', ou les Romains {collegium urbanorum) et les vétérans établis dans une ville étrangère, mille autres encore'',

Les « Divins i'rùi'cs » Marc Aiiick- et Verus. (Camée n" '2i5, cabinet de l'rance.)

• Diff., Xr.VII. 22, 1, § 2; XXXtV. 5, 20, et XF., 7>, 1 et 2.

* Laiii|iii(le, Alex. Scv., 02. Hadrien avait élaMi quelque cliose d'analogue pour les ouvriers qu'il einiuenait avec lui dans ses voyages. (Hiat. des Romains, t. V, p. 0.^.)

' Collegium pcregrinorum. .\insi, à Tomi existait ô d^i on la chambre des armateurs alexandrins, etc. Cf. l'errot, p. G7. Une inscription (Orelli, n" 1240) porte : « Les gens de Déryte, adorateurs du .Iu|)iler d'IIélinpolis, établis à l'ouzzoles », et quantité d'autres.

Par exemple des corporations d'artistes, musiciens et acteurs. (Cf. Egger, Mém. dliist.

Ali

se rapprochèrent dans un but de muluelle assistance, de religion ou de plaisir. On s'associa pour faire bombance' ou, comme nos clercs de la Basoche, pour célébrer une fête par des représentations scéniques, pour des exercices de chant, de musique et de gymnase, etc.^ On s'associa surtout pour les funérailles ^ S'assurer un tombeau était, en ce temps, la grande préoccupation de chacun. Les riches s'en

Exercice de chant ou de musique. (Mosaïque du musée de Naples.)

préparaient sur leur domaine; les pauvres, qui n'avaient pas une motte de terre pour porter l'urne sépulcrale, achetaient en commun

aitc, p. 31.) Pour les esclaves, ils ne pouvaient entrer dans un collège que du consentement de leur maître, dominis volentihus. (Dig., XLVII, 16, 3, § 2.)

* Tertullien [ApoL, c. 39) fait allusion aux sociétés de bombance: epulœ, polacula, vorà irinx.... Dans une inscription d'Orelli, n" 4073, les associés s'appellent les compagnons de la bonne chère : convictores qui una epulo vesci soient.

* Les liuli juveiiales célébrés par des collegia juveninn, qu'on trouve en grand nombre en Italie au premier et au deuxième siècle. (Cf. L. Renier, Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1866, p. 164, et Orelli, n'' 1383, 5009, 4094, 4101, etc.)

' 'OiAOTaraoï. Voyez le curieux passage de Gaïus cité plus haut, p. 408. Ces collèges ou quelque chose d'analogue existent encore en Allemagne, Slerhckassen ou Giabkassen. Pour une prime très-modique, la famille reçoit, <à la mort de l'assuré, une certaine somme pour son enterrement : Begrœbnissgeld ; même chose en Angleterre.

.il2 L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

un coin où ils seraient protégés par « les confrères » mieux qu'un chevalier ne l'était, dans sa tombe fastueuse, contre l'insulte des afilches et des réclames, quelquefois contre l'invasion d'un autre mort que, par économie, les héritiers voudraient déposer dans un vieux sépulcre*. Nerva avait encouragé cette institution, en constituant un fonds ])Our aider les j)auvrcs dans la dépense des funérailles, et, comme ces sociétés étaient de beaucoup les plus nombreuses, parce qu'un sénatus-consulte les avait autorisées, d'autres prirent la forme du collège funéraire pour donner un caractère légal à des réunions d'espèce différente.

Nous avons le règlement d'un de ces collèges, celui de Lanuvium'. Pour y entrer, il fallait donner 100 sesterces et une amphore de bon vin (26 litres) ; pour y rester, verser chaque mois à la caisse commune 6 as : moyennant quoi on était assuré d'avoir un bûcher et un tombeau coûtant à la confrérie 500 sesterces, dont 50 distribués aux confrères qui auraient suivi le convoi afin de faire honiienr au moi't. Si l'associé avait quitté ce monde à moins de 20 milles de Lanuvium, trois confrères élus à cet effet partaient aussitôt pour les funérailles, et on leur donnait 20 sesterces comme frais de route. S'il s'en était allé mourir plus loin, on payait le fimeralicutn habituel à celui qui avait fait les obsèques. Enfin, quand un maître, « par méchanceté », refusait le corps de son esclave décédé, l'association n'en célébrait pas moins pour le confrère absent un semblant de funérailles". Les suicidés n'avaient droit à rien. Nos pénitents blancs et noirs du Midi sont le souvenir persistant de ces collèges funéraires.

li'esclave mcndjre du collège, qui obtenait son affranchissement, devait, comme don de joyeux avènement à la liberté, une amphore (le vin (jii'on mettait en réserve. Six fois ])ar an, les confrères dînaient ensemble. Le menu était sobre : pour chaque convive un pain de 2 as, quatre sardines et une bouteille de ce bon vin dont on avait fait provision*. Singulière prévoyance de la part d'une société foné-

' Voyez, niix Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1800, uiio iiiscriplioii de Thasos oi'i le proprié(airp d'uii loiiiboau menace d'une amende de 4000 deniers, au profit du miinicipe, ceux qui voudraient y loger un autre mort. On a beaucoup d'inscriptions semblables. Le payement de l'amende était assuré parce qu'elle était au profit du municipe ou du fisc impérial, arcx ponlificum, et l'autorité publique était armée contre les violateurs de sépulture. (I)ig.,XLVll, 12, 5, §3.)

- lieiizen, n" G08G

" Ei fiinus imaginarium fiel (Ilenzen, ihid.).

♦ l'Iusienrs autres inscriptions mentionnent cette distribution de vin. Cf. Orelli, n° 2417;

raire! Mais l'assistance n'était pas à ces moments-Là occupée de sombres pensées; elle aimait à rire, même à boire, et ne voulait pas être distraite de ses plaisirs jusqu'à ce qu'elle eût vidé les 100 litres (4 amphores) mis sur la table. « Si quelqu'un a l'intention de se plaindre, dit le règlement, ou de faire une proposition, qu'il attende l'assemblée du collège : nous voulons, les jours de fête, dîner tranquilles et contents, ut quieti et hilares.... epulemur. » Comme dans la cité, les infractions au statut étaient punies par des amendes : 4 sesterces pour avoir pris au festin une place qui n'était pas la sienne, 12 pour avoir fait du tumulte, 20 pour une insulte au président : ces amendes servaient sans doute à accroître le menu. Les ordonnateurs de la fête ^ devaient fournir les coussins pour les lits, la vaisselle et l'eau chaude^ qu'on aimait à mélanger à ces vins épais ou miellés ^

un legs particulier assurait deux fois par an, aux simples membres de ce collège, 2 deniers et 5 setiers de vin (I litre GO cent.), aux employés le double, aux dignitaires le triple, à (eus quatre pains pour chacun.

' Macjistri cenaruni ex online alln facfi.

- Le goût des boissons chaudes était assez répandu pour cju'il y eût à Rome beaucoup de lliermopoles, ....in thermopolio.... calidum bibunt (?\aute, CurcuL, II, ni, 15-14).

^ Ce tableau de l'inférieur d'une confrérie romaine est emprunté à la longue inscription trouvée à Lanuviinu (Ilenzen. n" 6086), qui est de l'année 136, et qui porte en tète le sénalusconsulle autorisant les sociétés funéraires. On a conclu de ce texte que la citation de Marcianus au Dig.. XLVIl, 22, 1, où ne se trouvent pas les mots in fumm, qu'on lit darts l'inscription, était incomplète. Ce jurisconsulte parle de la doctrine établie par l'ensemble des rescrits impéi'iaux, mandalis principalibus prxcipitur, et non du sénatus-consulte invoqué à Lanuvium. Il résume cette doctrine en ces mots que les sodalicia sont défendus, et cependant qu'il est permis au menu peuple d'avoir une bourse conmiune, alimentée par des cotisations mensuelles, sous la condition que les réunions n'auraient pas lieu plus d'une fois par mois. Marcianus dit même plus loin : ....religionis causa cotre non prohibcnlur (ibicl., § I), et avec la permission de leur maître les esclaves pouvaient s'affilier, collegio tenuioruni (ibid., § 2). On a opposé à ce passage de Marcianus les paroles suivantes d'Ulpien : sub prœtextu religionis vel sub specie solvendi voti cœlus illicitos nec a veleranis tentare oportet (Dig., XLVI, II, 2). J'y vois une précaution contre les désordres militaires, et je comprends qu'après tant de révolutions de caserne, le gouvernement, tenant pour suspecte toute réunion de soldats, ait placé sous l'interdiction générale, portée contre les assemblées illicites, celles de vétérans qui prétexteraient un sacrifice ou un vœu pour se réunir et concerter une prise d'armes. Il était impossible d'interdire les assemblées religieuses, c'eût été supprimer le culte. Marcianus ne dit pas autre chose. Mais il fallait pouvoir frapper les sociétés qui se couvriraient de l'apparence religieuse ; voilà le sens des paroles d'Ulpien. Les Romains avaient, comme les Anglais, des lois très-rigoureuses qu'ils laissaient souvent sommeiller, mais qu'ils reprenaient au besoin. Ainsi, un principe bien arrêté de la politique impériale était d'interdire les associations, et l'usage constant était de tolérer, même dans les camps (cf. L. Renier, Inscr. d'Alg., 57, 60, 65, 70), toutes celles qui se montraient inoffensives. Contre les autres, on avait toujours en réserve la loi dont on pouvait tirer le glaive : c'est ce que l'on fit contre les chrétiens. Du reste, Mommsen avoue que ces collèges, où il ne voit que des associations funéraires, devaient se réunir ad epnlas cl res sacras quoliens res ferebat (p. 88), et il ajoute que toute asso-

Ces corporations où l'esclave s'assoit à côté de l'homme libre, au même banquet et qui lui assurent, pour sa dernière heure, une pompe funèbre et un tombeau, montrent comme cette société, par SOS idées et par quelques-unes de ses institutions, allait d'elle-même au-devant du christianisme

La confrérie avait aussi son ])atron. On le ])riait bien humblement d'accepter ce titre onéreux, de permettre qu'on gravât au-dessus de sa porte le décret de nomination avec force louanges pour son mérite et sa générosité. Et toujours il se trouvait qnelque marchand enrichi qui était charmé de prendre cette dignité à défaut d'une autre.

Les corps de métiers, comme nos anciennes jurandes, cherchaient

Doulangers pùlriss;uit. (Bas-relief du loinbcau d'Eurysaces.)

parfois des patrons au ciel : le 19 mars, les tisserands, les foulons, les teinturiers se rendaient, précédés de leur bannière', au temple (h' Minerve; le 0 juin élait, pour les meuniers et les boulangers, la fête de Yesta et de lenr corporation. D'autres étaient les adorateurs de Diane et d'Anlinoiis, de la chaste déesse et du mignon qu'un étrange syncrétisme avait réunis dans le même temple à Lanuvium. C'est que toutes les divinités du panthéon romain, les nouvelles comme les anciennes, étaient utilisées, même ces divinités incertaines et poiiilant si j)opulaires (in'on ap))elait des génies, colkgii (jenio. Un leur construisait une chapelle au lieu de réunion de la con-

cinlion qui cul besoin d'une cotisation mensuollo prit, sans se constituer en collège particulier, la forme légale du collège funéraire. Je n'en demande pas davantage : avec cela seul, tout le reste devait passer. La défense, citée plus liant, d'être membre de deux collèges à la fois prouve, contrairement à l'opinion soutenue par Mommsen, qu'il y en avait de diverses sortes, car je ne pense pas que personne tînt à s'affilier à deux collèges funéraires pour avoir deux tombeaux. Walter [Gesch. desRœm.Rechls,r\' 350) pense aussi que les collèges funéraires n'étaient qu'une des catégories des collèges autorisés, et il dit de la tbèse de Mommsen : Seine Gruiulc siiid niclit uberzeiificnd.

' Yexilla colleijioium (Vopiscus, AureL, 7A, et CalL, o).

frérie; le jour de la fête, on leur offrait l'encens et le vin, un grain de l'un, quelques gouttes de l'autre, et une victime dont le dieu débonnaire laissait les bons morceaux aux fidèles, se contentant pour

Diane au chien. (Statue du Vatican, musée Pio-Clôment., n" 022.)

lui-même de la fumée odorante qui s'élevait de la graisse brûlée sur son autel.

Ainsi, à côté des corps de métiers que de vieilles habitudes et la concurrence des esclaves avaient obligé les ouvriers libres à former, il en existait d'autres qui rappellent la confrérie ou ghild du moyen âge.

Le collège se nommait avec une certaine fierté « la république », et

ses membres en étaient « le peuple' »: aussi s'était-il organisé à l'instar de la cité. Comme elle, il possédait le caractère de personne civile que Marc xVurèle lui avait reconnu en lui donnant le droit de recevoir des legs ". 11 avait des statuts, délibérés en assemblée générale, conventu plem, qui étaient sa loi, des cotisations mensuelles qui représentaient l'impùt, son album, ou liste des associés, revisée tous les cinq ans, ses chefs annuels, nommés à l'élection, et ses distributions de vivres ou d'argent faites par quelque généreux patron". Alors, comme les décurions en pareille circonstance, les dignitaires du collège recevaient une part meilleure' ou une somme plus forte, mais, comme eux aussi, ils étaient condamnés à des libéralités onéreuses. Cette façon de reconnaître la dignité du chef en servant mieux sa table avait un précédent fameux : à Sparte, la loi donnait double portion aux rois; Rome honora toujours de cette manière le courage de ses i)lus valeureux soldats*, et l'Église fera de même pour ses prêtres.

Cette pratique bizarre cache une idée qui était juste au temps où les combats étaient souvent des luttes corps à corps. Pour récompenser un brave, on lui donnait le moyen d'augmenter sa force en lui donnant le moyen de manger davantage : par la raison contraire, on punissait un lâche en l'affaiblissant : la saignée était une peine disciplinaire dans l'armée romaine. Ce j)cuple, tenace dans ses habitudes, honorait les pacifiques décurions de l'empire de la façon dont ses aïeux avaient honoré les héros des anciens jours.

Les associations que nous venons de montrer et que l'empire léguera au moyen Age, relevaient le pauvre à ses propres yeux et aux veux des autres. Par leur union, les membres du collège se faisaient place dans la ville et s'y faisaient compter. Isolés, on les eût méprisés ; réunis, ils devenaient un des organes de la vie municipale. Ouelques-uns de ces collèges assuraient même à leurs membres, eu vertu d'une concession des empereurs, la franchise des charges urbaines", et ce privilège de certaines corporations profitait à la con-

' .... Populus collerju (Orelli, n° 2417 et ailleurs).

- Dig., \\\IV, .j, '20.

^ Sous Aiitoiiin, quatre sénateurs de Rome étaient patrons de la corporation des bateliers d'Ostie. (Guasco, Mm. Cap., II, p. 185.)

*.... parles duplas.... ses/piiplas (Or.-IIenzen, n" G08G). Voyez au n" 2417 le très-curieux règlement du collépre d'Esculapo et d'IIygie, et, ci-dessus, p. 152, n. 4.

» i'iinc, llisl. nul., XVIII, Tt, et notre tome I, p. 298.

<• Muncra (Dig., L, 0, 5, § 12).

LA CITK.

sidération dos autres. Aussi anivait-il souvent qu'un décret des déeurious assignât, au théâtre, des places particulières aux nieudires dune corporation importante'; qu'aux jours des distributions publiques ils reçussent leur part avant la plèbe, et qu'ils la reçussent nieilleurc. Même dans les élections, l'appui ou l'hostilité d'un collège inférieur était chose d'importance, ce qui donnait à ces humbles

Ruines d'uu tombeau sur la voie Appienne.

l'assurance de parler haut, au moins pour un moment. Une inscription de Pompéi porte : « Les pécheurs nomment édile Popidius lUd'us », annonce quelque peu fière, qui était bien capable d'entraîner des indécis et d'intimider des adversaires ^

On voit aussi qu'à cette époque l'élection était partout, dans la corporation aussi bien que dans la cité, et elle faisait la force de ce régime. Mais on y trouve autre chose. Ces petites cités contenues dans la grande étaient souvent animées d'un véritable esprit de fraternité. Ces pauvres gens^ s'aimaient entre eux. Un affranchi écrit sur le tombeau de sa femme, ancienne esclave : « A la meilleure des

' Boissieu, Inscr. de Lyon, p. o9G.

* C. I. L., t. IV, 826. Boissier, Relùj. rom., t. II. p. Ô52.

5 Voy., C. y. L., t. III, 655, les soixaule-neuf noms inscrits sur i*all)um d'un do ces collèges ; ce ne sont que petites gens, presque tous affrancliis, quatre esclaves de la colonie, trois de particuliers.

ilî^

L'KMPIRR l'T LA SOCIÉTI-: ROMAINE.

leinnies, (pii jamais ne m'a donné nu déplaisir, si ce n'est lors- ([u'cUe s'en est allée », et ce tombeau, il le construit pour elle, pour lui et pour Ions ses affranchis, hommes ou femmes'. Beaucoup de nH)numenls funéraires sont élevés « j)ar nu ami » : C. Julius FUtcla>i II Illico siio. Ils se traitaient de « frères » ; on en voit un donner « à ses frères composant le collège du Yélabre" » un monument qu'il a restauré. D'autres font savoir (ju'ils ont consacré un autel à Jupiter

liïliii!Ji:!3ï(i'?iil!lllillili'^l1mlïlïS

iiï'ï '''''Ti'llîiiSil i 'lïi'i'!

Monument funèbre consacré par un mari à sa femme. (Musée du Louvre.)

<r avec l'aide des frères et sœurs ». Ailleurs, c'est nu ami qui, à l'anniversaire de la nais.sance de l'ami qu'il a perdu, fait une distribulion « à la foule reconnaissante et pieuse » de ses anciens confrères ^ Ces UKiMirs (jlaicut g(''néi'ales, et les pauvres n'élaient pas seuls à s';ii(!ci- cuire eux. Les sénateurs de Rome, (pii, tant de fois sous les mauvais princes, avaient servi de délaleurs les uns contre les autres, sous les b!)us se cotisaient volontiers pour qu'un collègue pût donner

' Orclli, M" .j75.

» Orclli. Il" ItS.',.

' Martial, hjùijr., Vlil, 8. — Le ludiiiinieiit. re|iro(liiit à la paf^c suivaiilo fut élevé par O. Mar('in« à son frère : I). M. Mainciiiiio Q. Marcius Cliamo (?) l'ralri piissiino el Paiiheiiope ijoiijiKji be'ic merenli. (l'iraiiesi, Lu*;, II, pi. 170.)

des jeux ou rebâtir son palais incendié', et, au milieu des éloges décernés aux morts, on aurait pu graver sur plus d'un sépulcre patricien ces mots qui se lisent sur bon nombre de tombes populaires: « Il fut dévoué à sa famille, à son collège; pins in suos, pim in collegium. » Dès le temps d'Auguste, un riche affranchi écrit dans son épitaphe qu'il a toujours été « ami des pauvres » ".

Les inscriptions de Lambèse ont révélé un usage qui, ne pouvant être particulier à la légion cantonnée là, devait être général dans l'armée romaine : l'existence de collèges militaires et la faveur que, malgré l'expresse interdiction de la loi , les légats eux-mêmes leur accordaient. Ces collèges avaient institué, avec les cotisations de leurs membres, de véritables caisses de secours % et il n'est pas téméraire de conclure de ce fait que des corporations civiles avaient imaginé de semblables institutions.

II y avait aussi dans la corporation l'esprit de discipline et de hiérarchie. On se classait dans le collège comme à la curie; on y mettait des rangs et l'on s'y tenait. En tète de l'album étaient inscrits les patrons de la corporation, ses chefs élus, ses dignitaires, puis les hommes libres, les affranchis, les esclaves. L'ordre leur plaisait, et ils acceptaient tout naturellement la subordination que des doctrines d'égalité sauvage n'avaient pas encore troublée. Aussi nulle part ne s'est-il rencontré de plus dociles sujets. Dans ces immenses provinces qui n'ont pas même un soldat, vous n'entendez point parler d'insurrection \ Les armées se révoltent, non les peuples. La passion religieuse produit des émeutes contre le juif ou le chrétien : il n'y en a point contre le magistrat ou la loi, bien moins encore contre la société, tout au plus, en temps de famine, quelques désordres contre de prétendus accapareurs, tels qu'on en a vu même de nos jours*. Pendant

» Sénèque, dcBcnef., Il, 21, 5; Juvénal, Sal., III, 216.

* Misericordis, amantis pauperes. L'inscription porte pauperis. Mais ce marchand de perles de la voie Sacrée qui se bàlit le long de la voie Appienne un tombeau qu'il ouvre à d'autres affranciiis ne pouvait se dire un homme pauvre. D'ailleurs is pour es était d'usage fréquent, sans compter les solécismes si nombreux dans les inscriptions. Voy. Egger, Mém. d'Iiist. anc, p. 35G

' Cf. Léon Renier, Inscr. rom. de l'Algérie, n" 60 et 70. L'associé en voyage recevait des frais de route, le vétéran, avant de partir pour son congé, 500 deniers, etc. Le monde grec était depuis longtemps rempli d'associations analogues. Les Ihiascs formaient des sociétés de piété, de secours mutuels, de crédit, d'assurances contre l'incendie, etc., et leurs dignitaires, les clerotes, ont peut-être donné leur nom au clergé chrétien.

* Il faut excepter, bien entendu, les deux guerres des Juifs et celle de Civilis, qui ont leurs causes particulières.

' Ainsi à Pruse, où Dion Clirysostome faillit voir la foula brûler sa maison

422 L'IiMPinE KT LA SOClKTl'] ROMAINE.

toufe sa (liirce, renij)irc irtMit ni les <^iicrres sorvilos ni les commotions sociales qni avaient tant de l'ois ensaiit;lanté la réjnibliqne. Cicéron, dans une de ses Catilinaircs *, constate l'esprit conservateur de la |)Otite honrgeoisie romaine; trois siècles plus tard, Ilérodien remar- (]iiait la iiièiiic chose.

iicaiiconp de causes concouraient à faire cette j)aix des esprits; une surtout, le caractère d'une société aristocratique et cependant ouverte à Ions, (|ui gardait l'esclavage, mais aiuéliorait ])rogressivement l*^ soi't de l'esclave et se préoccupait déjà des misères du pauvre; où le magistrat n'était pas nécessairement l'ennemi, comme cela se voit chez d'autres peujiles; où se conservait enfin le respect pour les pouvoirs et les honneurs décernés au nom de la majesté du sénat ou de <' la divinité de l'empereur », même ])our les grandes familles qu'on disait ou qu'on voulait croire; issues des dieux. Le plébéien était aussi lier que le common jieoplc d'Angleterre de ses l'aces historiques; il jiensait que ces ])ontifes de la cité, de la j)rovince et de l'empire, pouvaient offrir à Jupiter des prières écoutées d'une oreille plus favorable ■.

Il est curieux de retrouver au bout de huit siècles écoulés ce respect religieux, pirtaa, pour la patrie et la famille, pour les lois et la discij)line établies par les aïeux, (|ui nous avait paru, à l'origine, faire tout le fond d'un Romain". Les révolutions politiques n'avaient pu détruire celle forte éducation sociale de l'ancienne Italie.

L'Angleterre en est encore à pcHi près là; nous, nous n'y sommes plus et nous n'avons pas su remplacer par la discipline morale mise dans les es|)rits la discipline sociale disparue dans la cité. L'em|)ire des Antonins avait l'une et l'autre; on respectait la loi; on aimait l'ordre ({u'elle avait constitué, et chacun se tenait, généralement sans envie ni haine, dans la condition que la vie lui avait faite, cherchant à s'y élever, quelquefois par des voies détournées ou honteuses, jamais |»ar l'émeute.

La cité se com[)létait par certaines institutions d'enseignement c; d'assistance publi(jue. Elle avait des professeurs pour ses écoles, des niéileciiis publics pour ses malades; et ces médecins, ces professeurs.

' IV. 7-S; llùio.Jicii, Vil. 'J, :,.

- Tacite loue Tibère d'avoir Icnii coiriple de la iioidcsso dans la (lislribiilioii des cliarges {Aiin., IV. (i), et il inoiilre (oui le poiipl'! de Home prenant parli pour inie f,M"i"<l<' dame l'omaino contre son l'-poiix riche, mais sans naissance (ibid., III, 22). Ces senlimenls subsislaienl encore an troisième siècle, même plus tard. (Cf. ManpiardI, t. V, p. 240.)

^ Hi»l. de» Romaim, t. I, j». 154.

seuls fonctionnaires de la ville qui reçussent un traitement', avaient l'exemption poui" eux-mêmes, pour leurs femmes et leurs enfants de toutes les charges municipales", des tutelles, des légations, des logements de soldats et de fonctionnaires publics, des fonctions de juges et de prêtres, même du service militaire ''. A tous ces avantages s'ajoutait le Miaerral que les élèves payaient à leurs maîtres et ce que les clients riches donnaient à leurs médecins. Cet usage datait de loin : Strabon avait déjà dit des cités gauloises : « Elles pensionnent des médecins et des rhéteurs. » La république n'avait eu nul souci de ces hommes qui se chargeaient de soigner l'esprit et le corps. L'empire inaugura sur ce point, comme sur tant d'autres, une politique nouvelle. Par son décret en faveur des médecins et des professeurs d'arts libéraux, César avait relevé leur condition et préparé leur fortune*. C'est à Vespasien que revient l'honneur d'avoir créé, aux frais de l'État, un enseignement supérieur des lettres, en attribuant à des rhéteurs grecs et latins un salaire de 100 000 sesterces payables par le trésor impérial. Quintilien profita le premier de ce traitement, et l'on pour-

* MuUis in locis : prareptores publice conducunltir (Pline, Epist., IV, 1.5; Code Tliéod., XllI,

5, 2 et 5. IctsiaTa; xcivn u.i<j6!;ijrj.evci, KiibiTZio y.ciÀ iaTpcû; (IV, 1, 5). FroillOll {(id Amie, 7)

demande une de ces places pour un de ses protégés. Des l'emmes mêmes exerçaient la médecine. Une inscription porte: .... Julise Satuniinœ.... incomparabili medicœ. (De Laborde, Yoy. en Espagne, t. I, 2° partie, inscr. n°lo, et Wilmanns, 241 et 2495.)

- Les maîtres des petites écoles, (pii pueros primas literas docent, exerçant une industrie privée n'avaient pas droit à ces inununifés, à moins qu'ils n'eussent été uonmiés par une grande société, comme celle des mines d'AIjustrel qui avait exempté les siens de toutes les charges de la communauté, afin d'assurer un bon service scolaire aux enfants de ses ouvriers. Ulpien ne leur reconnaît pas le titre de professeur : licet non sint professores (Dig., L, 13, I, § G). Mais il voulait que le président veillât à ce qu'ils ne fussent pas chargés au delà de leurs forces (ibid., 2, § 8). Du reste, Rome connaissait fous nos genres de maîtres : le précepleiu-, qui souvent n'avait que la table, le logement et '200 drachmes (Lucien, de Meic. cond., 55 ot 58), allant, comme le père de Stace [Silv., V, b, 170), donner des leçons en ville, et cehii qui recevait des élèves chez lui, à raison de 5 aurei pour une année scolaire de huit mois (Schol. ad Juv., VII, 245). Remmius Palémon se faisait, avec son école, un revenu de 400 000 sesterces (Suétone, ///. Gramm., 23). L'empereur Pertinax commença par être professeur, mais sans succès (Capitolin, Peit., I).

^ Les légations, dont les médecins et professeurs avaient été dispensés (Dig., XXVll, 1, C, g 1), étaient très-fréquentes et très-onéreuses. A chaque événement qui marquait dans la vie des empereurs, il en arrivait à Rome; d'autres venaient demander au prince de trancher un différend avec une cité voisine, alors même qu'il ne s'agissait que de misérables intérêts. On vient de retrouver une lettre d'Antonin aux Coronéens pour les remercier de lui avoir fait porter leurs condoléances à l'occasion de la mort d"lladrien et leurs félicitations au sujet de l'adoption de Marc Aurèlc. Une autre du même prince rappelle que les députés de Coronée lui ont demandé de décider à qui d'elle ou de Thisbée appartenaient quelques plèlhres de pâturages. (Bulletin de corrcsp. liellén. pour 1881, p. 456. Voy. Hist. des Romains, t. IV, p. 285 et n. 1.)

* Voy. t. m, p. i07.

l'ail l'onclnro d'un mot (l(> lui' qiio, au boni de vingt ans, ces prol'i'ssi'urs publics oblcnaicut une relraile, connue le légionnaire avait droit à la vélérance après un service d'égale durée. Hadrien et ses deux successeurs niulli|)lièrent les chaires entretenues par l'État, et les villes lireiit eoniine les Augustes. Cônie, n'ayant pas de professeurs, envoyait ses enfants étudier à Milan. Pline s'en irrite; il réunit les pères de famille, représente la nécessité d'avoir une école dans la ville, s'engage à faire le tiers de la dépense, et l'école est fondée ^ Ainsi, par l'action commune du prince, des magistrats et des individus, s'organisait, au sein des cités, un nouvel et important service, celui de l'instruction publique, (pie les Barbares ne réussiront |)as à détruire partout. Libre d'abord, cet enseignement fut peu à peu subordonné à l'autorité publique, soit de l'em- ])ereur, soit du conseil municipal. Julien dit dans un rescril de l'année 3G'2 : « Comme je ne i)uis être présent dans toutes les cités, j'interdis à quiconque veut enseigner de se précipiter soudain cl témérairement vers cette fonction. Que le candidat soit examiné par l'o/v/o, et que, avec l'assentiment des meilleurs, il mérite que les curiales rendent un décret en sa faveur. » Un siècle plus lot. Gordien avait déjà prescrit cet examen"'. Il en était de même jiour les médecins.

Médecin pansant une blessure (d'aïuès une pcinlure de I'omi)ùi).

' In pioein., \. Les prolosseiirs publics eurent-ils dès l'origine des rations, annonœ? C'est IiroliJiiili', |)nisf|ne toute l'adminislralion en avait. Vm 57f>, à Trêves, le rhctor recevait 50 raliDii.--, Il- firammaticiis Ldliiins, 20, le grainmalicus Cnrcns, 12. (Code, Tliéod., XIII, 3, 11.)

- Epist.. IV. ]7,.

'• Cod., \, hï, 2 et 7. Le mot les meilleurs siffiiiliedans ce passage les plus capables de faire subir son examen, probalissimi, comme il est dit ailleurs. L'ordo pouvait les révoquer, si non se utiles sludentibus prœbeiil.

Ces libéralités des princes aux rhéteurs, aux grammairiens ' et aux philosophes n'ont pas fait une grande littérature que le génie seul peut faire; mais les avantages accordés ou plutôt reconnus officiellement aux médecins montrent un côté de la vie sociale de l'antiquité qu'on a trop laissé dans l'ombre. La pratique médicale, d'abord exercée par des sorciers ou charlatans religieux, s'était de bonne heure sécularisée. Hippocrate en avait fait une science, et comme cette science était lucrative, beaucoup s'y adonnaient; on trouvait des médecins partout; l'assistance médicale devint même un service municipal. Chaque ville grecque avait un ou plusieurs médecins publics qui visitaient les malades dans la cité et dans les faubourgs. Chacune avait aussi une vaste officine, iatrium, où le praticien, aidé de ses élèves et d'esclaves publics, donnait ses consultations, opérait ses malades, et distribuait les médicaments nécessaires. Quelques lits y étaient même réservés, probablement pour les opérés non transportables ou pour les individus atteints d'affections très-graves ^ Les riches se faisant soigner chez eux, les clients de l'ambulance publique étaient des pauvres, et nous savons que, dans cette société, les chirurgien soignant un blessé

T (d après une pierre gravée).

pauvres isolés, je veux dire sans patron et

« sans frères^ », étaient peu nombreux. Les villes n'avaient donc pas, pour posséder un iatrium, à faire les énormes dépenses que coûtent aujourd'hui les maisons hospitalières, et l'on comprend qu'il y en ait eu presque partout. Un des préceptes hippocratiques recommandait le soin des pauvres*. Des inscriptions montrent qu'il était suivi : une d'elles est un décret accordant une couronne d'or à Métrodore

' Les (irammairiens expliquaient les poètes et les commentaient; ils critiquaient les textes et exposaient les procédés et les règles du langage. Les rhéteurs enseignaient, par l'élude des grands écrivains, non pas l'éloquence, qui ne s'apprend point parce qu'elle est un don naturel, mais toutes les ressources dont un orateur peut user pour arriver à convaincre, en disposant ses arguments dans l'ordre le meilleur et en donnant à son discours la force des pensées avec les ornements et les grâces du style.

* Cela résulte de divers passages du traité hippocratique de l'Officine. (D' Decliambre, Revue archéol. de 1881, p. 55.)

^ C'est-à-dire qui n'étaient point membres d'un collège ayant une caisse de secours mutuels. Voyez notre chapitre lxxxui.

* « ....parfois même vous donnerez vos soins gi'aluitement, irpcïxa » (Œuvres d' Hippocrate, édit. Litiré, t. IX, Prœcepla, § 6). L'obligation de soigner les pauvres, que Valentinien rappelle aux médecins (Code Théod., XIII, 5, 8), n'est pas un devoir nouveau qu'il leur impose; c'était une charge à laquelle ils avaient été de tout temps soumis.

qui, « médecin public pondnnl viii^t ans, a sauvé beaucoup de citoyens et vit dans la pauvreté, n'ayant voulu recevoir d'eux aucun salaire ' ». La ville entière payait un inii)ôt particulier, ïiatriœn, pour lournir aux dépenses de ce service municipal. Une des plus délicates et généreuses obligations du médecin moderne était même imposée au médecin ancien ; aj)j)elé dans l'intérieur des familles, il (levait en certains cas avoir des oreilles pour ne pas entendre, des yeux ])our ne pas voir : Ilippocrate avait prescrit le secret professionnel.

Voilà donc une moitié de l'empire bien pourvue de médecins; on doit en conclure que, grâce à la contagion de l'exemple, l'autre n'en manquait j)as. L'armée en avait pour ses blessés et ses malades, le laniste pour ses gladiateurs, le riche pour lui-même et pour ses esclaves, l'empereur j)our sa personne et pour les innombrables serviteurs du palais. Les artisans mêmes cherchaient à agréger à leurs col- ^'(•iT'du' nîau If^'ges de pauvres praticiens qui pouvaient se contenter Monnaie de cos j^s plus modioucs honoraires; et l'on sait par Piaule

(■bronze)». ' ^ ^

que Rome avait quantité de médecins tenant boutique où ils vendaient leurs soins et leurs médicaments, où même ils logeaient quelques malades''. Auguste augmenta les privilèges que César leur avait donnés; plus tard les médecins de Rome entrèrent dans les cadres de l'administration. Il y eut, i)our chacune des quatorze régions, un médecin des pauvres, dont le nom archiatrus indique qu'il avait des confrères sous ses ordres*. Enfin il est fait mention pour Rome, Rénévent et Avenches, qui était alors une grande ville, de sclwlx medicorum, ou lieux de réunion pour les médecins, peut-être aussi écoles pour l'enseignement médical *.

* Une inscription récemment trouvée à Cos est un décret lionorifique pour un médecin qui, durant une épidémie, s'était parliculiéi'euient distingué i)ar son dévouement. Une autre, découverte à Athènes, parle de plusieurs médecins publics exerçant dans cette ville. (Bull, de corrc»p. hellén., 1881, p. 205 et 205.)

* Xénopliou, médecin de Claude, fut, sous Néron, médecin en cîief de la famille impériale, à;X'-7-';''; ''V; 0c('iv liZi-n-wi, avant Andromaque qu'on citai! jusqu'à présent couuue ayant le jiremifr porté ce titre. (Huit, de rorirsp. hellên., 1S81, p. /t(iS.)

'• Mrnechm., V, v. Dans \' Ampliilnjon et dans Epidirua, l'iaule parle encore de ces officines. Cf. D' Brian, de V Asuialance médicale chez les [louiuins.

* Code Théod., XIII, 5, 8.

* Un passafTf du l'iotagoras de Platon, où il est question d'inie somme d'argent portée par nu jeune liouune à Ili|)|)()rrate de Cos " pour devenir lui-même médecin », montre que l'enseignenicnl rnédicnl n'était pas gratuit.

Cependant on a cru que l'assistance médicale manquait aux villes des provinces occidentales. Si robscrvalion était fondée, nous répon-

1. Cautère lanccolc ;'i manche tourne et tronqué, (l'oiiipji.)

2. Pince pour extraire du gosier les corps étrangers. (Musée d'Albucasis.)

3. Ti'ousse d'instruments. (Bas-relief du musée du Capitole.) 4. Pince. (Musée d'Albucasis.)

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