VOYAGES
Suivons maintenant Hadrien dans ses voyages à travers les provinces. En 118 ou 110, il avait été rapj)elé des bords du Danube dans sa capitale par la conspiration des consulaires; après un séjour de quelques mois à Rome et en Italie, il commença, par la Gaule et les bords du Rliin, la visite des provinces occidentales (121). On ignore ce qu'il lit en (Jaule. Il réunit sans doute à Lyon, comme nous savons qu'ai le fit en Ks|)agne, les députés des trois provinces, car un fragment d'inscrij)tion indi({ue un vote de gratitude émis par l'assemblée des ti'ois Gaules. Il nous reste, de son passage en ce pays, d'autres preuves officielles de la reconnaissance des peuples. Ces témoignages sont à bon droit suspects. Cependant on en peut accepter quelque chose, parce qu'il était dans le plan de la politique d'Hadrien de réprimer les abus (.'t d'attacher les provinciaux à reni|)ire par la sagesse de son gouvernement. Or nous avons des monnaies fra|)pées pour lui, avec la légende : Au restaurateur des Gaules, et l'image d'une femme tombée
Hadrien portant le casque et le bouclier. [Statue trouvée à Ceprano (anciens États pontificaux);
Capitole. Salon, n" '21-]
à terre que l'empereur relève. Nous savons qu'il secourut en Gaule, comme il l'avait fait sans doute ailleurs, tous les soldats invalides et
indigents'. Il construisit des
l'outes, il éleva dans Nîmes,
en l'honneur de Plotine, une
basilique, « ouvrage admirable », dont, les ruines mômes
ont disparu^; peut-être com-
mença-t-il les Arènes et le
Arrivée d'Hadrien en Gaule, pg^i ^/,j^ (j^^^d qui furCUt ache- {Adventui Aug. Galiiae.) ^ '■
vés, comme la basilique, par Antonin*. Lorsqu'il entra dans Cologne, il put se rappeler que, viiigt-
Jladrieii , restauraleur des Gaules?.
Les Arènes de Nîmes.
trois années auparavant, il avait le premier apporté dans cette ville.
' M. Caillet {op. lawl.) corrige ainsi une phrase inconipréliensibie de Spartien (Hadr., 9): Omnes causarios sublevavit
- Voy. Rev. arch. d'août 1881.
'" RESTITUTORI GALLIAE. Hadrien debout relevant la Gaule agenouillée. Grand hronze.
* On voit encore dans le miir d'une église, près deTonrnon, une inscription de l'année H9 que les bateliers du Rliône lui avaient consacrée (Millin. Voijagc dans le midi de la France, t. II, p. 76). Orn'li(n" S'ii; lient pour suspecte l'épitaplie de son cheval lioryslhène, qu'on dit avoir été trouvée à Apt.
à Trajan, la noiivollo de son adoption; il connaissait donc aussi ces c|uartiei's; mais nous ignorons ce qu'il y lit. Son biographe parle seulement d'un roi donné à un jxuiple germain, de réformes accomplies dans les camps, de travaux exécutés sur la frontière. Nous n'en demandons ])as davantage j)our afiirmer qu'Hadrien continua, de ce côté, rii'iivre de Trajan; qu'il pratiijua sur le Rhin, comme sur le Danube, le régime des subsides, et qu'il contint l'ardeur guerroyante des Barbares, en leur montrant que si l'empire ne voulait pas faire avancer à leurs déj)ens sa frontière, il entendait garder celle qu'il s'était donnée.
Ces soins militaires ne lui faisaient pas négliger les intérêts civils; même (huis les provinces frontières, il voulait qu'on lui rendît compte des travaux à exécuter par les villes, des ressources qui devaient y pourvoir ; et, lorsqu'il en était besoin, il ajoutait le nécessaire^ Les médailles frappées en commémoration de son séjour dans les provinces le représentent souvent avec un livre, symbole de sa vigilance administrative'.
Si le Forum Hadriani marqué, sur la carte de Peutinger, près de Lug- (lunum Batavonim est une fondation d'Hadrien, on pourrait en conclure qu'après l'inspection des deux Germanics il aura pris par le pays des Balaves i)our gagner la mer et la Bretagne (12:2). H était appelé dans cette grande Ile par de récent(!s incursions des Calédoniens\ Lorsque Agricola avait porté au delà des monts Cheviots, jusqu'aux golfes de la Clyde et du Forth,sa ligne de défense, il avait devancé, dansle nord de l'ile, la civilisation romaine, ((ui n'avait point osé le suivre jusque-là et ne dépassait guère les cn\\rons d'Eboracum (York). De hardis planteurs étaient allés plus loin, mais leurs fermes disséminées étaient exposées aux courses rapides des montagnards, qui, passant entre les postes, pillaient, tuaient, et avaient disparu quand les cohortes arrivaient. Celles-ci ce- |i('ii(l;iiit lesatteignirent un jour, mais perdirent beaucoup de monde en (flic rencontre, ce qui confirma Hadrien dans la pensée de ne rien laisser au hasarda une telle distance de l'Italie. Après avoir, par quelques combats heureux, inspiré aux Calédoniens un juste effroi \ il se résolut à faire en Bretagne le mouvement de concentration qu'il avait
* liedilm quofjuc provinciales soleiier explorant, ut, si alicuhi quippiam deesset explerel (Sparlicn, Hadr., 11.)
* Cosi J'o[)inioii (le M. Cnlieii, i. Il, p. 174, n" 1.
s Si);irti('ii, Hadr., \ï. Lu passage de; Fronton {de Drllo Partit. ) prouve qu'il y avait eu aussi une prise d'armes des Bretons et des massacres dr. soldats romains.... quantum militum a Brilannin ansum.
* De là les inédadies avec les légenaes Aducnlui Au(j. Britanuiie, Excrc. Brilannicus. (Cohen,
La Bretagne
tenant un sce|)tre.
(Moyen bronze.)
exécuté sur l'Euphrate. Nous avons dit comment il l'opéra. Mais en établissant sur laTyne sa principale défense, il abandonnait réellement tout le pays qui s'étend de ce fleuve au Forth, c'està-dire de Newcastle à Edimbourg, et l'on pourrait s'étonner qu'il ait consenti à n'occuper que les deux tiers de l'ile, au lieu d'en achever la conquête par un effort qui n'était certainement pas au-dessus de sa puissance. Un Anglais, Gibbon, nous en donne la raison : « Les maîtres d'un empire qui renfermait les climats les plus riants de la terre et les provinces les plus fertiles ne regardaient qu'avec mépris des montagnes battues de continuels orages, des lacs cachés sous d'épais brouillards, et des vallées incultes où le cerf et le daim étaient chassés par des Barbares hideux et nus. » Un Grec est encore plus dédaigneux pour cette vieille Angleterre qui, de nos jours, a tenu quelque temps le sceptre du monde : « Les Romains ne se sont pas souciés de soumettre le reste de la Bretagne, la partie qu'ils occupent leur étant déjà à peu près inutile*. » D'ailleurs, si l'on se rappelle l'opiniâtre résistance opposée, jusque dans les temps modernes, par les Highlanders aux rois d'Ecosse et par ceux-ci aux Anglais, on estimei-a peut-être qu'Hadrien eut doublement raison de ne point se jeter dans cette aventure.
« Après avoir corrigé dans la Bretagne beaucoup d'abus \ » il regagna la Gaule et la traversa une seconde fois jusqu'aux Pyrénées pour se rendre en Espagne, où il demeura un hiver entier (122). Il dut y montrer son activité ordinaire ; mais de tout ce travail il ne subsiste pas d'autres témoignages que des fragments d'inscriptions attestant qu'il améliora des routes, et un mot gravé sur des monnaies : « Au restaurateur de l'Espagne. » Nous serions particulièrement curieux de savoir ce qui se passa dans l'assemblée des représentants de toutes les cités ibériennes, qu'il convoqua à Tarragone pour la dédicace du temple
Hadrien et rEspag:nc'.
(Grand bronze.)
Monnaies des emp., t. II, Hadrien, n°' 594, 784, 785. Voyez aussi Hubner, G. /. L., t. V, p. iOO, col. 1.)
' .... '-ù5èv rÀ; aXXïi; Stou.fiu. où -jàp eù'cpofo; œùrcî; èot'iv oùJ'f.v i'/^iuai (Appien, in PlOOem., 5).
- In quse multa correxil (Spartien, Hadr., 10).
5 RESTITUTORI IIISPANI.VE S. C. Hadrien, debout, relevant l'Espagne agenouillée, qui tient une branche d'olivier. Entre eux, un lapin, « emblème des mines nombreuses que l'Espagne exploitait. » (Greppo, Voy. d'Hadr., p. 95, n° 2 ; Cohen, n°1074.)
LES ANTOMNS (9(5-180).
Gadès.
d'Auguste reconstruit à ses frais. Spartieu ne parle que des vifs reproches .idressés par l'empereur aux citoyens iVItalica, ses compatriotes, (|ui, p;ir de c()U|)ables manœuvres, cherchaient à se soustraire à l'enrôlement'. On a vu que la ruine de l'esprit militaire dans les provinces était rinévilable conséquence de l'organisation (h)nnée par Auguste à son armée permanente-. Nous savions par Tacite que les Gaulois avaient depuis longtem])s perdu le goût des armes; voici que la i)reuve tlu même changement nous est fournie par (Moi.iuiu- dor les Espagnols.
:u elli^ied'llercule, ' "-"
le t,'i:md dieu Sparticu racoutc un péril qu'Hadrien courut à Tar-
de (i;idùs. I •! • 1 • TT •
Cohen, n-'iOT.) ragouc et (loiit il sc tira « non sans gloire ». Un jour (|u'il se promenait seul dans un parc voisin de la ville, un esclave de son liùle se jeta sur lui, comme un furieux, l'épée à la main. Très-vigoureux et leste, il esquiva le coup et saisit le malheureux que les gardes accourus voulaient mettre en pièces : c'était un fou. Le prince chargea les médecins de le guérir et ne se plaignit môme pas au maître qui avait de si dangereux serviteurs. Ce récit, qui montre avec une certaine complaisance la modération d'Hadrien, est sans doute em|)runté à ses Mémoires. Les choses ont donc pu se passer autrement ; du moins aitprenons-nous par là qu'il louait à ce qu'on lui reconnût celte possession de soi-même qui est la force du sage, et l'esprit de justice qui l'empêchait de prendre un fou ])onr un coupable.
11 est singulier (pie, durant ce séjour en Espagne, Hadrien n'ait visité ni son lieu d'origine, Italira, ni Gndès, la patrie de sa mère\ l'oiir (pTil ait résisté an désir si naliiicl de montrer le maître du inonde à ceux qui l'avaient vu naître dans une maison à peine coii-^nlairc, (pirlque nécessité urgente a dû précipiter son départ.
' .... Delectum joriilfiriler retiaclnnlvlnis.... vehemenlissime, cxteris prudenier cl cauie consii- Util (Sparlicii, Hadi-., 12).
* Voy. I. IV, |). '2r)i2.")7.
' La .Maurélaiiif tenant un cheval par lo froin et portant deux javelots. Grand bronze. (Cohen, u° 067.)
* • Il comlila Hnlica de bienfaits et d'honneurs » (Dion, LMX, 10); plus tard, il demanda lui-mènie au sénat d'accorder à ce municipe le titre de colonie (Anlu-Gelle.iVot/.yl/i., XVI, l.'i), et une inscription parle de ses libéralités à la liétique (Greppo, p. Wi), après la onzième année (le son ri%\\k\ parce {\n'\\ y porte le titre de Pater palriœ qu'il n'accepta qu'en l'année 128.
Est-ce que les Maures remuaient encore? Spartien le dit, sans qu'on puisse conclure de ses i)aroles que renij)ereur se soit directement rendu d'Espagne en Afrique, où d'ailleurs il semble être allé deux
Mosaïque de Lambèse, représentant les quatre saisons. (Voy. p. 54, n. 5.)
fois au moins, car son allocution aux troupes de Lambèse est de l'année 128.
Nous ne savons rien du premier voyage; mais il nous reste au sujet du second quelques détails que nous placerons ici pour n'avoir pas à revenir en Afrique. Depuis cinq ans, il n'était pas tombé une goutte d'eau dans les oasis. Ce fait, qui n'a rien d'extraordinaire, est toujours
une calamité*; et comme à son arrivée une pluie abondante survint, on y vit un miracle et on lui attribua ce bienfait, « qui le rendit cher aux AlVicainsB. 11 les gagna ))ar de plus réels services : il mit lin aux désordres de la Maurétanie, fonda j)lusieurs colonies ou donna ce titre à d'anciens nuinicipes, comme à Thenx dans la Byzacène, à Zama dans la Numidie; il répara le grand aqueduc qui menait à Carthage les eaux du mont Zaghouan% et il lit achever par la légion cantonnée à Lambèse les travaux de l'Aiirès : une voie longeant les hauteurs, et, à l'entrée de chaque gorge, un fortin pour défendre le passage''. C'était le système du Yallum Hadriani, avec cette différence que la montagne tenait lieu de muraille.
Les villes suivirent l'exemple qui leur était donné, et il se produisit partout de grands efforts pour embellir les cités ou faciliter entre elles les communications. Ainsi une inscription nous apprend qu'à cette époque Cirta construisit à ses frais tous les ponts sur la voie qui menait de ses murs à Ruaicade (Philippcville), c'est-à-dire de Constantine à la mer. Qu'on ne s'étonne pas de nous voir recueillir des faits qui semblent n'avoir aucune importance; alors qu'on est réduit à tirer l'histoire d'un règne considérable de monuments aussi rares, on se trouve dans la condition du naturaliste qui n'a pas le droit de négliger le moindre débris d'un animal disparu, parce que ce débris lui révélera peut-être ce qu'était l'animal en son entier, sa forme, ses organes, sa vie même. A défaut de renseignements plus nom-
' Il pli'Lit chaque année sur le lidoral, niais le Sahara reste quelquefois sept années et (lavantaiïe sans jihiie
* La vfUe de Zaghouan s'élève au pied de la montagne du inèine nom, dans un ravissant paysage, sur les ruines d'une cité antique. Une porte triomphale romanie dont il ne reste qu'uiw arcade de 4 mètres d'ouv(Mtnre sert d'entrée. Le temple de Zaghouan est audessus d'une des sources principales qui alimentaient l'aqueduc de Carthage. Le nom de la divinité à laquelle ce temple l'ut consacré a disparu avec la frise portant l'inscription dédicatoire. On pense que l'édifice est du même temps que l'atiueduc, c'est-à-dire que, commencé sous Hadrien, il fut terminé sous Septime Sévère.
^ .M. Léon Renier a trouvé à Lambèse un très-giand nomhre d'inscriptions de cette légion depuis le règne d'Hadrien jusqu'à celui de Constantin. Klle y était sans doute hien longtemps avant Hadrien (cf. Tacite, Hid., Il, !)7 ; IV, i8, 4!)), et a laissé des traces d'elle-même ou les inscrii)tions funéraires de ses vétérans, dans quantité de localités de la Numidie, dans l'Aurès et jusque dans les oasis. On vient de trouver (1884) deux bornes milliaires révélant l'existence d'une voie faite par la ///" Aiujusta, entre Simittn et Thabraca, à travers les pays des Khroumirs.(/îe«.arc/i.,1881,p. 225, et Comptes rendus de VAcad. des mscr.,1881, p. Tfi.) Nous devons à M. L. KeiiifT le dessin qu'il a fait pri'udre de la mosaïque floiiti(''(! à la page h~) et qui a été trèsdégrafléi; depuis sou passage. En liant, de droite à gauche, le l'iintenips et l'Été avec la faucille des moissonneuses; au-dessous de l'Kti';, r.\utornne, et à sa droite l'Hiver avec le hoyau des laboureurs ; au centre, liacchus. Je crains que le graveur n'ait donné à ces figures un peu plus de grâce, et, à l'Hiver, plus déjeunasse, qu'elles n'en ont dans l'original.
breux, relevons encore le mot de Spartien : « Il combla de bienfaits les provinces africaines, » et cette légende de plusieurs monnaies : « Au Restaurateur de l'Afrique. » On verra plus loin ce qu'il faut entendre par ces mots.
L'empereur revint d'Afrique dans sa capitale, et l'on conjecture, d'après une monnaie, qu'il s'y trouva en 120 pour l'anniversaire de la fondation de Rome. Vers la lin de cette année, il était déjà en route vers l'Orient, que les Parthes menaçaient.
TT j • • •. m .. < . , . , Hadrien, reslaLiraleur de
Hadrien invita Gnosroes a une entrevue, et tout iArriquo.((;niiid bronze. s'apaisa (122 ou 123). 11 lui renvoya sa fille, faite Coi.en, nM053.) prisonnière par un des généraux de Trajan, mais refusa de lui rendre le trône d'or massif des Arsacides, trophée qui était pour les Romains ce que les drapeaux de Crassus avaient été pour les Parthes. En pareille circonstance, Trajan avait rejeté avec hauteur les avances et les explications, forcé les Parthes à une guerre dont ils ne voulaient pas, et, après beaucoup de sang répandu et de villes détruites, il avait reculé, vaincu par une nature plus forte que son génie. Hadrien pacifiai t l'Orient sans l'ébranler par le choc des armes et sans y faire de ruines. De quel côté est la bonne politique?
H paraît avoir séjourné trois ou quatre ans (122-125) dans les provinces orientales, où il retourna en 129. Dans l'impossibilité de distinguer ce qu'il fit en ces contrées durant chacun de ces voyages, nous reporterons au secondMe petit nombre de faits dont nous aurons à parler.
Vers la fin de l'année 125, il reprit le chemin de la Grèce, en traversant cette mer brillante des Cyclades% où le navigateur a toujours en vue quelque île au nom sonore, pleine de souvenirs et de poésie.
» ANN. DÇCCLXXIIII NAT. VRB. P. CIR. CON. S. C. An de Rome 874 (120 ap.J. C). ANNo MTali VRBis Primiim? ClRcenses CONstiluti. Femme couchée, lenant de la main droite une roue et, de la main gauche, trois obélisques. Grand bronze. (Cohen, n°0()0.) Celte roue ne peut être celle de la Fortune inconstante, puisque la médaille avait été frappée pour attester la constance de la grandeur romaine. Klle doit être une imitation du symbole oriental qui faisait de ce signe une représentation de la divinité. Ce symbolisme sera expliqué au dernier volume. Voy. aussi t. IH, p. 103, n. 2
- Ce second voyage en Asie sera, en réalité, le troisième, parce que, après son avènement, il avait traversé lentement les provinces orientales depuis Antioche jusqu'à l'Adriatique per llhjricum.
5 Post hsec per Asiam et insulas ad Achaiam navigavil (Spartien, Hadr., 13). Eusèbe [Citron, ad ann.) lui fait passer à Athènes l'hiver de 125-126, et Franz (C. /. G., t III n°6280) accepte cette date.
Monnaie coniméniorative de l'anniversaire de la fondation de Rome'.
ll;iilrion, restaurateur d la drèro. (liraïul bronze O.lieii. ir 1050.)
11 passait lentement, s'arrètant aux lieux que l'histoire avait marqués (l'une trace iuelTaçable, ou (lue la nature et l'art avaient décorés d'un site renommé ou d'un cheC-d'dMivre. Temj)les fameux, tableaux et statues célèbres, théâtres des exploits antiques, il voulait tout voir, et charmait des peuples artistes par cet hommage rendu aux objets de l'orgueil national. Athènes, « où l'on sentait un souille éternel de jeunesse et de beauté ' », n'eut pas un citoyen qui montât plus souvent au l'nyx, pour s'asseoir au pied du roc écpiarri qui avait été la tribune de Démosthène, et d'où l'œil contemple avec ravissement la ville enlière, la moitié de l'Attique, la mer qui scintille en fuyant vers Salamine et Épidaure, tandis que, à deux jels de pierre, les Propylées et le Parthénon dominent de leur souveraine beauté ce merveilleux ensemble.
11 rentra en Italie aj)rès l'hiver, par la Sicile (126). A Antioche, il élail moulé de nuit sur le mont Casios", pour y voir le soleil sortir, à l'oriciil, des bruines matinales; il lit de même à l'Etna. Ne dirait-on pas un de nos contemporains gravissant le Righi pour contempler une de ces grandes harmonies de la terre et du ciel, dont le spectacle est devenu un besoin pour des »àmes fatiguées par les soucis d'une existence trop enfermée et trop laborieuse? Les anciens n'avaient pas ce goût de la beauté pittoresque. Les Grecs la sentaient par instinct de [)0ëtes ; mais beaucoup de Romains auraient volontiers supprimé la mer, les-lacs et les montagnes qui arrêtaient leurs cultures ou gênaient leurs voies militaires'". Hadrien, dont les bustes ont une physionomie si peu romaine, n'était pas plus de son temps par ce trait de son caractère, qu'il ne l'était j)ar sa façon de régner.
Ces éternels voyages, ces courses de l'Euphrate à la Tamise et du D.iinib»' ;'i l'Allas, étonnaient la mollesse des Romains et blessaient leur urguril (le maîtres du monde. Il ne leur paraissait pas que le prince dût l.inl de S()lli(;itude à des vaincus. Les poètes s'en moquaient ° « Non, disait l'un d'eux, Florus, non je ne voudrais pas être César pour avoir à courir an travers du pays des Rretons, pour avoir à souffrir les
* ,\1I)ct( Diinionl. Épli('-hie, I, p. 1IX, d'iiprès l'lut.'ii((iio.
* Le Ifjt'liol-OkTîi, qui s'élève à 1.500 mèlres.
' A par( Lucrèce, Virgile et f(iiel(|nofois Horace, qui eurent le sentiment profond do la na» ture, le reste l'aimait pelitemenl, tout en couvrant de villas les pentes de l'Apennin et les rives du golfe de Napifs. Dans les Ioniques descriplions (|ue Pline nous a Jaissc-es de ses maisons de campa(.'ne, on voit surtout la préoccupation des aises et beaucoup de mauvais goût.
frimas de la Scythie. » Et Hadrien lui répondait : « Et moi, je ne voudrais pas être Elorus pour courir les tavernes de la ville, pour m'enterrer dans les cabarets et y souffrir la morsure des cousins. » Rome reçut froidement un prince qui la négligeait et ne voulait ni de ses fêtes ni de ses honneurs, pas même de son consulat. De 119 jusqu'à sa mort, en 158, il ne })rit pas une seule fois les faisceaux'; presque toujours il dédaigna de faire mettre sur les monnaies son titre de tribun', signe pourtant de sa souveraine puissance; il n'accepta qu'après onze ans de règne celui de Père de la patrie % et ne fut proclamé qu'une seule fois imperator'\
Quel motif le décida à partir encore? Fut-ce cette froideur ou la crainte des complots dont sa capitale était le foyer habituel, ou le parti bien arrêté par cet empereur provincial de vivre pour les provinces et de contenter ses goûts en même temps qu'il remplissait ses devoirs? On ne saurait le deviner à l'aide des rares monuments qui nous restent; mais, après un séjour à Rome dont on ne peut fixer la durée, il quitta cette ville pour visiter ou revoir l'Afrique (128); puis il retourna en Orient* et s'arrêta de nouveau en Grèce (129). Comme nous avons le livre d'un autre grand voyageur, presque contemporain, qui parcourut ce pays quand le souvenir d'Hadrien y était encore vivant, nous allons savoir par lui ce qu'il faut mettre sous ces paroles que „ , . ... , , „ , „
r T r n Hadrien, l'ere de la Patrie.
Spartien répète à propos de chaque province (Monnaie dargent ivappée à
.1, , . • T, , .11 .Alexandrie.)
OU 1 empereur s arrêtait : « Jl la combla de ses libéralités. » En nous disant ce que le prince fit dans la Grèce, Pausanias nous apprendra ce qu'il a dû faire ailleurs ^ Cependant nous ne devons pas nous attendre à trouver là ni travaux de fortifications, ni constructions de voies militaires, inutiles en un pays situé au cœur de l'empire, où ne résidait aucune légion.
' Il avait été consul sous Trajaii, en 108 ; il le fut deux fois seulement, après son avènement, en H8 et H9.
- C'est ce qui l'end si confuse la chronologie de son règne, les années des empereurs étant comptées d'après le chiffre des années de leur puissance tribunitienne. La première commençait au jour de leur avènement, dies imperii, la seconde et toutes les autres, au 1" janvier des années suivantes.
' Eu 128. Kckhel, Doctr. num. vel., VI, 515 et suiv.
" En 155, après la guerre contre les Juifs (voy. Henzen. n° 5457).
* Cum, post Africam Romain reclisset, statim ad Oricnlem profectus per Athenaa iter fecit (Spartien., Hadr., 15)
® .... ejus itincnim monumenlu videas per plurimas Asix alque Europœ urbcs (Fronton, Princ. hht.)
A Corintho, il construisit des bains dans plusieurs quartiers de la ville (M un aqueduc qui amena l'eau du lac Slynipliale '; à Némée, un liii)itodn)nie. 11 rendit à Mantinéc son glorieux nom, lui bâtit un tenii)le de Neptune, et grava sur le tombeau d'Éi)aminondas une inscription qu'il composa lui-même. Dans la Phocide, il dota Hyampolis d'nn jmrtique et Abès d'un sanctuaire d'Apollon pour remplacer le grand temple, qui, brûlé par les Thébains dans la guerre Sacrée, attendait depuis cinq siècles qn'on relevât ses ruines. Aux Argiens, il lion lia comme offrande i)our leur temple de Junon l'oiseau favori de la déesse, un paon d'or dont la queue étincelait de pierres précieuses,
La tribune d'Athènes (p. 58).
Pt il l.'ui' permit de rétablir la course équestre des jeux Néméens qui était tombée en désuétude. Enfin, entre Corintbe et Mégare, il élargit la voie Scironienne, sentier de piétons où, après lui, deux chars purent niardier de front, et, sur la route d'Eleusis à Athènes, il rétablit un vont (lue le Céphise avait emporté \ Nous en saurions bien davantage si nous possédions l'inscription placée dans le Panthéon d'Athènes, qui
. Il roM.truisil un autre nfine.luc ;. Hyrracliium. (Ileuzoy. .Vm/o» ./.M«c., p.587, "'^f^''- ^^2.) « Éle..s.s commença sans doute alors à const.nire ses l-ropylées retrouves par M- /r. Lenormanl, et qui étaient aussi grands que ceux .rAH.èu.s. S'ils n.. furent pas 1 œuvre d Hadnen, ils furent certnin.'uienf la conséquence de Tinipulsion qui! avait donnée.
HADUIEN (H 7-158). 63
éniiniérait les temples élevés par lui ou enrichis de ses offrandes, tous les actes de sa niuuilicence dans le pays de ses prédilections, et jusqu'à ses libéralités aux cités barbares.
Mais il y avait en Grèce un lieu qu'il préférait à la Grèce entière, la cité de Minerve, dont il voulait faire la capitale de la Hellade et de tout l'Orient hellénique. Les Athéniens se crurent revenus aux meilleurs jours de leur histoire, lorsqu'ils virent le maître du monde prendre l'habit grec ' et se faire leur concitoyen ; remplir sérieusement ses fonctions d'archonte' et d'agonothète ; présider à leurs jeux, à leurs mystères d'Eleusis, et placer sur le tombeau de Miltiade la statue qu'ils avaient oublié d'y mettre ^ A en croire Eusèbe en sa Chronique, ils lui auraient demandé une constitution qui conserva l'assemblée et les tribunaux populaires, mais précisa les attributions du sénat comme juge des affaires contentieuses. Il vivait en riche particulier, accessible à tous, discutant avec les artistes des plans d'édifices, avec les philosophes des questions de doctrine ; parfois il coupait ces plaisirs tranquilles par des exercices violents, fût-ce une chasse à courre ; et le soir venu, il célébrait en des vers grecs que nous avons encore sa victoire périlleuse sur une ourse des montagnes de Thespies *.
Athènes redevenait ce qu'elle avait été autrefois, la grande école de la Grèce. On recommençait à lui demander des leçons pour parler et écrire; et les rhéteurs, les sophistes, accouraient y chercher un renom qui leur valait la richesse, les honneurs, même de lucratifs sacerdoces qu'on donnait volontiers à ces beaux diseurs ^ au risque de confier le soin des intérêts religieux à ceux qui allaient faire la solitude dans les temples. L'empereur se plaisait à leurs discours, mais s'occupait surtout de grandes constructions dans la plaine de l'ilissus. Comme il voyageait entouré d'architectes et d'ouvriers habiles, organisés à l'instar
' (' Jamais il ne se mmitra îiors de Rome avec l'appareil de la souveraineté. » (Dion, LXIX, 10.)
- Sou premier arcliontat est de l'année 112. {Fracjm. Hist.Grxc, III, 62."), éd. l)ido(.)Oii a retrouvé récemment au théâtre de Bacclius la base de la slalue ([ui lui avait été élevée comme archonte.
"' Spartieu,//«r//-., 15. Suivant saint iéràme{(leVir. illuslr., \^).... omnibus penc Grxcix sacris initiains. On verra plus Inin l'inscription de l'Iiiéropliante qui l'initia aux mystères d'Eleusis.
* On a trouvé en 1870, près de Thespies, une épigranmie en huit vers composée très-probablement par Hadrien, et dont M. Egger a donné la traduction suivante : « Jeune archer, fds de Cypris à la douce voix, foi qui habites à Thespies l'Héliconienne, près du jardin fleuri de Narcisse, sois favorable et accueille les prémices, que t'offre Hadrien, d'une ourse que, du haut de son cheval, il eut le bonheur de tuer. Et toi, eu échange, jinisses-lu, en dieu sage, souffler sur lui la grâce qui vient d'Aphrodite Uranie! » [Comptes rendus de l'Acad. des iiiscr., 1870, ji. 57.)
3 Hérode .\tticus était prêtre de l'Olympiéion. (Voyez l'iuscripliou trouvée par M. Lablache, op. cit.,ç. 37.) Aristide, son élève, eut le sacerdoce de l'Asie; Favorinus, celui des Gaules.
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