‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 36 sur 62 · L.'JImiUicr <laU · texte numérisé non relu

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Carte de la Grande Kabylie'

triomphe écroulé', et, près de Besseriani {ad Majores), non loin du Chott Melghir, on a trouvé une borne milliaire avec le nom de Trajan.

Pour la Numidie et l'Afrique, le centre de la défense était à Lambèse, où subsistent encore les deux camps de la légion IIl" Âu- (jusla et de ses auxiliaires, dix mille hommes environ, qui fournissaient des garnisons à tous ces

Monnaie de la Cari

de sulTèles •

proconsul de Carthage\ Des voies

militaires, construites par les soldats, rayonnaient de là dans toutes

les directions.

» Le savant bibliothécaire de la ville d'Alger, M. Mac Carlhy, a bien voulu dresser pour nous cette carte, afin de combattre l'erreur accréditée que les Romains n'avaient pas pénétré dans la Grande Kabylie.

■ L. Renier, Inscr. (TAlg., 1050.

' ARISTO MVTVMBAL RICOCE SVF. Têtes imberbes et nues de J. César et d'Auguste, ka revers, KAR. VENERIS, autour d'un temple tétrastyle. (Bronze.)

* Cf. Henzen, Anmli, 1800, p. Ô2-71. L. Renier, Inscr. d'Alg., 5 B.

postes, même une cohorte au ^'°"""'' ''^ '' ^'''^^'^'^ ™'"""'*^ p°''="''^ ''^^ "^^^

Les Romains, qui avaient laissé à beaucoup de villes l'autonomie et à leurs magisirals' le nom punique de snffètex, avaient aussi reconnu ou établi l'autorité de certains chefs de tribus.

Le Sahara ou l'Atlas ne pouvait être, comme le Rhin et le Danube, bordé d'un retranchement continu, et il n'y avait pas nécessité d'entreleuir huit t)u dix légions sur celte frontière qu'aucun danger ne menaçait. Quelques postes bien placés tenaient les nomades à distance. Les voyageurs modernes qui pénétraient naguère avec de grands risques dans le sud de la Tunisie ont trouvé, à toutes les gorges des montagnes, des travaux aujourd'hui écroulés qui en défendaient le passage. Des voies romaines y conduisaient, et des aqueducs amenaient, aux villes de la plaine, l'eau des collines : un d'eux n'avait pas moins de 70 kilomètres en longueur ".

Comme ces précautions ne suffisaient })as toujours à empêcher les incursions rapides et le pillage, le gouvernement les compléta par un autre moyen de défense : il donna une sorte d'investiture à des chefs indigènes qui se chargèrent, sous leur responsabilité, de faire la police pour l'empire. Ces chefs bâtissaient d'ordinaire une forteresse au centre de leur tribu; quand ils avaient payé l'impôt et garanti la paix publique, ils pouvaient s'appeler princes ou rois et gouverner à leur guise : Rome ne s'en montrait pas jalouse. Seulement elle tenait auprès des plus puissants un centurion ou un préfet, représentant de son autorité souveraine, qui était toujours prêt à intervenir pour arrêter les complots ou les tumultes trop retentissants. On dirait nos chefs de bureaux arabes surveillant les aghas indigènes ".

On retrouve un système analogue sur les autres frontières. Aux tétrarques qui commandaient sur les limites du désert de Syrie, aux rois du Bosphore Cimmérien, aux chefs barbares que Rome pensionnait au nord du Danube, les empereurs envoyaient des agents qui, résidant près de ces princes, leur servaient d'intermédiaires avec l'empire et souvent dirigeaient leur conduite. C'était donc une mesure générale de gouvernement, et, reconnaissons-le, une des plus habiles.

Cette grande province d'Afrique était soumise, depuis Caligula, à

- Guérin, Voyage en Tunisie, passirn, et Archives des Missions pour 1877, p. 5G2 et suiv.

' L'histoire de Firmus (Amm. Marc, XXIX, 5) montre dans cette province de puissants chfîs, dont un porte même le nom de roi. Dans une inscription du temps de Trajan, trouvée à Kamala en Nuinidio (L. Renier, Inscr. d'Ah/., n» 271;j), il est question d'un Jlomain prxfecliu (jenlix Mnsulamiorum; une anlic inscription, (rouv('(! à C;esarea, en Maurétanie [ihid., n" 4033), mentionne un procuralor Augusli ad curam gentium.

Vr - U)

deux autorités différentes : l'une civile, le proconsul, qui résidait à Cartilage; l'autre militaire, le légat de la légion lit Âugmta, dont le quartier général était à Lambèse. De là des conflits et les empiétements du légat, qui, ayant pour lui la puissance effective avec la durée plus longue des fonctions', finit par obtenir que la Numidie formât une province particulière dont il fut le chef. Autre ressemblance avec notre Algérie : la colonisation française est entravée dans l'intérieur de nos provinces par deux éléments réfractaires, les Arabes et les Kabyles; la colonisation romaine l'était par les Berbères et les Phéniciens. Les Phéniciens conservaient dans les villes leur culte, leur idiome, leurs mœurs, et les Berbères gardaient la langue qu'ils parlent encore. Mais Rome avait sur nous un avantage : ses croyances n'excitaient pas la haine fanatique de ses sujets. Des deux sentiments qui constituent pour un peuple sa plus grande force de résistance contre l'étranger, le patriotisme et la religion, les empereurs n'avaient rien à redouter de l'une, et les circonstances historiques avaient singulièrement affaibli l'autre.

Peut-être aussi les Romains ont-ils trouvé en cette région, moins vieille alors de deux mille ans, de meilleures conditions de culture : des montagnes mieux boisées, des sources plus abondantes et surtout plus régulières. Jusque dans le Sahara, terre calcinée par un soleil implacable, il semble qu'il y ait eu, en beaucoup de lieux, de puissants cours d'eau qu'on ne retrouve qu'en nappes souterraines. Des palmiers desséchés attestent, çà. et là, la récente disparition des sources, et les Romains ont pu voir une riche végétation là où nous n'apercevons que la mer des sables. On vante, et avec raison, le système d'irrigations réglées par semaine, par jour et par heure, que les Arabes ont établi dans la Huerta de Valence. Les Romains le pratiquaient. On a trouvé en Algérie des pierres où sont inscrites les heures durant lesquelles chaque propriétaire avait droit à

eau .

En résumé, de la mer au Sahara, quatre zones : les villes maritimes,

c'est-à-dire le commerce; les villes du Tell, ou l'agriculture; au pied

de l'Atlas, les postes militaires et les principautés indigènes; au delà,

« Tacite, Hisl., IV, 48.

- Mnsqueray, Ruines de Kenchela, p. 5. — La launo de l'Algérie a changé comme le régime dos eaux. Dans le sud algérien on a vu, sur des rochers, des représentations d'animaux, tels (pie l'éléphant, le rhinocéros et la girafe, qui n'y existent plus. L'éléphant, encore très-commun dans l'Afrique septentrionale an temps de Procope, en a complètement disparu.

les oasis et les nomades du désert, qui étaient dans la dépendance du Tell pour leur approvisionnement en blé'.

Telle était l'AlVique des empereurs et telle est la notre. Sur cette terre où nous reportons la civilisation de l'Europe, le nom de Uome appelle celni de la France, et les deux noms se mêlent involontairement, comme se confondent les traces des deux peuples. Encore n'avons-nous pas reconnu toutes celles que Rome a laissées.

En 1850, un de nos généraux, traversant l'Aurès pour gagner Biskra, écrivait : « Nous nous llattions d'avoir passé les premiers dans le défilé de Tighanimine. Erreur! Au beau milieu, gravée sur le roc..., une inscription nous apprenait que, sous Antonin, la YP légion avait fait la route à laquelle nous tiavaillons dix-sept cents ans aprcs^ » D'autres racontent que, dnrant l'expédition de Constantine, nos soldats furent saisis d'admiration, qnand, fatigués de la tristesse de la route, ils découvrirent tout à coup les rcst(;s d'une cité romaine. Nul ne s'attendait à celte rencontre. Ces ruines jetées dans la solitude ranimèrent resi)ril de l'armée en l'avertissant d'une façon solennelle que, avant elle, un grand peuple avait conquis et civilisé cette terre. El depuis, combien de fois u'a-t-elle pas vu des monuments, imposants encore dans leur caducité, restes de thermes, d'aqueducs, d'anipliithéàtres, de temples, de tombeaux et d'arcs de triomphe du haut desquels on peut dire aussi que le génie de Rome semblait contempler la France recommençant l'œuvre de ses légions. Les Arabes, que rien n'étonne, ont été pourtant frappés de la grandeur et du nombre de ces ruines, et ils disent en les montrant à ceux qu'ils appellent les Roumi : « Vos ancêtres croyaient donc ne jamais mourir? »

[-'Afrique, si énergi(juenu.'nt saisie par la civilisation romaine, plia sous cette étreinte puissante. Elle sera la première, après l'Espagne et la (iiiule, à fournir des empereurs. Il y avait déjà du sang libyen dans la famille Flavienne; Septime Sévère, Albinus, son rival, Macrin, le meurtrier et le successeur de Caracalla, seront de purs Africains. C'est d'IIadrumète qu'est sorti le grand jurisconsulte Salvius Julianns, et, comme il était juste, un provincial avait rédigé la loi des provinces"'. Cette prospéi'ité de l'Afrique ne se montre pas seulement dans la fortune de ses citoyens, dans la splendeur de ses cités, dans celle de Car-

' l.f [)'Soriziat, qui setrfiiivnit à Oiinrf,'lii, noivo (icrnic'TO oasis (laiis le sud, au inois de mars ISPm. «lit que \(:h\i: y valait 17."> (rarirs 1ns 100 kiln^n-ainmos.

* Correspondance <lii ^'('tit-i'al ili' Saint- Viiiaiifl.

* Vovez, ci-dessus. |p. los-ii.

thnge surtout, qui est redevenue la seconde ville de l'Occident. Quand la sévc circule avec activité et puissance, les fruits viennent avec les fleurs. L'Afrique allait prendre ce sceptre des lettres que l'Italie laissait tomber de ses mains défaillantes, après l'avoir un instant ressaisi sur l'Espagne et la Gaule par les deux Pline, Juvénal et Tacite. Les Grands noms de la littérature latine seront désormais africains ; Apulée, Tertullien, Minutius Félix, saint Cyprien, Arnobe, Lactance et, le plus grand de tous, saint Augustin. Pour le moment, Fronton y règne, et Cirta est toute fière d'avoir donné au monde celui qu'elle j)roclame un nouveau Cicéron'.

On pardonnera ces détails sur l'Afrique romaine. Son histoire sous les Césars est à présent une page de notre histoire nationale.

Je n'ai point parlé de la Tripolitaine, où les trois villes de Leptis,

Monnaie d'Oea (face et revers) ■

Momiaiu lie S;il)i"itp, à refligie d'Hercule barbu. (Bronze.)

Oea et Sabrata formaient une sorte de république fédérale avec diète annuelle, qui subsistait encore au quatrième siècle, et dont la splendeur arrive plus tard, puisqu'elle fut l'œuvre de Septime Sévère^; au delà des Syrtes, nous entrerions dans le monde grec où nous retrouverions à peu près la même situation que deux siècles plus tôt.

• Les deux premiers gouvernements dans l'empire étaient ceux des provinces proconsulaires d'Asie et d'Afrique, dont les titulaires avaient un traitement de 250 000 drachmes. (Dion, LXXVHl, 22.) 11 parait aussi que le gouvernement de la Numidie assurait à son titulaire le privilège d'être, au sortir de charge, élevé au consulat. Du moins M. L. Renier a trouvé des inscriptions des règnes d'Hadrien, d'Antonin, de Marc Aurèle et de Septime Sévère, où six légats propréteurs de Numidie portent dans la dernière année de leur commandement le titre de consul désigné.

- Tète de femme tourelée ; derrière, Oea. Au revers, tête d' Apollon lauré ; devant, quœstor (?) prœfeclus tributo. (Bronze.)

' Amm. Marcellin, XXVIII, 67. Le territoire de cette espèce de république était une dépen-* dancede la province d'Afrique, et Rome entretenait une garnison jusque dans le Fezzan. Barth {Voy. dans l'Afrique centrale, t. I) a trouvé dans les montagnes au sud de Tripoli un tombeau haut (le 5tî pieds, qu'il croit être du temps des Antonins. d'autres encore sur la route de Tripoli à Mourzouk.

L'EMPinr ET LA SOCIÉTÉ ROMÂINI-.

La Cyrénaïque, protégée contre les nomades par de brillantes expéditions, voyait cependant sa prospérité diminner : Alexandrie la ruinait, et les empereurs ne faisaient rien pour arrêter cette décadence. En Egypte, la politique d'Auguste était suivie comme au premier jour. Les princes ne nommaient à ce riche gouvernement que des chevaliers, parfois même des citoyens d'origine étrangère, comme ce Juif (jui proclama Vespasien dans Alexandrie et ce Balbillus, petit-lils d'un roi Autiochus, dont la fille, la poétesse Balbilla, a fait graver des vers prétentieux et sa généalogie sur la jambe de Memnon*. La civilisation indigène achevait de s'éteindre, nuiis le pays avait toujours ses riches moissons, le commerce de l'Inde et ses carrières de porphyre, alors exploitées pour tout l'empire. Sous la forte main de ses nouveaux maîtres, elle rayonnait, comme au temps des Pharaons, autour d'elle. Ses nombreux navires sillonnaient la mer Rouge; ses marchands reprenaient la route des Ramsès vers la Nubie etcherchaient à résoudre le problème des sources du NiP. l^es oasis du désert gardent encore aujourd'hui des traces de l'occupation romaine, et les inscriptions trouvées sur ces débris portent les noms de Galba, de Titus et de Trajan.

Nous avons parcouru avec Hadrien toute la

fionticre orientale. En Syrie : Baalbeck, Palmyre,

Gerasa, Rabath-Ammon, Bostra, commençaient à

élever ces monuments dont les ruines étonnent

le voyageur qui pénètre avec crainte et péril en des solitudes où alors

tant de peuples s'agitaient.

Dans l'Asie Mineure, il faudrait s'arrêter à chaque pas pour constater la prospérité de ces provinces aujourd'hui désertes et où cinq cents villes étaient alors florissantes; mais, dans ce livre, nous poursuivons avant tout l'étude des nururs et des institutions de Rome. S'il a été longuement parlé de la moitié occidentale de l'empire, c'est que de ce côté se porta toute l'activité des Romains. Ils y

Monnaie de liosli-a, Iraiipiie sous Antonin. (Bronze.)

' Lftronnc, Insrr. d'Iùiijiilr, t. Il, ."."îS.

- Le (Jocleur Scliwcinruilli a retrouvé, en 1874, les restes de sept caslella romains dans lii grande oasis du désert libyque, El-Khàrgué, à 150 kilomètres à l'ouest du Nil (Bulletin de la Soc. (le Géof/r., juin 1874). Cailliaud [Voyages à l'oasis de Tliébes), le hardi voyageur nantais, avait vu, en 1818, ciiKinanle-six ans avant l'expédition allemande, les mines d'EI-Kliàrgné, nolnnmienl pins de deux cents loiidies romaines. An sud de Syéne une muraille harra la valli-e du .Nil aux maraudeurs ('lliiopif.'ns. Des inscriptions parlent de surveillants de la porte sacrer i-nizTir.Tx't ie;â; ir'J/.r,; SoTivy,- (C. I. G., w 4878). Cette porte sacrée n'était sans doute qu'un grand poste de la douane imi)ériale.

éveillèrent la vie civilisée; ils y préparèrent la formation des nations modernes, Jt ils semblent leur avoir légué cet esprit net et précis qui les avait aidés à iaire de si grandes choses.

Dans l'Orient, venus après les Grecs, "ils n'avaient pu les déposséder, et, malgré les inscriptions latines, malgré les noms romains qu'on trouve çà et là gravés sur des tombeaux, ils n'avaient i)as réussi à faire prédominer leur langue et leurs usages. Ces pays, organisés bien longtemps avant que légions y parussent, avaient conservé leurs coutumes et leur génie propre: de l'art, de l'industrie, du commerce, des temples, des théâtres, des fêtes; point ou fort peu de gladiateurs et d'amphithéâtres, si ce n'est à Pergame et à Cyzique '; mais des philosophes qui vont constituer la théologie chrétienne et quantité de sophistes qui feront pulluler les hérésies. C'est un autre monde; la différence était si profonde, qu'elle subsiste encore. De l'Adriatique à l'Océan, tout était devenu romain; de l'Euphrate à l'Adriatique, tout était grec^ Pline a beau parler eu termes magnifiques de l'universalité de la langue latine", une moitié seulement de l'empire se servait de l'idiome du Latium.

Le latin était la langue officielle, celle de l'armée et de l'administration; mais, au second siècle, tout homme bien élevé parlait grec, même à Rome, et, sous l'enveloppe extérieure des deux langues qui se partageaient le monde romain, les idiomes locaux, par conséquent dans une certaine mesure les nationalités, persistaient. Si la langue des druides a duré jusqu'à nos jours dans la Bretagne, et celle des D)ères dans les Pyrénées, il ne faut pas s'étonner que de nobles Arvernes usassent encore de l'idiome celtique au cinquième siècle de notre ère'*; que saint Irénée lut obligé de prêcher en celte dans les campagnes lyonnaises", et que saint Jérôme ait trouvé de vrais

* 11 n'y avait dans toute l'Asie Mineure d'organisation régulière pour les jeux de gladiateurs qu'à Pergame et à Cyzique. Ce sont les seules villes où l'on trouve des ruines d'amphilliéâtre. (Texier, Asie Mineure, p. 217.) Le martyre de saint Polycarpe montre cependant qu'on donnait des jeux de bêles à Smyrne. Milet, Ancyre, Aphrodisias de Carie, et, en Grèce, Corinthe, Mégare. même Athènes, en eurent. (Egger, Mém. d'hist. anc, p. 50.)

- D'après Apulée, un paysan de Thessaiie ne peut comprendre un soldat qui lui parle latin. ■' Hist. nal., 111, 6. Saint Augustin dit aussi de Rome : Lincjuam suam domitin (jenlibus per pacem societatis imposiiit {Cité de Dieu. XIX, 7).

* Sidoine Apollinaire, III, 5, V, 18, et Fauriel, Hisl. de la Gaule mérid., I, p. 397. Une inscription gauloise, trouvée à Paris, date du quatrième siècle. (Bullet. delà Soc. de VHist.de Paris, mars et avril 1877, p. 56.) On en lit une autre sur un vase du troisième ou du quatrième siècle découvert à Bourges. Cf. Revue critique, 1882, p. 151.

•' .... nos qui apud Celtas commoramur et in barbarmn sermonem plerumque vacamus (Adv. Hseres. procem., 5.)

1/KMlMRI': I;T la SOCIKTK nOM.MNR.

Gaulois en Galatio, quoique le grec régnât dans tout l'Orient'. Des Italiens contemporains de Marc Aurèle parlaient gaulois et toscan', aux portes mêmes de Rome, lorsque se conserva dans la Campanic, l'ombrien à Iguvium % le grec dans l'Italie méridionale, où, hors de Hrindes, l'on ne rencontre pas d'inscriptions latines. L'empereur Seplimc Sévère passait [)Oiir être plus éloquent dans l'idiome d'Annibal

Bas-relief de Perpame : Fragment delà Gifinulomarliie, roprésiinlanl Zpiis. (Musée do Berlin.) (Yoy. au tome IV, page 508, un autre lï-aginent dit groupe d'Atiiéné.)

(pic dans celui de Scipion. Le beau-fils d'Apulée, né cependant dans une grande maison, savait à peine quelques mots latins et grecs; sa langue maternelle était le carthaginois*; deux siècles plus tard, dans le diocèse (h; saint Augustin, la plus grande partie des habilants de la campagne ne connaissaient pas d'autre langage, et il en était encore

' Connu, in l'/iisl. ad Gai., 111. Les raisons ([u'oii a données pour infirmer le témoignage di' saint .liTorne ne me |)araissent jias concluantes. - Aulu-(ielie, ISocl. Alt., XI, 7.

^ Bréal, lex Tables Euguhines.

* .\|)ulée dans IWiiolorjic.

de même, au temps de Procope, pour les iMaures qui habilaieut vers les colonnes d'Hercule. Aussi a-t-ou découvert en Algérie de nombreuses inscriptions latines où se lisent des noms cartliaginoisS et chaque jour on rencontre en Tunisie des inscriptions puniques de l'époque romaine.

Parmi les secrétaires de l'empereur, nous savons qu'il s'en trouvait un pour la langue arabe; ne pourrions-nous en conclure qu'il y en avait pour chacun des grands idiomes, puisque tous les sujets de l'empire avaient droit de faire appel à l'empereur ou de lui adresser des requêtes, et que les conventions étaient valables en quelque langue qu'elles lussent écrites?

Autre différence entre les deux grandes moitiés de l'empire : le droit de battre monnaie retiré aux pays latins fut conservé longtemps aux provinces orientales : mesure qui s'explique par l'activité plus grande du commerce asiatique et par les privilèges d'autonomie municipale laissés à un grand nombre de villes d'outre-mer^ Rome, qui avait porté sa langue et ses institutions en Gaule, en Espagne et en Afrique, y porta naturellement son système monétaire, tandis que l'Orient gardait le sien, comme il gardait sa langue, ses mœurs et son active industrie.

La Grèce, qui n'a rien fait de grand en politique hors de chez elle, rien au moins de durable, a eu, dans les choses de l'esprit, une inépuisable fécondité, et, pour la philosophie, pour l'éloquence, une ardeur de prosélytisme qui n'appartient d'ordinaire qu'aux croyances religieuses. Sans direction et par la seule vertu de son génie, cette race s'était répandue sur l'Asie occidentale, où elle avait tout recouvert et tout pénétré. Devant elle, les anciennes civilisations s'étaient effacées ou transformées; les idiomes nationaux avaient disparu ou ne subsistaient que dans les couches inférieures de la population ; la vie hellénique avait pris partout possession des hommes et des cités.

Peuple rhéteur par excellence, les Grecs voulaient sans cesse parler, discuter, enseigner. En quelque lieu qu'ils arrivassent, ils organisaient aussitôt une tribune, une école, et ils entraînaient la |)opulation à leurs disputes. Alors on se passionnait pour la rhétorique ou la grammaire, pour Zenon ou Epicure, et de chaque ville de l'Asie sortaient des maîtres nouveaux. Aux bords du Nil, la vieille Egypte,

' l. Renier, ilcl.dÉpujy., 25o-"285. Dig., XLV, I, 1, § (j, et InsL, III, 15, i, § 1. - Hist. de la monn. rom., par Moinnisen, trad, du duc de Blacas, t. III, p. 9.

4îL>

l/KMl'llîE ET LA SOCIÉTÉ HOMAINE.

Le Nil persdiiiiiOé. ( Bronze d'IIadrien. )

oITrayôe, s'était t'uliiie d'Alexandrie dans la Thébaïdc, où un nouvel eiiiieini viendra bientôt la tronbler avec d'autres croyances; et, jnsqu'au pied de l'Atlas, les palais qui reniplaçaieut la tente royale de Masinissa avaient retenti des noms d'Aristote et de Platon. Toutes les cours d'Asie s'essayaient à j)arler grec : les rois parthes avaient fait jouer devant eux des pièces d'Euripide, et l'Inde cherchait à comprendre ces médailles couvertes de cai'actères hellénif|nes qu'elle nous rend aujourd'hui, et qui nous aident à retrouver l'histoire j)erdue d'un Etat grec florissant, il y a vingt siècles, sui' les rives de son grand fleuve.

Ces nuiîtres si actifs trouvaient toujoui's des auditeurs empressés. A Olbia, les Scythes étaient dans le voisinage, le signe de guerre arboré sur les tours, et les citoyens en armes couraient aux murailles ; mais Dion Chrysostome arrive, il parle d'Homère et de Phocylide : tous s'arrètenl, ])iiis, a(in de mieux entendre, entraînent l'orateur à l'agora et écoutent un long discoui's sur la cité des dieux. « Tant, ajoute Dion, liât té de l'attention (|u'on lui a donnée en de pareilles circonstances, tant ils étaient véritablement Grecs par les goûts et les mœurs'. » Tout rhéteur était donc le bienvenu. Toute découverte, disons-le aussi, excitait l'enthousiasme, et, si ces Grecs arrivaient en lin pays qui avait eu ses jours de culture scientilique, chez un peuple (pi'ils pussent sans trop d'humilité avouer pour leur aine, comme Plahju le laissait dire aux prêtres d'Egypte, aussitôt ils cherchaient à s"a|i|)roprier ses trésors ignorés. Dans tout l'Orient, ils avaient formé de grands ateliers de traduction', pour ravir la science à ses prêtres, comme leurs ])ères avaient ravi le pouvoir politique à ses guerriers. Livres ég"yptiens, hébriuix, chaldéens, ils avaient tout Iradiiil, et, s'ils n'avaient pu pénétrer dans l'Didc ni assez loin ni en assez grand nombre |)our faire aussi de cette vieille civilisation leur butin, du iiiuiiis ils avaient noué avec ce pays d'activés relations de commerce, cl, Iniil en |)renant ses denrées, ils avaient interrogé ses sages et em|)orté (piclqiii's-iiin's de leurs doctrines.

Mais voici l()ngleuij)s déjà (|ije l'effort dure ; l'esprit grec fléchit sous la masse des connaissances (pi'il a acrjuises. A force d'apprendre

' liiiiii (JirysostoiMO, Oral. LWX.

- Sitaboii, XVll, ]). 800 : « ils puisent dans les écrits des Égyptiens, comme dans ceux des ChaldéenR. »

comment pensaient les autres, on oublie soi-même de penser; et, comme une grande vie politique ne soutient pas l'esprit public, comme la patrie d'origine est devenue si petite et la patrie d'adoption si grande, que le patriotisme n'existe plus pour ces citoyens du monde, le besoin énergique de connaître et de croire qui animait les âmes aux beaux jours des grandes écoles est remplacé, dans les premiers temps de l'empire, par une impatience d'esprit stérile, quoique bruyante encore. La force manquait pour chercher hors des routes que les maîtres avaient ouvertes des solutions nouvelles, et Ton ne voyait qu'une inquiétude vaine, une curiosité qui se contentait de subtilités puériles. Ainsi, après que les grands mouvements de la haute mer se sont apaisés, l'agitation continue longtemps encore sur les bas-fonds. C'est par là qu'ils finissent, mais c'est aussi par là qu'ils recommencent. Ces écoles, pauvrement occupées, reprendront de la grandeur quand la philosophie grecque, subissant i'intluence de la révolution qui avait réuni tant de peuples en une seule famille, délaissera la métaphysique pour s'occuper de faire l'éducation morale du monde. Les peuples plus neufs de l'Occident n'étaient allés ni si bas ni si haut. Ils n'en étaient pas, quand Rome vint les prendre, au luxe de la vie : le nécessaire leur manquait'. Ils avaient tout à apprendre, et c'est à Rome qu'ils avaient tout demandé : lois, mœurs, langue, le bien comme le mal. Aussi mit-elle sur eux son empreinte, et vingt siècles ne l'ont pas encore effacée. Depuis Actium, le monde romain a penché vers l'Occident dont la face a été renouvelée; désormais il va pencher vers l'Orient. Alors un temps viendra où cet empire n'aura plus qu'une langue, celle d'Athènes, et où Rome sera dans Ryzance; mais alors l'empire ne sera plus aussi que l'empire byzantin.

IV. — L'ADMl.MSTRATlOiN DES PROVINCES; LE COMMERCE; LES VOYAGES.

Il est inutile d'exposer une troisième fois l'administration provinciale qui, d'Auguste à Dioclétien, subsista dans ses traits géné-

• Cicéron écrivait à son frère, gouverneur de l'Asie Pergaméenne quelques années avant Actium : « Quod si te sors, aut Afris, aut Hispanis, mit Gallis prmfecisset immanihus ac barbaris nalionihus » (ad Quint., I, i, 6). Juvénal fait encore la même différence. Après s'être moqué du Rhodien débile, de Corinthe la parfumée, et de foute la jeunesse épilée, race occupée à se polir les jambes, il conseille aux nobles insolents qui auraient à gouverner les provinces occidentales d'avoir de la prudence avec des gens peu endurants : Horrida vitanda est Hispania, Gallicus axis.... Illyricum laliis, etc. (Sal., VIII, M5).

494 I/KMIMni: I:T la SOCIKTK nOMAlNE.

raux'. Si l'on omet la création de nouveaux gouvernements et les éehanges de provinces laits entre le prince el le sénat, la principale modilication se rapporte aux procuratorcs. D'abord simples agents linanciers chargés de la levée de l'impôt dans les provinces impériales, ils se firent attribuer |)ar Claude une juridiction pour les causes fiscales", et finircMil i)ar avoir, sous l'autorité supérieure du commandant militaire de la région voisine, l'administration d'une portion de |)r()vince cum jure cjladii'\ Tels lurent les procurateurs de la Rhétie, de la Thrace et de la Judée. Quant aux comulares d'Hadrien, •du\ juridici de Marc Aurèle et aux curatores des Antonins, ils appartiennent à un nouvel ordre de choses qui commençait alors et que nous verrons aboutir à la grande réforme de Constantin. Le moment n'est donc pas venu de s'en occuper, et l'on peut dire que, depuis l'ordonnance d'Auguste, l6 gouvernement des provinces n'avait point subi de modifications importantes.

On raj)pellera seulement que, dans certaines circonstances, des commissaires extraordinaires étaient envoyés pour corriger des abus*, el que de grands commandements militaires étaient donnés de temps à autre à un prince de la maison impériale ou à un général fameux, couime on l'avait fait pour Pomj)ée et pour César. Ces provinces différentes réunies se us un chef unique donneront à Dioclétien l'idée de sa division de l'empire en diocèses.

Un changement sans importance mérite pourtant une mention. Après la guerre sociale, le sol italique, devenu quiritaire, avait cessé de payer l'impôt foncier. Quelques villes provinciales obtinrent des empereurs que leur territoire lut assimilé aux fonds italiques. Ce privilège fut ce qu'on ap})ela le jus lUilkmn.

Les attributions i\\\ gouverneur, prxues", sont aussi les mêmes que par le passé. Il a la juridiction civile et criminelle, avec les exceptions que nous avons mentionnées ; la haute police dans toute l'étendue de son gouvernement, qu'il est chargé de conserver en paix et en quiétude".

• Pour rorfjanisalion provinciale sous la n''|>ul)lif[ue, voy. t. Il, p. 15() etsuiv.; sous Auj;uslo, (. IV, cliap. lxvii, et, dans li- présent vohnnt', le chapitre de la Cilc.

'- Voy. I. IV, p. 409.

■ Orelli, n^' ô6Gi, .3888.

• l'Iine, Episl., VIU, 'Ji; l'iiilosirale, Vie il'Hérodc AUkus, i o.

■• Prœsifiis iiomcn (jcncralc est (Dig., I. I><, I); ... )n(ijui> iinperiuin liabel omnibus posl principrm ( 1 ()- 4),

" Dig., I, 18, 15, pr. : Piovmcia parala cl quicta. La police d'Ktat élait laile par des soldats lir.- d.- Imites leï U'ghii!, et nns d'abord en subsistance à Rome, fiumenlani, puis envoyés

Son autorité, comme Tavait été celle du sénat sur l'Italie, ne se borne pas à réprimer les actes coupables; elle garde quelque cbose de la juridiction morale des censeurs. « Le gouverneur, dit Ulpicu ', doit veiller à ce que personne ne fasse un gain inique ou ne souffre un dommage immérité, » formule bien vague qui autorisera toute espèce d'ingérence, « pour empêcher les usurpations de propriété, les ventes arrachées par la crainte, ou les ventes simulées qui ne sont pas suivies d'un payement réel ». Mais voici qui est nouveau : « C'est pour lui un devoir sacré de ne pas permettre que les puissants fassent tort aux petits; que, sous prétexte de l'arrivée de fonctionnaires ou de soldats, on prive les pauvres gens de leur unique lanterne ou de leur mince mobilier. » On dirait noti-e exemption, pour l'indigent, des logements militaires.

Quant à la façon dont les gouverneurs s'acquittaient de leurs fonctions, les écrivains de l'époque impériale montrent que l'ordre établi avait ses conséquences nécessaires. Sans doute, tous les gouverneurs n'étaient pas desPlines et des Agricolas, et il y avait encore de loin en loin des abus ; mais on n'entendait que rarement parler de prévarications, parce que les peuples n'avaient plus la résignation des anciens jours, maintenant qu'ils savaient le prince intéressé à ne point laisser commettre d'injustice, et que le sénat était sans complaisance pour ceux que les délégations provinciales citaient en accusés par-devant lui.

En songeant k la courte durée des proconsulats et des légations, on croirait que le service en souffrait ; mais les gouverneurs avaient près d'eux, outre leurs assesseurs et amis, des esclaves publics et des affranchis de l'État qui, restant à demeure dans leur fonction, gardaient les dossiers et les archives, préparaient la solution des affaires et conservaient la tradition. D'après de nombreuses inscriptions trouvées dans un cimetière à Carthage, on a pu dresser pour le proconsulat d'Afrique une liste fort longue de ces obscurs et utiles employés. Le chef changeait, mais les bureaux restaient, et les affaires n'étaient pas interrompues. L'inexpérience d'un nouveau venu était corrigée par la sagesse de ses prédécesseurs que lui transmettaient

dans les provinces où omnia occulta explorabant (Hi«t. Aug., Hadr., 10; Macr., 12); celle des villes était faite par des officiers municipaux, les irénarques ou gardiens de la paix, que le gouverneur choisissait tous les ans sur une liste de dix notables présentée par la curie. (JEl. Aristide, San-. Senn., IV, t. I, p. 523, éd. Dindorf.)

' De off. pries. (Dig., 18, 0) : ....ad religmiem prœsidis peiiiiiet.

■49C I/KM1'II5K KT LA SOGIKTÉ nOMAINK.

les auxiliaires du gouvernenient proviucial, cl daus les actea soigneuseuieul cuuservés ou retrouvait pour lui les précédents de chaque (juestiou.

On verra bientôt que les bureaux de l'aduiiiiistration centrale avaient une organisation pareille; comme ceux des gouverneurs, ils eoutiiiuaieut, même sous un chef incapable, le travail accoutumé. Aussi les tragédies impériales passaient inaperçues dans les provinces : elles étaient des révolutions de ]»alais, elles n'étaient pas des révolutions d'eujpire.

On rappelait tout à l'heure ces assemblées provinciales où les députés des villes venaient affirmer leur union avec Rome. Une iuscriplion de l'année 258 fait voir la considération intéressée que les gouverneurs montraient encore, après les Autonins, aux membres iufluents de ces assemblées. « A l'époque où j'étais légat im- ])érial de la province de Lyon, j'ai connu dans cette ville plusieurs homuies distingués, parmi lesquels Sennius Sollemnis de la cité des Yiducasses, qui avait été nommé prêtre de l'autel de Rome et d'Auguste.... lin motif particulier lui valut mon amitié. Quelques membres de l'assemblée des Gaules, croyant avoir à se plaindre de Cl. Paulinus, mon prédécesseur, voulaient lui intenter une accusation au nom de la province. Sollemnis combattit leur proposition et déclara que ses concitoyens, loin de lui donner le mandat d'accuser le gouverneur, l'avait chargé de faire son éloge. Sur cette raison, l'assemblée décida qu'elle ne porterait pas plainte contre Cl. Paulinus. »

Ainsi, au troisième siècle, le droit d'apprécier la conduite du gouverneur, par conséquent d'examiner son administration, était en plein exercice. Et des documents attestent, pour le quatrième et le cinquième siècle, l'existence régulière de cette institution. Elle était aussi bien acceptée du gouvernement que des populations, car, dans la Dacie, Trajan organisa un concilium prov. Daciarum trium qui semble copié sur celui que Drusus avait établi à Lyon sous Auguste'. La province, avec ses l'êtes, son trésor et, en Orient, son droit régalien de battre monnaie, avec ses députés et ses prêtres, ses fonctionnaires et ses esclaves publics*, avait donc une vie propre qu'elle tirait d'elle

' C. I. L.. I. III, II» I4.*)4, afJ annum 241 : .... mcerdoten une Awjunli (n"" 1209, \:m, l.^il.") cl coronnlust Paciantm Irium (n" I i.^.")).

- Il y nvîiil (les f'sc.i.ivfs piiliiic'^ de l;i |irovin(-(' comme ilc la citi'. (A. (l. I. L., I. Il, 28, 1, cl Ilenzen, n" ()~>'.t'>.

Lh;S PHOVLNCES. 407

mémo, non do Romo', et qui aurait pu être une force pour l'empire. Les omj)ereurs, niallioureusement . ne surent pas en tirer parti.

A clélaut d'un rôle utile à l'État, les provinciaux en prirent un favorable à leurs intérêts. Ils occupèrent peu à peu toutes les charges, même la première, à partir de ces glorieux Antonins qui ne furent si grands que parce qu'ils avaient j)Our les seconder une foule d'hommes sortis, comme eux, des municij)es. L'empire y gagna des princes énergiques et habiles qui comprirent le rôle des assemblées j)rovinciales. Trajan en augmenta le nombre, et Hadrien se plut à les consulter. Mais on semble les avoir oubliées, au milieu des misères du troisième siècle, et lorsque, dans l'âge suivant, on voulut les faire revivre, il était trop tard. Ce chapitre conduit donc à la même conclusion que le précédent. Beaucoup de vie municipale et un peu de vie provinciale avaient fait la grandeur de l'empire ; la ruine de ces institutions fera sa décadence.

La prospérité des provinces, prouvée par l'élévation progressive de l'aristocratie des cités, l'est encore par le nombre infini de constructions monumentales dont les villes couvraient l'empire et qui supposent une richesse qu'on n'a retrouvée que de nos jours. Cette aisance générale était le résultat de la mise en culture d'immenses territoires et d'un commerce qui transportait en tous lieux les produits du sol, de l'industrie et de l'art. Notons aussi trois choses. D'abord la noblesse de ce temps-là n'avait point les préjugés de nos vieilles familles d'épée : Dion Chrysostome nous montre son aïeul, son père et lui-même se remettant aux affaires, après s'être ruinés au service de leur municipe, et rétablissant, par une industrieuse activité, leur fortune compromise dans les charges publiques ^ Il y avait donc dans cette société moins d'oisifs qu'on ne le pense. Ensuite

' La Liigduiiaisp avait un summm cuvalor civium Romnnorum (Orelli, n° 4020), autre preuve de la personnalité de la province. Une inscription (Lebas, Vutj. archéol., n° H89) rappelle un différend entre deux villes au sujet de leurs frontières. L'affaire fut portée au «i-viv ©idaâXwv, composé de trois cent trente-quatre synèdres, qui se réunissaient périodiquement à Larisse. FjC vote eut lieu sous serment et au serutin secret. Pour rendre le jugement exécutoire, il fallu! la confirmation du gouverneur romain. On en a conclu que « l'administration romaine enfermait dans de très-étroites limites la liberté de ces communautés soi-disant autonomes et de leurs assemblées nationales. » Cette affaire prouve, au contraire, l'étendue des pouvoirs de l'assemblée, qui est juge en premier ressort d'une question que, cbez nous, le Corps législatif pourrait seul trancher par une loi. Le droit de fixer les limites des communes est de l'essence même du pouvoir souverain.

- Oral. XLVl.

498 I.'KMPIBK KT LA SOCIKTl'; noMAlNK.

de sévères règlcnieiils poiii- les poids et mesures et la permanence du litre de la monnaie impériale' donnaient au commerce une sécurité (ju'il n'avait jamais connue et qu'il ne connaîtra même plus au troisième siècle, lorsque, a|)rès les Anionins, le système monétaire de l'empire ne sera plus « (pi'une banqueroute en permanence ». Enfin les voies militaires tracées par les Romains d'un bout à l'autre de leurs provinces et les roules secondaires qui s'y raccordaient avaient aceompli la révolution que les chemins de ter ont opérée cbez nous. Sur le territoire de l'ancienne Gaule on a déjà compté 22 000 kilomètres de voies gallo-romaines, et l'on est bien loin d'avoir tout re-

CDHIIU.

I>e monde s'était ouvert, les retraites les plus reculées étaient devenues accessibles, toutes choses circulaient en sécurité et sans entraves : c'était notre libre échange, avec ses couséquences heureuses pour l'abondance et le bas prix des marchandises". Toutes les denrées du monde affluaient à Rome par le Tibre, que Pline appelle rerum in toto orbe nmcentium mcraitor placidissimus. Des dames de rOberland bernois achetaient leurs bijoux à un orfèvre d'Asie Mineure'', comme nous tirons de Smyrne ou de Caramanie les lapis qui décorent nos demeures. Des marchands de Carthage et d'Arabie sont venus mourir à Lyon ; des Grecs, une femme de Thrace, un Syrien, un citoyen de iNicomédie, ont trouvé leur tombe à Ror-

* L'argent avait éU; dans (onlc l'antiquité classi([iie \o métal dominant. L'ompire le conserva d'abord, concurremment avec l'or, et eut ainsi deux étalons. Mais, par suite des altérations PU poids et en alliage que l'on fit sultir aux monnaies d'argent, à ce point qu'au tmnps de Sévère ces monnaies, contenant 50 et (iO pour 100 d'alliage, n'étaient plus que du liillon, l'argent prit de plus en plus le caractère de monnaie fiduciaire, et l'or resta l'étalon unique. En Van 1(3, Auguste taillait 42 aiirei dans une livre romaine d'or (=527'",43, = 1127 fr. 81 c. de notre monnaie, d'où l'on tire la valeur intrinsèque de l'aureiis d'Auguste, eu métal pur, = 20 fr. 87 c). Sous Marc Aurèle, on tailla 45 (tiivei à la livre, ce (pii réduisait la valeur métallique de Vaurens à 25 fr. 08 c, soit la failile diminution de 1 fr. 79 c. en près de deux siècles; mais ces pièces contenant toujours !Hi pour 100 de fin, et conservant leur valeur oniciellc, continuèrent d'être reçues partout avec confiance. Les trésors enfouis et qu'on a découverts, dont un seul, celui de Bresccilo, était conqjosé de 80 000 uurei, prouvent Ténorme circulation de monnaies d'or ipii se faisait alors. (Monnnseu, llisl. de la monnaie rom., traduit par le duc de lîlacas, t. 111, passini.) L'or est la monnaie des pays riches, et l'empire l'était. \yaul besoin de beaucoup d'or pour ses innombrables écliauges, il drainait ce liiétal de tous les pays voisins, comme de nos jours la jeune Amérique, dont les besoins monétaires croissent encore plus vite que sa pnpidafion, son commerce et le défrichement du sol, attire à elle l'or du vieux monde.

* Les collèges du haut empire (voy. p. .iO!)) diffi'raient de nos jurandes par un point essentiel : ils ne constituaient pas des corps privilégiés, sauf quelques sociétés établies dans un intérêt public.

" Momnisen, Die Hum. Schwcn, p. 24.

LES PnOVINCES.

deaiix*, des Nabatéens à Pouzzoles, un Poiizzolan à Rusicade, etc.; un Phrygien se vante d'avoir franchi soixante-douze t'ois le cap Malée pour gagner Brindes ou la côte d'Asie ^ « Grâce à l'heureuse paix dont nous jouissons, s'écrie Pline, une toule immense de navigateurs parcourent l'étendue des mers, même l'océan occidental, et trouvent l'hospitalité sur tous les rivag•es^ » Les marchands la trouvaient même au sommet des montagnes : au point le plus élevé de la route du grand Saint-Bernard, entre le lac et le lieu où a été bâti l'hospice

l'ierre tumulaire d'un citoyen de Pouzzoles*.

actuel, on a découvert les restes d'un temple de Jupiter Pcnninus et plus de trente plaques votives en bronze qui y avaient été déposées en acquittement d'un vœu. Ce temple avait certainement l'été des desservants qui vivaient du passage des voyageurs.

' Robert, aux Comptes rendus de FAcad. des inscr., 1872, p. hi, et Le Blniit, [user, chrct., n°1'-2h\ Allmer, Rcv. épitjr.. p. 180.

* C. I. G., ir 5<t'20.

'' ....pace tam fesia (II, 45 et C7). Horace avait déjà dit : Ter et qualer anno revisens œquor Atlanticum. On a vu que ces navigateurs avaient pour diriger leur route des pliares, comme ceux d'Alexandrie et de Boulogne {Hist. des Romains, I. IV, p. 89 et 585; t. V, p. 91), ou des amers, connue les toias d'Annibal, sur le littoral africain et espagnol, sur les côtes d'Asie, les constructions du haut destpielles on surveillait au loin la mer et où l'on allumait, à l'approche des pirales, pnenuidialivos ignés (Pline, Hist. nat., II, 73). Strabon parle aussi des tours élevées sur tous les rivages pour épier l'arrivée du thon.

* Celte pierre tumulaire, trouvée à Rusicade (Philippeville) et malheureusement brisée, n'a d'intérêt que par l'inscriplion qu'elle porle : GEN(io) COL(oniœ) PVT(eolanorum) AYG(usto) SAC(rum). C'est une preuve des rapports commerciaux existant entre les deux cités maiitinies. [iluséc du Louvre, Frolnier, op. cit., n" 475.)

.'.on

i,-i;Mi'iiir. KT i,.\ sociKTK iîomaim:.

On a «li'iii vu riiii|titrîaiiit' de ce coiiimeirc au coujiiiciicemenî de l'empire'. La iJi'ospérité générale l'avait, aecru, mais les objets d'échange étaient les mêmes. Il est donc inutile d'en retracer le

tableau ; notons seulement ([Mc les négociants roniains avaient multiplié leurs relations au delà des frontières. De tous côtés les limites de terre et de mer étaient IVanchies. Les communications avec l'Inde et Ceylan, plus lentes (ju'aujourd'hui, étaient aussi régulières; on parlait, on revenait })resque à jiuu' lixe'. Des marchands d'Italie avaient des comptoirs ;'i la côte de Malabar'' et vendaient leurs vins à Barygaza, au l'ond du golle de Cambaic! ; par l'Indus, ils pénétraient dans la Bactriane; par le goU'e Persique, aux bouches du Tigre; et de tous ces pays vinrent maintes fois des ambassadeurs aux princes de Uome. Au dire même de Sénèque, des navires all;iient d'Kspagne aux Indes, (Ml tournant rAI'ri([ue''.

I*;ii- terre, des caiavanes se reudaieul ;iu cœur de l'Lthiopie et dau^ les oasis al'ricaines', où nos marchands ont tant de peine à

Ki;;ure loiiiuiiic fii bronze trouvée en l'uiuùiiiiiiL' ''

' 1. IV, |.. (iD-'.tl.

- l'Iiiio, nui. uni.. \l. -21'}.

' On ;i tn)iiv(' (|ii.iMlilé tic iiioimaics rnm.iiiH-s sur les bords (ruiic rivière du Malnbar. CI, Heinjnid, nK'-Dioiii; sur le Prii/ile tir la mer Ei-ijUiréc et sur les relulioiis ilc l'empiie romain avec l'Asie orieiilale.

♦ Arrhieol. ZnhitKj, 7)h' aiiiici', |ii. \.

■'■ Quu'd. vV'//. i/rxf.

'• l'iine, Util, nul., \l. ."Jl. CI'. d'Ave/ac Afrique niicicniw, |). o7> cl M. te Uuniain Malcrnus jiariiit, avoir aUeint le Soudan ii'(<jii''nM''e. Gc(jtir., I, 8).

LKS l'IiOVl.NCES.

arriver; an nord, ils pénélraienl jusqu'au fond du Danemark. Dans l'iie de Fionie, à l'extréniité septentrionale du Jutland, et aux environs de Kœnigsberg, on a trouvé des monnaies de l'époque antonine avec des armes et des ustensiles de fabrication romaine. Le rovaume

Bandeau royal en or trouvé dans le Bosphore Cimméricu. (Musée de Saiiil-rélcrsbourg.)

du Bosphore était tloiissant et riche'; à Dioscurias, au fond de l'Euxin, tant de nations barbares venaient acheter et vendre, que cent trente

Diadème d'un roi du Bosjihore. (Musée de Saint-Pétersbourg-.)

interprètes y étaient nécessaires". 11 n'est pas démontré que des négociants romains ou grecs n'aient point, dès cette époque, trafiqué avec la Chine, et des villes aujourd'hui inaccessibles ou détruites, Petra', Baalbeck, Palmyre, « les ports du désert », étaient remplies

' Voy. l. Il, p. 6rj2. 71)0. 818 et 811». - Pline, Hisl. nat., VI, 5.

' Pelra n'était [/as encore réunie à l'eniiiire au temps de Straljon, el déjà il s'y trouvait un grand nombre de négociants romains. (SIrabon, XVI, p. 779). On a trouvé, dans la péninsule

I/EMIMI'.K I:T la SOCIKTK ROMAINK.

(riiiio population affaii-ée qui échangeait les denrées de l'empire contre celles de la Babylonie et du j)ays des Parllies. « Chaque année, dit IMine. nous donnons à l'Inde hO millions de sester'ces en échange de denrées qui sont vendues dans l'empire au centuple'. » Les prix monlaient si haut parce qu'il y avait beaucoup d'acheteurs pour se disputer ces marchandises et beaucoup d'argent pour les payer.

Cependant on iTavail |)as oublié la vieille et dure formule que l'étranger est un ennemi. Vendre aux Barbares du fcM-, du blé ou du

Ileprésentalioli do navire servant de coupe. (Piranesi, Vnsi, II.)

sel était un crime capitaP, et la loi autorisait la piraterie à l'égard des peuples (jni n'avaient avec Home ni lien d'amitié ou d'alliance, ni contrat d'hos|)italité ''. Dans les mers et sur les fleuves de l'empire, le gouvernement entretenait des flottilles armées* i)0ur garantir la sécurité du trafic; les négociants étaient encore protégés contre la

jirabique, des riiinp.s de Iravaiix éiifreitris pour I'ex])loilalioii de niiiios d'or, et Spreiigcr, dans SI Géographie ancienne de l'Arabie, croit que ceUe exploilalioii était frés-active.

• l'Iim-, ///«<. nal., VI, 20 : .... quœ apud nos cenluplicalo veneanl. Dans ce passage, l'Iinct ne parle qnc du connncrce de l'Inde, dont le Digeste (XXMX,4, Ki, !j 7), dans une curieuse énuniéraliou, nous fait eonuaiire les principaux olijels. Les Romains laissaient eiu'ore l)eaueon|i d'argent chez les .\ral)es. (pi'il appelât Ir-, nal ions « les plus riches du inonde n, parce que les trésors des Parlhes cl des Hoiuaius y allluenl. « Ils vendent les |)rn(lui(s de leurs inert (perles) et de leurs forAls (hois odorilV'rants, encens), el n'a(lirl(;nl lieii. » (Ibid., T>'1.)

» Oig., XXMX, 4. M. §2.

■• Ibid.. XLIX, 15, 5, §2.

* Crtar.... lumrin navibus diuurrcrc jlumcn ultrv cilroquc viUiles urdinavil (Auuu. Marcdlin. XVII. 2, et XVIII, 2).

LKS rUOVlNCES.

baraterie par des lois empruntées à la sagesse des Rhodiens*, lesquelles déterminaient les cas de responsabilité ou d'excuse dans les accidents de mer. Ceux qui provoquaient un naufrage, pillaient un bâtiment échoué, ou dépouillaient des naufragés, étaient soumis aux peines portées par la loi cornélienne contre les assassins ^

Avant de débarquer les marchandises, il fallait passer à la douane, et elle était sévère. Si le propriétaire du navire avait mis cà bord quelque objet de contrebande, le navire était confisqué; si le char-

Délails de navire. (Piranesi, Ihid.)

gement avait eu lieu en son absence par le fait du patron ou d'un matelot, ceux-ci encouraient la peine de mort, et les marchandises étaient retenues, mais on rendait le bâtiment au propriétaire".

La libre pratique obtenue, le négociant vendait ses marchandises cà l'encan : antique coutume qu'atteste la première convention de Rome avec Carthage, que les tablettes du banquier Jucundus nous montrent à Pompéi, et qui existait dans tout l'empire où les mots vendre et meltre aux enchères étaient synonymes*.

» Dig., X[V, 2.

* Ibid., XLVll, 9, 5, § 8.

5 Ihid., XXXIX, 4, H, §2.

* Cf. de Peira, le Tavoletle ceralc di Pompei, et Caillemer, Revue liist. de droit, juillet 1877. Au tome II du C. 1. L., n° 2029, il esl fait mention d'un procurateur impérial chargé de lever le vecticjal auclionum, ou droit sur les ventes à l'encan. Nous avons donné, tome IV, page 684, un fac-similé des tablettes de Jucundus.

r.ot

I/RMPIRI-: i;t i-\ so(:ii:ti<; hommnk

Aliii (Tassiirer l.i siiicrrili' des échanges, dos étalons do poids ot mosnros étaient conservés au Capifole et dans les villes' ; souvent un décret du sénat municipal ordonnait aux duumvirs ou aux édiles de faire à l'iniprovislo une vérification des mesures employées par les niarciiands'. Kniin dos banques de dé))ôt, de recouvrement et de |)rét, loiiuos par les argriilarii, lacilitaient les transactions'', et des allirlies j)lacar(lées dans les rues annonçaient aux passants ce (pi'ils avaicMil intérêt à a|)j)ren(lr(\

A ce propos, remar(|uons que, considéré d'un point de vue élevé.

WfRÀMVIL

1 bhimM^myMêmMQ(mM^lfmf rfmi;:;

Alliclie di; l'omiiL'i''.

';;,'. ^'6fe»rV*É

le commerce a été dans tous les temps un des lacleurs les plus puissants de la civilisation. Non-seulement il échange des idées en même

' Amm. Marcollin, XXVll, H, d Cod. ïliéod., Xll, (1, 1!) cl 21.

- Orelli, iV 4342-4550.

■• Di".. XVI, ô. 8. M. Porrol, dans son mémoire sur le coinninre de Var(jcnl. à Atlihies, a montré qm-IIo étondiie avaient les afTaii-es de Ijanqne dans les villes grecques. Trois ou (iiiatre cents ans avant notre ère, on trouvait à Athènes des sociétés en ))nrlici[)alion el des bailleurs de fonds touchant des dividendes. Les banquiers faisaient des avances sur dépôt de litres ou d'objets précieux ; ils avaient leurs livres de compte où étaient marquées les entrées et les sorties de fonds, leurs correspondances, et, sinon la lettre de change, du moins le chèque. Sans avoir un caractère olliciel, les banquiers étaient les dépositaires des ados cl contrats que reçoivent nos officiers ininistèriels. Ils ])rètaient aux villes et souscrivaient en qiiel(|Me sorte des einjirunts d'Ktal. I^a b'-gislalion romaine assujettissait à de nombreuses IbrMinliir's la cession des droits incorporels; la législation iillnMiienne, beaucoup plus simple, (■lail probablement en vigueur dans tout le monde grec.

* Traduction : « Dans l'héritage de .lulia Félix, lillc de Spiirins l'elix. on offre à louer, du premier au six des ides d'Auguste, pour cinf| années consécutives, un bain dit de Vc-iuis jjour la classe distinguée!??), des boutiipies, ('choppes et chambres supcVieures. On ne iouei'ait pas à celui qui exercerait une profession infâme. » l'our l'explication diflicile de certains termes de celle inscription, voy. C. /. L.. t. IV. p. 6fi, ad n. ]]7)f).

LES pnOVINCES. 505

temps que des marchandises, mais il fait entrer dans la législation, bien plus que les philosophies et que les religions, ces notions d'équité qui modifient les doctrines des juristes. Aux anciens âges de l'humanité, les prêtres et les philosophes ont étahli des dogmes conçus a priori et presque toujours exclusifs, tandis que le commerce, pris dans le sens le plus général du mot, celui de rapports entre hommes de cités et de races différentes, a fourni les faits d'expérience qui ont brisé l'enveloppe étroite des systèmes. Intéressé, par exemple, à faire prévaloir la bonne foi dans les contrats, il donna aux relations sociales des règles de plus en plus rationnelles et justes qui, de la pratique des négociants, passèrent nécessairement dans les thèses des jurisconsultes. De nos jours, qui a ouvert les portes du Japon et de la Chine et qui fera la civilisation de l'Afrique? Qui détruira sur ce continent la chasse à l'homme, l'état de guerre permanent, toutes les violences, toutes les abominations que la traite provoque? Le commerce'. Il a réussi là où les prédications religieuses avaient échoué.

La richesse d'un peuple peut se mesurer au chiffre de ses voyageurs. Ceux de ce temps-là étaient aussi nombreux, ils l'étaient même plus que les nôtres il y a cinquante ans. Le goût portait aux voyages, autant que le besoin. « Une vie douce et tranquille, dit un poète du premier siècle, au sein des mêmes pénates n'a plus de charmes. On aime à visiter de nouvelles cités, à voguer sur des mers inconnues : on se fait citoyen du monde -. » Aussi, à en croire Sénèque, la moitié des habitants de Rome, des municipes et des colonies, n'étaient que des étrangers entraînés loin de leur patrie d'origine par un voyage d'affaires ou de plaisir '\ Comme l'empereur Hadrien, l'infatigable voyageur, était bien le représentant de ses contemporains !

* A un congrès d'orientalistes (septembre 1875), un habile négociant lyonnais, M. L. Desgrand, disait : « Le négociant sait chez nous que son contrat bien compris lui prescrit l'honnêteté. En Asie, l'indigène agit vis-à-vis de l'Européen comme s'il était convaincu que l'habileté du vol suffit pour le légitimer.... Aussi les banques européennes en sont arrivées à considérer comme absolument nulle la signature d'un indigène.... il faut que les traites soient endossées par un Européen pour que la négociation en devienne possible. Que ce commerce se développe, et il est certain que l'Asiatique changera sa manière de voir et sa vie civile. »

- ManiHus, Astr., IV, 509-515. Les Actes des martyrs de Lyon montrent combien il y avait d'étrangers, même d'Asiatiques, dans cette ville, et les voyages de saint Paul, des apôtres et des fidèles, qui établissaient de fréquentes relations entre les églises, prouvent avec quelle facilité on entreprenait les courses les plus longues.

' Ad Helv., 6. Il va jusqu'à dire, avec son exagération habituelle, que dans la Corse, malgré l'horreur du lieu, on trouve plus d'étrangers que d'indigènes.

rm L"KMiMiu-: i:t l.v socikti'; uomaine.

La poste j)ul)li(jue instiluôo par Auguste, réorganisée par Hadrien, toujours aux frais des municipalités dont elle traversait le territoire, ne servait ([u'aux agents du gouvernement et ù ceux, en très-petit nombre, (pii, par laveur sj)éciale, oblenaient du prince le droit d'en user. Mais l'industiii» était venue en aide aux voyageurs ordinaires et exploitail leurs goûts ou leurs besoins, en leur lournissant le moyen de les satisfaire. Ainsi, avant le départ, ils pouvaient chercher sur les cartes, dans les itinéraires et les Guides^ tous les renseignements nécessaires. Aux portes des principales villes, ils trouvaient les voitures et les chevaux des vettiirinr ; sur la route, des relais, des hôtelleries publiques, mansionca, et des auberges dont le propriétaire t'Iait responsable des doniniages soufferts par les voyageurs dans sa maison \ Une auberge de Lyon portait cette enseigne : « Ici Mercure promet du j)rolil, Apollon de la santé, Septumanus bon gile et bonne table. Qui descendra chez lui s'en trouvera bien. Voyageur, fais attention où tu l'arrêtes*. »

Alors donc le marchand courait à son trafic, le centurion à sa cohorte, l'administrateur à sa fonction', le malade aux eaux bienfaisantes" et aux autels des divinités secourables : Esculape, Isis et Sérapis; le sujjerstitienx aux pèlerinages en renom'' et aux oracles fameux ; l'oisif aux fêtes et aux solennités; l'homme de goût aux lieux consacrés par l'histoire et l'art, aux splendeurs architecturales de Rome, de la Grèce et de l'Egypte, où il écrivait son nom sur les

' Voyez, loiiio IV, |). 17 un des \ases ou goljclets eu argent trouvés aux bains de Vicarello, sur le lac, de Bracciano, en 1852. L'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem est un guide véritalile avec renseignements de géograpiiie et d'iiistoire.

- Colleg. jumentariurum. Cf. Y Index de Henzeu.

'■• Iiist., IV, 5, 5.

* Orelli, n" .iô'29.

•■■ Dans une fouie d'inscriptions, le airsus livnorum des fonctiomi aires montre la fréquence des cliangemenlsde résidence. On voit des centurions qui ont fait, dans leur carrière militaire, deux ou trois fois le tour de l'empire ; de même pour les légats impériaux. Ainsi un citoyen de Laodicée, en Syrie, sert comme soldat, puis comme centurion dans la X" Gemina, cantoimée à Vindohona (l'ann. Super.); dans la /K" Flavia (Mœsie Sup.), J//" Fulminata (Cappadoce), ///" Cijrenaica (Arabi.-), X" Frclensis (Judée), //" AdjiiLrix (l'ann. Sup.), V" Mncedoiiira à ïrnesmis, où il mourut. (L. lîenier, litscr. de Troesmis, p. 50.)

" Les inscriptions et les auteurs prouvent que presque toutes les eaux où les médecins nous envoient étaient alors connues et utilisées. Ceux de l'antiquité conseillaient déjà aux poitrinaires la résidence en Egypte (Pline, Episl., V, 16), ordonnaient des cures de lait dans les montaffues r-t même le séjour dans des forèls de Lois résineux. Voy. Friedlœnder, 11, l-ITi. (ialien envoyait, comme nous, les plilhisiques dans les climats humides et chauds, à tenipéralure égale, c'est-à-dire an Lord de la Méditerranée.

' Voyez la DéeHue siiririinc de Luciru.

pyramides et sur le colosse de Memnon. Chaque été le soleil ou la mararia chassait le riche des cités brûlantes et de la plaine eml)estée vers les montagnes ombreuses et leurs eaux murmurantes, ou vers les villas construites h moitié dans les flots d'un golfe pacifique. Plus modestement voyageaient : l'étudiant inscrit aux grandes écoles d'Autun, de Milan, de Carthage, de Tarse et d'Antioche, ou à celles de Rome et d'Athènes, de Béryte et d'Alexandrie, qui éclipsaient foutes les autres ; le professeur et le médecin en quête d'élèves ou de clients; le savant, le philosophe et l'illuminé demandant la science aux écoles ou aux révélations des mystères*; l'artiste cherchant la fortune et les applaudissements; le charlatan qui expliquait les songes ou montrait des curiosités; les prêtres mendiants qui promenaient par les villages leur dieu protecteur en tendant la main aux fidèles. Dans leurs voyages, les anciens étaient en face d'une nature comme imprégnée de divinité et ils rencontraient à chaque pas des lieux pleins de souvenirs mythologiques que, sans beaucoup y croire, ils aimaient à retrouver. Les grands phénomènes physiques, qui, pour nous, sont l'effet de lois générales, étaient encore, pour le commun des voyageurs, des actes de la volonté divine. Ils excitaient une admiration mêlée d'une sorte de terreur religieuse, et ces croyances panthéistes qui persistaient malgré le scepticisme croissant, ces légendes constamment ravivées par les poètes, poussaient de nombreux touristes à travers les provinces pacifiées. Ils n'avaient pas notre récent enthousiasme pour « les belles horreurs », mais toute leur littérature montre combien ils aimaient la nature douce et riante, les sites charmants des collines subapennines, les fraîches vallées, la forêt pleine d'ombre et de silence et les larges horizons de la mer.

On voyageait donc encore pour le seul plaisir des yeux ; quelquesuns allaient même chercher les grands spectacles que la nature déploie. Que de gens ont, sur les traces d'Hadrien, gravi l'Etna^ et le mont Casius, comme nous allons au Righi, pour voir un lever de soleil! Combien d'autres ont imité Sabinus, cet ami de Lucien", qui se rendit aux dernières limites des provinces occidentales pour

' On connait les nombreux voyages laits par Dindore, Sfrabon et Pausanias pour l'Iiisloire et la géographie; par Dioscoride et Galien pour la botanique et la médecine; par Apulée pour se faire initier aux mystères; par Apollonius de Tyane, les philosophes et les rhéteurs dont Lucien et Philostrate nous montrent la vie nomade, etc. Le Digeste (XXVII, I, fi, § H parle de grammairiens, de sophistes, de rhéteurs et de médecins nomades, ciirulaiores.

- La four dite du Philosophe, sur l'Etna, semble une ruine romaine.

^ Apologie, 15.

508 l/KMIMUi: i;T I,V SOCIKTI'] noMAlNE.

entendre « le sifllenieiit du soleil (iiiaiid il plonge dans les ondes', > on, ee qui était pins facile, ponr conteni})ler les vagnes puissantes des gi'andes marées de r.VtIanti(|ne ! La barre de la Seine, le mascaret de la Gironde, devaient singnlièrement étonner ces riverains d'une mer où le flux et le reflux sont insensibles. On a récemment découvert les restes somptueux d'une villa romaine dans l'île de Wight, où la plus liaiilc noblesse d'Angleterre vient encore chercher les sites charmants qu'aimaient des contemporains d'IIadrien ou de Sévère*.

Genx (|ui voulaient voyager vite faisaient de 15 ù '20 lieues par jour; beaucoup plus, quand l'empereur permettait d'user de la poste publicine. Ainsi on pouvait aller d'Antioche à Byzance (plus de IIOU kilomètres) en moins de six jours", ce qui donne une allure coiilimic jour et nuit de 2 lieues à l'heure; davantage, si l'on compte les temps d'arrêt*.

Par mer et avec un bon vent, on se rendait d'Ostie à Fréjus en trois jours ; à (ladès, en sept; à Carthage, en deux. 11 en fallait six ou sept à partir du détroit de Messine pour atteindre Alexandrie*. Mais, du 11 novembre au 5 mars, la navigation était suspendue, et l'on tirait toutes les carènes à terre, à moins que le prince ne fut pressé de faire arriver un ordre dans une province d'outre-mer, ou un prisonnier dans son lieu d'exil °.

Les douaniers étaient alors maudits, comme ils le sont encore. « Nous leur en voulons, dit Plutarque, de fouiller dans nos bagages pour s'assurer que nous n'y cachons j)as des marchandises, et pourtant la loi le prescrit. S'ils ne le faisaient jias, ils auraient à s'en repentir'. »

Malgré l'organisation des polices municipales, les précautions militaires prises de temps à autre par les empereurs et la sévérité à l'égard des bandits, on avait à craindre, surtout dans les pays de

' Jiivénal, Sal., XIV, 278.

* A Morton-Farm, près de Brading. Un y a liouvé des inoiiiiaios de Viclorinus (2r>8).

■ Friedlaeiider, II, p. 9.

* Tilière fit 7i lieues en vinf?t-(|na(re Jienres (Pline, Ilisl. iiaL, Vil, 20), et César souvent 100 milles {~j1 lieues) |)ar jour (Suélone, Cxs., hl).

* l'Iine, Hisl. nal.. XIX, 1 ; Végèee, V, '.). Ou a bon nombre d'exemples d'une vitesse de 6 à 7 milles marins à l'beure : c'est la moyenne de nos voiliers. Suidas (s. v. vaû;) attribue aux plus grands navires de charge 60 mètres de long sur 15 de large, ce qui donne une jauge d'environ I.jOO tonneaux.

•■' .\insi Cicéron el Ovide, exilés, turi'nl nbligés de partir l'hiver. Sur la bUspeusioii de la navigation en hiver, voy. I. III, p. 3Ô7-8.

■ Flutarque, fin Curionilate. 71.

LKS PROVINCES.

montagnes, les volenrs de grands chemins'. C'était un mal endémique dans le Taurus, la Corse et la Sardaigne, même en Italie. Les endroits mal lamés dans la péninsule étaient déjà ceux où il a f;illu, jusque de nos jours, faire la chasse aux bandits: les marais Pontins, la forêt Gallinaria, du coté de Cumes, et la basse Italie. Comme de notre temps

Ostie : Restes de mas-asins.

encore, quelques-uns de ces bandits étaient fameux par leurs exploits, leurs ruses et leur générosité. Une histoire que Dion raconte res-

semble à celle du légendaire Frà Diavolo.

Sévère était un rude policier ; pourtant, sous son règne, un bandit, du nom de Bullas, désola durant deux années l'Italie à la tète d'une

* Il y avait, dans les endroits dangereux, des postes permanents. On a trouvé, en 1805, au bord de l'Oued el-Kantaiali, au point d'intersection de deux routes, l'inscription suivante : Bunjum commodiuiium speculatorium inler duas vias ad salulem commeaidiuia (Annuaire de la Soc. arch. de Constantine, 1866, p. 22). Un autre poste surveillait la vallée de l'Adige par où passait une grande partie du commerce de la Germanie en Italie. ISot. Dign., p. l'J2 (Boeking). Quantité de fortins élevés le long du Danube arrêtaient les fraudeurs, comme ceux de l'Atlas contenaient les nomades, et il en était de i.ième sur toutes les l'rontières.

510 L'KMI'ir.K ET LA SOCIÉTK ROMAINE.

tron])(' (le six iumiIs lioiiiines, malgré la |)réseiicc des empereurs et de laiil (le soldats'. Il savait, quels ])ers()uuages uiarquauts s'eugageaiciit sur la roule de lîruudusiuui à Home, louibait sur eux à l'improviste et les mettait à rançon. S'il se trouvait daus leur compagnie quelque habile ouvrier, il le retenait, mettait à jtrofit son savoir, |)uis le renvoyai! après l'avoir payé plus grassement ({uc ne l'eût fait un sénateur romain.

Pour sauver la tête de ses compagnons, il risquait la sienne. Deux de ses gens avaient été pris et condamnés aux bètes ; il se présente au gardien de la prison comme le gouverneur du pays, et se fait remettre les condamnés. Un autre jour, il va trouver le centurion, chef de l'expédition envoyée contre sa bande, et lui offre de lui livrer Bullas, s'il veut le suivre. Le soldat y consent, et, pris au piège, se trouve en face d'un tribunal où le bandit s'assoit et le condamne à avoir la Icle rasée. Il le renvoie ensuite à César avec ces mots : « Va dire à ton maître : Nourrissez vos esclaves, afin qu'ils ne volent plus. » Cette bravade de Bullas lui coûta la vie, car Sévère, honteux. après tant de victoires, d'être joué par un bandit, dirigea contre lui plus de forces et surtout un plus habile homme, qui le fit à son tour tomber dans un piège. La femme, toujours si nécessaire aux histoires dramatiques, ne fait pas défaut à celle-ci. Bullas, Irabi et livré ])ar une Dalila de bas étage, fut pris pendant son sommeil. Papinianus lui demanda : « Pourquoi es-tu voleui? » Il répondit: « Pourquoi es-tu préfet? » Cette (ière parole ne le sauva pas de l'arèiic où, sans que Dion l'affirme, nous jiouvons croire qu'il fit bonne contenance en face de l'ours des Alj)es et du lion de l'Atlas.

<t Le vol, dit ailleurs le même écrivain, est dans la nature humaine, et il y aura toujours des voleurs. » Dans les natures perverses, fautil dire. Malheureusement, on trouve de ces natures-là daus tous les Iciiip^;. L'empire en avait donc sa part, et, chaque année, quelque marchand était rançonné, quelque voyageur enlevé et vendu comme esclave*. Mais le mouvement général n'en était pas arrêté : c'étaient de ces accidents isolés auxquels l'Etat et les villes ne donnaient j)as plus d'attention qu'ils n'en donnent, dans la libre Amérique, à ce fpii n(; liiiicjic (|ii(' riiidividii.

' F)ion. lAWI. III.

- l'aniii 1rs ciiiis(îs (J'einpAclifmnnls li'-silimfs pour so rondre on un cprtain lieu dans un <|.-l;ii lixi'-, Si-pliiiic Si-rèn- ;uhiH'tlail Viiicumita ltilimi:nn. (Ki^'., WVll, 1, ]T>, § 7.)

Il est des nations dont on a le droit de ne pas tenir compte et des époques qui auraient pu être supprimées de l'histoire, sans que l'humanité y perdit. Mais supposez un moment que l'empire romain n'ait pas existé, quel vide dans le monde ! Hors de ses frontières, la barbarie s'agite en convulsions stériles ou les peuples végètent misérablement. Dans ses provinces, au contraire, de justes lois, de l'ordre,

Restes d'un arc de Iriomphe à Emerila Augusta (Mérida). Delaborde, Voyage en Espagne.

avec ce qu'un contemporain de Marc Aurèle était bien près d'appeler toutes les libertés nécessaires; du travail, du bien-être, une sécurité telle que le monde n'en avait jamais connu, quoique insuffisante encore; enfin point d'envie ni de haines entre les classes, toutes choses qui augmentaient singulièrement le bonheur de vivre.

Si l'on compare au tableau que nous venons d'esquisser celui qui a représenté l'État des provinces au lendemain d'Actium, on reconnaîtra l'étendue des progrès accomplis. Mieux encore, que l'on considère les ruines laissées par ces peuples; qu'on aille, par exemple, aux bords de la Guadiana et que l'on reconstruise par la pensée l'ancienne Emerila Augusta, colonisée par Auguste avec des vétérans.

I/KMPIHK KT LA SOCIKTK ROMAIN!':.

Voilà son enceinte de '24 kilomètres, son théâtre, sa naumachie, ses temples de Mars et de Diane, sa grande rue qui aboutissait à deux arcs de triomphe revêtus de marbre blanc, avec des frises richement sculptées. Deux aqueducs, dont les ruines gigantesques font ressortir par leur imposante grandeur la misère de la cité moderne, y amenaieiil l'eau pure des montagnes. Un peuple immense circulait sur ses deux ponts, dont l'un, loul de granit, et porté par soixante arches,

liniiips fin srand aqticduc de Mérida [Emrriln Auf/usin'). Delaljnrdc, Voyage en E.ipagtu

mesure 2800 pieds de longueur, dont l'autre est couvert encore des dalles puissantes que les Romains y placèrent. Une inscription trouvée dans les ruines du théâtre semble dire que le grand Agiippa mit la main à ces gigantesques travaux. Aux environs â'Emerita étaient des thermes naturels magnifiquement installés j)ar une mère reconnaissante pour la santé que sa fille y avait recouvrée. La source coule toujours, aussi abondante, aussi salutaire, mais les Romains ne sont plus là, et elle se perd à peu près dans un cloaque fangeux. Dans le reste de la province, des ruines imposantes comme l'arc de

mm

triomphe de Caparra qui s'élève aujourd'hui daus un désert, les restes d'un temple à Talavera la Vicja, ou le pont d'Alconeta, montrent que de florissantes cités, dont le nom même s'est perdu, s'élevaient là où ne sont plus que de pauvres villages ou de misérables poxadas.

Passons à l'autre exirémité de l'empire. Ne parlons ni de Palmyre, ni de Baalbeck, ni des villes mortes et autrefois si vivantes qui jalon-

Arc de triomphe de Caparra. (Delaborde, Vorjnge en Espagne.)

noient la route de Damas à Petra, dans la province d'Arabie. Nous voici sur l'aride plateau de l'Asie Mineure, vers les sources du Rliyndacus, et nous sommes arrêtés par des ruines immenses, un théâtre, un stade, des tombeaux, deux ponts de marbre, trois temples, dont un a des fondations colossales, dont un autre, d'ordre ionique, est le plus beau qu'on ait trouvé dans la péninsule asiatique. Sur ces débris se lisent des fragments de lettres impériales, et cette phrase d'un gouverneur de la province : « L'empereur Hadrien a tenu compte dans sa décision de la justice et de l'humanité. » On cherche le nom de cette ville dans les historiens, et on ne le trouve pas. Habitués à voir

î.'KMPinE KT LA SOCIKTI': ROMAINE.

tant do cités prospères, yEzani ' ne leur a point paru mériter une mention spéciale. Mais nous, en l'ace de ces restes magnifiques laissés |)ar Rome aux extrémités de son empire, nous admirons l'activité

iécondc qu'elle avait su éveiller là où depuis des siècles ne règne plus que le silence.

Macaulay a remarqué que les Anlilais, n'ayant pas vn, depuis la révolution de 4G8cS, un drapeau ennemi llotter sur le sol britannique, ni une émeute briser les portes de Whiteliall (tu de Westminster, la fortune (In pays s'était accrue en moins de

'■^^W^^'SsMiifi

S|n rimon iX'opu.s reiiruhuu

deux siècles dans dos proportions inoalonlablos. Durant un espace de

Temple de Jupiter à ^zani. f Restaurât ion. Lebns cl Wiidrlinplon, Voy. archéoL)

Ifinps plus long, le même ))hénomène s'est |)rodnit dans le haut

' On m; troiivi- (jiif d.ins Sli-;il)nn le nom du canton 'kla'ârK (XII, 8, \\] el, dans Élionno de l'yzanc!' le nom du piiipli' .s. r. 'A;avcî. Les l'iiines sont près du viliajïe lurc app('l(! Teliardcrllis.sar. 'foules les ruines, laissées jiar Rome, ne sont pas aussi lieiies, ni composées de inalérianx si précieux, el. çà et là, on trouve des restes deconstriiclion> qui ne sont pas dignes du (lenpie-roi. Les villes bàlissaient suivant leurs ressources, souvent en g-rande hâte pour se niellrc au goût du prince, et à lion marché pour ménager les finances municipah's. On prodi-

empire. Ses paisibles provinces centuplèrent leur richesse. Au témoi-

Riiiiies du tliL'âlre d'.^'^ani. (Lebas et Waddinglon, Voy. arrhcol.)

gnage de Strabon, la prospérité de l'Egypte, déjà si grande sous

Pont antique à ^zani. (État actuel. Lebas et Waddingron, ihUl.)

Pont antique à Jîzani. (Restaurai ion. Lobas et Wadding-fon, ibid.)

les Ptolémées, n'était rien, comparée à celle dont le pays jouissait

îïuait le mortier, qui n'était pas toujours de qualité supérieure; on y noyait les pierres qu'on Irouvailsous la main, et l'on revêtait une maçonnerie grossière de i'opus reticulum qui avait quelque agrément pour l'œil, mais peu de solidité. Voy. de la Blanchère, le Port de Tcrrncine, dans les Mélanges d'archâol. de l'École française de Piome, I. I, p. 547. Il existait, au moins dans les siècles suivants, des corporations de chaufourniers, calcis coctores, qui étaient obligés de cuire la chaux nécessaire aux constructions publiques. (Code ïhéod., XIV, 6, 1-5.)

318 L'KMPinK ET LA SOCIÉTÉ HOMALNE.

SOUS les Romains; et l(>s Gaulois, dont la coutrihiilinn s'élevait, au milieu du (|ualriènie siècle, à une somme énorme, bénirent Julien de ne leur demander que douze fois ce qu'ils avaient payé à César.

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