‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 38 sur 62 · I. — L'EMPEREUR ET LA NOUVELLE .NOBLESSE · texte numérisé non relu

I. — L'EMPEREUR ET LA NOUVELLE .NOBLESSE

En racontant l'histoire de l'empire depuis Auguste, nous avons mis ce gouvernement en action et montré les rouages fort simples qui composaient l'immense maciiinc. 11 suffira donc de quelques mots pour résumer les détails épars dans le récit'.

Les Romains n'étaient point des théoriciens, et ils n'auraient rien compris à nos dissertations sur le contrat social. La cité, l'État, ou, comme les anciens l'appelaient, la république, avait été organisée à l'origine dans un but de défense mutuelle contre l'ennemi du dehors, et non avec le désir d'assurer à chacun la vie la plus indépendante. Il en avait été de même, dans la famille et dans la tribu, où le père et le chef de clan disposaient de tout. Le premier besoin est de vivre, et aux temps anciens on ne pouvait vivre sans une forte discipline de famille et de cité. Plus qu'ancun autre peuple, les Romains furent forcés, par les circonstances historiques de leur existence nationale, d'établir cette énergique discipline et de la conserver. Le citoyen avait donc fait abandon de tout droit à l'Etat en échange de la sécurité, ou plutôt il s'était trouvé naturellement subordonné, sous la république, an pouvoir absolu des magistrats, même pour sa vie privée où le censeur pénétrait, comme il le fut sous l'empire au pouvoir absolu du prince. Il semble que, dans le premier cas, la liberté exislàt parce qu'elle pouvait passer et se mouvoir entre ces divers magistrats annuels

* Dion Cassius, qui fut consul en 229 ap. J. C, nous a laissé le tableau du gouvernement romain au commencement du troisième siècle. C'est le discours par lequel Mécène conseille à Auguste tout ce qui fut fait après lui, même l'institution alimentaire de Trajan (LU, 14-40). Dion n'a su rien imaginer de mieux que ce qu'il avait sous les yeux, et le peu qu'il y ajoute, comme son sous-censeur, un projet peut-être d'.Vlexaudre Sévère, ne dérange pas cette représentation de la constitution impériale au temps de ce prince.

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qui, ("taiil toujours deux au uioius lUuis la uièmc cliaroc, avec le droit d'iiili'ircssion l'un contre l'auti'e, se laisaieut é(|uililjre. Ce fut, en elTel, ce qui eut lieu aux beaux jours de la république romaine. Mais ces magistrats, égaux en autorité, pouvaient aussi s'entendre au lieu de se contenir; il en arriva ainsi depuis les Gracques, lorsqu'une arisloci'atie étroite conlisqua toutes les fonctions publiques, môme le velu trii)unilien. Cette déviation du principe constitutionnel devint la loi de l'empire. Les prérogatives, autrefois divisées et données pour un temps fort court, furent, après César, réunies et abandonnées au prince pendant sa vje entière, de sorte qu'il ne fut permis à personne d'arrêter un acte de celui (pii n'avait pas de collègue, et que ses sentences coiuiue juge furent irréforniables, puisque la yrovocatio ad populiuii était impossible contre le tribun perpétuel qui, représentant du j)euple entier, agissait en son lieu et place. La suppression du double droit de vdu et (Vintercessio constitua le ])ouvoir absolu, et ce fut la seule différence entre le régime républicain et le régime impérial. Au fond, l'idée de la toute-i)uissance de la cité ou de l'Etat se retrouve, dans l'un comme dans l'autre, représentée à l'époque des Calons par i)lusieurs, au temps des Césars par un seul. Aussi l'empire ne sembla-t-il d'abord qu'une forme de la république, comme nos pères ])urent le ci'oire un instant, quand ils lurent sur les monnaies la iloublc légende : République française. Napoléon empereur.

lue fois, en effet, <pie cette réunion de tous les ])ouvoirs dans la même main, c'est-à-dire la permanence de la dictature temporaire de répo(|uc ré])ublicaine, eut été admise par les uns comme la fin des discoi'des civiles, inq)0sée aux autres par les quaranle-cinq légions d'Uctave, il n'y eut pas, à l'élablissement du principat, un grand étonnemenl dans le monde romain, ni un cbaugement considérable dans ses lois. (>ep(Mi(laiil, si petite (|n(; la différence parût aux contemporains, elle était profonde. Un écrivain du second siècle, Appien, le dit en sa préface : « César garda le nom et les formes de la ré|)ublique, mais s'em])ara di; tout le pouvoir, et ses successeurs ont conservé ce qu'il avait |)ris. Ils s'appellent enq)ereurs : en vérité ils ont l'autorité (1 lin roi. » l>es jurisconsultes parlent de même, avec leur liabituelle j-igm'iir. « Comme les circonstances avaient donné le pouvoir à un petit nombre, dit Foinponins, il ari'iva, grâce aux factions, qu'il fut nécessaire de confier à un seul le gouvernement de la république, quand le sénat se trouva incapable d'administrer bonnèlement les provinces. » Ce pouvoir fut celui du roi le plus absolu, puisqu'il ne

se trouvait dans ce gonvnrnemcnt ni corps héréditaires ayant les niénies intérêts que le prince, et cependant capables de le contenir, ni les fortes croyances qui, tout en enveloppant la personne royale d un religieux respect, lui imposent certaines réserves. Les jurisconsultes avaient même eu l'attention d'épargner au prince toute hésitation sur son omnipotence, en lui fournissant des formules de droit très-logiquement déduites du principe de la souveraineté nalionale', et qui faisaient de la raison individuelle d'un homme la raison collective de la nation entière, de la volonté du prince la loi du peuple. « Le prince, disaient-ils, n'est pas tenu d'observer la loi ^ ; » et la loi est son bon plaisir, tout comme la justice, car il casse les arrêts et il les réfoi'me%

Autrefois, quand le peuple réuni en centuries voulait faire acte de législateur, il fallait le Forum ou le Champ de Mars, la consécration des pontites, la convocation indiquée trente jours à l'avance, (lies justi, le drapeau sur le Janicule \ la proposition d'un magistrat qui ne laissait à la nation souvei-aine que le choix entre un oui ou un non, et la loi faite était encore soumise au vélo des dieux exprimé par les augures. Pour rendre un arrêt irrévocable, comme juge suprême, pour établir une prescription qui commande l'obéissance absolue, le prince n'est gêné par aucune de ces formalités qui donnaient à la réflexion le temps de se produire, à la sagesse le moyen de revenir sur un acte précipité. Le ciel même ne peut contrarier ses desseins, car il est grand pontife et il fait au besoin parler les dieux suivant sa volonté ^ Vn décret, un édit, une lettre, une parole, suffisent, et il

* Nec unquani diibilaluin est quln id {coustiluiio principh) legis vkem ohlineal, cuiii ipsc imperator per legein imperium accipiat (Gains, I, 5). En verlu du jus majoris imperii (Ci- <-éron, CaL, III, 6; Plutarque, Cic, 19; Tite Live, III, 21): V, 9; Denys d'IIal., X, 25), il avait le droit de déposer tous les magistrats, même dans les provinces sénatoriales.

- Dig., I, 3, 51 : Princeps legihiis solidiis est. 11 avait même légalement le droit de changer un testament, ceux du moins qui étaient en faveur des villes (Dig., L, 8, 4) ; et c'était un vieux droit républicain, car il fallait anciennement, pour qu'un testament fût valable, qu'il eût été accepté par le peuple dans les comitia calata.

3 Tribun perpétuel et investi de la puissance proconsulaire, l'empereur recevait les appels de tout l'empire (Suétone. Ocl., 53; Dig., XLIf, 1, 27 et 55; XLIX, 1). L'ancien appel aux tribuns ou à un collègue paris majorisve potestalis n'avait qu'un effet négatif. Le juge de l'appel pouvait casser l'arrêt, mais il ne le réformait pas. L'emjiereur, on le juge qu'il instituait, cassait et réformait. Ce droit augmenta considérablement le nombre des affaires dans les bureaux de l'empereur, et le mouvement de centralisation s'en accrut.

* La formalité du drapeau sur le Janicule était observée du temps de Dion (XWVII, 28).

5 Toutes les difficultés religieuses qui s'élevaient dans l'empire étaient décidées par les deux collèges des pontifes et des quindécemvirs sacris faciundis, dont l'empereur était le

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n'est pas seulement le maître absolu de la loi, dominm legwn\ il l'est encore des biens et de la personne de ses sujets". Enlin cliaque année, à l'anniversaire de l'avènement du prince, les gouverneurs Ibnt renouveler i)ar les soldats et par les peuples le serment d'obéir à celte volonté sans limite et à ce pouvoir sans contrôle^ Caligula avait déjà dit lÏMpiivalent du mot fameux: « L'Etat, c'est moi!* »

Les parents de l'empereur n'avaient aucun privilège, excepté le César ou béritier présomptif dont nous allons parlci'. L'impératrice était seulement la première des matrones, et, pour confondre en elle la majesté du rang avec la pureté de la vie, au théâtre, c'était au milieu des vestales que VAugusta allait s'asseoir*.

L'empereur qu'on appelle Votre Éternité % ou Votre Sainteté, veut être obéi, même après sa mort. S'il a un lils, ce lils lui succède. S'il n"en a pas, l'adoption lui en donne un qu'il nomme César et prince de la jeunesse, c'esl-à-dire chef des chevaliers; qu'il investit de hi puissance tribunitienne et consulaire, et à qui passent, sans diflicuité, le jour où VÉUrnilé meurt, le reste des titres et des pouvoirs. C'est un sénatus-consulte qui les lui donne, et ce décret des Pères, on l'appelle la loi royale. En fait, tant qu'il y a des enfants,

(lier. Oiiaiiil il ne poiivnil los présider, il se faisait remplacer par un pro mfujislro. Dès le jour de son avénemenl, l'empereur était inemi)re des collèges sacerdotaux.

' Dig., I, 1, 2, § M; Iiisl/L, 1, 2, 6, et Gaïus, Comm., I, b : Coiistilulio principis est quod impeiatur ilecrdo vel edicto, vcl epislola consliluil.

- Voy. Tliéopliile sur le § 0 de jiir. nul., aux Inslilides : Cwsar omitia liabel. Cf. Sénèque, de Ben.. VU, 6; cf. I. IV, p. iJ(i8, ii" \, et Orelli, 1114 : Legum domino, justitiœ xquiUdisque reclori.

^ Dig., I, 1, -4; l'\iiiC,Ei>., \, (iO. Le 3 janvier ou faisail des Vd'ux solenn<'ls dans les temples pour la conservation de l'empereur (Pline, Ep., X, 101).

♦ Nojiov T,-j',ûu.êvc; âauTov (IMiilon, Ajnbiisx. à Caius). Sous la république, les édits des préteurs eldcs consuls ne valaient que pour la durée de leurs fonctions; l'empereur étant consul perpétuel, ses rescrits valaient pour tout son règne et gardaient force de loi après sa mort si, en le proclamant divus, le sénat avait consacré ses actes qui ne pouvaient êtr(^ réformés que par un acte contraire d'un successeur.

* Tacite, Jlist., IV, IG. Faustine porta le titre de r««/cr f«s/roram {Dion,LXXl, 10 et ci-dessiB p. 212). Les mots de trône impérial dont on use si souvent sont toujours déplacés, les empereurs des deux premiers siècles n'ayant jamais eu que la chaise curule des consuls. Ils le sont particulièrement pour les Antonins qui affectaient de ne pas vouloir blesser l'égalité républicaine. En parlant de son avènement à l'eniiiire, Antonin dit : « Le jour où il a plu aux dieux de me confier ce poste. » Qiio me sumere liane slatioiiem placuil {Lettre à Fronton, ti).

*> Trajan laissait Pline jurer par son éternité. Le modeste Antonin se nommait lui-môme hiu/k/j </ominKS (Rescrit à Endèmc.Nicom., Dig., XIV, 20), et Ki'onton parlant de ce prince écrit: rspl Tiû ii.i'fi'i.vj pactXt'a); àpy 07To; -yf,; y.y.l flaXotouri; (Ep. ad. Marc, II, 7). Ailleurs (Ep., 8), il appelle Anionin sanclisshne imperalor. On offrait du vin et de l'encens aux statues (l(!s empereurs; (piant au mot dominus, Pline, sous Trajan, ne le doiincï encore (pj'au prince; mais, sou> Mai-(; Auréle, Fronton l'accorde à (ont le monde. Quelle que fût sa naissance, le nouvel empereur était à son avénemenl agrégé à l'ordre des patriciens.

LE GOUVERNEMENT ET L'ADMINlSTr.ATION.

c'est-à-dire des héritiers naturels ou d'adoption, l'hérédité existe, sous la garantie du donativum aux soldats et avec la formalité de l'assentinient sénatorial *. En droit, l'élection est le principe constitutionnel, et ce principe est appliqué par le sénat, plus souvent par les légions qui, uniquement composées de citoyens, semblaient représenter le vrai peuple romain ; une fois même, pour Gordien III, il le fut par la populace de Rome. Mais cette élection, résultat d'une surprise, d'une violence ou de la corruption, est toujours l'œuvre de quelques hommes entreprenants, jamais celle de la nation qui n'a aucun moyen d'intervenir dans le choix de son maître, ni par elle-même, puisqu'elle est dispersée sur toute la surface de l'empire, ni par ses représentants, puisqu'elle n'en nomme pas, et qui d'ailleurs aime l'autorité impériale, sans même se soucier de savoir qui la détient. Tacite disait, à propos des retards de la flotte frumentaire, que la vie de Rome était à la merci des vents et des (lots. C'est de l'empire tout entier qu'il faut dire que son repos et sa sécurité dépendaient du double hasard des circonstances et des hommes. Ce peuple,

si prévoyant sous la république, n'avait rien La Fortune. (Bronze' clHemila-

su prévoir sous l'empire, et cent millions "um aii musée de Napies.) d'hommes confiaient leur sort à « la divinité aveugle ». « On a élevé mille temples à la Fortune, dit Fronton à Marc Aurèle, et pas un à la Raison". »

Cette raison, d'ailleurs, qu'aurait-elle conseillé? Beaucoup de choses sans doute que l'histoire aperçoit, mais que les contemporains ne voyaient pas. Si quelques hommes, sous les premiers Césars, avaient regretté la république, c'est-à-dire la toute-puissance de deux cents familles sénatoriales, leur opposition n'avait pas été populaire. Tacite lui-même ne demandait pas une organisation nouvelle du pou-

' Maximin ayant régné sine décréta senatus, cela parut extraordinaire.

* Il appelle la Fortune : dearum prœcipvam (lettre 5). Voyez le passage de Pline l'Ancien (II, 5) sur la Fortune, « qu'en tout lieu, à toute heure, on invoque ou l'on accuse.... qui, dans le compte des humains, règle seule l'actif et le passif, et que l'on a faite Dieu, elle qui est la négation même de Dieu.... ut sors ipsa pro Deo sit qua Deus probatiir incertus ».

.V2() L'KMr'IRK ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

voir, et il était bien près de blâmer Thraséa de son sacrifice inutile*. La pliilosoitliie reprenait la thèse de Platon : elle estimait que le meilleur des gouvernements était celui d'un homme, représentant des dieux sur la terre et réglant toute chose avec sagesse ^ Dans l'empire, ce (|iii charme Aristide, comme tous les écrivains provinciaux, c'est le rôle que l'empereur remplit de grand justicier, âiy.ocarhç [Jiéyaç, |irotégeanl la fortune, l'honneur de chacun et de tous^ Philon avait dit dès le temps de Caligula : « Il n'est pas bon que le pouvoir apj)artienne à plnsieurs. » Bossuet ne parlera pas autrement sous Louis XIV. C'est que, à certains égards, les deux pouvoirs se ressemlilciil. Comme nos rois ont pris la place des seigneurs féodaux, les empereurs avaient pris celle des proconsuls républicains : révolution qui, aux deux époques, fut bénie des populations. Les provinciaux savaient bien que la monarchie absolue a aussi ses dangers, et au troisième siècle ils voudront se détaclier de l'empire qui ne saura plus les défendre : mais jusfpi'à présent ils l'ont considéré comme la meilleure garaulie de leurs int(''rèts *.

Aussi ce gouverueuieut n'avait besoin, pour se faire obéir, ni de soldats dans les cités, ni d'innombrables agents dans les provinces. Ses armées étaient à la frontière, en face de l'ennemi, et l'on verra tout à l'heure combien ses fonctionnaires étaient peu nombreux.

Ku réalih', jauiais gouvernement n'a rencontré moins d'adversaires, quoiqu'il ait ('li' l'objet d'iunombrables compétitions. Personne, depuis Chéréa, n'a soiigiî à changer l'empire; mais beaucoup ont réussi à changer l'empei'eur. Oii'iin homme, en effet, se fasse dieu sur la terre, sans être protégé, dans cette usurpation, par l'absolue confiance des sujets en sa nature particulière, et il donnera la tentation aux audacieux de le renverser pour |)reu(lre une si belle jdace. L'empire aura donc l;i vie qu'il uMuile : uu(; suite de révolutions, non de doctrines politi- (pies, mais de personnes. L'heureux intermède des Antonins a été une accalmie rpii ne se reproduira plus, parce qu'on ne pouvait compter deux fois sui- ce miracle' d'une succession d'hommes supéi'ieurs qui, par sagesse, s'imposeraient la modération que les institutions ne leur

' Siihi cfiiisam prriculi frril, rctrris libcrlalis inilium non pnrbidt (Anu., MV, 12).

= Oiiiunns rivilaiu status sub rctje justo est (SéncViue, de lien., Il, 20).... clcdus qui in terris (Icorum vice fnnrjerelur (de Clem., I, 1).

^ Il rappelle encore âpy.tvn /.ai ■/.■.ntj.r--r„ celui qui comniamle cl qui coordonne la vie ij'eiiseiiihle de loulesles parties. {De Hoina. ji. 21.".)

♦ 'H TTiMTEia TTfi; t'. fi£/.ri'-v /.7.1 rvi-.; tc •jcoTy.pu.KÎî'irs:'--/ |xî7£i'.'.c;y.T;0/. (iJioi), LUI, 11). Cf. id., \LIV. 2, et Terlullieii, de l'ullio, I, 2;.

comniaiuiaient pas. Aussi les convulsions qui avaient précédé les règnes de Vesiiasien et de Trajan reparaîtront a[)rès Marc Aurèle avec une plus désastreuse énergie : à l'avènement de Dioclétien, sur quarante-neuf empereurs, sans parler des trente tyrans, on n'en pouvait compter que onze ou douze qui eussent atteint naturellement le terme de leur existence.

Oui aurait conjuré ces désordres? Était-ce le sénat? Cette assemblée avait été renouvelée par les Flaviens et les Antonins. Les vieilles familles romaines, décimées par mille causes, disparaissaient rapidement. Le second triumvirat à lui seul avait coûté la vie à trois cents sénateurs et à deux mille chevaliers : voilà pour la guerre civile. Sous Claude, trente-cinq sénateurs et trois cents chevaliers périrent. Mais comment compter les victimes de Caligula, de Néron, de Domitien, et de la meurtrière anarchie des années 68 et 69? Dès le temps d'Auguste et de Tibère, on manquait de patriciens pour les l'oiictions religieuses, et presque à chaque règne les empereurs étaient obligés d'en faire. Afin de combler les vides dans la curie dépeuplée, Claude l'ouvrit aux Gaulois, Vespasien aux nobles de tout l'empire. Ce n'était point caprice, mais nécessité, car les deux ordres équestre et sénatorial, d'où sortaient tous les agents de l'administration publique, ne comptaient plus alors que deux cents gentes. Pour reconstituer le corps aristocratique épuisé, le premier des Flaviens appela dans Rome, du fond des provinces, mille familles municipales.

Ce que Vespasien faisait pour la haute administration, il fallut le faire pour la judicature. A Rome, les cinq décuries de juges, composées de chevaliers et de ducénaires, se dépeuplaient comme le sénat; on les compléta avec des chevaliers provinciaux. Pline, vieil Italien qui ne comprend ni cette politique nécessaire ni cette loi de l'histoire que les aristocraties fermées ne se conservent pas, s'écrie avec douleur (XXIX, 8) : « Aujourd'hui on appelle un homme de Cadix ou des colonnes d'Hercule pour juger une affaire d'un écu. »

Ainsi, cent vingt-huit ans après Actium, les provinciaux avaient tout envahi, même le pouvoir suprême, et pas un Romain d'origine ne rentrera plus en maître dans le palais des Jules et des Claudes. Cicéron avait dit en plein sénat {Phillpp., III, 6) : « Combien s'en trouvet-il parmi nous qui ne soient pas sortis des municipcs italiens? » C'est de tous ceux qui étaient quelque chose à Rome et dans l'empire qu'on pouvait dire à présent : « Combien sont-ils qui ne viennent pas des

cités provinciales ? » Sic vos non vobis : Virgile n'avait pas prévu que « les Roniulides » auraient si vile leurs sujets pour héritiers

Ces Kspaguols ', ces Gaulois, siégeant au Palatin, continuèrent la politique du prince qui avait l'ait leur fortune. Trajan donna la toge consulaire à un chef niaurétanien, Lusius Quietus; Hadrien, au descendant d'un tétrarque de Galatie'; Marc Aurèle, à plusieurs Africains\ Deux Numides, Fronton et Proculus, reçurent la province (jue l'on considérait connue le premier gouvernement de l'empire, celle d'Asie'. Le proconsulat d'Afrique était le second : vers l'an 146, il fut donné à un Paphlagonien, qui lui-même prit pour assesseur ou membre de son conseil un décui'ion d'Amastris, sa ville jiatale". De cette même province d'Afrique allaient sortir coup sur coup trois empereurs et un grand jurisconsulte.

On se défiait des Égyptiens et des Grecs, qui avaient, à Rome, juauvais renom, et arrivèrent tard à la curie^ : les premiers sous Caracalla; les seconds sous les Antonins, princes à demi grecs qui .s'entouraient volontiers de gens dont ils parlaient la langue. Arrien, Ilérode Atlicus, les Quintilii^ Quadratus de Pergame, bien d'autres encore, obtinrent alors le consulat. Le père de Dion Cassius, un lUthynicn, gouverna la Cilicie et la Dalmatie; celui d'Avidius Cassius, un Syrien, eut la préfecture d'Egypte qu'un Juif, Tibère Alexandre, et un descendant des rois de la Comagène, Balbillus, avaient tenue"; enfin Marc Aurèle donna une de ses filles à un chevalier d'Antioche. Ainsi s'opérait le mélange des nations.

Martial et Juvénal, oublieux de leur naissance obscure, se plaignaient amèrement de l'invasion de « ces chevaliers accourus à Rome du fond de la Syrie, de la Cappadoce et de la Rithynie : fils d'esclaves qui ne laissaient ni place ni fortune à la vraie descendance de

' Le spcoiiil pcrsoiinai^^c de IVmpiro sous Trajan «Hait, comino lui, un Espagnol, Licinius Sura, natif (h: Tarragonc ou de Barcelone (Martial, Epù/r., I, 50, et C. I. L., n°" 4282 et 4550-48). » Waddington, Fastes des prov. asial., p. 218.

* AUi (juoqne plurirni sunl in senalu Cirlenses darissimi viri (Fronton, ad Amie., Il, 10).

* La santé de Fronton rempécha de prendre possession de son gouvernenjent. Proculus <'lait de Sicca.

^ L. Renier, Comptes rvndua de l'Acad. des iiisrr., 1874, p. 200.

* Appien, qui était d'Alexandrie, fut investi en Egypte d'une charge importante que le mot irAT ft,r,vjiit ne d(;signe pas sullisanmient, mais il n'arriva pas au sénat de Rome.

" Les Quinlilii étaient d'Alexandria Troas cl furent consuls sous Antonin (Waddinglon, Fastes des prov. a.sial., p. 22!)). l'our Quadratus, voy. ibid., p. 21!).

* Sur ce Juif, cf. L. Renier, Conseil de (juerve de Titus, el, siu' rialiiiiliis, Eeironne, Inser. d fl(jijple, il, ."j.'iO. I,c grand arcliilecle Apollodore élait de Damas, (;alicn de l'crgame, IJlpien de Tyr, I'.i[pinifn dr- l'Iii'iiicie.

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Niima' ». Qu'auraient-ils dit, s'ils avaient vu la région illyrienne fournir plus tard son contingent de généraux, de pères conscrits et (l'empcrcurs? Ainsi, par une loi fatale que produisait le rayonnement de la civilisation romaine autour de l'Italie et par l'effet de la prospérité générale, il arrivait, pour chaque province, un moment où les hommes que le maniement des affaires municipales avait formés, ou que le commerce avait enrichis, étaient naturellement revendiqués par l'État pour ses divers services. Au second siècle, cette nouvelle noblesse remplissait, à Rome, le sénat; à l'armée, le prétoire; partout, la haute administration. Ses mœurs étaient meilleures, ses idées plus justes : elle ne regardait pas l'empire comme une usurpation sur ses droits, et les vœux de son grand interprète. Tacite, n'allaient qu'à demander aux dieux de donner au monde des princes tels que Trajan.

Rome, au temps des Antonins, n'avait donc plus, comme sous les Césars et les Flaviens, ces continuelles intrigues contre l'empereur, ces égorgements de conspirateurs maladroits ou de victimes innocentes. La nouvelle aristocratie ne conspirait plus, si ce n'est à de longs intervalles et par un reste d'habitude pris dans les traditions de ceux à qui elle succédait. Tout au ])lus laissait-elle courir de petites médisances au sujet des soupers de Trajan, des amitiés d'Hadrien ou de l'orgueil des deux Faustine. Sénèque dit que l'Egypte mettait son esprit à commettre une foule d'impertinences contre ceux qui la gouvernaient^ Rome, à cet égard, n'était pas en reste avec Alexandrie. Ces méchants propos, que l'esprit frondeur des grandes capitales colporte chaque jour de maison en maison, sont la rançon du pouvoir, de la beauté, de la vertu, quelquefois le châtiment du vice, et cette rançon, les princes intelligents la payent saus en être troublés. Sortis des rangs delà nouvelle noblesse, les Antonins la connaissaient bien, et, sachant qu'ils n'avaient rien à craindre d'elle, ils lui montraient une conOance et des égards qui maintenaient une paix cordiale entre le palais et la curie.

Ainsi, dans les provinces, des institutions locales qui, par le double jeu d'une liberté suffisamment large et d'une responsabilité trèsétroite, formaient des magistrats, dont l'État pouvait ensuite utiliser l'expérience, et un courant constamment alimenté qui portait les

« Martial. Epkjr., X, 76; Jiivéïial, Sal. ^111 81; VU, U.

^ Ingeniosa in conlumelias prwfcclorum provincia [ad Helviam, 17).

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