‹ Histoire des Romains depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'invasion des BarbaresChapitre 42 sur 62 · III. — LE PEUPLE, — DISTRIBUTIONS ET JEUX · texte numérisé non relu

III. — LE PEUPLE, — DISTRIBUTIONS ET JEUX

Comme en parlant de l'État on disait encore la RÉPURLIQUE,^ comme il y avait des semblants de comices', des apparences d'élections et l'ombre des vieilles magistratures républicaines, comme enfin on lisait partout l'antique formule : Senatus Populusque BomanMS, rien n'empêchait les Romains de se croire toujours le peuple-roi, maitre de la terre et de lui-même. Mais il ne se faisait point d'illusion sur sa royauté; il savait bien où était la force, et il s'y soumettait sans murmure. Cependant son nombre s'était singulièrement accru, car il comprenait l'ensemble des habitants de Rome et de l'empire jouissant du droit de cité. Chacun d'eux était inscrit dans une des trente-cinq tribus, simple formalité, car, si les citoyens habitant Rome n'avaient plus do droits politiques, ceux qui vivaient au delà des monts et des mers n'avaient pas même l'avantage d'utiliser leur titre, en se faisant amuser et nourrir par l'empereur et les riches. Ils gardaient cependant un privilège important, celui d'assurer à leur propriété le caractère d'un domaine italique, c'est-à-dire l'exemption de certains impôts \ De jour en jour, l'idée de la cité romaine allait s'affaiblissant, étouffée qu'elle était sous les riches dévelop-

* Pline, Hist. nal., XXIX, 8. Sur l'ordre équestre sous l'empire. \oy. l'Hisl. des chevaliers romains, par M. Belot.

2 Dis., LX, 10, 6.

3 Voy. (. 111. p. 725, 11. 2. et t. IV, p. 282, n. 1, p. 417, n. 2.

* Les fonds italiques avaient une immunité au moins partielle des impôls et le caractère de propriété qiiiritaire, de sorte (pie les délenteurs de ces biens avaient sur eux le dominium et non pas seulement, comme les provinciaux, la jouissance, /?os«ess/o.

pemeiits de la vie municipale. Le Gaulois, l'Asiatique, qui avaient le jus cicitalin, appartenaient de nom à une tribu romaine; de fait ils étaient citoyens d'un municipe provincial.

Seules, les tribus urbaines restèrent organisées et vivantes, non pour les droits politiques, on a vu ce qu'Auguste et Tibère en avaient l'ail, mais pour les avantages assurés aux pauvres de Rome. Les empereurs avaient changé en instiliilion permanente l'usage, souvent interrompu sous la république, de faire délivrer, tous les mois, aux citoyens, par les magasins de l'État, du blé à un prix dérisoire. On donna même aux plus pauvres des cartes gratuites qui représentaient les bons de pain de nos bureaux de bienfaisance, et tout le monde iiiiil |»ar on avoir. En l'an 58 av. .1. C, Clodius avait établi la graluilé absolue des distributions '. Comme il se trouvait dans la ville des citoyens ap|)arlenant aux trente-cinq tribus, les pauvres qui avaient obtenu la tcMcra de gratuité, inscrits sans doute, pour plus de régulaiif('', selon l'ordre des tribus, formèrent trente-cinq corporations nouvelles. Ces divisions gardèrent l'ancien et glorieux nom qui désignait autrefois le peuple romain tout entier, et qui, par une étrange fortune, ne s'appli((ua désormais qu'aux plus misérables. Pour Martial et Slace ', les mots de tribulis et de paupcr sont déjà synojiymes, et, dans cette société qui a tant d'estime pour l'or, ceux (|ui portent l'un ou l'autre de ces deux noms sont l'objet du môme mépris.

La plèbe avait pourtant ses millionnaires que Martial nous montre, les entrepreneurs de constructions, de transports et de funérailles, les crieurs publics, les fei'miers de certains impôts et les industriels de toute sorte qui avaient spéculé sur les vices ou vécu des plaisirs dii riche. La loi déclarait infâmes quelques-unes de ces professions, et sur ces fortunes-là il restait une tache, même aux yeux de certains |)auvres. Mais ces parvenus se souciaient peu de l'estime ou du mépris, étant presque tous d'origine servile"; depuis des siècles, la population se recrutait d'étrangers, de sorte (pi'il n'y avait pas plus de Romains à Rome qu'il n'y a de Parisiens à Paris.

Nous assistions tout à l'heure à une séance du sénat : veut-on connaître le peuple? Voici une lettre qu'Aurélien lui adressa après

• Cicéron, pro Seslio, 25, 5.5: cf. Appicn, Dell, civ., I, 21, el Acad. des inscr., nouv. série, Ml), p. 2.">.

» M;ir(i:il, Epigi:, VIII, 15, id Staco, Silv., III, 10.

' Minore in dies plèbe intjenua (Tacite, Aiin., IV, 27 et suiv.).

LE GOUVERNEMEiNT ET L'ADMINISTRATION.

avoir renversé en Egypte l'usurpateur Firmus : « Aurélien Auguste au peuple romain qui l'adore, salut! Après avoir pacifié l'univers, nous avons encore vaincu , })ris et mis à mort le voleur égyptien, Firmus. Vous, dignes enfants de Romulus, vous n'avez donc plus rien à craindre. Le blé d'Egypte, que ce brigand arrêtait, vous arrivera sans qu'il y manque un grain, si vous vivez en paix et en bonne amitié avec le sénat,

les chevaliers et les préloriens. Je saurai préserver Rome de toute inquiétude; allez donc aux spectacles, allez au cirque : les nécessités

Tossùro de cirque, en plomb, trouvée duus la Saône'. (Musée de Lyon.)

Coiu-se au cirque. (Bas-relief trouvé à Lyon en 1874.)

publiques sont nos affaires; les vôtres sont le plaisir". » On voit que nous n'avons pas dépassé la mesure légitime du mépris pour cette populace qui traînait dans la boue le plus grand nom du monde et qui avait remplacé les nobles sentiments par les appétits, le cœur par le ventre. Grâce à ceux qui ne regardent qu'à la surface des choses, on a fait à cette populace l'honneur de croire qu'elle avait joué un

' Gazelle archéol.,\ 876, p. 31 . Le bas-relief est aussi publié par la Gazelle archéol., l'fc/rf., pi. 10. - Vocale ludis, vacate circensibus. Nos puhlicm necessitales leneant, vos occupent voluplales (Vopisc, Vila Firm., 5). Juvénal avait déjà dit (Sa<., X. 78-81) :

.... qui dabc'.l olim Imperium, fasces, legiones, oinnia, nunc se Conlinet atque duas lantum res anxius oplal, Panem cl circenses; et Fronton [Princ, hisl.) : « On mène le peuple romain par deux choses : annonaelspectaculis. »

54i I/EMPIUR ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

rôle quelconque dans la l'oudatiou et le maintien de l'empire. Le l)ouj)le acconi|)lit son dernier acte de souveraineté lorsque, en pleine lépublique, mais sous la pression des premiers triumvirs, il donna à César le proconsulat des Gaules; à partir de ce jour, trente ans ;ivaiil Acliiuu. les soldats lirent tout, et ils tirent ce que voulut leur cheC vifhiriciix. Oiielle part i)rit le peuple à l'avènement de Tibère et de Claude, à la mort de Caïus et de Néron, môme à la lutte des Yitelliens et des Flaviens ? Celle de curieux qui assistaient au duel du prince et de l'aristocratie, ou aux rivalités meurtrières des empereurs, avec aulaut de plaisir et de Iranquillité qu'aux luttes des gladiateurs dans l'arène.

Ku lémoignage de la souveraineté populaire subsistante, on a dit (pie le Forum désert et la tribune silencieuse avaient été remplacés par le circpie et le Ibéàtre, où parfois des clameurs s'élevaient. Cerlaiiis empereurs, à laçons populacières ou par complaisance banale, oui, en elTel, quelquefois cédé aux vœux, fort peu politiques, de la foule rassemblée au théâtre; mais d'autres y répondaient par nu mépris hautain, et, si les clameurs persistaient, faisaient apparaître les soldats, les piques, et aussitôt tout se taisait'.

Il faut èlre juste, même envers la i)lèbe de Rome. Les distributions (le blé qu'elle recevait nous scandalisent, et les économistes y voient justement une mesui'(; détestable. Mais l'historien est l\)rcé d'y reconuailre, au lieu d'un moyen de corruption habilement employé par les empereurs, une des plus vieilles coutumes de Rome, et, d'après les idées des anciens, une institution tiès-naturelle. Le roi Ancus donnait déjà des congiaires, et, dès le premier siècle de la ré|)ubliquc, le sénat, en temps de disette, achetait dn blé qu'il distribuait gratuitemenl ou vendait à bas prix. Quand le peuple romain eut acquis par les armes la pro|U'iété du sol provincial, il en assigna une partie à certains de ses membres par la fondation de colonies; sur le reste, il élablit des im|)ôts en argent pour payer les services publics, et des impôts en iialure pour nourrir le peuple, les armé(!S et les gouvcriif iiis (le |iin\iuce avec leur suite. Puisque les anciens croyaient que loni appui iciil au vainqueur, on comprend que les distributions de bli' à linnir aient eu pour principaux auteurs les Cracques, chefs ilu peu|)|e, |)uis Calon, un des chefs de l'arislocralie ré|)ublicaine.

' Cf. Sii.'lonc, Dom., Ifl *•( l."j; Dion Cnssiiis, I.\IX, (J ; Josr'plie. Aiit. Jud., MX, 1i; IMiil.-irqiif, Galba, 17. Il y av:iit des solials aux portes, jusque dans l'intérieur (Suétone, ISeyo, 'il,clleLig., I, 12, 1,§12).

LE GOUVERNEMEiNT ET L'ADMINISTRATION.

Si, en Algérie, nous avions mis sur les Arabes un impôt en nature, au lieu d'un tribut en argent, le blé qu'ils auraient donné eût servi à nourrir notre armée d'Afrique, eomme le bétail pris dans les razzias

Cciès recevant de Mercure une bourse d'or'.

.sert à améliorer l'ordinaire des troupes. Or, à Rome, quand la république constitua la permanence des distributions de blé, l'armée était encore le peuple: aussi l'on n'admettait au partage, même après Auguste, que les citoyens pleno jure: les vigiles, par exemple, qui avaient à Rome un très-important service, mais qui se recrutaient parmi les affranchis, n'obtenaient qu'après trois ans la tessera frumen-

* Cérès recevant de Mercure une bourse d'or paraît être la traduction de cette pensée que l'agriculture est la richesse des nations, ou plutôt de c£tte autre que le commerce achète les blés que Cérès produit. (Peinture de Pompéi; Roux, op. cit., t. III, p. 96.)

5if) L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ ROMAINE.

taire. Il ne faut donc voir dans ces libéralités que les bénéfices de la victoire conservés par les héritiers des conquérants. Sous une l'orme ou sous une autre, cela s'est lait dans tous les temps et se fera tant (ju'il y aura des vainqueurs et des vaincus.

On a vu (ju'Auguste avait déterminé la quantité de blé nécessaire à la consommation du palais, des soldats et de deux cent mille citoyens', et que la dépense annuelle, pour les distributions gratuites et pour la vente à bas prix, pouvait aller à 11 ou 12 millions de francs'. Encore faut-il défalqner de ce chiffre un cinquième pour le blé fourni, depuis Néron, aux soldats présents à Rome et dans ses environs, que l'Etat avait le devoir de nourrir, de sorte que la dépense pour les pauvres était de moins de 10 millions. Quelque incertitude qu'il reste sur ce chiffre, on est forcé d'admettre que ces largesses n'étaient ni coupables pour celui qui donnait, ni honteuses

pour ceux qui recevaient'".

' Ilisl. (les Rom., t. III, p. Toi. Cf. Dig., XXXII, I, 56, pr., et Hirselifeld, die Getreideverwallung in der Rôin. Kaiserz., p. (5. Ou comptait encore 200 000 parties prenantes sous Septime Sévère; mais les civils avaient été réduits à IGOOOO à cause des 40 000 parts réservées aux soldats de louf(> espèce qui étaiiMit à Home et aux environs, en garnison ou en subsistance. Dans le Moiiitnieiil d'Aiicijie, il n'est question que de la plehs uvhana (oy/o;), et Fronton [Princ. de l'hist.) distingue la plèbe frumenlaire qu'on tient par des congiaires, du peuple entier qu'on amuse par des spectacles, auxquels tous les ordres assistent.... congiaiiin fnimentariam modo plebem singillalim placari ac nominalim, speclacidis universam. A])pien dit (Bell- civ., II, 120) : to ts <Jir/;;£'(îiC7 TCÏ; irî'vr.ai 7 opr,-jo'jjxsvov èv jj.o'vïi 'Pùu.r,, et Dion Cassius, XLIII, 21 : cti7C'5'ot4iJjj.£v-; ôyXoç. Cr. l'Iine, Pan., 2."3. Ces inscrits de l'annone étaient donc les j)auvres de la ville, et, à Rome comme à Paris, ces pauvres étaient secourus sans qu'on prit en considération leur moralité. {Sénèque, de Den.,l\, 28, 2.) Mais il faut noter qu'ils recevaient moins que nos soldats, dont la ration est par jour de 950 grammes de pain, 500 grammes de viande et un peu de légumes; que par conséquent une famille ne pouvait vivre sans rien faire avec une tessera frumentaire.

* A la mort de Septime Sévère (Spartien.SeiJ., 7 et 25), les magasinsde l'État avaient du blé pour sept ans, à raison de 70 000 modii par jour. Le bU; amassé par Sévère aurait donc sufil pour des distributions faites à quatre cent cinquante-six mille citoyens et non à deux cent mille. Ce qui restait dans les magasins, après la livraison aux ayants droit des 60 modii réglementaires, était vendu à bas prix. En su|)posant que, sur ces deux cent cinquante-six mille autres parts, l'Klat ait perdu moitié' du jirix, la dépense lolale aurait encore à peine atteint les cbiffres que donne llirschfeld [op. cil., p. 68), 4 millions à 4 millions et demi de llialers; mais il est probable tpie le cliiffre des (iO modii ammels avait été augmenté. A Conslantinople, Constantin porta la distribution à 80 000 modii par jour. (Socrates, Hist. eccl., n, 15.)Spartien parle (Sev., 18) aussi d'un approvisionnement d'buile pour cinq ans fait par Septime Sévère et livré gratuitement. Une inscription d'Orelli fait connaître un procuralor ad oleum. Toucbant la vente du blé à bas prix, voyez Suétone. Ocl., 41 ; Mon. d'Ane, XV; Tacile, .4«;i., XV, 59; Dion, LV, 20; et, sur la graluité des frumenlationes ordinaires, Tacite, Ann., XV, 72; Suétone, Ncro, 10; Hirselifeld, p. 12-15. Il y eut aussi (pielquefois des distribulions de vin (l'Iine, IJisl. nat., XIV, 14), de sel (ibid., XXXI, 7), de viande (Lampride, Alex. Scv., 22. 20), etc.

" J'ai dit, au tome III, p. 7r)0, ce que Paris a dépensé pour ses pauvres en 1875. Pour 1881, cent vingt-cinq mille individus sont inscrits aux bureaux de bienfaisance; et si l'on compte

Au moyen âge et jusqu'en 1850, le peuple, à certaines fêtes, avait aussi ses distributions de vivres : les fontaines de vin coulant dans les rues, les pains, les cervelas, les jambons jetés à tour de bras au plus épais de la foule, qui, avec de grands cris, se ruait dans la boue pour attraper un morceau. Ces libéralités grossières provenaient d'un autre principe et se renouvelaient moins souvent. Je ne puis cependant m'empêclicr de leur préférer la sévère et silencieuse ordonnance de Vannone romaine \

Aux distributions de vivres s'ajoutaient, de temps à autre, celles d'argent. Antonin donna en moyenne 155 sesterces par tète et par an. Sous les Césars, depuis le dictateur jusqu'à Claude, cette moyenne n'avait été que de 45. En vérité, cela ne valait pas la peine qu'on tendit la main ; mais nous savons que, dans cette société, personne ne refusait, si petit que fût le cadeau, si haute que fût la condition de celui qui recevait".

En somme, les distributions de blé et d'argent à la plèbe romaine coûtaient peut-être annuellement 15 à 16 millions de francs.

Les jeux publics étaient encore moins onéreux à l'État. D'après un document de l'année 51 après J. C, il sortait à peine chaque année du trésor, pour les plus importants, une somme totale de 500 000 francs\ Nous en donnons 800 000 au seul théâtre de l'Opéra,

les malades reçus dans nos hôpitaux, les infirmes entretenus dans les hospices, les soixante mille malades ou femmes en couches traités à domicile et les nécessiteux momentanément secourus, on trouvera que la protection de l'assistance publique s'étend à près de quatre cent mille personnes. Il faut ajouter à ces charités que la Ville ne prélève rien sur les faibles quantités de denrées qui passent en franchise à l'octroi, et qu'elle donne 10 millions pour la gratuité de l'enseignement primaire. Les bureaux de bienfaisance des vingt arrondissements trouvent, en outre, annuellement, dans les libéralités privées, une ressource qui, pour certains arrondissements, dépasse 200 000 francs. C'est encore quelques millions ajoutés à notre budget de la bienfaisance.

* Naguère un souvenir des frumentationes subsistait à Rome même. Le cardinal gouverneur de la ville devait, le soir du mardi gras, offrir un souper à tout le public de l'Opéra; il lui en coûtait de 20 à 50 000 écus, selon qu'il faisait les choses avec lésine ou magnificence.

- Voyez ci-dessus, p. 599. En comptant tous les congiaires que nous connaissons, de César à Claude, on trouve qu'en un siècle il a été distribué aux deux cent mille fnimentarii 216 950 000 deniers, soit 2 109 500 par an, et près de 1 1 deniers par tète. (Cf. Marquardt, II, I, 2'= part., p. 110.)

* Savoir : pour les jeux Romains qui duraient seize jours, 760 000 sesterces ; pour les jeux Plébéiens (quatorze jours), 600 000; pour les jeux Apollinaires (iuiit jours), 380 000 ; pour les jeux Augustaux, 10 000. (Cf. Mommsen, C. I. L., d'après les Fasti Antiatini, p. 577 b, et Friedlœnder, t. II, p. 164.) .\ ces jeux publics, pour lesquels l'Etat donnait une aliocalion, il faut joindre ceux de Cérès, de la Grande Déesse ou Mégalésiens (Martial, Ep., X, 41), de Flore, qui en cotitaient 20 000 (id., ibid.),et du triomphe de Sylla. Le nombre des jeux varia avec le temps : beaucoup, sous l'empue, furent successivement créés et abolis; les six jeux anciens subsistèrent jusqu'au quatrième siècle. (Cf. Tertulhen, de Spedaculis, 0.)

(pii ne s'ouvre point aux pauvres, tandis qu'au Grand Cirque trois cent qualre-vinj^l-ciuq mille spectateurs assistaient gratuitement à la l'ète. Ou doit, il est vrai, ajouter à cette dépense celles que s'imposaient les magistrats ordonnateurs du spectacle, les préteurs* et les consuls, contraints, de par leur charge, à célébrer certaines solen-

Rcsles du Grand Cirque.

nih's nationales; celles enrin des particuliers qui voulaient l'aire honneur à leur nom ou à leur l'ortune'. Comme la vanité s'en mêlait et (pi'il y avait émulation entre les donneurs de spectacles, quelques-uns

" Les jpiix MvjlmIi'siciis qno le préteur devait flonnor lui foutaient 100 000 sesterces, lors- (|u'il l'Iail tn-s-iiiodesto, mais bien davantage quand il voulait donner un peu d'éclat à la cérémonie. .\iissi l'u vint-on à fuir cette charge, et Constantin sera obligé (Zosimc, II, 58) de juvndrc des mesures contre les réfractaires. Ou verra que l'iK-ritier d'un pivtcrn- élu était obligé de donner les jeux que le mort aurait célébrés.

■ <Jiiand on faisait bien les choses, «n dépensait, pour des jeux de; trois jour-;, /iUOOOO sesterces. (l'élroiie, Sali)!., Ab.) Les combats de gladiateurs donnés tous les cinq ans àPisaurum, en vertu d'im legs, ne coulaient que 150 ou 180 sesterces, selon que Ton compte l'intérêt à 5 ou 0 pour 100. Orelli (ii" 81), qui le compte à 12, comme en province, doiddc le dernier

s'y ruinaient. C'était une grande fortune qui se divisait en passant à d'autres mains; l'État y perdait seulement le bien que ces millionnaires auraient pu faire eu employant mieux leur argent. Mais les anciens croyaient que le dépenser ainsi, c'était le très-bien dépenser. 11 leur semblait que les riches avaient la richesse dans l'intérêt des services publics, et ceux qui la possédaient partageaient celte pensée. Les liturgies à Athènes, les munera dans les villes romaines, étaient des obligations onéreuses mises par la loi et la coutume à la charge de ceux qui briguaient les honneurs ou la considération publique. Comme nous avons changé ces mœurs, nous ne comprenons pas des fonctions qui coûtent au lieu de rapporter. Il faut pourtant bien admettre une vérité de fait dont toute l'antiquité dépose, et accepter cette règle de critique hislorique et de stricte équité qui veut que, pour juger les choses anciennes, on tienne compte des anciennes idées.

En outre, dans l'origine, les spectacles, les jeux scéniques, même les combats de gladiateurs, étaient, comme nos anciens mystères, des actes religieux, auto da fe, et, dans l'empire païen, ils gardèrent officiellement ce caractère : à quelques-uns, on portait toujours les statues des dieux. Sous Domitien encore, la loi de Genetira Julia imposait aux duumvirs le soin des jeux du cirque et des banquets religieux, au même titre que la surveillance des édifices sacrés'. Aussi le patriotisme, qui se confondait alors avec la religion, n'hésitait devant aucun sacrifice, pour que ces fêtes fussent célébrées d'une manière digne des dieux et de la cité.

A l'anniversaire de sa naissance, Hadrien donna des jeux gratuits^ : il y en avait donc qui ne l'étaient pas. C'était une industrie fort répandue qui ne coûtait rien à l'État. Nous le savions par Tacite, Pétrone et Dion; des inscriptions nous le confirment''.

Il résultait de ces habitudes que, les citoyens faisant tout, l'État n'avait à peu près rien à faire. On voit ce qu'il faut entendre par le panem et circenses, et dans quelle proportion il convient de réduire les sacrifices demandés à la communauté par cette foule qui voulait, dit-on, être amusée et nourrie aux dépens de l'empire.

cliifire. Mais il y avait des gladiateurs à tout prix.... Dédit cjladiatores sesterliarios, jam decrépitas, quos si stifflasses, cecidissenl (Pétrone, ihid.).

* Cliap. cxxviii.

- TTpcwa (Dion, LXIX, 8).

' Une statue fut élevée à Caracalla avec le produit des places louées à rampliithéàlre de Cirta.

Copendant, si la somme inscrite, pour les plaisirs populaires, au Imd^ct oniciol n'imposait au trésor, xvarmm, qu'une bien faible charge, le trésor du prince, fixcm, ou ce qu'on pourrait appeler sa liste civile, en supportait une beaucoup plus lourde. Soumis par la coutunio aux mêmes obligations que les magistrats et les citoyens riches, l'empereur donnait des fêtes que le calendrier des pontifes n'avait point prévues, et souvent aidait ses amis, ses proches*, à bien faire les choses, quand ils avaient à offrir au peuple un spectacle. Les mauvais princes s'y ruinaient, les bons savaient u'y dépenser que leur superllu. Auguste leur avait donné l'exemple de ces libéralités que les mœurs rendaient nécessaires, mais qu'une sage fermeté pouvait contenir en de justes limites-.

Au commencement de l'empire, les jeux publics prenaient soixantesix jours par an, dont seize ponr les courses de l'hippodrome, quarante-huit pour les représentations scéniques, où venait peu de monde% et deux pour les festins qui suivaient les sacrifices. Nous avons par an cinquante-deux dimanches; en y ajoutant les fêtes, nous arriverons à peu près au même chiffre ])()ur les jours de repos public, sans comi)ter tous ceux que nos ouvriers s'accordent: la statistique officielle ne donne, pour la France entière, qu'une moyenne de deux cent vingt-six journées de travail*. En outre nos villes ont fête chaque soir: Paris seul possède trente-huit théâtres ou cirques et quantité d'autres lieux de plaisir. Nous sommes certainement j)lus amusés, ou croyons l'êlro, que le peuple romain ne l'était habituellement; du moins, avons-nous le droit de le vouloir, car, en somme, nous travaillons davantage.

Avec le temps, les Romains de Rome et les Grecs de Constantinople multiplièrent les jeux jusqu'à compter cent soixante-quinze jours de fête par an. C'est le chiffre que donne un document de l'année 354; mais, à celle date, nous sommes en plein empire byzantin, et, malgré

' Ainsi Hadrien recul de Trajan 2 millions de sesterces pour les jeux qu'il devait donner durant sa prélure; Valérien en donna 5 millions à Aurélieii pour les fêtes de son consulat. (Sparlien, Hadi., 3 ; Vopisciis. Aurel., 12.)

- Voyez, au Monumeul (CAnajre, t. IV, p. \h7), l'énuméralion dos fêtes données par Auguste,

' Les médailles rappellctit les constructions et les jeux du cirque et de l'anijibithéàtre; jamais elles ne parlent ni de théâtres ni de représentations scéniques.

♦ Par suite d'un règlement de Marc Aurèle (Capitolinus, 10), les tribunaux durent être ouverts deux cent trente jours par an. — En dehors des jeux annuels, Rome avait des fêtes ixlraordinaires r|ue ses princes ou des particuliers lui donnaient : en l'an 80, fête de cent jours pour l'inauf^inalion du Colisée ; en lO'i, jiour la concjuêle de la iJacie, cent vingt-trois jours de spectacles, etc.

l'horreur de l'Église pour les spectacles, on les aime plus qu'au temps de Trajan. On y dépense même davantage : 2000 livres' d'or pour les seuls jeux consulaires.

Dans la Home iiupériale, les plaisirs du peuple furent aussi des factions, sans danger, il est vrai, mais honteuses. La passion, n'ayant plus de grands objets, s'attachait aux petits. Au cirque, les Bleus et les Verts partageaient la foule, et les disputes soulevées à leur occasion agitaient la ville entière. Un homme, victime volontaire d'une admiration de bas étage, se jeta dans un bûcher qui consumait le corps d'un cocher fameux% et Juvénal osa écrire : « Si les Verts étaient battus,

Deux factions du cirque représentées chacune par un cheval et un écuyer. (Mosaïque. École des Beaux-Arts.)

Rome serait dans la même consternation qu'après la défaite de Cannes^ » De Rome cette passion gagna Constantinople, où elle devint plus vive et survécut à l'invasion des Rarbares*. L'empire chrétien fut encore moins sage pour les circenses que ne l'avait été l'empire païen; et les modernes, à certains égards, ont renchéri sur les anciens, ce qui devrait nous imposer au moins pour ceux-ci quelque indulgence. Ne pouvaient-ils dire, comme les gens graves mêlés aux cent mille spectateurs de nos courses, que les vainqueurs du cirque donnaient

' C'est le chiffre donné par Procope [Hist. secr., 26) sous Justinien.

2 Pline, Hist. îiat., VII, 5i.

' Sat., XI, 197. Lucien {Nigrinus, 29) n'aime pas cette manie des chevaux. Toutefois il reconnaît qu'elle est partagée par un grand nombre de fort honnêtes gens.

* Le dernier roi des Goths d'Italie, Totila, fit encore, en .549, courir des chars dans le cirque de Rome. (Gregorovius, Hisl. de Rome au moijen âge, I, 456.)

à l'armée des chevaux rai)idcs et amélioraient le sang des races industrielles?

Oue de choses à changer dans cette vieille histoire qui de nos jours seulement commence à être étudiée, non plus avec les procédés de la rhétorique ancienne ou de la passion politique, mais avec la méthode sévère de la science qui replace les faits dans le milieu où ils se sont produits, et qui cherche la vérité sans souci des résultats auxquels celte vérité pourra conduire.

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